‹ Merveilles de la nature (volume 2)Chapitre 68 sur 276 · LE CROCODILE A DOUBLE CRÊTE · texte numérisé non relu

LE CROCODILE A DOUBLE CRÊTE

d'une fois vu des chiens reculer soudain devant leur propre image et trembler pendant longtemps, les yeux involontairement fixés sur le point où leur image avait paru; ils aboyaient furieusement, en faisant entendre des hurlements lugubres et prolongés. Lorsque les indigènes ont à entreprendre, pendant la nuit, quelque voyage dans leurs petits canots, ils se tiennent de préférence au milieu de cours d’eau, les Crocodiles habitant surtout les bords. Malgré ces précautions, il arrive trop fréquemment que des hommes sont enlevés de leurs embarcations, et cela si rapidement que c’est à peine si les autres mariniers ont le temps de s’en apercevoir. Les Crocodiles adultes mettent parfois les embarcations en pièces, en les frappant de leur queue, et s'emparent alors de quelques-uns des malheureux bateliers.

« Un accident semblable arriva à Bornéo en octobre 1838. Un Malais, dont la femme et le fils avaient été dévorés par des Crocodiles, sur la rive du fleuve Duson, voulut peu de temps après s'emparer, à l’aide d’un piège, du reptile qui avait dévoré ses parents; il avait choisi comme appât un jeune singe. Il se rendit en canot, avec quelques autres habitants de son village, à l'endroit qu’il avait choisi, et cela vers le soir. A peine les Malais étaient-ils arrivés à l'endroit désigné, que leur canot reçut un formidable coup de queue et chavira; les quatre malheureux furent précipités à l’eau.

Trois d’entre eux réussirent à gagner la rive et furent sauvés; mais le pauvre Malais fut la victime de la voracité du Crocodile, ainsi que l'avaient déjà été sa femme et son fils.

« Peu de temps avant notre arrivée à Bornéo, un semblable accident avait eu lieu auprès de Karan, dans le Sungy; ce fleuve est, à la ronde, redouté pour la grande quantité de Grocodiles qu'il nourrit. Un Malais, qui venait de se marier, voulut retourner chez lui en compagnie de sa femme, et cela à l'entrée de la nuit. Pendant qu'il était en train de ramer, il fut saisi par derrière par un gigantesque Crocodile, enlevé de l’embarcation et noyé; tout cela fut fait si rapidement et avec si peu de bruit que la femme, assise à l'avant de l'embarcation, suivant la coutume du pays, ne se retourna qu'à la secousse qu’occasionna la chute du corps dans l’eau.

« Un cas non moins étrange mérite d'être cité ici. Quatre individus se rendaient une aprèsmidi vers le lac Lampur pour y pêcher. L'un d'eux, occupé à lancer le filet et placé à l’a-

vant du bateau, fut tout à coup saisi aux jambes par un gigantesque Crocodile qui l’entraîna dans l'eau. On le considéra comme perdu; mais, peu d'instants après, le monstre reparut, tout contre le canot, tenant entre ses mächoires sa victime encore vivante et criant au secours de toutes ses forces. Le frère de ce malheureux, ému de pitié et d'indignation, n'hésita pas un instant à tenter tous lesmoyens de le délivrer de la gueule de l'animal; il tira son sabre, sauta à l’eau, saisit son frère par le bras et porta en même temps au Crocodile un coup si violent sur la nuque, que l’animal làcha sa proie. Cet homme succomba, après deux jours de souffrances, aux graves blessures que lui avait causées le Crocodile. » Des récits analogues sont faits par tous les voyageurs qui ont séjourné un certain temps dans l'Extrême-Orient, et surtout dans les grandesîles de l'Inde archipélagique. Epp, qui a passé près de dix ans à Banka, rapporte que pendant cet espace de temps trente He ont été la proie des Crocodiles.

Superstitions. — On s'explique aisément que des animaux aussi redoutables soient dans certains pays regardés comme des êtres sacrés.

Dans certaines régions on a pour eux une telle vénération qu'il n’est point possible de former de vœu plus élevé que d’être changé en Crocodile après la mort. Loin de faire la chasse à ces animaux, on cherche, au contraire, à seles rendre favorables. C’est ainsi qu'Anderson affirme avoir vu dans un fleuve de Sumatra un gigantesque Crocodile à double crête que l'on nourrissait de poissons et qui, à la suite des bons traitements qui lui étaient prodigués, était devenu apprivoisé à ce point qu'il se lais-

| sait toucher. Dans certaines îles de l'archipel

Indien, on est persuadé que l’âme des ancêtres habite le corps des Crocodiles, et c'est pourquoi on respecte l'animal.

Pendant le séjour de Schmidt Müller à Java on avait capturé un Crocodile qui avait récemment saisi un soldat. Des Bouginais, qui servaient dans l’armée, demandèrent la grâce de l'animal qui pour eux était sacré; cette faveur ayant été repoussée, ils empoisonnèrent secrètement le reptile, réclamèrent son cadavre qu'ils enveloppèrent avec le plus grand soin de linges blancs et qu'ils ensevelirent dans leur cimetière.

Chasse. — Dans beaucoup d’endroits la superstition a moins de prise et l’on cherche, au contraire, par tous les moyens possibles, à

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