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PARIS

LIBRAIRIE J.-B. BAILLIÈRE et FILS

Rue Hautefeuille, 10, près du boulevard Saint-Germain

Toun droite réscrris *+•***+*

Fig. 951. — Alla barbara, do grandeur naturelle. | Fig. !)52. — Atta barbara, vues h la loupe.

Fig 'JM à 952. — Les Fourrais moissonneuses.

LES INSECTES

LES FORM1CIDES — FORMICW.E

Die Ameisen. — The Ants.

Historique. — Les Fourmis ont, plus que tous les autres Insectes, attiré l'attention, éveillé l'intérêt de ceux qui s'attachent à l'étude des faits et gestes des Animaux.

Leur existence était connue et appréciée depuis l'antiquité. Nous en trouvons la preuve dans les observations parfois exactes des Prophètes et des Philosophes les plus anciens, qui ont admiré leur puissance de travail, leur intelligence, la faculté qu'elles ont de communiquer entre elles, leur prévoyance ainsi que leur assiduité au travail.

La Fourmi était, dans les hiéroglyphes des Égyptiens, le symbole de l'intelligence et de Brkuji. — VIII.

la prévoyance. La figure de l'Origan , dans la croyance où l'on était que cette plante semée près de son habitation la mettait en fuite, indiquait son éloignement.

Salomon propose les Fourmis pour modèles atixHommesetrenvoieleparesseuxàleurécole:

« Va-t'en, dit-il (1), ô paresseux ! vers la Fourmi, considère sa conduite, et apprends la sagesse. N'ayant pn^it de chef, ni de souverain, elle fait sa provision pendant l'été, et quand le temps de la moisson est venue elle amasse de quoi se nourir. »

fi) Salomon. Proverbes, ebap. vi, vers. 6 à S. Insectes. — 92

LES FORMICIDES.

Freitag (1) cite ce fait curieux que, dans certaines parties de l'Arabie, on place dans la main du nouveau-né une Fourmi, afin que les vertus précieuses de l'Animal passent dans la jeune âme de l'enfant.

Parmi les écrivains classiques, Hésiode (2) parle de la saison où la Fourmi prévoyante fait sa récolte.

Aristole (38-i avanl J.-C.) ne consacre aux Fourmis que peu de lignes éparpillées en divers endroits : « Les Abeilles, les Fourmis, les Guêpes, les Grues vivent en sociétés closes; les Grues et les Abeilles obéissent à un chef; les Fourmis n'en ont point. » «Elles sont tantôt ailées, tantôt aptères. » « Elles sentent le miel de loin. » « Si l'on parsème leurs demeures de Soufre pulvérisé ou d'Origan, elles sortent. » « Les Fourmis mettent au monde des Vers, d'abord petits et arrondis, qui par la croissance s'allongent et acquièrent des membres. » « La reproduction a lieu surtout au printemps. » Les Fourmis sont toujours en activité, parcourent toujours le même chemin, emportent des aliments ou les cachent ; pendant la pleine lune, elles travaillent même la nuit. » « En réalité elles ne font pas la chasse, mais elles rassemblent tout ce qu'elles trouvent. »

Piaule (227 avant J.-C.) introduit, dans une de ses pièces (3), un esclave auquel il l'ait dire pour s'excuser d'avoir dissipé une somme d'argent qu'on lui avait confiée : « Elle disparut dans un moment comme les graines de pavot qu'on jetterait aux Fourmis. » Quiconque, fait observer le Dr Buchner, a été une fois témoin de l'empressement vorace avec lequel les Fourmis se précipitent sur les grains jetés sur les routes, appréciera la vérité de l'image.

Aratus(vers 2 12avanlJ.-C.) dit qu'à l'approche de la pluie les Fourmis apportent leurs OEufs à l'air libre ; d'autres auteurs ont prétendu que ce ne sont pas des OEufs, mais des grains qu'elles aèrent pour les prévenir de la pourriture.

Cicéron (106 avant J.-C.) (4) dit de la Fourmi : In formica non modo sensus, sed etiam mens, ratio, memoria (la Fourmi n'est pas seulement douée de la sensibilité des sens, mais aussi d'intelligence, de raison et de mémoire). Horace (5) plaisante l'avare qui amasse pour

(1) Freitag, Dictionnaire arabe latin, t. IV, p. 339, sous le mot arabe désignant la Four ni.

("2) Hésiode, Les travaux et tes joiiia. (3) Plaute, Trinummus, acte II, scène 4. Ik) Cicéron, De nature Deorum, Ub. III, chap.iv. (.=>) Horace, Satires, I, 1, 33.

le plaisir de thésauriser, sans faire usage de sa forlune et lui donne pour exemple la Fourmi ménagère, pleine de sollicitude pour l'avenir, tâchant d'avance d'y faire face, mais qui a la sagesse d'user du bien qu'elle a amassé.

Virgile (70 avant J.-C.) (1) compare les Troyens fuyant les murs de Troie, en emportant ce qu'ils avaient de plus précieux, aux Fourmis laborieuses et actives, charriant le grain dans la Fourmilière.

Pline (23 avant J.-C.) répète les mêmes assertions qu'Aristote; ensuite il continue :

o Les Fourmis font au prinlemps un vermisseau semblable à un OEuf. Elles travaillent en commun comme les Abeilles; mais celles-ci fabriquent des aliments utiles, tandis que les Fourmis enfouissent. Si l'on compare à la taille des Fourmis les fardeauxdont elles se chargent, on comprendra qu'aucun Animal n'a proportionnellement plus de force. Elles les portent avec leur bouche; les fardeaux les plus lourds, elles les poussent à reculons avec leurs pattes de derrière en appuyant leurs épaules. Elles ont une société politique, de la mémoire, de la prévoyance ; avant d'enfouir les graines, elles les rongent de peur qu'ils ne germent en terre; les graines trop grosses pour entrer, elles les divisent; celles qui sont mouillées par la pluie, elles les tirent dehors et les font sécher. Elles travaillent même et minent pendant la pleine lune, elles se reposent quand il n'y a pas de lune. Dans le travail, quelle ardeur, quelle exactitude ! Et comme elles font leurs provisions en divers lieux sans se voir l'une l'autre, certains jours sont fixés, espèce de foires où l'on passe mutuellement en revue ce qui a été apporté. Alors quel concours ! avec quelle sollicitude elles s'entretiennent pour ainsi dire mutuellement et semblent s'interroger ! Nous voyons les cailloux usés par leur passagères sentiers frayés par leurs travaux; tant il est vrai qu'en toute chose il n'est rien que ne puisse faire la continuité du plus petit effort I Seules de tous les êtres vivants avec l'Homme, elles donnent la sépulture aux morts (2). »

Il eut été bien curieux de voir, avec le Naturaliste de Rome, les cornes d'une Fourmi indienne qui avait été miraculeusement attachée aux murs d'un temple d'Hercule. Que dirionsnous encore de ces Fourmis extraordinaires de l'Inde septentrionale dont parle Hérodote,

(I) Virgile, Enéide, lib. IV, 402.

(î) Pline, Histoire naturelle, trad. en français par E. Littré. Paris, 1818, t. I, p. 444. Liv. XI, 3G.

C A 11 A C T È li E S G É N ER AUX .

qui étaient plus pelites que des Chiens, mais plus grandes que les Uenards de ce pays et qui allaient chercher l'or dans les entrailles de la terre, métal que les habitants de ces contrées enlevaient aux Fourmis pendant l'hiver (1)?

D'après Plutarque (-48 après J.-C), l'existence des Fourmis présente l'image de toutes les vertus : amitié, courage, patience et droiture. Plutarque ajoute qu'elles se parlent et s'entendent entre elles.

Le philosophe Cléanthes, rapporte Plutarque (2), veit des Fourmis partir de leur Fourmilière portants le corps d'un Fourmi mort vers une aultre Fourmilière, de laquelle plusieurs aultres Fourmis leur veindrent au devant comme pour parler à eux, et, après avoir esté ensemble quelque pièce, ceux-ci s'en retournèrent pour consulter, penser avec leurs concitoyens, et feirent ainsi deux ou trois voyages pour la difficulté de la capitulation. Enfin ces derniers venus apportèrent aux premiers un ver de leur tanière, comme pour la rançon du mort; lequel ver les premiers chargèrent sur leurs dos et emportèrent chez eux, laissant aux aultres le corps du trépassé,

« Voilà l'interprétation que Cléanthes y donna, témoignant parla, ajoute Montaigne, que les bêtes qui n'ont point de voix ne laissent point d'avoir pratique et communication mutuelle, de laquelle c'est notre défault que nous ne soyons participants, et nous mêlons à cette cause sottement d'en opiner. »

yElian (iu° siècle après J.-C.) (3) signale aussi l'importation des grains et le traitement qu'elles leur font subir pour prévenir la germination et les empêcher de s'abîmer. Ce procédé serait le résultat d'un calcul extraordinairement intelligent : comme elles ne peuvent les préserver entièrement de l'humidité, ils ont une tendance à s'amollir et à germer, aussi, pour obvier à cette germination, extirpent-elles les germes en mordant le grain.

Nous aurons occasion par la suite de reconnaître en retraçant l'histoire des Fourmis que les connaissances des anciens, dégagées des légendes, étaient assez exactes.

(1) Il est probable qu'il s'agit là de quelque Mammifère et non pas des Fourmis; mais les commentateurs d'Hérodote ont tenu des opinions très différentes. Les uns ont pensé que l'auteur grec avait voulu désigner les Hyènes, d'autres ont prétendu qu'il avait en vue les Gerboises.

(2) Plutarque, De l'Industrie des Animaux, cité par Montaigne, liv. II, chap. xn.

(3) .Elianus, II, 25.

Quoique les Fourmis aient attiré l'attention do bien des naturalistes, tels que Swammerdamm, Leeuwenhoeck, Gould, Ch. Bonnet, de Geer, Christ, Latreille, Pierre Iluber (1) et que récemment elles aient été l'objet des intéressantes remarques et observations de Baies, Belt, Mayr, Frédéric Smith, Emery, Forel (2), Moggridge, Ernest André, John Lubbock (3), Mac Cook, et autres, elles présentent encore un champ d'étude et d'expérience fort étendu.

Caractères généraux. — Les Fourmis appartiennent aux Hyménoptères sociaux, et le urs colonies se composent, à certaines époques, de Femelles et de Mâles ailés, puis d'Ouvrières aptères ou Femelles atrophiées. Rarement dans nos pays, mais très fréquemment dans les espèces exotiques, ces dernières se présentent sous deux ou trois formes distinctes (fig. 931 et 955, 9ô6 et 957); sous une de ces formes exceptionnelles, elles ont une tête très volumineuse qui les différencie de la forme ordinaire ; elles représentent alors les Soldats.

La tête des Fourmis est d'une grosseur variable (fig. 958 à 962) ; parfois énorme chez les Ouvrières, elle est petite chez les Mâles. La bouche circonscrite par les pièces buccales est recouverte en dessus par un labre ou lèvre supérieure, qui est une simple lamelle bilobée. Les mandibules puissantes s'étendent jusqu'aux yeux ; elles sont rarement cylindriques ; le plus souvent elles sont larges, aplaties et leur bord masticateur esl tranchant ou denté. Audessous d'elles, se cachent les mâchoires bilobées, jamais dentées et munies de palpes cylindriques formés de un à six articles. La lèvre inférieure très mobile porte des palpes labiaux formés de deux à quatre articles également cylindriques; la langue ou languette n'atteint pas le développement qu'elle présente chez les autres Hyménoptères sociaux, mais elle est très mobile, extensible, très convexe en dessus, et se trouve pourvue en arrière d'une rangée de papilles gustatives (Forel). Les arêtes frontales ont une grande importance pour la classification ; libres extérieurement, elles se continuent en dedans avec des crêtes sail-

(I) Huber, Recherclies sur les mœurs des Fourmis indigènes. Paris, 1810. Nouvelle édition, Genève, 1861.

(?) Auguste Forel, Les Fourmis de la Suisse. Systématique, notices anatomiques et physiologiques, architecture, distribution géographique, nouvelles expériences et observation* de mœurs. Zurich, 187 i , in-4°.

(3) Sir J. Lubbock, tes habitudes des Fourmis (tournai of the Linnean Soc. Zool., t. XII et XIII et Revue scientifique, 21 juillet 1877).

LES FORMICIDES.

lantes de la surface du chaperon ; elles commencent au-dessus des antennes, et se séparent pour se diriger en arrière et en haut, soit en ligne droite, soit en forme d'S. Les antennes sont coudées ; cette disposition est un peu moins évidente chez le Mâle, dont le scape est parfois très court; le fouet, formé de neuf à douze articles, est filiforme, ou bien son extrémité se renfle plus ou moins en massue. Le nombre des facettes des yeux varie énormément, de 1 à 1200 pour nos Fourmis européennes; ce sont les mâles qui en ont le plus, puis viennent les Femelles et enfin les Ouvrières (Forel).'Les trois ocelles du vertes manquent souvent chez les Ouvrières.

Le thorax ne présente rien de spécial chez les Fourmis ailées; en revanche, lorsqu'il est destiné à ne recevoir jamais d'ailes, il est extrêmement étroit et présente en haut des bords mousses. C'est là ce qui donne à tout le corps de la Fourmi son aspect caractéristique, et permet de distinguer une Ouvrière des Fourmis sexuées, alors même qu'elles ont perdu leurs ailes. Les ailes, identiques dans les deux sexes, sont assez peu adhérentes, et tombent chez les Femelles aussitôt après l'accouplement. Leur nervulation est assez pauvre : une cellule marginale, pas toujours fermée en avant; une et rarement deux cellules sousmarginales closes ; enfin une ou deux cellules médianes, c'est là tout ce qu'elles possèdent. Les pattes sont grêles; les cuisses sont reliées aux hanches par un seul trochanter. ainsi que chez tous les Apides et tous les Vespides; la jambe porte à son extrémité inférieure une petite pièce mobile en forme de peigne, c'est-àdire munie de dents pointues et serrées au côté interne, qu'on nomme Y éperon; les tarses sont pentamères. Le premier article des tarses antérieurs, un peu concave, répond à l'éperon ; ce premierarticledu tarse égalementpectinéconstitue avec l'éperon l'appareil à l'aide duquel la Fourmi se nettoie, et qui lui sert notamment à épousseter ses antennes, ses palpes, et les autres pièces buccales. Aux pattes postérieures et médianes l'éperon peut manquer ou n'être qu'une épine articulée.

L'abdomen, formé de six anneaux (de sept chez le Mâle), est pédicule de telle façon que l'abdomen et le pédicule semblent constituer deux pièces distinctes; il en résulte pour l'abdomen une très grande mobilité. Le pédicule est formé d'un ou de deux segments. Dans le premier cas, il forme une sorte de nœud entre le

métathorax et l'abdomen, ou un cube dont les angles seraient arrondis (Fbrmkines). En général, une crête transversale parcourt d'avant en arrière sa face supérieure. Cette crête quadrangulaire, arrondie, plus ou moins saillante en haut, a reçu le nom d'écaillé. Rarement toute cette face supérieure reste lisse et aplalie (Tapinoma). Lorsque le pédicule est formé de deux segments (J\l/p'micines),\e second présente une nodosité sphérique ou plus ou moins élargie sur les côtés ; le premier article présente une nodosité pédiculée. A une seule exception près (Crematogasler), l'abdomen se rattache au pédicule par son bord inférieur; son contour est sphérique, ovale, elliptique ou cordiforme; rarement il présente un nœud entre deux anneaux.

Chez le Mâle, le dernier segment abdominal (valve anale, valve ventrale) présente des variations particulières; il recouvre les organes génitaux lorsqu'ils sont petits; mais ils sont souvent très volumineux, et restent en partie libres en dehors de cette valve. Le Mâle se distingue, en outre, de sa Femelle par une tête plus petite, par des jambes plus longues et plus minces, par des mâchoires plus étroites, et par un nombre plus grand de segments à l'abdomen et aux antennes ; jamais il ne perd, comme elle, les ailes après l'accouplement.

Les Fourmis, Femelles ou Ouvrières (Formicines), qui ont la faculté de mordre cruellement, font couler dans la blessure un acide assez fort qui tire son nom de ces Animaux, et qui est déversé par l'extrémité abdominale recourbée en avant ; d'autres espèces (Ponérines, Myrmicines), comme les Hyménoptères porte-aiguillons, possèdent un aiguillon à l'aide duquel elles se défendent. Dans les deux cas, l'acide formique introduit dans la plaie détermine une sensation de brûlure et un léger degré d'inflammation. L'appareil vénénifique se compose d'une glande vénénifique proprement dite, d'une vessie à venin, servant de réservoir, d'une glande accessoire dont les sécrétions se déversent soit dans le cloaque (Formiez des), soit dans l'aiguillon.

Les Larves, vermiformes, sans pattes, comptent douze anneaux qui ne sont pas toujours distincts ; leur tête est courbée en bas et cornée ; leur couleur est blanche. Cette tête porte : des mandibules ou mâchoires supérieures tronquées; des mâchoires proprement dites charnues, formées d'une seule pièce échancrée en avant, et munies de chaque côté d'une courte

CLASSIFICATION

brosse de poils; une lèvre inférieure charnue et rétractile ; mais elle n'a point d'yeux. Le corps est légèrement rétréci en avant; il est plus épais en arriére; l'extrémité postérieure est arrondie, et l'orifice anal a la forme d'une fente.

Ces Larves ne possèdent pas la moindre indépendance : elles ne peuventchanger déplace ; elles ont besoin d'être nourries.

Quelque soit leur sexe, elles sont semblables entre elles dans le premier âge; elles ne se distinguent que plus lard par des différences de forme insensibles, et surtout par leurs dimensions. S'il existe, dans l'Œuf, une différence cachée, entre le Mâle el la Femelle, du moins il est probable que la différence entre la Femelle et l'Ouvrière ne se manifeste pas avant l'état de Larve; comment se produit-elle? nous l'ignorons. On ne peut, en effet, invoquer le régime alimentaire comme chez les Abeilles, car ici la Larve est nourrie uniquement des gouttelettes liquides que lui dégorge une Ouvrière.

Chez quelques espèces, les Larves arrivées au terme de leur accroissement se tissent un cocon allongé, d'un blanc sale ou brunâtre, dans lequel elles passent à l'état de Nymphe ; chez d'autres espèces elles ne tissent jamais de coque; chez d'autres encore, elles tiennent le milieu entre les deux précédentes, car on trouve dans les Nids, à la fois, des Nymphes nues et des Nymphes encoconnées. En pareil cas, il est clair que les Larves ont la faculté de tisser, et l'on est conduit à admettre que celles qui ne filent point n'ont pu, par suite d'une alimentation insuffisante ou de toute autre cause, introduire dans leurs glandes assez de matériaux propres à développer ces tissus. En général les Fourmis munies d'un pédicule abdominal a double nodosité ne tissent pas, à l'état de Larve.

Distribution géographique. — Les Fourmis

sont rares dans les régions froides, mais dans les pays chauds elles sont plus nombreuses, tant en variétés qu'en individus; leur répartition géographique est subordonnée avant tout à la température. En Angleterre on compte à peu près trente espèces de Fourmis; en Suisse, quelque petit que soit son territoire, la faune des Fourmis est extrêmement variée, grâce à la diversité des climats qu'elle présente, et Forel évalue le nombre des espèces à environ G6; la France possède plus de 80 espèces; en Europe, d'après le catalogue de M. Ernest André on peut estimer que les espèces sont au nombre d'environ 588. On a décrit jusqu'à présent 12o0 espèces environ réparties sur tout le globe. (Le

catalogue de Julius Roger en énumère plus de 1,200.)

Mais ce chiffre s'accroît chaque année depuis que les observateurs cités plus haut et d'autres encore ont dirigé leur attention de ce côté.

Distribution pni<'-ontoiogiquc. — On rencontre des Fourmis fossiles, en grande masse, dans les couches tertiaires; les plateaux schisteux d'i (Kningen (région des lacs badois) sont souvent couverts d'empreintes de Fourmis d'espèces diverses(fîg.953).

Fig. 953. — Fourmi fossile d'après O. Heer.

L'Ambre contient aussi de nombreux restes de Fourmis, dont la plupart sont ailées; l'une d'elles, le Lasius Seliie/ferdeckeri, dont Mayr a pu examiner 174 Ouvrières, varie beaucoup et montre toutes les transitions avec les formes actuelles : L. nign-, nnurijinatus, alienus, brunneus; elle serait d'après lui la souche de ces quatre formes.

Classification. — La multitude des espèces encore vivantes a été divisée en cinq groupes.

1° Les Formicines (Formuinx), dont l'abdomen se rattache au thorax par un pédicule formé d'un seul segment et n'a pas de rétrécissement après le premier segment;

2° Les Odontomachines ou Fourmis portepinces (Odontomachinx), dont l'abdomen présente la même configuration; elles possèdent un aiguillon défensif ; leurs mandibules se touchent à la base et sont parallèles;

3° Les Ponérines ou Fourmis porte-aiguillons (Ponerinx) ont un .pédicule d'une seule pièce ainsi que les Fourmis des deux groupes précédents et présentent un étranglement entre le premier anneau abdominal et le second; les Femelles ont un dard venimeux;

4° Les Myrmicines ou Fourmis à nœuds [M yrmicinx) ont leur pédicule abdominal formé de deux articles et sont munies d'un aiguillon;

5° Les Dorylines ou Fourmis-aveugles (Dorylinx) qui ont les caractères généraux des Ponérines, mais n'ont d'yeux ni chez les Femelles, ni chez les Ouvrières.

LES FORMICIDES.

Mœurs, habitudes, régime. — Suivant de

graves métaphysiciens, qui vivaient au seizième siècle (i), l'Homme est supérieur aux Animaux, principalement en ce qu'il a inventé la magie ; rien ne prouve, en effet, que les Animaux les plus intelligents, comme sont les Fourmis et les Abeilles, aient jamais cultivé les sciences occultes, ni même qu'ils aientla moindre notion de métaphysique, mais ce n'est pas seulement pour cela que nous mettons l'Homme au-dessus d'eux, nous avons heureusement d'autres raisons pour le faire.

« Les Singes anthropoïdes, dit Sir John Lubbock, se rapprochent sans doute plus de l'Homme, par la structure de leur corps, que les Animaux; mais quand on considère les habitudes des Fourmis, leur organisation sociale, leurs grandes communautés, leurs habitations faites avec art, leurs voies de communication, le fait qu'elles possèdent des Animaux domestiques et même quelquefois des esclaves, on doit admettre qu'elles ont vraiment le droit d'être placées immédiatement après l'Homme sous le rapport de l'intelligence. »

Les Fourmis vivent en société, elles se construisent des habitations, prennent soin de leurs petits, se rendent des secours mutuels et travaillent de concert pour atteindre un but déterminé; elles ont un langage particulier, se livrent de Fourmilière à Fourmilière, nous allions dire de peuplade à peuplade, des guerres acharnées, savent faire servir à la satisfaction de leurs besoins d'autres Insectes, tels que des Pucerons et des Cochenilles qui sont pour eux une espèce de bétail; enfin il en est certaines espèces qui, supérieures aux autres par la force et par le courage, soumettent les espèces les plus faibles et se font servir par elles.

L'histoire des Fourmis est en partie l'histoire de l'Homme.

L'absence d'organes pour le vol rapproche bien davantage la Fourmi et sa république de nos habitudes, de nos institutions sédentaires que l'Abeille ailée voltigeant dans les airs. L'Homme se retrouve moins dans un être qui vole que dans celui qui marche : aussi, à la dimension près, qui est de peu d'importance pour la nature, que sont nos cités sinon de grandes Fourmilières humaines?

Cette comparaison paraîtra surtout frappante lorsque l'on considérera Paris, ou toute autre ville, du sommet d'une montagne ou du faîte

(1) Voy. Dict. de Baijle, art. Rorarius.

de l'un de ses monuments ; les habitants mômes, rapetisses par l'éloignement et raccourcis de taille par la perspective, ne paraissent plus que des Myrmidons, comme les anciens peuples qui selon la fable furent d'abord des Fourmis.

A voir au milieu du jourles Parisiens affairés et enfiévrés arpenter rues et boulevards, se coudoyant, se heurtant, se bousculant, ne semhle-t-on pas assister au spectacle qu'offrirait une Fourmilière sur laquelle on aurait répandu du poivre, a fait spirituellement remarquer un écrivain de talent?

LessociétésdeFourmis embrassentles divers aspects de l'existence et se rapprochent des sociétés semi-policées de l'espèce humaine, plus que toutes les autres communautés d'Animaux. Elles n'ont pas seulement certains éléments d'organisation ; on y trouve entre les différents membres des moyens de communication plus étendus que ceux de tous les autres Hyménoptères; on y observe la division des castes et l'opposition des clans. Chaque Nid est, comme nos sociétés barbares, une petite unité exclusive, faisant la guerre à ses voisins, et si j'osais employer cette expression, parlant sa langue. Huber nous dit en effet que chaque Fourmilière a ses signes, ou passes, au moyen desquels les habitants se reconnaissent et se distinguent de toutes les Fourmis des environs. Après avoir séparé quelques individus pendant quatre mois, ce Naturaliste, en les rapprochant de leurs anciens compagnons, les a vus se reconnaître à la première rencontre, saluer de leurs antennes leurs anciens camarades, et rentrer dans la Fourmilière comme des compatriotes dans le pays où ils ont vu le jour.

Quelles que soient leur industrie, et leurs manifestations intellectuelles, jamais les Fourmis ne jouiront auprès de nous d'autant de considération que les Abeilles. La raison en est fort si m pie: tandis que les Abeilles nous donnent leur miel, les Fourmis, au contraire, viennent manger notre sucre, nos confitures et se noyer dans nos compotes où elles déposent un fumet certainement désagréable, et cependant les Fourmis sont les plus intelligents des Insectes et priment tous les Animaux parleur instinct social.

« Si les Fourmis, dit Forel (1), ne présentent qu'un assez petit nombre de formes, surtout dans nos climats, elles rachètent amplement cette infériorité par le nombre des individus

(I) Forel, loi:, cit., p. $30 à 531.

MOEURS, HABITUDES ET REGIME

et par la vie en société. Tous les auteurs qui ont étudié ces Insectes s'accordent à leur donner une place considérable dans l'économie de la nature. Cette place, ils la doivent à leur union, à leur courage et à leur intelligence. Le développement considérable de leur cerveau (ganglions sus-œsophagien et sous-œsophagien des auteurs) qui surpasse celui de tous les autres insectes, tant par son volume (proportionnel) que surtout par la complication de sa structure (Leydig) est une confirmation éclatante de ce que nous révèle l'observation de leurs mœurs. Les Fourmis sont un peu, si l'on veut, aux autres Insectes ce que l'Homme est aux autres Mammifères.

« Il y a Fourmis et Fourmis. Il y a plus de différence entre une Plagiolepis pygmxa et un Camponotus ligniperdus Femelle qu'entre une Souris et un Tigre. Une Fourmilière de L. fuligmosus est à une Fourmilière de Leptot/torax luberum ce que Paris est à un hameau. Si l'on ajoute à cela la rareté de beaucoup de formes, on verra que le nombre de celles qui jouent un rôle vraiment imporlant est assez restreint. Des Fourmis comme les Myrmecina, les Temnothorax, les Leptothorax, les Portera ne s'élèvent que peu au-dessus des Insectes vivant solitaires.

« Il n'y a pas deux espèces, dit Lubbock (I), dont les habitudes soient identiques; et, sous plusieurs rapports, leur manière de vivre est loin d'être facile à étudier.

« Enpremierlieu, elles passentlaplus grande partie du temps sous terre; toute l'éducation des petits, par exemple, se fait dans l'obscurilé.

« De plus les Fourmis ne sont pas faites pour vivre isolées ; dans certains cas il est difficile d'en conserver quelques-unes seules en captivité, et, en tout cas, dans de telles circonstances, leurs habitudes changent complètement.

« D'un autre côté, si l'on prend toute une communauté, alors le grand nombre amène un nouvel élément de difficulté et de complexité.

« De plus, dans la même espèce, les individus semblent différer de caractère, et souvent le même individu se comporte très différemment selon les circonstances. »

Toutes les Fourmis sont ou Mâles ou Femelles ; cependant, il y en a, et c'est le plus grand nombre, qui ne prennent aucune part à l'acte de la génération et sont condamnés au travail.

Les Femelles et les .Mâles qui doivent perpétuer l'espèce sont pourvus d'ailes. A une

(1) Lubbock, lue. cit., p. ô7.

certaine époque, ils s'élèvent dans l'air pour s'accoupler; cela fait, la Femelle descend sur la terre, perd ses ailes à moins que les Ouvrières ne les lui arrachent et, se consacrant à un éternel veuvage, établit un Nid où elle pond ses Œufe et nourrit ses Larves; quant au Mâle, on ne le revoit plus; on suppose qu'il meurt peu de temps après l'accouplement.

« La scène la plus surprenante à laquelle on puisse assister, dit Michelet (I ), c'est un mariage de Fourmis.

« Les folies, comme on sait, les plus folles sont celles des sages. L'honnête, l'économe, la respectable république donne alors (un seul jour, il est vrai, par année) un prodigieux spectacle d'amour? de fureur? on ne sait, mais plein de vertige, et tranchons le mot, de terreur. M. Huber y trouve l'aspect d'une fête nationale. Quelle fête! et quelle scène d'ivresse ! Mais non, rien d'humain ne donne l'idée de cette tourbillonnante effervescence.

«Je l'observai un jour d'orage, entre six et sept heures du soir. Le jour avait été mêlé d'ondées et de chaude lumière. L'horizon était fort chargé et cependant l'air calme. Il y avait une halte pour la nature avant la reprise des grandes pluies.

« Sur un toit bas et incliné, je vois d'une même averse tomber tout un déluge d'Insectes ailés qui semblaient étourdis, ahuris, délirants. Dire leur agitation, leurs courses désordon nées, leurs culbutes et leurs choespour arriver plus tôt au but, serait chose impossible, plusieurs se fixèrent et aimèrent. Le plus grand nombre tournait, tournait sans s'arrêter. Tous étaient si pressés de vivre que cela même y faisait obstacle. Ce désir fiévreux faisait peur.

« Terrible idylle ! On n'eut pas su en conscience ce qu'ils voulaient. S'aimaient-ils? se dévoraient-ils? A travers ce peuple éperdu de fiancés qui ne connaissaient rien, erraient d'autres Fourmis sans ailes, qui s'attaquaient surtout aux gens les plus embarrassés, les mordaient, les tiraient si bien que nous pensâmes les voir croquer les amoureux. Mais point. Elles voulaient seulement s'en faire obéir et les rappeler à eux-mêmes. Leur vive pantomime, c'était le conseil de la sagesse, traduit en action. Les Fourmis non ailées, c'étaient les sages et irréprochables nourrices, qui, n'ayant pas d'enfants, élèvent ceux des autres et portent tout le poids du travail de la cité.

^i) Michelet, l'Insecte, p. 253, des Fourmis.

LES F0RM1CIDES.

«Ces vierges surveillaient les amoureuses et paresseuses, inspectaient sévèrement les noces, comme l'acte public qui, chaque année, refait le peuple. Leur crainte naturelle était que ces fous envolés n'allassent l'aire l'amour ailleurs, créer d'autres peuplades, sans souci de la mère patrie.

«Plusieurs ailées cédaient, se laissaient ramener en bas vers la patrie et la vertu. Mais beaucoup s'arrachaient et décidemment s'envolaient, ne voulant suivre que l'amour et le caprice.

n Ce fut une étonnante vision, un songe fantastique à ne jamais sortir du souvenir.

« Au matin, rien qui rappelât les fureurs de la veille, sauf des débris d'ailes arrachées, où l'on n'eut deviné la trace d'une unique soirée d'amour. »

Il est difficile de décider (1) si ce dernier acte a un caractère volontaire ou automatique, s'il dépend d'une qualité mentale ou d'une impulsion instinctive. On n'a pas prouvé jusqu'icique toutes les Femelles fécondes s'exécutent, bien que cette supposition paraisse vaisemblable. S'il a un caractère universel, on ne peut guère y voir qu'une phase précise et nécessaire du développement individuel ; et s'il n'y a plus à proprement parler de choix ni de liberté, il n'y a plus également de mérite moral.

Ordinairement la population d'un Nid de Fourmis se compose, comme une Ruche, de trois sortes d'individus : les Ouvrières, ou Femelles imparfaites (qui constituent le peuple), les Mâles, et les Femelles parfaites ; cependant il y a souvent plusieurs Femelles dans un Nid de Fourmis, tandis qu'il n'y a jamais plus d'une Reine dans une Ruche.

Toutes les Fourmis qui n'ont pas d'ailes sont les Ouvrières; c'est à elles que sont dévolus tous les travaux intérieurs, ceux de construction, d'éducation des petils, la recherche des aliments, et la défense contre les ennemis du dehors.

Si elles n'ont pas de Reines comme en ont les Abeilles, les Femelles pleines n'en sont pas moins l'objet d'une attention particulière, on va au-devant de leurs besoins, on les escorte, mais c'est afin de les garder, parce que ce sont elles qui sont chargées de perpétuer la Fourmilière. Les Femelles qui restent, ou plutôt que l'on force à rester, ont été fécondées au moment où

(1) Gould, Account of English Ants, p. 09, CV, Gi. Hubcr Recherche! sur les mœurs des Fourmis, p. 109.

toutes les Fourmis ailées s'apprêtent à sortir: aussitôt après la fécondation, les Femelles sont retenues prisonnières dans l'intérieur du Nid jusqu'à ce que leur ventre ait grossi: dès ce moment, comme elles n'ont plus envie de sortir, on les laisse libres, et elles deviennent l'objet des soins et des caresses des Fourmis Ouvrières et ne semblent faire autre chose que de produire les OEufs.

Les Fourmis amazones font exception, leur gouvernement est une véritable aristocratie qui exploite les Fourmis Ouvrières d'espèces étrangères, comme dans beaucoup de pays les Rlancs exploitent les Nègres, comme chez les Rlancs, les classes supérieures, quand on les laisse faire, exploitent le peuple.

Dans presque tous les Nids de Fourmis, nous pouvons voir que les Ouvrières diffèrent plus ou moins de grosseur. Cependant celle différence tient surtout aux espèces. Chez le Lasins niger, la petite Fourmi brune de nos jardins, par exemple, les Ouvrières sont d'une taille beaucoup plus uniforme que chez la petite Fourmi jaune des prairies, ou chez les Atta barbara {Aphxnog aster) et slructor (fig. 958 à 962) ou le Camponotus marginatus (fig. 956 et 957), où quelques-unes sont plus de deux fois plus grandes que les autres.

Outre les Ouvrières ordinaires il y a, dans quelques espèces, une seconde ou plutôt une troisième forme de Femelle.

C'est ainsi que chez la Pheidole paîlidula (fig. 954 et 955), très commune dans le sud de l'Europe, il y a deux formes distinctes de neutres sans aucune gradation intermédiaire ; l'une dont la tête garde les proportions ordinaires, et l'autre dont la tôle immense est pourvue de très larges mandibules.

On suppose généralement que ces dernières jouent le rôle de Soldats, et la grosseur de la tête permet aux muscles qui font mouvoir les mandibules d'être d'une dimension peu ordinaire ; cependant les petites Fourmis sont aussi très belliqueuses. Celte différence de structure de certains individus, qui les rend propres à des fonctions spéciales, me semble très remarquable, car il faut remarquer qu'elle ne porte ni sur l'âge ni sur le sexe. D'après les observations de Heer. les Soldats font office de bouchers, ils dépècent les proies et les coupent en petits morceaux que les Ouvrières seules transportent à la Fourmilière.

Mais certaines Fourmis présentent des différences encore plus remarquables.

MŒURS, HABITUDES, RÉGIME

Fig. 962.

Fig. 954. — Plieidole pallidula, petit neutre ou Ouvrière. Fig. 955. — Id. grand contre ou soldat.

Fig. 950. — Camponatus marginatus, petit neutre ou Ouvrière.

Fig. 957. — Camponatus marginatus, grand neutre ou

soldat.

Fig. 958 à 960. — Têtes de l'Atta structov montrant les différences de volume et de forme.

F'ig. 954 à 9u2. — Formes diverses des Fourmis (fac simile, d'après Lespès).

Ainsi, chez une espèce du Mexique, outre les Ouvrières communes, qui ont la forme des Fourmis neutres ordinaires, il y en a d'autres dont l'abdomen se transforme en une immense sphère presque diaphane. Elles sont très inactives et s'occupent principalement à produire une sorte de miel (1).

Les Ouvrières sont chargées d'aller à la quête des provisions et de les rapporter dans les

(1) Plus loin nous parlerons longuement de cette Fourmi a miel aux mœurs curieuses.

Bbeiim. - VIII.

dépôts, et l'on observe alors partout où l'on rencontre des Fourmis, combien elles possèdent la vertu de modestie.

Quand elles sortent de leur habitation pour se procurer des vivres ou pour toute autre cause, elles observent dans leur démarche un ordre bien surprenant : celles qui ne sont pas chargées se retirent hors du chemin, et cèdent le pas à celles qui marchent avec un fardeau.

Les Fourmis ne portent que des petits fardeaux légers avec la bouche ; mais elles en Insectes. — 93

LES FORMICIDES.

chargent de très pesants sur leur dos, faisant tout l'effort avec leurs épaules et leurs pattes de derrière, c'est ce qui prouve que ces Insectes ont une force étonnante, comparativement à la proportion de leur corps.

Si, pendant leurs excursions à la recherche des denrées ou des matériaux, elles rencontrent des objets d'un volume un peu considérable, elles se rassemblent en un nombre suffisant pour réaliser son transport. On remarque aussi comme elles s'entendent à diviser les objets éloignés, difficiles à emporter, afin de répartir la charge, sur plusieurs d'entre elles.

S'il en est une qui succombe sous le poids de son fardeau, ses camarades tâchent de la relever, et prennent une partie de sa charge.

Si l'une d'elles est blessée pour une cause ou pour l'autre, ses compagnes s'empressent de l'aider à regagner le logis ou bien elles l'y portent.

Au sujet de la façon dont les Fourmis s'entr'aident pour porter les fardeaux trop lourds pour une seule, Gratien de Semur (1) a raconté le trait suivant :

" Après la mort de l'illustre Lagrange auquel il servait de collaborateur bénévole dans la solution de ces problèmes transcendants, Parseval-Deschênes, un des hommes les plus complets et les plus modestes que nous ayons connus, cet homme qui, plus de dix ans avant la découverte de la Pallas, avait annoncé l'apparition de cette planète d'après la constante étude qu'il faisait de la région céleste où elle se montra en effet à l'époque qu'il lui assignait; Parseval-Desehênes renonça à ses travaux mathématiques ; il fallait donc que son besoin d'étudier, d'observer, se reportât sur quelque autre objet. Etant allé passer quelques mois à la campagne chez un autre de ses amis, M. d'Aubusson de la Feuillade, dans une de ses rêveuses promenades il avisa, dans un bois, une énorme Fourmilière, et aussitôt il prit la résolution d'étudier les Fourmis. Il sortait avant l'aube et ne rentrait au château qu'à la nuit d'assez mauvaise humeur. Le quatrième ou le cinquième jour il revint rayonnant de joie. Parseval-Desehênes se donnait bien de garde d'étudier plusieurs Fourmis à la fois, comme dans le monde on croit apprendre à connaître les Hommes par de nombreuses fréquentations; voici commentil procédait: Arrivé près de la Fourmilière, avantqu'aucuneFourmi

(I) Gralien de Semur, Traité des Erreurs et des Préjugés. Paris, 1815, p. 70.

se fût mise en course, il attendait leur départ, et alors il en choisissait une qu'il suivait des yeux depuis le moment de sa sortie jusqu'au moment de sa rentrée. Comme nous l'avons dit, les premièresjournées furent sansrésultat. Quant à la dernière journée !... il nous semble encore entendre Parseval-Desehênes racontant ses observations avec son animation habituelle. « Figurez-vous, nous disait-il, que vers quatre heures de l'après-midi, je vois ma Fourmi arriver au pied d'un monticule. Impossible lui est de le franchir avec son fardeau ; alors elle le dépose, regarde de tous côtés, et, ne découvrant point de Fourmi, sans hésitation elle retourne à vide sur ses pas. Jugez avec quelle anxiété je la suivis des yeux. A une quinzaine de pas ma Fourmi rencontre une de ses compagnes chargée aussi d'un fardeau.

« Elles s'arrêtent toutes les deux ; elles semblent tenir conseil pendant quelques instants, après quoi elles reprennent ensemble la voie qui les conduit au pied du monticule.

« Là, je vis le spectacle le plus curieux auquel j'aie jamais assisté. La seconde Fourmi déposa aussi son fardeau ; et ensuite elles se munirent ensemble d'un brin d'herbe; agissant de concert elles en introduisirent une extrémité sous le fardeau trop pesant, et presque sans efforts elles lui firent franchir le monticule. Chacune des Fourmis reprit sa charge et toutes deux parvinrent à la Fourmilière sans autre encombre. A la fin Parseval-Desehênes se frottait les mains; il trépignait d'aise et il ajoutait avec une expression de physionomie dont nous ne saurions donner une idée : « Ai-je bien fait de renoncer aux mathématiques?... Les Fourmis connaissent le levier d'Archimède. »

Alimentation. — Comme tous les Hyménoptères, les Fourmis se nourrissent de liquides sapides, mais les empruntent aussi bien aux substances végétales qu'aux substances animales.

« Les Fourmis, dit Forel, sont pour la plupart omnivores, cela est vrai, mais elles ne peuvent pas mâcher. Les mandibules ne leur servent jamais à manger; ce fait démontré par Huber est parfaitement certain: l'observation la plus assidue le confirme; du reste, la disproportion entre elles et les mâchoires suffirait déjà pour le rendre évident. Elles restent toujours fermées et immobiles pendant que la Fourmi mange. A l'ordinaire, la bouche est fermée par le labre qui se rabat sur elle en bas et en arrière, recouvrant complètement la partie antérieure des mâchoires et de la lèvre inférieure.

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