LA LEUCANIE ÉTRANGÈRE OU ARMY-WORM DES AMÉRICAINS. —LEUCANIA EXTRANEA
Amerikanischer Hecrwurm .
Mœurs, habitudes, régime. — L'une de Ces espèces a acquis une certaine renommée dans les États de l'Amérique occidentale surtout, où ses Chenilles ont exercé périodiquement leurs ravages; en 1861, elles se montrèrent par bandes innombrables (ami y ivorm). Ces Chenilles, qui se nourrissent d'herbes comme font celles de nos pays, dévastent en peu de temps des prairies entières; lorsque la pâture vient à leur manquer, elles cherchent alors d'autres pâturages et se portent sur le Seigle, le Maïs, et le Sorgho.
Nous empruntons à M. Maurice Girard (1) un abrégé historique de leurs ravages dans l'Amérique septentrionale.
Comme nous l'avons dit, ce n'est qu'en 1861 que leur vraie nature entomologique, leur état civil, en quelque sorte, méconnus antérieure ment à cette époque, furent bien constatés; il y a d'ailleurs beaucoup d'inexactitudes et de confusion dans les notes qui les concernent.
La première indication relative à l'apparition de Yarmy-worm se trouve dans un rapport sur l'agriculture dans les Massachusetts ; il y est dit qu'en 1743 des millions de Vers menacèrent de destruction tous les végétaux herbacés. En 1770, ils parurent en nombre alarmant dans la Nouvelle-Angleterre. Le docteur Asa Fitch, dans son sixième rapport, cite un intéressant mémoire du révérend Grant Power sur les ravages de Varmy-worm dans la partie septentrionale du New-Hampshire. Dans l'été de 1770 une armée de Vers s'étendit du Lancaster, capitale du comté de Coos, jusqu'à Norlhfield dans les Massachusetts, sur presque toute la longueur de l'État de Granité. Elle commença
(I) Maurice Girard, le Ver de l'armée (la Nature, 1881, T semestre, p. 218). Nous ferons remarquer que armyiDorm devrait plutôt se traduire par armée de Vers, dans le sens dô Vers qui se réunissent pour former une armée.
LA LEUCANIE ETRANGERE.
à paraître à la fin de juillet et continua ses ravages jusqu'en septembre, on l'appela l'armée du Nord, car elle semblait avancer du Nord ou du Nord-Ouest vers le Sud.
On ignorait qu'elle avait passé les montagnes entre les rivières Connecticut et Merrimack ; le docteur Burton de Vermont dit avoir vu les pâturages tellement couverts de ces Vers qu'il ne pouvait poser son doigt par terre sans en toucher un. Il en remarqua un tas qui équivalait à plus de dix boisseaux.
On n'avait jamais observé de tels Vers à corps brunâtre, avec une raie sur le dos, comme un velours noir, et de chaque côté une raie jaune, cela d'un bout à l'autre du corps. On en voyait qui n'étaient pas plus gros qu'une épingle, mais dans leur maturité ils étaient longs et larges comme le doigt d'un Homme. Ils entraient dans les maisons et montaient dans les huches comme les Grenouilles de la plaie d'Egypte; on ne voyait plus rien dans ces maisons tant les colonnes de Vers étaient compactes. Les Courges, les Pois, les Pommes de terre et les Lins échappèrent à leurs ravages, mais les Froments disparurent devant eux comme par magie. Des champs de Blé dans le Haverhill et des prairies dans le Newbury où les Graminées étaient si hautes et si épaisses qu'un homme pouvait s'y cacher, furent défeuillés en dix jours par l'armée du Nord. Comme moyen de défense on entoura les champs de profondes tranchées, mais elles furent remplies de millions de Vers et l'arrièregarde passa sur eux pour continuer les ravages. On eut alors recours à un autre moyen : au fond des tranchées on enfonça des pieux aigus de place en place à deux ou trois pieds l'un de l'autre et chacun à une profondeur de deux à trois pieds, et quand les trous ainsi creusés furent pleins de Vers on y enfonçait les pieux, mettant en bouillie l'odieuse vermine.
On put ainsi sauver un peu de Blé. On aurait eu sans doute un très bon effet destructeur en remplissant les tranchées de broussailles pétrolées auxquelles on aurait mis le feu.
A peu près vers le 1er septembre, les Vers disparurent soudainement.
On ne sait où et comment ils terminèrent leur carrière, car on ne trouva pas vestige de leurs cadavres. Sans les Courges et les Pommes de terre qui furent très abondantes, la population aurait beaucoup souffert du manque de nourriture. On eut à supporter de grandes privations par suite de la perte des herbes des
prairies et des graines des céréales. Le même auteur ajoute qu'en 1781, onze ans après leur première visite, les mêmes Vers reparurent, ce qui jeta une grande alarme dans le pays, mais cette fois ils furent en petit nombre.
En 1790, on remarqua les ravages de Yarmyirorm dans le Connecticut; l'herbe et le Blé furent détruits, mais cette fois l'existence des Vers fut courte, car tous moururent en quelques semaines.
D'après Asa Fitch, son apparition dans les Etats de l'Est eut lieu en 1817 après un intervalle de vingt-sept ans. On lit dans YArgus d'Albany, État de New-York, du 22 mai 1807, sous la rubrique Worcester Mass :
« Nous apprenons que le Ver noir fait do grands ravages dans les fermes des environs de cette ville et dans beaucoup d'autres endroits de la contrée. 11 marche en colonne étendue dont les progrès sont aussi nets que ceux du feu dans un champ d'herbe sèche : il ne reste pas un brin d'herbe après son passage. Le même Ver détruit aussi la végétation dans les environs des villes qui sont au nord de Rensselaer et dans la section de Saragota du New- York. Ses déprédations ont rendu beaucoup de prairies et de pâturages nus comme une lande. » Ce ne fut que quarante-quatre ans après la date précédente, dans l'été 1861, que le même Insecte se répandit encore sur les prairies et les champs de céréales des Étals de l'Est, mais durant cet intervalle il avait paru à plusieurs reprises dans les États de l'Ouest, où il s'était montré très destructeur. On cite des apparitions dans l'Illinois, en 1818, 1820, 1825, 1826, 1834, 1841, 1842, 1845 et 1856. D'après M. Wiley de Mahanda, les Vers furent très nombreux et nuisibles dans la partie méridionale de l'État, en 1849, et s'y remontrèrent en 1857, mais cette année-là ils restèrent cantonnés dans certaines localités. M. Kirkpatrick de Ohio mentionne l'apparition de l'Insecte dans le nord de cet État en 1855. « Dans la saison dernière, dit-il, par suite des pluies tombées dans la première partie de juillet, les terrains plats de Cuyahoga, près de Cleveland, étaient inondés. Après le retrait de l'eau, quand l'herbe était encore mouillée, des myriades de petites Chenilles noires apparurent. Presque chaque brin d'herbe avait son habitant et aucun Animal ne pouvait paître sans avaler à chaque bouchée plusieurs Chenilles; dès qu'un nouveau brin d'herbe repoussait, il était aussitôt dévoré. »
LA NOCTUELLE DES SAPINS
Un rapport de 1861 apprend qu'une de ces bandes de Chenilles a détruit soixante aunes anglaises (yards) en deux heures de temps. On vit les Chenilles s'avancer, en formant trois couches superposées et se transporter parfois à des distances d'un demi-mille anglais. Le Papillon dépose ses OEufs, en juin ou juillet, sur les chaumes ; les Chenilles en éclosent au printemps suivant. Aussi brùle-t-on, à la fin de l'automne ou pendant l'hiver, les chaumes desséchés dans les lieux où les Chenilles se sont montrées, afin de prévenir l'extension de ses ravages.
Ce qui est remarquable, c'est que les Insectes ne tentèrent pas de s'étendre au-delà des parties qui avaient été recouvertes par l'eau. M. Lentz, de Rocheport, rapporte qu'ils furent abondants dans le comté de Bonne en 1854, et c'est la première indication de son apparition dans le Missouri.
LES TRACHEES