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La médecme est une science conjecturale : la chirurgie, sa sœur, est plutôt un art qu’une science; la manière dont elle procède est en quelque sorte mathématique. Les grands chirurgiens sont plus rares que les grands médecins. Quelquefois un chirurgien habile est un médecin distingué; jamais un médecin du premier ordre n’est un chirurgien éminent. C’est qu’en effet il ne faut, |)our devenir grand médecin, qu’une intelligence supérieure et assez libre de préjugés pour choisir dans chaque système ce qu’il a de rationnellement applicable sans en épouser aucun. Pour le chirurgien, au contraire, les systèmes plus ou moins absurdes, les doctrines plus ou moins erronées ne sont rien; il est constamment en face du mal palpable, pour ainsi dii-e, (lu’il est appelé à soulager ou à guérir; et , outre les qualités vulgaires que la science médicale impose à ses adeptes , il faut qu’il soit doué d’une dextérité naturelle , d’une puissance de main , d’une certitude de coup d’œil qui ne s’acquièrent ni dans les livres , ni sur les bancs de l’école ; et ces qualités essentielles. Dieu seul en est le dispensateur.
La chirurgie était presque inconnue des anciens. Les Grecs, les Romains eux-mêmes, qui savaient honorer si noblement les médecins, n’avaient recours (jue très-rarement à eux ])our les plaies et les blessures de peu d’importance; nous ne voyons ni dans Quinte-Curce , ni dans Tite-Live, ni dans César lui-même, que les armées grecques et romaines eussent à leur suite des chirurgiens militaires. Cela se conçoit facilement, si l’on rélléchit à la manière de combattre des anciens , et à leurs armes défensives et offensives. Les blessures du cbamp de bataille étaient ou légères ou mortelles, il n’y avait pas de milieu. La tête et le cœur, à couvert par le fer et par l’acier, ne laissaient aux armes de jets, tels que les dards ou les flèches, que les parties inférieures ’ du corps ; et ces dards et ces flèches, quand ils atteignaient le seul but qu’ils pussent raisonnablement atteindre, ne déchiraient que les chairs sans porter atteinte à la chari)ente osseuse.
L’invention de la poudre à canon et des armes à feu ouvrit un
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nouveau et vaste champ à la chirurgie. Les moines avaient été les seuls chirurgiens au moyen-âge; et leur habileté, dans l’extraction de la pierre, dans ramputation des membres, était provei'hiale dans toide l’Europe dès le douzième siècle'. Mais les religieux n’allaient point à la guerre, et il fallait, pour secourir les victimes de la i)oudre à canou , des soins aussi prompts <pi’éclairés. De jeunes élèves en médecine de la faculté de Montpellier, — cette Epidaure de la France, — se dévouèrent; et bientôt les armées de la France comptèrent de nombreux chirurgiens (pii l ivalisaient d’intré])idité et de zèle avec les Récollets\ Ces médecins de l’àme et du corps allaient au milieu des balles porter les secours de la religion et de la science à ceux ({ue la terrible mort des batailles avait marqués de son sceau. Sous le règne de Henri II, on comptait déjà plus de cent chirurgiens et médecins militaires, et dix-huit hôpitaux étaient établis dans les différentes villes frontières de France en faveur des soldats blessés.
L’illustre Ambroise Paré est le premier de nos chirurgiens militaires. Les ouvrages de ce grand homme, (>ncore consultés de nos jours , sont en quelque sorte ]e point de départ d’un art qui s’est élevé en France à un haut degré de perfection et qui tend chaque jour à se perfectionuer encore.
Dejmisla fin du seizième siècle, où florissait Ambroise Paré, la France a procluit de grands chirurgiens. Lapeyronnie, Gauthier, et de nos jours Perey, Larrey, Dupuytren ont laissé des traces ineffaçables de leur passage dans le domaine de la science.
* On sait que les moines furent les seuls chirurgiens des armées de France, d’Angleterre et d’Allemagne pendant les croisades. Un grand nombre de ces religieux payaient de leur vie les soins qu’ils prodiguaient aux croisés blessés sur les champs de bataille.
^ Les religieux récollets étaient les aumôniers des armées sous l’ancien régime. Ils allaient exhorter les mourants au milieu du carnage, et plusieurs y trouvaient une mort doublement glorieuse. A la bataille de Nerwinde, onze récollets périrent sur le terrain de l’action, et à Denain vingt-six furent tués et blessés. Voilà des trépas inconnus, et qui ne manquent pourtant ni d’héroïsme ni de grandeur. Mais les grandes morts comme les grandes vertus ont des récompenses plus hautes que les vers des poètes et les prix Monthion.
-l/iS DÉCOUVERTES — INVENTIONS.’
Les progrès de la statique, l’applicatiou de la vapeur à l’industrie et atix manufactures, les chemins de fer, ont créé de nom-breux et fréquents accidents et déterminé des blessures et des mutilations dont nos pères n’avaient aucune idée. La chirurgie a dû suivre ce qu’on appelle la .civilisation dans ses déplorables développements; elle a dû, sur ces nouveaux champs de bataille improvisés par l’industrie , déployer le même zèle, chercher les mêmes ressources qu’dle montrait jadis sur les champs de bataille véritables ,• où se jouait l’honneur de la France, et non les dividendes de quelques milliers de cupides actionnaires. La chirurgie n’a point été au-dessous de sa nouvelle tâche, et elle à prouvé que sa science et son dévouement étaient toujours les mêmes devant les périls de la paix comme devant les périls de la guerre.
La science chirurgicale n’a point borné là ses travaux.. Elle s’est assimilé' avec un rare bonheur les découvertes des siècles passés-; elle les a, pour ainsi dire, rajeunies par ses succès. Nous ne croyons mieux finir ce rapide aperçu sur la médecine qu’en citant textuellement un article, plein d’intérêt, sur la transfusion' du sang, dû à la plume érudite et facile de M. Duchâtelet :
’« La transfusion du sang, qui fit tant de bruit dans le monde médical au dix-sep1*ième siècle, et que l’opération chirurgicale pratiquée tout récemment par M. le docteur Nélaton, semble avoir remise en honneur, est une découverte françajse, bien que les Anglais aient voulu se l’approprier en 1 664, peu d’années seulement après que cette opération eut été pratiquée pour la première' fois. Malgré l’opinion de quelques savants français qui semblent l’attribuer au célèbre médecin anglais AVren-, l’honiieur de cette découverte revient tout entier à uu religieux bénédictin, de là Congrégation de Saint-Vanne, dom Robert Dès Gabets, né dans les environs de Verdun, et mort au monastère de Brueil, près de Commercy, le 13 mars 1678. Ce religieux, qui n’est guère. connu aujourd’hui' que par les biographies insérées dans les ouvrages des écrivains de son ordre , et- par. quelques lettres de de Sévigné, ensevelit au fond du cloître'une des intelligences les plus
LA iVlLDECINÉ.
vasles et les plus distinguées du dix-septième siècle ; il a écrit sur la théologie, la métaphysique, les mathématiques et la médecine, et a laissé quelques ouvrages imprimés, bien que la grande majorité de ceux qu’il a composés soient demeurés manuscrits.
« Comme procureur général de la Congrégation, il fut envoyé à Paris, et profita de son séjour dans cette ville pour se lier avec les philosophes et les savants les plus distingués de l’époque. Zélé partisa,n (îe la philosophie cartésienne, il entretint toute sa vie un commerce assidu de lettres avec les FF. Mersenne et Poisson, avec Clerselier, Régis et les propagateurs les plus ardents' de la nouvelle philosophie. Il paraît cependant que ce o’est point pendant son séjour à Paris que dom Robert s’occupa' de lâ transfusion, mais seulement alors qu’il fut retourné au sein de sa Congrégation, dont il avait été nommé visiteur général. Ce fut après l’année 1660, et lorsqu’il était prieur de l’abbaye de Saint-Arnould de Metz. Au retour de ses visites,' ayant appris que les Anglais faisaient parade de sa découverte, il écrivit à ses amis de Paris, et il n’eut pas de peine à les convaincre de la priorité de ses recherches, qu’avait déjà couronnées le succès dans plusieurs villes de Lorraine, et notamment à Bar-le-Duc, oiT cette opération paraît avoir été pratiquée pour la première fois. Dom Calmet raconte avoir encore vu les petits canaux d’argent qui avaient servi aux opérations de la transfusion du sang.
La transfusion, déjà connue, en 1665, en Allemagne parles écrits de Majoi‘, professeur en médecine à Kiel, ne fut essayée à Paris qu’en 1666. Elle excita dans cette ville de grandes rumeurs, partagea en deux camps les médecins les plus distingués, et agita la cour et la ville, qui déraisonnèrent à l’envi sur une question qu’il eût fallu laisser aux disputes de l’école. Jamais on n’avait vu aussi chaude'querelle depuis l’antimoine : elle dura jusque vers la fin de l’année 1668; une sentence rendue au Châtelet lé 17 avril 1668 défendit, sous peine de prison, de faire la transfusion sur aucun corps humain. Cette compagnie avait remis la décision de la question aux médecins de la Faculté de Paris. La Faculté ,
DÉCOUVERTES — ENTENTIONS.
voulant sans doute apaiser les tempêtes qu’avait soulevées la découverte de doiuKobert des Gabets, garda un silence prudent, et cette question, comme tant d’autres, retomba dans l’oubli.
« Les plus célèbres partisans de la transfusion du sang au dixseptième siècle, furent Denis et Emmerets, en France; Lowos et King, en Angleterre; Riva et Manfredi, en Italie. Ils opposè- • rent aux clameurs des anti-transfuseurs, qui remuaient contre eux ciel et terre, qui avaient su engager dans leur querelle les prêtres, les magistrats et les femmes, le résultat de quelques expériences heureuses qui avaient été passées sous silence par leurs adversaires; Malheureusement pour la nouvelle découverte, quelques autres furent désastreuses et motivèrent la sentence du Châtelet de Paris. »