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OU les pionniers de l’agriculture , ou les pionniers des arts , ou les pionniers des sciences, — nommé Albert Saxony, mit au jour cette idée dans laquelle est évidemment la découverte de Montgolfier. En introduisant de l’air atmosphérique dans ces ballons, ajoutait-il, on les ferait descendre, par la même raison que l’eau pénétrant dans un vaisseau le fait couler bas.
C’était toute la théorie de l’aérostation.
Deux siècles plus tard, le jésuite portugais Mendoza, et l’Allemand Gaspard Schott , mirent en commun leurs spéculations et leurs efforts, et conçurent le plan d’une véritable navigation aérienne dirigée par des voiles, des rames et des gouvernails. Ces essais ne furent point heureux , et lorsqu’au commencement du siècle où nous sommes , l’Allemand Deghen , voulut accomplir avec des ailes ce que le jésuite portugais et le physicien Schott, avaient tenté sans succès , un voyage aérien , sa chùte fut annoncée d’avance et le Champ-de-Mars retentit des huées et des quolibets adressés au malencontreux Teuton, qui pour l’appât de quelques milliers de francs, avait bravé le sort d’Icare et les sifflets d’un peuple inclément aux bateleurs sans esprit.
Cependant Cardan, Fabry et plusieurs autres physiciens consignèrent dans leurs ouvrages des observations importantes. Le jésuite François Lana, proposa, vers 1680, un ballon de cuivre extrêmement mince duquel on soutirerait tout l’air et qui deviendrait ainsi plus léger que notre atmosphère. Et le jésuite émettait cette idée au moment même des belles découvertes' de Torricelli et de l’invention de la machine pneumatique.
L’idée de la navigation aérienne, comme on voit, marchait toujours , et chaque découverte, en apparence à peu près étrangère à l’aérostation, faisait faire un pas timide à cette science.
Il était réservé à deux frères , — Joseph et Etienne Montgolfler,
— non moins unis par leurs goûts scientifiques que par le sang ,
— de raisonner, de mûrir et d’appliquer les informes théories de l’aérostation, ou plutôt de tous les renseignements épars , de toutes les données répandues dans les livres de physique, de tous les
essais tentés jusqu’à eux de jeter les bases d’un système, appuyé par des expériences qui, loin d’être un péril pour leurs auteurs, seraient au contraire une gloire, un honneur aux yeux d’une multitude quasi-philosophe‘. Car nous rejetons bien loin ces contes puérils , ces niaiseries anecdotiques que l’industrialisme littéraire jette en pâture à la crédulité des sots. Nous ne parlerons ni de cette chemise que l’on chauffait et qui voltigeait devant le feu , ni de cette fameuse estampe inspiratrice du siège de Gibraltar, ni du cornet de papier d’Etienne Mon tgolfier, ni du parallèlipipède de Joseph son frère. Toutes ces futilités sont bonnes à orner des légendes du douzième siècle , et pourtant ceux qui les recueillent et qui en sèment les récits sont des esprits forts , de petits Spinosa qui croyent en Dieu sous bénéfices d’inventaire, comme dit le bon Lafontaine.
Les Montgolfler, Joseph et Etienne, avant de devenir des hommes distingués, avaient été deux écoliers studieux. Joseph s’enfuit, à la vérité, du collège de Tournon pour réaliser je ne sais quel rêve d’indépendance inné dans la tête des jeunes gens doués de quelques talents; mais il rentra bientôt dans son collège et s’appliqua avec une ardeur sans égale à l’étude des mathématiques. Etienne fit ses éludes au collège de Sainte-Barbe , à Paris, obtint des succès dans ses classes d’humanités et de mathématiques , et en sortant du collège entra comme élève chez Soufflot , l’architecte de la nouvelle Eglise de Sainte-Geneviève. Los deux Montgolfler , profondément instruits , même sur le banc de
‘ L’Allemand Gaspard Schott parvint à s’enlever à quelques vingtaines de pieds, et la machine qu’il montait tomba au milieu d’un village, à un quart de lieue de la petite ville qu’il habitait. Les paysans, terrifiés devoir un homme se promener dans les airs, voulurent le brûler vif, et déjà ils commençaient à chauffer un four pour mettre à exécution leur homicide résolution, lorsque des valets de l’électeur de Brandebourg, passant par hasard dans ce village, délivrèrent, moitié par force, moitié à l’aide de paroles sensées, le malheureux physicien.
La stupide barbarie du peuple a retardé sans doute de beaucoup la perfection des ballons. Mais les Montgolfiers n’avaient plus à redouter d’ètre brûlés vifs par les villageois. Les paysans français commencèrent, dès 1784, à ne plus croire au diable, et, la philosophie aidant, ils croient à peine à Dieu aujourd’hui.
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leurs classes, augmentant sans relâche l’un dans une chaumière du Forez, Fautre dans une mansarde du faubourg Saint-Jacques, à Paris , la somme de leurs connaissances physiques, n’avaient pas besoin de l’agitation d’une chemise devant la flamme d’un foyer, pour songer à la navigation des airs. Le biographe qui raconte la joie d’Etienne, après avoir lu l’ouvrage de Priestley sur les differentes espèces d’airs, et qui lui fait dire — sans doute par réminiscence du mot d’Archimède Je l’ai trouvé — Nous pouvons maintenant voguer dans l’air, est plus près du vraisemblable et peut-être de la vérité.
Nous ne nous arrêterons pas aux tentatives séparées des deux frères, nous arriverons tout de suite à la première expérience sérieuse qu’ils firent à Annoiiay , le 5 juin 1783.
L’appareil était en toile doublée de papier , il avait 35 pieds de diamètre, pesait 430 livres et pouvait supporter une charge de 400 livres. Le ballon, échancré par le bas, fut gonflé au moyen d’un feu de paille sur lequel on jetait de temps en temps un peu de laine hachée pour produire une fumée plus épaisse et plus abondante. Ce ballon s’éleva, en dix minutes, à une hauteur de mille pieds et alla tomber à 7,200 pieds de l’endroit d’où il était parti. -Cette expérience fut répétée par tous les physiciens de Paris, et l’on ne tarda pas à reconnaître, fait remarquer un savant chimiste, que la véritable cause de l’ascension du ballon, était la dilatation et la diminution du poids de l’air par la chaleur, et non pas, comme le prétendait Montgolfier, un gaz particulier produit par la combustion de la laine.
Moins de trois mois après l’expérience d’Annonay , s’éleva du milieu du Champ-de-Mars de Paris, — le 25 août, — un globe de taffetas verni à la gomme élastique, d’un diamètre de 12 pieds et pesant 25 livres. Ce globe élégant, svelte, gracieux, autour duquel flotte majestueusement le drapeau de la France, parvient, en deux minutes et demie, à une hauteur de 3,000 pieds, disparaît dans les nues et retombe, au bout de trois quarts-d’heure, dans le village de Gonesse, à cinq lieues de Paris.
C’est ainsi que, dès l’origine, il y eut deux espèces d’aérostats ; ceux gonflés de gaz échauffé (montgolfières), et ceux remplis de gaz hydrogène, qui bientôt furent les seuls employés. Cette expérience, cette première représentation aérostatique à Paris, avait été donnée à la suite d’une souscription provoquée par M. Faujacde Saint-Fond et par Charles, professeur de physique à Paris.
Ce fut alors que les amis de Montgolfier l’invitèrent à venir dans la capitale pour répéter l’expérience d’Annonay sur une plus grande échelle et devant un public tout autrement éclairé que les paysans des Vosges. Le succès obtenu par Charles était d’ailleurs un aiguillon assez puissant. Montgolfier arriva.
Cet inventeur se trouvait absolument vis-à-vis de Charles dans la même situation que Gutenberg avec Schœffer. Gutenberg avait découpé la lettre , Schœffer l’avait fondue ; et nous l’avons déjà dit , toute l’imprimerie est là.
Montgolfier, avec ses énormes appareils et sa fumée de paille, rendait les voyages très-dangereux et pour ainsi dire impossibles dans une certaine mesure ; Charles , par la nouvelle structure qu’il donna à son ballon , par l’agent qu’il choisit pour le gonfler et le rendre ainsi plus sûr et plus rapide , devenait le Schœffer de l’aérostation.
Montgolfier vint donc à Paris.
Montgolfier trouva un collaborateur plein de zèle et de dévouement dans Pilatre de Rozier, directeur du Musée-Royal. Le 19 septembre 1783 Montgolfier , assisté de Pilatre, opéra devant le palais de Versailles et en présence de la cour et d’une population immense , sa première ascension à ballon captif. Les deux voyageurs montèrent dans la nacelle et s’élevèrent à cinquante pieds de hauteur aux applaudissements de la foule et au bruit des fanfares de la musique des gardes-du-corps , et des gardes françaises et suisses. C’était, à vrai dire, un bien mince échantillon de la puissance des aérostats, mais en présence d’une invention qui ne faisait que de naître, le public malicieux et railleur de Paris et de
LES AÉROSTATS
Versailles se montra indulgent et se borna à constater la bonne volonté de deux hommes dont l’un devait chèrement payer plus tard son intrépidité scientifiqne. Ce ballon historique, que l’onconserve encore aujourd’hui dans les salles du conservatoire des Artset-Métiers, avait 74* pieds de hauteur et 48 de largeur; il avait été construit sur les dessins de Montgoltier et portait par conséquent le nom de Montgolfière, appellation qui n’est pas plus restée aux aérostats que le nom de Christophe Colomb au Nouveau-Monde.
Le 21 octobre suivant , l’infatigable et courageux Pilatre entreprit un voyage aérien à ballon libre. Ici la farce de physique amusante finissait et l’héroïsme scientifique commençait. Ce n’était plus , en effet, une monstrueuse sphère de taffetas retenue prudemment à terre par de grossières ficelles qu’on allait voir s’enlever perpendiculairement dans les airs ; c’était un aérostat élégant , de forme agréable , ni trop grand ni trop petit qui allait , sous la direction d’un moderne Jason , prendre possession de l’espace au nom de l’intelligence humaine, et conquérir à la science les plaines incommensurables de l’infini. Pilatre , dans sa périlleuse entreprise, s’était associé M. Giroud de Villette et le marquis d’Arlandes, major d’infanterie. Il faut voir, dans la relation de ce dernier voyageur, relation écrite avec une franchise pleine d’esprit et une gaîté exempte de rodomontades, à quels dangers les aéronautes s’exposaient dans un ballon incomplètement machiné et gonflé d’après la méthode fort vicieuse de Montgoltier. Le voyage ne dura que vingt minutes à peu près, mais il suffit pour donner à la nouvelle découverte la consécration de la gloire, qui ne s’acquiert en toutes choses que par le péril bravé ou la mort affrontée. Pilatre de Rozier et ses hardis compagnons furent bientôt l’objet de l’admiration publique. Leui-s logis furent littéralement assiégés par une foule avide de les voir, de les saluer, de les interroger. On voulait contempler de près ces hommes qui s’étaient faits citoyens de l’empire des oiseaux et qui avaient vécu, pendant un quart-d’heure, de la vie des vautours , des éperviers et des aigles ; on voulait connaître les sensations qu’ils avaient éprouvées à des hauteurs plus considé-
râbles que la cime des Alpes et des Pyrénées ; on voulait enfin s’instruire en détail des moindres particularités de leur ascension. La foi aux aérostats naissait et les contes de Cyrano de Bugerac devenaient une page dans l’tiistoire.
Nous ne dirons pas avec une exagération néologique qu’un immense besoin d’üéivstation travaillait dès lors tous les savants et les esprits audacieux; non, car les vrais savants n’avaient vu dans les premières expériences des frères Montgolfier (pi’une application heureuse, mais sans portée, de quelques théories enfouies dans de vieux livres de physique , et ces savants ne furent arrachés à leur apathie négative que par l’intrépide initiative du jeune Pilatrede Rozier; mais nous avouerons qu’en 1783 les esprits, remués profondément par le levier philosophique et réduits à remplacer par des croyances plus ou moins folles les croyances religieuses et politiques dont ils s’étaient affranchis, étaient merveilleusement disposés à se passionner, sans choix, pour les miracles de la science et les tours de gibecières de la parade. L’escamoteur Cornus eut alors une popularité aussi bruyante que MM. de Lafayette, Montgolfier, Mesmer et Vestris.
Tout devient en France une affaire de mode. La peste, la révolte , une giraffe , un nain , une empoisonneuse , le sang et les fleurs, le crime et la vertu, l’échafaud et le bal, impressionnent tour à tour ce peuple de Paris, qui serait le plus aimable des peuples s’il voulait en rester constamment le plus frivole. La mode s’empara donc des ballons. On tailla des habits à la Montgolfière; on fabriqua des chapeaux , des parapluies , des cannes à la Montgolfière; les dames adoptèrent des coiffures à la Montgolfière, et les trétaux de la foire, aussi bien que les tribunes des sociétés savantes des plus petites villes de France, entonnèrent sur tous les airs et sur tous les tons les louanges des deux physiciens d’Annonay.
La manie de monter dans les Montgolfières devint générale, et il y eut alors un engoùment et une frénésie assez semblables à celles que nous avons vues de nos jours, 1816etl817, pour les fjnes russes. Les hommes les plus illustres par leur naissance ou
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par leurs dignités, les femmes les plus qualifiées et les plus célèbres par leur esprit ou leur beauté entreprirent des ascensions plus ou moins dangereuses. Les annales de l’aérostation ont enregistré le voyage aérien exécuté par M"*® 1a marquise de Montalembert, la comtesse de Podenas et M‘‘® de Lagarde, accompagnées de M. Ip marquis de Montalembert et de M. Artaud de Bellevue. Il est bien vrai que l’ascension se fit à ballon captif ; mais le courage de ces femmes frêles et habituées à des émotions plus douces n’en est pas moins remarquable.
Au nombre des personnes de haut rang qui brigaient l’honneur d’inaugurer les Montgolfières, il faut citer le prince de Ligne, le duc de Chartres (depuis Philippe-Egalité), le marquis de Castel- Gandolphe, le comte d’Artois (depuis Charles X). Le frère de Louis Xyi s’était confié à Robert et à Hutin, déjà connus par leur science et par leur sang-froid ; mais ce qu’il y eut de curieux et de singulier dans cette ascension, ce fut de voir le maréchal de Richelieu, le maréchal de Biron, le bailly de Suffren et le duc de Chaulnes tenir les cordes du ballon captif. Ainsi le fils de France qui allait , par son exemple , donner à la découverte des Montgolfier une impulsion féconde en grands résultats, restait en quelque sorte enchaîné au sol de la patrie par les bras réunis de l’armée et de la marine, personnifiés par deux généraux illustres , et par ce marin invincible, ce hardi Bailly de Suffren , qui mérita, par trente années de glorieux services, l’amour de la France et la haine de l’Angleterre.
L’ascension de Charles et Robert au jardin des Tuileries acheva d’enflammer toutes les têtes et d’enivrer tous les espiits que les journaux, par leurs récits vrais .ou mensongers, avaient déjà préparés au fanatisme de l’aérostation. L’Académie des sciences, jusqu’alors impassible et juge silencieuse des Carrousels exécutés dans l’espace, sortit de son dédain léthargique et décerna le titre d’associés surnuméraires à MM. Montgolfier, Charles, Robert, Pilatre de Rozier et marquis d’Arlandes. Le gouvernement ne voulut pas rester en arrière.
M, Montgolfier eut des lettres de noblesse pour son père et le cordon de Saint-Michel pour lui; M. Charles eut deux mille francs de pension; MM. Robert et Pilatre de Rozier une pension de mille francs chacun. Le brave marquis d’Arlandes fut nommé colonel et reçut quelques mois après , la croix de Commandeur de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis, dont il était déjà Chevalier.
On évalue à trente le nombre des ascensions qui s’exécutèrent en France de 1783 à 1784. Des souscriptions s’organisèrent de toutes parts pour faire de nouvelles et fréquentes tentatives de voyages aériens. De la France cette fièvre chaude ne tarda pas à se répandre dans les autres pays de l’Europe et même jusqu’en Amérique. L’Angleterre, l’Italie, l’Allemagne regorgèrent d’aéronautes sans ballons ; il y eut, dans tous ces pays, des montagnes de brochures imprimées pour ou contre les aéronautes. Les fureurs du système de Law en France, les querelles de la rose rouge et de la rose blanche en Angleterre, tes disputes à stylets des Républiques en Italie, les sombres combats de plumes de la Réforme en Allemagne, étaient dépassés par la folie des ballons.
R ne fallut rien moins que les baquets de Mesmer pour faire tomber les aérostats de l’empirée de l’opinion publique. Celte chiite inspira au comte de Rivarol cette mauvaise plaisanterie qu’il adressa à Montgolfier lui-même : « Eh ! monsieur, pouviez-vous en conscience vous attendre à la vogue de ce charlatan allemand? Voilà vos ballons tombés dans l’eau. »
Quoi qu’il en soit, l’aérostation a rendu de. nombreux et utiles services aux sciences. Gay-Lussac et Riot firent, à l’aide des aérostats, tes plus exactes et les plus complètes expériences météorologiques qu’on ait jamais obtenues. Rlanchard à Rouen et à Paris, Guyton-Morveau à- Dijon, essayèrent, par un appareil aussi simple qu’ingénieux, à surprendre le secret et la direction des ballons, à rompre les courants ou à profiter des ondulations, des couches d’air et des chances du vent. Après eux, le comte Andreain de Milan, Alban et Vallet, directeurs de la fabrique de Javel, ont tenté d’ingénieux, mais vains essais de direction.
JÆS AÉROSTATS.
Après les tentatives des sages viennent les rodomontades des fous et les imprudences, et dans cette dernière catégorie il faut ranger ce Testii Brissy, qui resta pendant toute une nuit d’orage dans son ballon ; ce Larvaguy qui s’enleva avec un ours dans les environs de Cadix et qui fut dévoré par son terrible compagnon ; ce Galle, qui tout récemment trouva la mort à Bordeaux, et qui semblait la chercber avec une ardeur qu’on pourrait appeler un cynisme d’intrépidité. Nous n’aurons pas l’injustice de mettre au nombre de ces chevaliers errants de l’aérostation, ni ce bon et modeste Blanchard ^ qui, le premier, franchit la mer en ballon, ni le jeune et savant Pitatre de Rozier, dont l’aérostat prit feu et (pii périt sur les falaises, au bord meme de l’Océan.
La descente des aérostats a été, depuis 1783 jusqu’à nos jours, l’objet d’ovations plus ou moins méritées. Plusieurs aéronautes ont, à la vérité, été accueillis çà et là dans les campagnes par ipielques coups de fusils hostiles à la science et au progrès ; mais en général nos paysans d’aujourd’hui n’ont plus rien de barbare (pie la ligure, et ils reçoivent fort gracieusement les visites qui leur viennent d’en haut. Il y a d’ailleurs dans l’homme, citadin ou villageois, un sentiment qui le porte à admirer ce qui arrive de loin ; c’est une attraction dont on ne peut se rendre compte et à laquelle on obéit instinctivement. Or, qui peut susciter jiliis d’intérêt, qui lient faire naître plus de curiosité qu’un voyageur qui vient de passer à quatre mille toises au-dessus du clocher de votre village, et qui a parcouru en quelques heures une dislance qu’on ne pourrait franchir en plusieurs semaines avec les jambes dont le Créateur a gratifié l’espèce humaine?
Nous allons emprunter au livre très-substanliel et très-intéressant qu’un de nos jeunes savants, M. Julien Turgan, a publié
‘ Blanchard périt le 1 i juin de la même année : par une imprudence condamnable, il avait réuni les deux méthodes. Son ballon, rempli d’hydrogène, était audessus d’une montgolfière enllée par les procédés que nous avons décrits plus haut. Le feu prit à la montgolfière et le communiipia au ballon. L’infortuné mourut ainsi au milieu des flammes, dans cet espace dont il était l’un des premiers conquérants.
m DÉCOUVERTES — INVENTIONS.
sur les aérostats, le récit delà réception qui fut faite à Blanchard, dans la ville de Calais. Tous ces accueils empressés sont invariablement les mêmes depuis soixante-dix ans, et c’est à eux qu’on peut appliquer l’adage : ab uno disce omnes.
« Là, trouvant un bon vent, lé 5 janvier 1785, à une heure précise, il fit monter avec lui le docteur Gefferies, et se livra à un bon vent du nord-ouest, qui , vers trois heures trois-quarts , vint le déposer entre Boulogne et Calais , à deux lieues et démié dans les terres, et sur la lisière de la forêt de Guines. Pendant la traversée, le ballon avait un peu baissé vers la mér , ce qui avait inquiété beaucoup les gens de Douvres, qui suivaient l’aérostat avec leurs lunettes; et les gens de Calais, prévenus par les guetteurs de la ville, suivaient avec beaucoup d’attention ce gros corps noirâtre qui s’avançait vers la côte et qu’ils reconnaissaient pour l’aérostat annoncé depuis longtemps.
« A son arrivée, il fut reçu par M. d’Honinclam fils, qui le conduisit dans son château. Le même soir, après souper, les voyageurs furent conduits à Calais, dans une voiture à six chevaux qui leur fut envoyée par les officiers municipaux, qui avaient aussi donné des ordres pour que les portes de la ville leur fussent ouvertes à quelque heure qu’ils arrivassent ; et , quoiqu’il fût deux heures après minuit lorsqu’ils entrèrent dans cette ville, ils y trouvèrent tous les habitants qui bordaient les rues sur leur passage en criant : Vivent les voyageurs aériens!
Ils descendirent chez M. Mouron, l’un des officiers du corps municipal, où ils couchèrent. Le lendemain, dès le matin, le pavillon français fut placé sur la porte de M. Mouron, le drapeau de la ville fut hissé sur les tours, on fit plusieurs décharges de canon, et toutes les cloches des paroisses furent sonnées en carillon. Le corps municipal et tous ceux des régiments qui composent la garnison se rendir ent le matin même chez M. Mouron pour féliciter les voyageurs; à dix heures, on leur apporta le vin de la ville et on les invita à venir dîner ce jour même à THôtel-de-YilIe.
« Avant le dîner, le maire pi'ésentaà M. Blanchard une boîte
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d’or, sur le médaillon de laquelle est gravé son aérostat dans le moment de la descente; elle contenait des lettres qui accordaient à M. Blanchard le titre de citoyen de Calais. De pareilles lettres furent offertes au docteur Gefferies, qui, eu sa qualité d’étrangor, ne crut pas devoir les accepter. Enfin, pour mettre le comble à la gloire des voyageurs, le corps de la ville leur demanda de laisser leur ballon pour être déposé dans l’église cathédrale de Calais, ainsi que le fut autrefois, en Espagne, te vaisseau de Christophe Colomb. Et il fut arrêté qu’au lieu de la descente, il serait élevé une pyramide de marbre pour en perpétuer la mémémoire »
Mesmer, et ses baquets, mais surtout les premiers drames delà révolution avaient fait oublier les ballons, lorsque Lakanal eut l’idée fort singulière d’appliquer le ballon à l’art de la guerre. Selon lui, les aérostats devaient surprends les forces de l’ennemi, recenser son matériel, dévoiler ses manœuvres, mettre à jour .es plans. Cette idée fut accueillie très-sérieusement, et, sur le rapjiort d’une commission de savants, composée des citoyens Monge, Berthollet, Guyton-Morveau , Fourcroy, Carnot, de la Lande 6ft Lavoisier', on créa un corps d’aérostates militaires dont l’organisation fut confiée à Coutelle, que l’on nomma colonel des aérostiens de Sambre et Meuse. S’il faul en croire les écrivains militaires, seuls juges compétents en pareille matière , les ballons et le corps des aérostiens ne rendirent que de bien faibles services au généi'al en chef Jourdan; et si la bataille de Fleurus, où les ballons remplirent un rôle dans le prologue, fut gagnée par les Français, il
' On aurait tort de penser que la réunion de tant d’honnnes éminents dans la science fut un gage de la bonté du projet. La plupart des hommes appelés dans cette commission redoutaient les comités, et se seraient bien donné de garde de contrarier leurs vues. Celte condescendance ne put sauver l’illustre I.avoisier, (jui termina sur l’échafaud une vie consacrée à l’élude et à la bienfaisance. Mais la haine de ses rivaux, plus que l’esprit révolutionnaire, hâta sa perte. Le comité de salut public posa cette question à une réunion de savants : La vie de Lavoisier estelle nécessaire à la République? Un des rivaux du grand chimiste écrivit No7i; et le comité de salut public, qui voulait gracier, fut obligé de sanctionner l’arrêt de mort.
est probable que cette victoire ne fut pas tout à fait due à l’intervention des aérostats. Le quoique et le parceque trouvèrent leur place à cette époque dans la polémique qui s’engagea sur l’emploi et la convenance des ballons militaires. Le meilleur ballon qu’on puisse avoir dans une armée, pour déjouer les ruses de l’ennemi, disait Kléber, avec son accent alsacien, c’est la tête d’un général expérimenté.
Cependant les ballons avaient de chauds partisans dans les comités de la Convention, et un certain Conté, fonda, avec l’appui du colonel Coutelle, une école d’aérostaliens à Meudon. Cette école fut supprimée peu de temps après comme onéreuse et inutile.
Lorsque le général Buonaparte se mit à la tête de l’armée d’Égypte , il trouva , au nombre de ses troupes , deux compagnies d’aérostatiens , et dans son matériel, deux aérostats de la plus laide et de la plus grossière structure. Le jeune général n’était point homme à conserver dans son armée des soldats parasites et des engins inutiles. Il commença par incorporer les prétendus aérostiens dans les compagnies du génie , et quant aux deux ballons , il s’en débarrassa très-galamment dans la fête qu’il donna au Kaire pour jè ne sais quelle commémoration républicaine. Les deux aérostats, enflés tant bien que mal par les soldats du génie, s’enlevèrent majestueusement dans les airs, ornés des emblèmes de la République , au grand ébahissement du peuple du Kaire , et allèrent , avec leurs fragiles trophées, se crever contre le Sphinx de granit, qui garde depuis quatre mille ans les débris de la civilisation égyptienne et les glorieux ossements de Sésostris.
L’Europe et la France, à tort ou à raison, ne s’occupaient guère de ballons sous l’empire. Les esprits étaient subjugués par bien d’autres pensées, et les rayons du soleil d’Austerlitz , d’Iéna et de Wagram avaient seuls le glorieux privilège de fixer les regards et l’attention des Français. Cependant, dans ce temps-là même, d’aventureux aéronautes se révélèrent : Madame Blanchard , Garnerin, Margat et quelques autres opérèrent des ascensions qui
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attirèrent momentanément la curiosité publique. Mais en réalité le ballon était descendu au niveau des mâts de cocagne et des orchestres en plein vent ; il était devenu un à-point indispensable aux réjouissances publiques , et sa place était marquée d’avance entre le concert et le feu d’artifice. Ce fut à ce titre que les aérostats figurèrent , pendant les dix années de l’empire , dans les programmes des fêtes nationales que les victoires de nos armées rendaient si fréquentes et si splendides. On a gardé le souvenir des ballons lancés au sacre de Napoléon, à son mariage avec l’archiduchesse Marie-Louise et à la naissance du roi de Rome. Par un hasard, qui cette fois ne fut point prophétique, ce dernier aérostat, lancé du Champ-de-Mars à Paris, alla en quelques heures descendre à Rome même, à quelques pas de la colonne Trajane.
La Restauration ramena fatalement à sa suite les idées révolutionnaires et scientifiques laissées en suspens par les échafauds de la Terreur et les grandes guerres de l’empire. Le magnétisme, le gaz , la vapeur , les ballons furent ressuscités à l’attouchement du sceptre qui avait implanté en France l’imprimerie, les beauxarts, les belles-lettres et la philosophie. Les esprits audacieux dans la science reprirent leurs recherches et leurs investigations, comme les rêveurs politiques , les cerveaux inquiets et turbulents renouèrent les füs d’une doctrine tranchée par l’épée de la victime, et recommencèrent à haranguer, à maudire et à conspirer.
Depuis quinze ans l’aérostation est devenue surtout une étude sérieuse; depuis trois ans elle a fait des progrès considérables. Il semble que les hommes, en proie aux terreurs dTine décomposition sociale imminente, veuillent se rapprocher autant qu’il est en leur faible puissance de le faire , de cet infini où Dieu seul règne avec la paix et la vérité.
Les journaux ont enregistré des détails très-intéressants sur les voyages aériens de l’aéronaute américain M. Wise, qui fait, de concert avec M. Tagge, des recherches très-actives sur la navigation aérienne. Il vient d’émettre l’idée, en apparence fort simple.
mais très-lumineuse et scientifique, d’un appareil à bondir, destiné aux explorations des montagnes, des volcans et des précipices. « Si vous prenez, dit le savant physicien, un ballon d’environ 1 8 pieds de diamètre , et que vous le remplissiez de gaz hydrogène pur, vous aurez un appareil qui pourra enlever 160 livres ’ pesant' Si vous attachez ce ballon au corps d’un homme, de façon à ne. pas gêner le mouvement de ses pieds ni de ses mains, il sera facile à ce dernier de se lester au degré voulu, pour arrêter dans ses dernières limites la tendance ascensionnelle d’un ballon et d’établir l’équilibre entre la force centripète et la force centrifuge. »
Cela posé, si; Kaéronaute se munit d’une paire de volants construits sur le principe des ailes des oiseaux, qui s’emboîtent dans les bras jusqu’à la jointure des épaules, et que l’on puisse mettre en mouvement au moyen d’une poignée placée vers le milieu du volant, il suffira de frapper la terre du pied , et de favoriser la progression avec les ailes pour faire des bonds de cent à deux cents mètres.. . . ' :
« J’ai souvent, dit M. Wise,exéciité cette expérience en bondissant contre un; vent peu fort et en ne me servant que du pied pour regagner l’espace toutes Içs fois ;que le" ballon me descendait doucement à terre. Tout récemment j’ai passé pâr dessus une forêt de sapins; de plüsieurs milles d’étendue,, en ne touchant que du. pied, de tempS' aàutre, l’extrémité d;es; arbres., »
Ce systêpie peuti offrir, des ressources inappréciables aux expéditions d’exploratioiu dans lès; montagnes inaccessibles, dans lés précipices, au milien des, glaces, dans les cratères des volcans, dans les marais,. dans les: isthmes, les détroits eUes promontoires; il peut servir avec un incontestable succès à la chasse des bêtes féroces, en attendant que la guerre elle-même se l’approprie ; enfin, il fournit le moyen 'd’échapper avec la plus grande facilité à tous les périls inhérents à la pesanteur spécifique du corps humain soit sur la terre, soit à la mer.
M. Wise s’occupe activement de perfectionner son invention ;
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LES AÉROSTATS
LES AÉROSTATS
mais étranger à tout sentiment de rivalité et d’amour propre personnel, il engage tous les amis du progrès humain à faire des expériences, afin de donner à son idée primitive tous les développements dont elle est susceptible.
A Paris, M. Lepoitevin, dans les réprésentations aérostati(pies qu’il a données à l’Hippodrôme, a laissé bien loin derrière lui ce que nous appellerons, sans vouloir porter atteinte à sa merveilleuse hardiesse, les aéronautes forains. Il a fait monter dans son ballon des ânes, des dames, des singes, des taureaux ; lui-même s’est bravement enlevé dans les airs sur un cheval, que quelques faibles cordages retenaient à l’aérostat et, ainsi suspendu au milieu de l’abîme, a recueilli d’une foule enthousiaste les bravos les plus vifs et les plus légitimes. M. Lepoitevin a fait plus, il a déterminé par son exemple un essaim de jeunes filles à partager les périlleuses aventures de ses voyages aériens ; à l’aide de cet escadron volant, au prix duquel rescadron volant des filles d’honneur de Catherine de Médicis n’eut été que de la Saint-Jean, M. Lepoitevin nous a retracé différentes aventures de la mythologie , telles que l’ Enlèvement d’Europe , celui de Déjanire , le Jugement de Pâlis, etc. Si le poète Ovide revenait au monde, il serait bien étonné de voir ses Métamorphoses et son Art d’aimer, courir... les nuages.
Les frères Godard, dans un degré moins brillant peut-être, ont donné des gages de leur intelligence, de leur activité et de leur courage. Les courses aériennes qu’ils ont faites, ont été presque toutes fécondes en observations précieuses pour la science. Le voyage fait par cet aéronaute avec M . de Nicolaï a surtout été remarquable.
Notre récit ne serait pas complet si nous ne donnions ici d’après des rapports dignes de foi, les détails pleins d’intérêt de voyages aériens qui ont été entrepris sur divers points de l’Europe.
En Espagne, l’aéronaute Orlandi a fait en 1850 une ascension à Barcelone. 11 est âgé de soixante-huit ans, et c’est la vingt-huitième fois qu’il s’élève dans les airs. Sa dernière ascension a eu lieu à Modène. En moins de trois heures il a traversé une distance que
les diligences mettent huit jours à parcourir, puisque, passant sur l’Adriatique, il est descendu à Ghiosa, sur le territoire autrichien. A Barcelone, il a couru de grands dangers. Son ballon ayant été poussé par le vent dans la direction du la mer, il n’eut d’autre ressource que de descendre en parachùte, dans l’espérance de rencontrer quelque barque qui viendrait à son secours.
Il eut à lutter contre les vagues pendant plus de cinq heures, de cinq à dix heures du soir. Enfin la Providence eut pitié de lui, et les vagues le rejetèrent sur le rivage, d’où il put regagner Barcelone.
En Belgique, à Mons, M. Green opère une ascension et le docteur B.^., son hardi collaborateur, adresse la relation suivante à la Société des sciences naturelles de Londres :
« Au moment de l’ascension, le ciel était pur, le vent N.-N.-E. et la température douce; les chances du temps nous étaient donc favorables. Nous montâmes lentement et sans secousses : bientôt notre vue s’étendit sur un vaste et magnifique horizon. Ce spectacle est un des plus beaux dont l’homme puisse jouir ; mon ami M. . . et moi, nous étions en extase devant ce panorama à perte de vue, ou cent villages se trouvaient éparpillés sur une surface que nous savions être immense, et que nous dominions dans toute son étendue.
« Tous les accidents, tous les objets de cette immensité se rapetissaient graduellement à nos yeux'; la foule que nous venions de quitter n’était plus qu’une fourmilière, les bois paraissaient des bouquets de verdure tels que nous eu avons dans les corbeilles de nos salons, les rivières et les canaux semblaient des filets de liquide cristallin échappé d’un verre de champagne. Mais un curieux effet' de lumière se présenta alors à nos regards; l’air fut subitement illuminé d’une clarté éclatante, et nos yeux gagnèrent une si singulière aberration de vision, que tous les objets naguère microscopiques acquirent des proportions colossales et des formes si capricieuses, (}ue nous nous serions crus sous l’influence d’un rêve.
LES AÉROSTATS
si ce phénomène n’avait été décrit par les médecins sous le nom de diachromatopsie.
« Aussi toute cette fourmilière de Borains qui ont habituellement le teint basané par suite de la poussière de charbon qu’ils absorbent continuellement, nous parut d’une blancheur éblouissante; toutes ces dames eu deuil semblaient de blanches vierges de Vesta. Au miUeu de ces transformations de couleur se glissaient des formes monstrueuses, des boucs, des mastodontes et des rhinocéros qui regardaient d’un œil d’étonnement toutes ces jolies dames, et jusqu’à des dindons qui circulaient fièrement au milieu d’elles.
« Mon ami M... se croyait toujours sous l’empire d’une hallucination : M. Green nous dit qu’il avait déjà joui antérieurement d’un pareil spectacle, qui alors lui paraissait si extraordinaire qu’il n’avait osé en parler à personne, dans la crainte de passer pour un illuminé. Je lui expliquai que ce phénomène, tout extraordinaire qu’il est, avait été constaté par des hommes très-véridiques.
« Après dix à douze minutes, la clarté diminua, le tableau s’assombrit, puis s’effaça. Nous passâmes alors à travers un épais nuage qui était excessivement froid, le thermomètre descendit à 22 degrés Réaumur. Nous fûmes forcés de nous frotter mutuellement le nez et les oreilles, dans la crainte de les avoir congelés.
« Cette pénible sensation ne dura que quelques instants, car nous touchâmes à une région plus élevée où la température était assezdouce, mais où l’air était lourd et accablant.
« Tout trahissait de grands nuages d’électricité flottant-autour de nous. L’électromètre de M. Green n’avait jamais été aussi agité. M. M.., qui portait des fers à ses bottes, à la manière suédoise, en soutirait constamment des étincelles électriques, craignant de voir accumuler trop de fluide dans sa chaussure, et d’avoir les membres agités convulsivement, comme cela arrive dans l’expérience que l’on fait avec les grenouilles et la pile de Volta.
« Notre attention fut bientôt distraite par un phénomème qui.
i32 DÉCOUVERTES — INVENTIONS.
sans être rare, avait pour la science le plus vif intérêt. Une pluie de petits œufs transparents, en tout semblables à "ceux des grenouilles, nous en fit tomber quelques-uns dans la nacelle ; elle fut suivie quelques minutes après de la chute d’une masse de têtards, et bientôt d’un nuage entier de petites grenouilles. Voilà donc ce phénomène, qui avait été contredit l’année dernière à l’Académie de Pontoise, prouvé de la manière la plus incontestable. Mais ce qui augmente la valeur de cette observation, c’est la chute successive du frai, puis des têtards, et enfin des grenouilles.
« Jusqu’ici, ce fait, dans sa double transformation, n’avait été décrit nulle part. Probablement que l’incubation d’une partie de ces œufs avait été plus rapide dans toutes les hautes régions, à cause de la chaleur plus élevée et de la densité plus forte des nuages électriques.
« Nous fûmes alors entraînés dans un courant ascensionnel qui avait une direction exactement perpendiculaire. Quoique cette observation n’ait rien de nouveau, elle ne laisse pas que d’être fort curieuse.
« Ces vents en sens inverse qui reviennent sur eux-mêmes à un point donné de l’espace en changeant de direction, comme si un mur d’airain les arrêtait dans leur course, donnèrent lieu, il y a deux ans, à une rencontre fort bizarre et qui me paraît mériter d’être relatée. Deux aéronautes partis de deux villes distantes l’une de l’autre de 60 milles, suivirent chacun un courant opposé et vinrent à se rencontrer; le ballon supérieur lâcha une partie de son gaz, descendit dans le courant intérieur, et les deux voyageurs cheminèrent pendant quelques instants côte à côte, et burent un verre de vin pour la rareté du fait.
<f Ce courant ascensionnel, qui nous enleva dans le vide avec une effrayante rapidité, nous fit voir la hauteur de 5,600 toises. C’était plus haut que n’qvait été le célébré Gay-Lussac. Nous nous ressentîmes de la gêne et de l’oppression que ce physicien avait décrites et qui résultent d’une compression insuffisante de l’air. Nous ne rendîmes pas de sang par le nez et les yeux, comme cela
LES AÉROSTATS
lui était arrivé, mais nous trouvâmes d’autres symptômes dépendant de la même cause : notre corps se gonfla d’une manière sen sible.
« Ce fut surtout chez notre interprète, qui est très-maigre, que ce phénomène fut remarquable. Sa peau, plus délicate et |)lus élastique, s’y prêtait mieux, sans doute : il gagna un ventre énorme, et sa figure de John Ikdl, reposant sur un menton à triiile étage, nous le rendit méconnaissable.
« Il nous pria instamment de descendre, et bientôt nous retrouvâmes notre interprète sous sa forme réelle. Nous traversâmes alternativement des régions chaudes et froides; et, arrivés à deux mille toises au-dessus de la terre, nous pûmes de nouveau distinguer les objets qui étaient au-dessous^de nous.
« La nuit était proche, et nous résolûmes de descendre pour éviter les accidents. M. Green voulut nous effrayer un instant : il ouvrit largement la soupape, le gaz s’échappa avec un bruit de tonnerre, et notre ballon, dans sa chute rapide, siffla à travers les airs comme un ouragan. Nos traits se décomposèrent, car nous nous croyions déjà brisés, moulus, contre la terre qui s’approcha avec une célérité désespérante ; mais un ricanement de M. Green fit cesser notre frayeur, la soupape se ferma, il jeta une bonne partie de lest, et notre vaisseau aérien flotta de nouveau dans l’espace; il nous balança voluptueusement, et nous démontra dans ces contrastes que notre vie était ainsi suspendue à un peu de soie et de fil.
« Je sentis un instant la sottise de ma curiosité de voyageur, et j’éprouvai le plus vif désir de revoir ceux que j’aimais là-bas sur cette boule terrestre où le pied trouve un abri solide , et où les planchers ne se trouvent pas suspendus à quelques ficelles.
c( Nous flottâmes alors à une cinquantaine de mètres d’élévation en rasant quelques terres lahourées ; bientôt notre ancre arrêta la marche du hallon qui continuait à descendre; nous touchâmes la terre, mais le Continent rehondit deux ou trois fois comme s’il n’était plus dans son élément; il nous entraîna une dernière fois à
quelques loises au-dessus du sol , puis se coucha majestueusement sur le flanc, vaincu par une foule de paysans qui s’accrochaient à la nacelle. '»
Enfin, au-delà de l’Atlantique, les voyageurs aériens ne se contentent plus de faire des parties de plaisir au-dessus des antiques forêts du Nouveau-Monde; ils s’essayent à imprimer une utilité, réelle et positive au ballon.
Le catalogue des savants qui se livrent à l’étude spéciale de l’aérostation et aux moyens de perfectionner les aérostats, est nombreux; la liste des hommes jeunes, pleins d’ardeur et de dévouement qui veulent contribuer à l’agrandissement du royaume de l’intelligence et de la science, est également longue. Il faudrait un gros volume pour contenir les noms et les services de ces capitaines et de ces soldats valeureux de l’aérostation.
Imprimer une direction au ballon, comme on. imprime une. direction au vaisseau , voilà le grand point, le point capital de la question posée depuis la découverte de Montgolfier, voilà l’énigme à deviner, le problème à résoudre. De patients philosophes, d’habiles physiciens pâlissent à l’heure qu’il est devant leurs livres, pour trouver ce trésor, cette fortune, ce monde; y réussiront-ils? Déjà quelques-uns de ces chercheurs ont mis le public dans la confidence de leurs systèmes.
Plusieurs expériences de machines aérostatiques dirigeables ont eu lieu à Paris. M. Dupuis Delcourt a voulu dernièrement mettre en pratique le mécanisme particulier de l’hélice conchoïde, déjà essayée en 1848 par M. Régnier. Fonctionnant au moyen d’un ressort d’horlogerie, l’hélice a fait mouvoir dans tous les sens, monter et descendre librement un petit ballon modèle d’environ quatre mètres de longueur : sous l’inclinaison calculée du gouvernail, la machine tourne d’elle-même et se dirige circulairement, eu décrivant des lignes courbes plus ou moins allongées. Des applications en grand de ce système nous donneront-elles la solution du problème de la direction des ballons?
Un citoyen de Paris', entre autres, a proclamé, a imprimé
l.KS AÉROSTATS.
même les prolégomènes de sa découverte, et a laissé tomber de sa plume ces mots grotesquement superbes : Les chemins de fer seront les coucous de /V<î;cnir\,Le mot est joli, est comique, est Spirituel; mais Christophe Colomb ne plaisantait pas quand il découvrait l’Amérique, et on ne dit pas que Pascal, après avoir résolu par la seule puissance de son génie les douze premières propositions d’Euclide, se fut avisé de danser une sarabande.
Au quinzième siècle, un Grand Duc de Moscovie, dans ses moments de loisirs , était parvenu à apprivoiser une aigle monstrueuse. Un jour, des ambassadeurs polonais le questionnèrent avec tout le respect possible, sur les talents de son oiseau favori. « Messieurs, dit le Czar, un empereur romain, vous le savez, a fait son cheval consul ; il ne tiendrait qu’à moi de faire de mon aigle un ministre. Je ne le ferais pas parce que les ministres, quelle que soit la forme du gouvernement, ne doivent point être des aigles; mais je le tiens pour un excellent courrier, pour un intrépide commissionnaire, et je veux vous donner un échantillon de son obéissance et de son instinct. »
Le Czar, prit alors un de ses propres enfants, qui dormait paisiblement dans sa couche de pourpre, lé posa dans une corbeille, mit l’anse de la corbeille dans le terrible bec de l’aigle et lui dit :
<r Portes-moi cet enfant, sans l’éveiller, sur la plate-forme du Kremlin au-dessous de la statue de saint Nicolas. »
Le royal oiseau déploya ses ailes noires, prit son vol, et, après s’être un moment arrêté dans l’espace en regardant le soleil, comme pour reconnaître son chemin, se dirigea vers la forteresse sainte.
Les ambassadeurs polonais tremblaient de crainte et de pitié ; leur stupeur fit place à l’admiration, quand deux heures après les
‘ On appelait, il y a une trentaine d’années, coucous, de vieux cabriolets délabrés et traînés par un cheval étique, qui vous conduisaient à Saint-Germain ou à Versailles dans l’espace de cinq heures, ce qui faisait une lieue par cinq quartd’heures !
DÉCOUVERTES — INVENTIONS, strélitzs s’arrêtèrent à la porte du palais, ramenant sur une litière chargée d’or, de fleurs et de diamants, le poupon royal, toujours dans son berceau et toujours endormi.
L’aigle était revenue bien, avant le cortège et avait repris son poste habituel au-dessus du trône du czar.
Nous pensons , dans notre ignorance , qu’il faudrait aux. aérostats l’intelligence de cette aigle; d’ici-là, et jusqu’à ce que l’homme ait trouvé le moyen de dérober à Dieu le mystère de la création, nous sommes fondés à croire que la direction des ballons restera ensevelie dans les ingénieuses fictions de Cyrano de Bergerac.
Les frères MontgoUier.
LA MÉDECINE
Épidaure et Montpellier. — Les médecins à Athènes, j- à Rome et à Paris. — La peste et la guerre. — Miracles de la chirurgie moderne, etc.
L’origine de la médecine doit dater de l’origine du inonde ; car du moment oii il y eut des hommes, oîi la vie fut un bienfait, où l’aspect et l’usage de la nature fut un plaisir, on dut s’appliquer à conserver libre et pur ce souffle divin que le Créateur avait jeté dans notre corps. La santé, c’est la vie, c’est l’àme.
Quoi (}u’il en soit, les histoires et les fables de l’antiquité nous apprennent # que les Assyriens, les Chaldéens et les fC', mages sont les premiers qui aient cultivé ^^cet art, et qui aient tâché de guérir ;0ude prévenir les maladies; que delà f Chaldée, la médecine passa en Égypte,
■dans la Lybie Cyrénaïque, à Crotone,
dans la Grèco, où elle fleurit, principalement à Guide, à Rhodes, à Cos et en Épidaure.
Les premiers fondements de cet art sont dus : 1®. au hasard ; 2® à l’instinct naturel ; 3® aux événements imprévus; Voilà ce qui fit d’abord naître la médecine simplement empirique.
L’art s’accrut ensuite et fit des progrès par le souvenir des expériences que ces choses offrirent : par la description des maladies, et de leurs succès qu’on gravait sur les colonnes, sur les tables et sur les murailles des temples; par les malades qu’on exposa dans les carrefours et les places publiques, pour engager les passants à voir leurs maux, à indiquer les remèdes, s’ils en connaissaient, et à en faire l’application. L’art se perfectionna davantage par la clinique (lu’on établit pour guérir toutes sortes de maladies ou quelques-unes en particulier ; par les maladies dont on fit une énumération exacte ; par l’observation et la description des remèdes et de la manière de s’en servir. Alors la médecine devint bientôt propre et héréditaire à certaines familles et aux prêtres, qui en retiraient l’honneur et le profit.
L’inspection des entrailles des victimes, la coutume d’embaumer des cadavres, le traitement des plaies ont aidé à connaître la structure du corps sain et les causes prochaines ou cachées, tant de la santé et de la maladie, que de la mort même.
Hippocrate, natif de l’île de Cos, l’une des Cyclades, qui tlorissait quatre cent soixante ans avant Jésus-Christ, fut le plus savant et le plus illustre médecin de l’antiquité, et passe encore aujourd’hui pour le père de la médecine. Disciple d’Hérodique de Sicile, ami et contemporain de Démocrite, issu d’une famille qui, depuis un grand nombre d’années, se consacrait à l’art de guérir, Hippocrate, doué d’une vaste intelligence, riche d’un excellent fonds d’observations, composa, sous le titre de Aphorismes et Pronostics, un ouvrage qui est l’un des plus beaux et des plus nobles monuments de l’antiquité. Il y avait eu des médecins avant Hippocrate, mais aucun de ces prêtres de fa santé, comme les appelaient les Grecs,
LA MÉDECINE
n’avait su, comme lui, réunir à la médecine empirique et analogi(|ue les lumières d’une saine philosophie. Hippocrate devint ainsi le fondateur de la médecine dogmatique, et eut jjour héritiers’directs de sa doctrine, Thessale et üracon, ses fds, Polybe, son gendre, et Drexippe, son principal disciple.
Asclepiade cultiva la médecine d’Hippocrate, Aretoeus de Gappadoce en fit un corps plus régulier, et la science marchant à pas lents, mais sûrs, après avoir jeté un vif éclat dans l’École d’Alexandrie, se perfectionna par les différents succès des temps, des lieux ou des choses, jusqu’au temps de Galien.
Le siècle, où vécut Claude Galien. est une grande époque en médecine. Cet homme illustre, animé d’un zèle prodigieux pour les progrès des sciences, rassembla les documents épars des disciples d’Hipprocrate , d’Asclepiade et d’Aretœus de Cappadoce, et groupa autour dé la doctrine du vieillard de Cos, que sa propre expérience et ses nombreux travaux avaient augmentée, les premières observations d’une longue et lumineuse pratique. Claudius Galien avait écrit plus de deux cents volumes qui furent brûlés dans l’incendie du temple de la Paix, mais le petit nombre de ses ouvrages qu’on eut le bonheur de .conserver, suffirent pour l’immortaliser; et les opinions de Galien, furent, pendant six cents ans, la règle et l’orgueil des écoles de l’Asie, de l’Europe et de l’Afriiiue.
Après Galien, le sceptre de la médecine passa aux Arabes qui, vers le huitième siècle, fondèrent. l’Ecole de Cordoue; Rhajès, Avicenne, Averrhoès, Albucasis, ne sont pas des noms sans gloire. Mais la médecine, d’alors était basée sur la superstition comme elle est fondée aujourd’hui sur le matérialisme. Les quelques écoles- qui florissaient encore en Egypte et dans plusieurs contrées de l’Afrique et de l’Asie, enseignaient la doctrine des ■ Gymnosophistes, et l’Europe septentrionale, en y comprenant la France, ne possédait qu’un petit nombre de médecins juifs et arabes, auxquels s’asso-
ciaient, dans les grandes calamités publiques, dès savants qui, sous le nom d’astrologues et de physiciens, pratiquaient traditionnellement la médecine des Druides, qui furent tout à la fois les prêtres, les législateurs, les poètes et les médecins de la Gaule.
Au onzième siècle, les Bénédictins, — on Amit à toutes ces époques de réveil les moines sur la brèche pour reconquérir sur la barbarie les épaves de la civilisation antique, — établirent l’École de Salerne où l’on expliqua, commenta Galien, Aristote et les auteurs arabes. On commença alors à comprendre l’étude directe de l’organisation humaine; mais, les préjugés religieux défendant l’ouverture des cadavres, l’on n’étudia l’anatomie que sur les animaux.
Cependant le système d’Asclepiade et d’Aretœus, agrandi et fortifié par les écrits de Galien, était radicalement opposé aux doctrines de l’école de Cordoue et des Arabes. Cette anarchie dura jus(|u’au temps d’Emmanuel Chrysolocas, de Théodore Guza, d’Argiropyle, de Lascaris, de Demetrius Chalcondyle, de Georges de Trébisonde et de Marius Musurus, qui, les premiers, interprétant à Venise et ailleurs les manuscrits grecs tirés de Bysance, firent renaître la langue grecque et mirent en vogue, vers 14-60, les orateurs, les poètes, les historiens et les grands médecins de la Grèce. L’art merveilleux de Gutenberg venait de naître et le grand Aide imprima, avec un soin religieux, les oeuvres du père de la médecine et de ses successeurs. Les pages immortelles d’Hippocrate sont bientôt dans toutes les mains, et les ouvrages d’Asclepiade, d’Aretœus et de Galien ne restent plus le patrimoine d’un petit nombre d’érudits et de docteurs.
Dès lors la science marcha à pas de géant et les habiles praticiens, les grands médecins devinrent moins rares. Paracelse parut au commencement du seizième siècle, et cet esprit novateur, adoptant les principes d’Arnaud de Villeneuve, de Baymond Lulle et de Basile Valentin, introduisit la chimie dans
LA MÉDECINE
lit
la médecine. Galien régnait dans les écoles, Paracelse osa ébranler le colosse et fit à l’égard du médecin de Pergame ce que Luther faisait à l’égard de la papauté.
Cependant, du quatorzième au quinzième siècle, des découvertes importantes avaient été faites dans diverses directions scientifiques. Dans plusieurs pays de l’Europe, des médecins, bravant les foudres de l’excommunication, avaient consulté des cadavres, et comme ce médecin de l’antiquité, Hérophile, que Tertullien a flétri du nom de bourreau, osèrent demander à la mort le secret de la vie. Pai’acelse résume les conquêtes des deux siècles précédents, et jette, avec beaucoup d’erreurs, dans la balance de la science, des vérités incontestables et des vues neuves et hardies.
Au commencement du dix-septième siècle, en 1617, Harvey découvre la circulation du sang.
A la fin de ce même siècle et au commencement du dix-huitième, Sydenham et Baglivi font de la science suivant la méthode établie par Bacon , ({ui voulait que la philosophie en fi'it la base. Boerhave , vers la même époque, s’acquiert une grande réputation en cherchant à expliquer les fonctions normales de l’organisme et les actes morbides qui constituent les maladies d’après les lois de la mécanique. Sthal réfuta victorieusement les vices du système de Boerhave , mais il alla lui-même trop loin en abusant du précepte de Newton, qui défend de multiplier les forces : il rapporte à l’àine tous les phénomènes de la vie, soit dans l’état de santé, soit dans l’état de maladie. Le système de Sthal est connu sous le nom d’animisme.
Au dix-huitième siècle, les noms des médecins illustres se pressent et s’accumulent. C’est Haller, c’est Morgagni, c’est Brow, c’est Rœderer, c’est Wagler dont les recherches admii-ables sur l’anatomie pathologique, sur l’irritabilité, sur les affections du cœur , ont fait faire de si grands progrès à la science. A la fin du dix-huitième et au commencement du dix-neuvième, nous trouvons Bordeu et Barthès, qui séparent, dans leurs savants écrits, les
lois vitales des lois qui régissent le monde inorganique; Pinel, le Christophe-Colomb delà folie, Corvisart, Lænnec; Bichat, qui a peint un si neuf et si saisissant tableau dans son Traité de la vie et de la mort; Broussais, l’auteur d’un système qui a compté autant de partisans fanatiques que d’ennemis exaltés; Hanemann, inventeur de l’homœopathie ou méthode substitutive; Jenner, le propa- ^ gateur et non pas Vinventeur, comme on l’à cru, de la vaccine.
Cette dernière découverte doit avoir sur la population du globe une si prodigieuse influence, elle touche par tant de points à la santé, à la force et même à l’avenir des nations, que nous croyons utile d’entrer ici dans quelques détails scientifiques qui ne. seront peut-être pas lus sans intérêt.
On a découvert en 1821 , dans le Sanctèya Grantham , ouvrage sanscrit très-ancien, attribué à. Dhanvantan, des preuves que l’inoculation de la vaccine était connue des auteurs Indous, qui, dans les temps reculés ont écrit sur la médecine; elle était connue en Perse, parmi les habitants des Cordillières et en Europé dans la Carintbie., en Allemagne et dans quelques parties de la France méridionale.
Vers la fin du dix-huitième siècle, quelques observateurs français et entre autres un homme qui joua depuis le rôle de législateur dans une de nos assemblées révolutionnaires, avaient fait part des remarques qu’ils avaient faites à deux voyageurs anglais qui se trouvaient en France. Les touristes reprirent, après quelques mois de séjour, le, chemin de Londres , et par une coïncidence bizarre, le docteur Jenner, médecin assez obscur, commença dans le. même temps ses expériences.
Il est hors de doute, dit le savant docteur Husson, dont les efforts de toute la vie ont été consacrés à populariser la vaccine, il est hors de doute que la vaccine était connue avant que Jenner s’en fût sérieusement occupé, et que sans rien ôter au. mérite du docteur anglais, qui a étudié, approfondi, expérimenté et fait connaître tout ce qui est relatif à la vaccine , notre patrie peut d’autant plus réclamer sa part dans cette heureuse invention, qu’elle
LA MÉDECINE
doit en revendiquer l’idée mère et première; et que les Anglais, qui ont enlevé à Pascal sa presse hydraulique, à Dalesme sa pompe à feu, à Lebon son thermolampe, à Guyton-Morveau son désinfecteur, à Montalembert ses affûts de marine, à Curandeau sa théorie du chlore, au chevalier Paulet sa méthode d’enseignement mutuel qu’ils ont appelée méthode à La Lancastre, se sont également approprié tout le mérite d’une découverte dont la première pensée leur a été donnée par un Français, et dont l’étude et la juste appréciation ont été, même de leur aveu, plus rigoureusement suivies parmi nous que parmi eux.
On pourrait ajouter que ces mêmes Anglais, insatiables dans les . usurpations scientifiques comme dans les usurpations politiques, ont voulu ravir à Papin sa machine à vapeur aqueuse çt à piston j et tout récemment à Daguerre son ingénieuse découverte.
La part du docteur Jenner est d’ailleurs encore assez belle. Propager, répandre une découverte utile , c’est en être le second inventeur. Nous ne prétendons donc, ainsi que l’honorable médecin que nous venons de citer, rien retrancher à la gloire que le docteur anglais s’est acquise ; mais il était de notre droit et de notre devoir de rétablir la vérité des faits et^de restituer à notre patrie un fleuron bien précieux de sa couronne scientifique.
Au surplus, le docteur Jenner, outre la popularité immense dont il a joui de son vivant, outre les hommages dont sa mémoire est encore entourée chez tous les peuples civilisés , a recueilli du peuple même qu’il associait aux bénédictions de l’humanité tout entière, des preuves splendides de sympathie, de reconnaissance et d’admiration. Or, on sait que la sympathie, la reconnaissance et l’admiration des Anglais se traduisent en argent. Les Français ne donnent au génie que des applaudissements ; l’Anglais lui donne de l’or. Corneille a une épitaphe de dix écus à Saint-Roch; Shakeaspeare aun mausolée de marbre dans l’abbaye deWestminster, où dorment avec lui les rois et les héros.
En 1802, le Parlement anglais accorda au docteur Jenner
10,000 livres slerlings. En 1807, un nouveau subside de 20,000 livres slerlings lui fut alloué ; et le ministre Pitt prit occasion de cette munificence nationale pour adresser du haut de la tribune britannique , à l’heureux .Jenner, une de ces phrases flatteuses qui se gravent profondément dans la mémoire d’un peuple. Dans ce même temps le roi fit cadeau au docteur .Jenner de 500 livres sterlings. Total, 762,500 francs!
Ce ne fut pas tout. Le lord maire et les alderman de Londres lui décernèrent , en 1804, les droits de franchise et de cité, et lui en offrirent le diplôme dans une boîte enrichie de diamants.
De son côté, la marine royale faisait frapper une médaille commémorative en or de la découverte de la vaccine, et offrait au docteur cinqiiante de ces médailles pour être distribuées à ses amis et à sa famille.
Avions-nous tort de dire que nul inventeur, dans ces derniers siècles, n’a été si richement, si nationalement récompensé?
Ce n’est point ici le lieu d’agiter la question de savoir si la découverte du docteur Jenner a été profitable à l’humanité. La maladie que la vaccine a fait disparaître était aux peuples modernes ce que la frigidité des eaux du Rhin était aux peuples de la Germanie, qui y trempaient leurs enfants nouveaux nés. Les robustes et les bien constitués supportaient bien l’épreuve, lès faibles et les rachitiques y succombaient. A voir la génération actuelle de l’Europe si chétive , si rabougrie , si hargneuse et si maladive, on est autorisé à croire que le docteur Jenner a fait un funeste présent à l’humanité en multipliant à l’infini les chances d’existence. Sommes-nous destinés à devenir sauterelles ou sapajous? Il est vrai que si le docteur revenait au monde, il pourrait rejeter sur les mauvaises mœurs, sur l’absence de toute moralité l’abâtardissement, l’ægrotante méchanceté, la morte physionomie de celte génération d’avortons et de ragolins, qui prétendent que l'avenir est à eux!! Le bon docteur leur répondrait que l’avenir appartient exclusivement à Dieu et que ce n’est point pour blasphémer qu’il leur a donné la vaccine. Nous serions de son avis
LA AIÉIJEGIJNE. 143
el nous applaudirions à son langage conmie nous applaudirions à la pi'opagation de la vaccine, si nous étions sûrs qu’elle ne fût pour rien dans la constitution maladive de nos concitoyens.
Les découvertes chirurgicales et médicales se sont considérablement multipliées depuis' le quinzième siècle jusqu’à nos jours ; l’opération de la cataracte , l’extraction de la pierre , le travail de l’enfantement, ont reçu de grandes améliorations. Des. instruments nouveaux, inconnus toüt à fait des chirurgiens de l’antiquité , du moyen-àge et même de ces derniers siècles ont été inventés, et, entre les mains d’habiles praticiens, sont devenus des auxiliaires dociles et puissants de Part sublime de guérir. La métallurgie, la mécanique , l’algèbre et la chimie se sont unies pour doter la plupart de ces outils salutaires des qualités précieuses que les héros de l’islamisme' exigeaient, autrefois des lames meurtrières fondues à Alep et à Damas.
Une découverte qui doit devenir de plus en plus chère à l’humanité et à la science a été faite en France, il y a peu d’années : c’est le chloroforme, qui réalise. pour ceux qui doivent subir l’amputation d’un membre . ou quelqu’autre opération douloureuse, le sommeil fabuleux du philosophe Epiménides. Si l’emploi de cette ingénieuse découverte- est réglé par la sagesse et surtout éclairé par l’expérience , il est permis de penser que le chloroforme, en épargnant à rhomnje les angoisses morales qui précèdent l’amputation et les. tortures physiques qui l’accompagnent, aura mérité d’être inscrit au nombre des conquêtes heureuses faites par la science au profit de l’humanité.
L’humanité a deux alternatives de destruction : les grandes pestes et les grandes guerres. Le monde ne subsiste pas, n’a jamais subsisté sans l’un, de ces -grands fléaux. La mort a ses moissons marquées par Dieu même, et toutes les prévisions humaines viennent échouer contre l’ordre immuable de la création. Si les grandes pestes font éclore de nobles dévouements, de magnanimes abnégations, les grandes guerres révèlent aussi des courages surhumains et forment d’habiles et hardis opérateurs.
DÉCOUVERTES — lA'VEMTONS.