‹ Merveilles du génie de l'hommeChapitre 38 sur 43 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

LA SCULPTURE

statuaire à Athènes, à Rome, en France.

— Les marbres de Paros , de Corse, d’Auvergne. — Le rémouleur et les chevaux de Marly, etc.

Falcoaaet, non moins habile qu’ingénieux écrivain, la sculpture, l’art (jui, par le mojien du dessin et de la matière solide, imite avec le ciseau les objets palpables de la na-

La sculpture fut un des prebesüins de la civilisation ; ’hcmme éprouva, dès qu’il vécut société, le désir de matérialiser quelque sorte ses croyances et 'honorer la vertu. De là, les

images plus, ou moins grossières des dieux, des rois, des législateurs et des héros.

Les vieux peuples conservent encore aujourd’hui les monuments primitifs de leur civilisation, et on voit encore dans les grottes sacrées des Hindous les statues colossales de leurs divinités; la pagode d’Élephanline, près de Bombay, renferme la gigantesque figure de Brahma, et çà et là, sur les bords du Gange, on rencontre encore dans les débris de temples et de palais d’énormes fragments de statues qui servent d’oreillers aux caïmans, aux serpents et aux crocodiles.

Les Hindous ne manquaient ni d’imagination ni de science manuelle, mais leur goût, ou plutôt l’esprit de leurs institutions religieuses et politiques, les entraînait vers les emblèmes, les symboles et les allégories. Les Perses, moins esclaves que les Hindous, des théories religieuses, donnaient à leurs sculptures un caractère moins sombre et moins austère ; les ruines de Persépolis et de quelques autres cités fameuses de la Perse, nous ont appris le parti prodigieux que cette nation savait tirer de son architecture et de sa sculpture. Mais les artistes perses, par scrupule religieux ou par impuissance, ne faisaient pas le nu, et se trouvaient ainsi privés de reproduire la beauté des formes humaines.

La sculpture atteignit à un très-haut degré de perfectionnement en Assyrie. Sous Bélus, sous Sémiramis, sous Ninus, de nombreux ouvrages de sculpture embellirent Babylone et s’allièrent admirablement aux gigantesques développements de son architecture militaire, civile et sacrée. Le bronze même, connu des sculpteurs assyriens, prit sous leurs mains puissantes toutes les formes, tous les caractères et toutes les dimensions. En Arménie, dans le Kurdistan, on voit des statues qui représentent Cosroès et Chirine sa femme bien-aiinée, et qui sont dues au ciseau de Ferhad, poète, sculpteur et capitaine distingué. Car une remarque est à faire ici : chez les trois grands peiqiles où la religion des arts s’est maintenue le plus longtemps, chez les Perses, chez les Grecs et chez les Italiens, les artistes éminents joignaient presque tous au génie

LA SCULPTURE

propre à l’art qu’ils cultivaient, l’intelligence des armes, de la politique, de la philosophie, de la physique el de la poésie. C’est une justice à rendre aux artistes modenu's, même les plus illustres, ils se renferment hiimhlement dans le cercle de leurs travaux et de leurs études, et ne courent pas, comme on dit, deux lièvi'es à la fois. Ils sont tout uniment des hommes de génie, (piaiid ils en ont. Rubens est peut-être le dernier grand peintre (pii ait attaché à sa palette immortelle la plume du poète, l’équerre de rarchitecte, la clef du diplomate ; Rubens fut réellement le derniei' coloriste comme il fut le dernier peintre ambassadeur.

Les Égyptiens adoptèrent le style et le caractère de la sculpture des Assyriens et des Perses, mais ils la soumirent à des règles lixes et invariables. La sculpture aussi bien que rarchitecture se teignit en Égypte des dogmes religieux et politiques : elle fut sombre, grave, absolue. Par ses hiéroglyphes et par ses symboles, la sculpture se rattache à la patrie et à l’iiistoire; j)ar la momie, cette éternité ou plut(')t cette perpétuité du cadavre, à la croyance et à l’immortalité de l’àme, cette foi de toutes les nations, et (pii n’abandonne que les sociétés corrompues et prêtes à tomber sous le niveau de la barbarie ou sous le sabre de la conquête. Quoi (pi’il en soit, les traditions sculpturales de l’IIindoustan se révèlent dans la sculpture égyptienne dont le style est âpre et funèbre , dont la pensée tire plutôt son effet de la mort que de la vie. Les cariatides qui terminent les colonnes du temple de Denderah par la taille longuement allongée des corps de femmes et le monstrueux accouplement des formes de riiomme el des animaux sont des émanations de l’art Hindou. Li^s sphinx, les anubis, les ibis et les serpents allégoriques portent tous l’indélébile cachet de cette trois fois antique origine.

De l’Égypte la sculpture passa dans la Grèce. Les premières sculptures de l’Élide, de l’Ionie el de la Béolie sont du style hindoégyptien. Là comme partout, la sculpture en relief a précédé la ronde-bosse. Ces sculptures grecques étaient d’informes gaines de pierre ou de granit sur lesquelles on mettait des nez, des yeux, des

oreilles, quelquefois un phallus. Voilà l’origine des Hermès, voilà le point de départ de la statuaire antique. On a dit de nos jours que le grand siècle de Louis XIY avait été tout entier dans le couteau de Ravaillac; on peut dire avec plus de raison, ce me semble, que le siècle de Périclès et le ciseau de Phidias se trouvaient dans le premier Hermès.

Dédale parut, et quand on dit qu’il fit marcher des statues sur les places publiques et dans les rues d’Athènes, on veut faire entendre qu’il ajouta des pieds aux statues des dieux et des héros semés sur le territoire de cette ville encore barbare qu’on appelait Athènes.

La sculpture grecque grandit en peu de siècles, et elle ne se borna point à orner les temples des dieux et les palais des magistrats et des riches citoyens, elle se consacra aussi à d’autres études, et trouva le moyen de multiplier les chefs-d’œuvre en multipliant ses travaux. Des trônes, des boucliers, des vases, des trépieds, des piscines pour les temples ; des armes superbes, des panoplies, des trophées pour les prêtres de Minerve et de Bellone, n’absorbèrent point toute la verve de la sculpture antique. Les artistes grecs marquaient du sceau de leur génie tout ce qui s’échappait de leurs mains. La cassette de Cypselus d’Olympie ^ avait une renommée égale à celle du trône d’Apollon à Amyclée\ et la table Thébaine® n’était pas moins célèbre que la galère de Salamine suspendue aux murailles de l’Acropolis.

Dipœnus et Syllis de Crète perfectionnèrent l’art de tailler le

* Cette cassette était de bois de cèdre, avec des incrustations d’or et d’ivoire. Les figures que l’artiste avait jetées sur (;e meuble étaient si prodigieusement magiques, qu’elles excitaient tour à tour la joie, l’épouvante et la pitié, selon la manière dont on les regardait.

* Le trône d’Apollon, dans le temple qui lui était consacré à Amyclée, était le chef-d’œuvre d’un certain Batbicles de Magnésie, qui vivait du temps de Solon, Tous les dieux, toutes les déesses, tous les demi-dieux et les héros de la fable y étaient représentés avec leurs attributs. Cette œuvre avait coûté dix années d’incessants travaux à son auteur.

® La table thébaine était une pièce de marbre de vingt-huit palmes de longueur et de quatorze palmes de largeur, sur laquelle le statuaire Nivocles avait sculpté l’histoire de Cécrops.

LA SCULPTURE

marbre, et à peu près vers la même époque, les artistes d’Egine, de Samos, d’Argos et de Sicyone, se signalèrent par leur habileté à couler en bronze les statues des dieux et des grands hommes, La sculpture enfin, qui avait marché sous les Pisistratides, reprit son essor sous Périclès. Athènes, pendant le glorieux règne de Périclès, s’enrichit de plus de chefs-d’œuvre qu’elle n’en put conquérir pendant sept cents ans. On a dit, on a répété, on a imprimé cent fois peut-être que les grands poètes du siècle de Périclès avaient exercé une heureuse et puissante influence sur les arts plastiques. Cette allégation est une de ces mille niaiseries qu’on se passe de main en main comme ces pièces de monnaie de bas aloi et de peu de valeur dont on ne prend pas la peine de vérifier le titre et de regarder l’empreinte. Les grands poètes ne font pas plus les grands artistes que les grands peintres, les grands sculpteurs, les grands graveurs et les grands musiciens ne font les grands poètes. Les siècles de Périclès, d’Auguste, de Léon X et de Louis XIV présentent en effet une pléiade toute lumineuse et toute splendide de tous les genres de gloire, mais il est absurde de penser que Phidias n’aurait pu exister sans Sophocle, Rutinus Galbus sans Virgile, Michel-Ange sans l’Ariosle et Girardon sans Corneille. Les poètes peuvent se rencontrer avec les artistes, mais le firmament de l’intelligence est trop étendu pour que les astres, rois de l’infini, s’empruntent mutuellement leurs rayons, leur éclat et leur gloire.

Phidias fut l’Homère de la sculpture. Les deux types de la beauté surnaturelle, de la beauté idéale, jaillirent du ciseau de cet artiste sublime : la Minerve du Parthénon et le Jupiter Olympien d’Efe*. Polyclète, contemporain de Phidias, forma une école fameuse qui donna à la Grèce une foule d’artistes éminents. Myron enfin, l’auteur du Discobule et de l’Hercule, créa le genre

‘ Le Jupiter olympien de Phidias était une statue torenti(iue , c’est-à-dire de pièces et de morceaux : elle était en or et en ivoire; mais la tète, d’une expression

sublime, qu’on était terrifié à son aspect, n’était que d’ivoire. Les historiens ne sont pas d’accord sur la hauteur de cette statue merveilleuse, mais il est probable qu’elle dépassait quinze pieds.

athlétique, qui vulgarisa sous quelques rapports la sculpture, et lui ôta une partie de cette pompe olympienne dont l’avait dotée le divin ciseau de Phidias*.

Un siècle après Phidias, l’art grec abandonna les formes idéales pour adopter exclusivement la beauté des formes humaines. Le spiritualisme dont la Minerve et le Jupiter étaient la plus brillante expression, s’effaça devant le matérialisme ou le sensualisme de la nouvelle école. Scopas et Praxitèle marchèrent à la tête des artistes novateurs, et arborèrent ainsi l’étendard de la décadence de la statuaire grecque.

Le relâchement des mœurs poussait l’art comme toujours à la licence et à la dégradation. La Grèce ne cherchait plus à honorer le courage, à immortaliser la vertu, à récompenser les dévouements civiques ; elle n’était amoureuse que des jeux, des spectacles et des fêtes : ses athlètes étaient des personnages importants, comme plus tard, à Rome et ailleurs, les histrions; et la volupté, les doux loisirs, les molles heures de l’ivresse étaient recherchées, désirées, convoitées par les dernières classes de citoyens, qui faisaient jadis à Athènes, par leur tempérance, leur vigueur et leur mâle attitude, la force et l’orgueil de la République. Partout les vices triomphaient, et l’austère Pallas du Parthénon recevait bien moins d’hommages que la Vénus de Guide de Praxitèle, et le Cupidon et le Satyre endormi du même artiste. Les bas-reliefs eux-mêmes, — ces petits journaux de l’antiquité,— -reflétaient comme les nôtres la décrépitude et les funestes tendances de la société grecque ; et

* Cette triste manie de chercher à mmortaliser tout par les heaux-arts, — dont la mission est de glorifier les dieux, la patrie et la vertu, — ne fit que croître et embellir avec le temps. Myron avait tout uniment reproduit avec le ciseau les figures des athlètes, comme de nos jours le premier grand peintre venu retrace le visage d’un comédien impudique, dont la face est encore barbouillée de fard et des huées du public. Mais plus tard, les statuaires grecs et romains renchérirent encore sur cette misérable apothéose du vice plus que du talent : on alla jusqu’à mouler les membres de ces athlètes de profession qui avaient remporté trois fois la palme de la victoire. Il n’est point permis d’en douter, puisque Pline nous l’affirme en ces termes : Ex membris ipsorum similitudine expressâ. Nations, vous cessez d’être quand vous prostituez ainsi votre encens, vos louanges et vos arts.

LA SCULPTURE

les danses lascives, les Ihyades échevelées, les bacchanales impies qui remplaçaient les chastes amours d’Endymion, et les sévères mélopées en marbre de Minerve et de Neptune, n’indiquaient que trop l’approche de l’heure fatale à la Grèce. Elle ne tarda pas à sonner; et la prédiction offerte par les arts devenus corrupteurs devenait presque une certitude, quand on voyait les Spartiates eux-mêmes, ces farouches citoyens, ces soldats intrépides qui avaient sauvé tant de fois rindépendance de la Grèce, oublier leur vieille sobriété, et, désertant les lois de Lycurgue, se livrer comme le reste des républiques grecques, à l’esclavage des besoins les plus honteux et des passions les plus basses de l’humanité : la débauche et l’ivrognerie.

Le maître avait erré, mais avec tact, avec circonspection, avec génie. Praxitèle avait perdu l’art, mais comme tous les grands hommes perdent les religions, les lois, les arts, la morale, les mœurs, avec un immense talent, avec une incomparable bonne foi , — car il serait trop affreux pour l’humanité de croire que ses faux guides sont des hypocrites; — mais ses aveugles, ses fanatiques disciples imitèrent servilement ses erreurs sans pouvoir imiter ses talents. La statuaire descendit au dernier degré de l’abjection : ce ne fut plus des Vénus, des Cupidons, des satyres dont les rois se disputèrent la possession ‘ ; ce ne fut plus des vainqueurs des jeux olympiques, ce ne fut plus même des citoyens recommandables seulement par leurs richesses, — pauvre recommandation ! — qui inspirèrent les statuaires grecs , ce furent des courtisanes éhontées, des athlètes sans palmes, des philosophes

'■ La Vénus de Gnide, par Praxitèle , avaif une telle réputation de beauté, que Nicomède , roi de Bithinie , offrit aux Gnidiens de les affranchir du tribut ([u’ils lui payaient s’ils voulaient la lui donner. Les Gnidiens répondirent : « Nous vous payerons toujours, et nous conserverons notre Vénus. » Réponse noble, généreuse, qui sera assez peu comprise aujourd’hui, où des villages et des villes mêmes donnent pour quelques sous, à de misérables juifs brocanteurs, des morceaux précieux en bois, en pierre et en argent, de l’art bizantin et galliaque, conservés dans nos vieilles églises; et ces brocanteurs juifs frariçais vont vendre au poids de l’or, en Angleterre ou ailleurs, les dépouilles artistiques de la patrie, qu’ils vendraient elle-même, si elle voulait se laisser vendre.

sans clocirine, des rhéteurs sans éloquence, et des étrangers vomis sur le sol de la Grèce hospitalière à la suite des révoltes dt quelques royaumes de l’Asie, qui occupèrent le ciseau des indignes héritiers de Phidias, et déshonorèrent la ville de Minerve et la liberté elle-même.

LysippeS qui florissait du temps d’Alexandre le Grand, ne put opposer une digue au torrent, mais il sut, du moins, retenir l’art dans les limites du vrai , et s’efforça de le rappeler dans les bornes de l’honnêteté. Ses vœux ne furent pas tout à fait exaucés ; mais il laissa après lui trois fils, Dahippe, Bedos et Eutycrates, qui honorèrent la Grèce , et qui s’honorèrent eux-mêmes en pratiquant les leçons et en suivant les exemples de leur illustre père.

La période Lysippienne, qui commença 334 ans avant Jésus- Christ, fut la dernière où fleurit la sculpture grecque, et le Laocoon fut l’expression dernière et suprême de cet art magnifique qui, né dans l’Attique, se répandit, sinon dans toute sa pureté, du moins dans toute sa splendeur , deux mille ans plus tard , dans toutes les parties de l’Europe civilisée. Ainsi le colossal, qui avait marqué l’art grec à son aurore , le signala encore à son déclin , et l’admirable et monstrueux groupe de Laocoon toucha, du moins

‘ Lysippe avait été serrurier; il se fit peintre et ensuite sculpteur, par le conseil du peintre Euponipe, qui lui indiqua la nature pour maître et pour modèle. Lysippe excellait dans l’art de reproduire les clievaux, et il fut le premier statuaire qui fit les tètes d’hommes plus petites et les corps moins gros, ce qui lui faisait dire : " Les auti'cs ont représenté dans leurs statues les hommes tels qu’ils étaient faits; moi, je les r'e])résente tels qu’ils paraissent. Alexandre le Grand ne permit (}u’au seul Lysippe de tailler sa figure dans le marbre. C’est ce (jui a fait dire à Horace :

Edicto vetuil, ne quies se, prœtei' Apelcm,

Pingeret, aul alius Lysippo duceret œra Fouis Alexandri viiUum sinmlanlia.

Lysippe fit un grand nombre de chefs-d’œuvre, entre autres la statue du soleil à Rhodes, et un Homme sortant du bain, qui faillit amener une révolte du peuple romain sous Tibère ; car l’empereur ayant fait enlever cette statue, qui se trouvait devant les thermes d’Agrippa, le peuple en conçut un si violent déplaisir, qu’en plein théâtre il demanda à grands cris (pCon remît à sa place le chef-d’œuvre de Lysippe, quoique Tibère eût fait dresser sur le même piédestal une fort belle statue de Scopas. Les clameurs furent si vives que Tibère, tout Tibère qu’il était, donna l’ordre de rendre aux Romains le chef-d’œaivre qu’ils affectionnaient si fort.

LA SCUIPTl'HE.

par l’ampleur de sa composition, par rénoniiité de sa forme, à la Minerve du Parlhénon.

La scupture grecque peut donc être divisée en trois époques bien distinctes : l’époque de Phidias ou de l’idéalisme, répo(|ue de Praxitèle ou du sensualisme, l’époque de Lysippe, ou du réalisme.

L’art du fondeur et du ciseleur survécut en Grèce à la statuaire. Longtemps après la complète décadence des écoles d’Athènes et de Corinthe, longtemps après le passage, en Italie, du petit nombre d’artistes éminents qui conservaient encore les traditions de Scopas et de Lysi|)pe, il sortit, des fonderies de l’Altique et de la Béotie, des ateliers de Sicyone et do Corinthe, des pièces capitales , des statues d’une rare perfection , qui rappelaient les plus belles œuvres de Phidias, de Praxitèle, de Lysippe et de leurs principaux disciples. Les nations qui n’ont plus de sève pour créer ont du talent pour reproduire, et l’imitation en toutes choses devient ainsi le dernier soupir de rintelligence des peuples.

Après la guerre de Macédoine (150 ans avant Jésus-Christ) , Paul-Émile orna son triple triomphe des mille chefs-d’œuvre enlevés à la Grèce. Trois fois le Forum fut tendu de tapis précieux, d’étoffes d’or et d’argent, d’étendards et de drapeaux enrichis de pierres précieuses, et surmontés de statuettes merveilleuses en airain, en or et en argent; ce sanctuaire politique, où venaient aboutir les richesses, les pleurs et la liberté des nations, fut transformé en théâtre , et trois mille statues représentant, pour la })lupart, les dieux et les grands hommes de la Grèce, se dressèrent sous les enseignes captives des républiques grecques et sous les regards orgueilleux du peuple-roi ; de cette république du vieux Brutus , qui ne souffrait pas plus patiemment la puissance des républiques, ses sœurs, que la puissance des rois, ses amis ou ses alliés. Le Capitole ne tarda point à avoir aussi sa garnison de chefsd’œuvre, et douze mille statues de sculpteurs grecs les plus célèbres vinrent se ranger fatalement sous les drapeaux des légions romaines au repos, et les faisceaux consulaires s’appuyèi’cnt contre

ces prodiges de l’art encore parfumés de l’encens des temples, des guirlandes votives des vierges et des poètes , et des fleurs épanouies des sacrifices.

Les artistes grecs suivirent pieusement les chères reliques de leur patrie et les accompagnèrent à Rome. Doués d’une résignation surhumaine, ces hommes, qui se proscrivaient eux-mêmes, assistaient ainsi aux funérailles de la gloire artistique et de la liberté de leur patrie, dont ils avaient courageusement suivi , pour ainsi dire, le convoi et mené le deuil.

Quoi qu’il en soit, la sculpture ne se naturalisa pas immédiatement à Rome ; elle ne commença à y fleurir que sous la dictature de Sylla. L’amour de l’art statuaire fut poussé alors jusqu’à la fureur.

La sculpture , comme tous les autres arts , atteignit son apogée sous le règne d’Auguste. Les statuaires grecs firent d’habiles élèves parmi les Siciliens, les Liguriens, et même parmi les Romains. Elle déclina sous Tibère, et jeta un vif éclat sous Adrien, qui se piquait d’être architecte, peintre et sculpteur. Le bon goût se maintint sous les Antonin, s’amoindrit sous Sévère, et disparut tout à fait à l’avénement à l’empire de Constantin.

La sculpture , au moyen-âge , forma une étroite alliance avec l’architecture, s’associa à ses transformations, et partagea ses conquêtes, ses triomphes et surtout ses erreurs, ses prétentions et ses apostasies. Cependant, on le voit par les monuments du moyen-âge qui sont encore debout, l’art n’était pas perdu, l’inlelligence sculpturale n’était pas éteinte. La pierre, le marbre, le jaspe, le porphyre, le grès même, étaient travaillés avec une habileté sans pareille; on ciselait les tours, les clochers, les portails , les voûtes de nos églises , et les dentelles de pierre n’étaient pas moins merveilleuses que les dentelles de fil de lin de la Frise et du Hainaut. On coulait le métal , on reproduisait les images saintes des grands docteurs et des grands martyrs , et au plus fort des dévastations gothiques, le signe auguste de la Rédemption du monde se dressait en pierre , en bois , en airain , en fer et en

LA SCULPTURE

plomb sur tous les points de l’Europe , de l’Afrique eide l’Asie, partout où il y avait un chrétien , et partout où il y avait une espérance d’émancipation et de liberté. Les barbares, enliii, parqués sur ce vaste empire romain qui s’étendait sur les trois quarts du naonde connu; les barbares, rafraîchis par la clémence de nos climats , réjouis par les rayons de notre soleil , apprivoisés par les charmes dorés de nos vendanges et de nos moissons ; les barbares, qui ne possédaient rien , devenus propriétaires, li’ouvèrenl très-opportun d’embrasser une religion qui prescrit le pardon des injures , et qui ordonne à celui qui est frappé sur une joue de présenter l’autre à l’affront. Quelle plus douce chose, en effet, après le meurtre , le pillage, l’incendie, le vol, de se reposer tranquillement dans ie logis du voisin qui est devenu le nôtre, et d’étouffer le cri de sa conscience dans cette horrible justiücation de rhéteur : « Le mal que j’ai fait était une nécessité du temps , et je me suis assuré du pain par mon glaive, par la grande raison que : qui a du fer, a du pain. » Les barbares, donc , se disciplinèrent peu à peu, après s’être donnés des rois, des institutions et s’être faits chrétiens, et devinrent avec le temps les meilleurs gens du monde. 11 se mêlaient même fort activement à la résurrection des arts ; et les Allemands de Nuremberg et de Masbourg nous conservent encore aujourd’hui une fontaine et un maître-autel , ouvrages de Kœln, artiste du treizième siècle, qui attestent que les descendants de ces brigands goths étaient devenus, de fait, bons artistes et de très-magnifiques bourgeois. L’érection de ces deux chefs-d’œuvre coûta des sommes considérables à Masbourg et à Nuremberg.

La sculpture, vers le quinzième siècle, se débarrassa violemment des étreintes par trop fraternelles de l’architecture; car ou pourrait prêter au second de ces arts la pensée de Néron :

J’embrasse mon rival , mais c’est pour l’étouffer.

La sculpture osa donc reconquérir sa personnalité, et dès 1485, Milan voit naître dans ses murs une académie des beaux arts ; Ve-

Page 1