‹ Merveilles du génie de l'hommeChapitre 37 sur 43 · IA PEINTURE · texte numérisé non relu

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et dans deux ou trois mille ans on reconnaîtra l’industrie de la France et la puissance de ses artistes bien mieux par ces fragiles chefs-d’œuvre que par les monuments de pierre, de marbre et de bronze couchés dans la poussière, et peut-être mutilés et déshonorés par ses propres enfants. Aux musées de l’avenir nos services, nos vases, nos tables, nos guéridons de porcelaine; à l’herbe, linceul annuel de Ninive et de Babylone, les temples de notre Dieu, les statues de nos héros, les monuments de notre gloire et de notre civilisation.

Le verre, au moyen-âge, servit aux révélations de l’art et de la foi. Échappé de Byzance, où il avait été inventé par des peintres rhodiens, l’art de peindre sur verre s’établit en Europe, et enrichit nos cathédrales de ces magnifiques vitraux, de ces splendides rosaces qui excitent encore aujourd’hui notre admiration, et qui ajoutent dans les églises à notre recueillement et à notre piété, quand nous en avons. Cet art magique, tout céleste et tout chrétien, avait disparu au seizième siècle avec les maçons des grandes cathédrales et les grands peintres byzantins. Nos discordes civiles, nos querelles religieuses, nos révolutions ont fait renaître l’odieuse secte des iconoclastes, et une grande quantité de ces verrières, de ces vitraux et de ces rosaces encadrés dans les ciselures de pierre de nos vieilles cathédrales, a été brisée, pulvérisée, jetée aux quatre vents du monde. On assure que le secret de la peinture sur verre a été retrouvé, et que, grâce à cette heureuse circonstance, nos églises pourront reconquérir cette sombre clarté, ces lueurs angéliques et mystérieuses qui donnent â l’encens un nouveau parfum, à la prière une nouvelle onction, à l’âme une nouvelle espérance. Nous sommes loin de vouloir contester le mérite de nos artistes, nous reconnaissons que les premiers élèves de Ingres et de Delaroche sont beaucoup plus savants dans l’art du dessin, dans la perspective, dans l’ordonnance d’une œuvre picturale, que les artistes byzantins du douzième siècle; mais nous l’avouons ici avec franchise, nous croyons fermement que malgré le secret de la peinture sur verre retrouvé, nos cathé-

(irales et nos églises ne gagneront lien à ces embellissements pour ainsi dire posthumes. Pourquoi? faut-il le dire? C’est que la force principale, la dii’ection suprême, l’inspiration perpétuelle des arüstes les plus illustres comme les plus humbles du moyen-âge, était la foi, et que dans notre siècle de scepticisme la foi n’échauffe plus les âmes, n’éclaire plus le génie et ne guide plus le talent. On fera de fort belles verrières, sans doute, mais ces verrières siéront â l’art chrétien comme le bâtiment carré de la Madeleine sied à une église catholique, comme la redingote et le chapeau à corne sied au sommet de la sœur jumelle de la colonne Trajane.

Il y a quarante ans à peu près, les Allemands, un seul Allemand, sans doute, inventa la lithographie ou l’art de dessiner sur la pierre et de soumettre cette pierre comme une forme d’imprimerie à l’action de la presse. Nous ne dirons pas si cette découverte, qui a multiplié à l’infini les prétendus artistes, a été un bonheur ou un malheur pour l’art, nous confesserons seulement que dans notre opinion la lithographie comme l’invention plus moderne et plus ingénieuse du daguérréotype, a porté un coup sensible, mortel â la dignité, nous allions écrire, à la divinité de la peinture. On veut faire disparaître l’artiste comme on veut fairiî disparaître l’ouvrier; mais Dieu aidant, tous nos faiseurs de mécaniques, tous nos distributeurs d’iode, de sulfate et de soude n’y parviendront pas, pour la gloire delà France et l’honneur de l’humanité. Le pape Jules II avait attiré à Rome une foule de Siciliens qui s’étaient adonnés à graver sur les pierres fines et à contrefaire ou à imiter les camées de l’antiquité. Ces pierres gravées et ces faux camées tirent fortune, et les dames romaines raffolaient des Siciliens, de leurs pierres et de leurs faux camées. C’était à qui , parmi elles, aurait des bracelets, des bagues et des colliers où toutes les impératrices, depuis Clodia jusqu’à Messaline, et depuis Poppée jusqu’à Faustine, étaient représentées. Ces Siciliens avaient certainement quelque mérite, mais ils ne valaient pas qu’on abandonnât pour eux la peinture et la sculpture des giands maîlies dont l’Italie était fière alors. Jules II mourut; LéonX lui

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succéda, et le premier acte de pouvoir papal du cardinal de Médicis fut de chasser de Rome les bateleurs et les histrions qui l’empoisonnaient. Les fabricants de faux camées fur(‘nt compris dans cetle proscription, et les fresques du Vatican par Raphaël achevèrent de rappeler le peuple romain au sentiment du beau, de l’honnête, au sentiment de l’art et de la véritable grandeur.

Sous le règne de François 1®'’, un teinturier, Gilles Gobelin, vint s’établir à Paris, sur les confins du faubourg Saint-Marcel, et sur les bords de la petite rivière de Rièvre. Cet homme intelligent avait trouvé le secret de teindre la belle écarlate qui , depuis ce temps-là, fût nommée écarlate des Gobe Uns. Le teinturier fit une grande fortune, obtint une popularité considérable, et mérita par sa bienfaisance et ses vertus civiques, qu’on donnât son nom à la rivière de Bièvre, qui fut depuis appelée rivière des Gobelins. Illustre et magnanime preuve de la gratitude d’une population à qui il donnait du travail et du [>ain. Les fils de Gilles Gobelin soutinrent avec persévérance la réputation acquise parleur père, et donnèrent à leurs ateliers d’importants développements. Le règne de Louis XIV arriva, et avec lui l’administration de Colbert. Ce vigilant ministre qui ne laissait échapper rien de ce qui pouvait contribuer à la grandeur, à la prospérité, à la suprématie de la Fiance, protégea les Gobelins et érigea leur maison en établissement i-oyal. Bientôt, après des phases de succès et de revers qu’il serait trop long d’énumérer ici , la manufacture royale des Gobelins joignit, à son importance industrielle, une importance artistique. Par une admirable combinaison de procédés, par la non moins admirable intelligence de ses ouvriers, elle fut appelée à l eproduire en tapisserie, les plus vastes, les plus beaux, les plus célèbres tableaux des écoles française, italienne, hollandaise et espagnole.

Les tapisseries des Gobelins sont admii'ées chez tous les peuples du monde, et le plus beau présent que les gouvernements de la France aient pu faire, sous tous les régimes, aux États amis ou alliés, furent des tapisseries des Gobelins. Aussi de Philadelphie à

Moscou, et de Madrid à Stokolm, ces splendides fac simile de la peinture française sont-ils connus et admirés.

Il y a loin de ces tapisseries qui retracent avec une exquise délicatesse toutes les nuances , toutes les couleurs , tout l’éclat de la palette des grands maîtres , à cette vénérable et informe tapisserie, dite de la reine Mathilde, qui nous était venue par un jour de victoire, que nous avons perdue par un jour de défaite, et que tout Paris a visitée dans le Louvre au commencement de ce siècle; mais la tapisserie de la reine Mathilde était un chef-d’œuvre d’industrie domestique, de labeur patriarchaP ; et les tapisseries des Gobelins, dont la fabrication exige l’intervention de plusieurs arts et de plusieurs sciences, sont des monuments désormais impérissables du génie de Colbert et du génie de la France.

’ Mathilde, reine. d’Allemagne, était mère de l’empereur Othon, aïeule maternelle de Hugiies-Capet et femme de Henri l’Oiseleur, roi de Germanie. Exilée par ses propres enfants, Mathilde se confina volontairement dans un monastère, où elle se consola par la religion de ses malheurs et des ingratitudes des siens. Son fds Othon la rappela cependant auprès de lui, et elle mourut à sa cour en 968.

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