‹ Merveilles du génie de l'hommeChapitre 43 sur 43 · NATIONS · texte numérisé non relu

NATIONS

Et bien! aujourd’hui encore, une bataille des nations a lieu. Tous les peuples, et non plus seulement de l’Europe, mais du monde, se trouvent encore une fois en présence, et se disputent la victoire. — Mais ce sera une victoire pacifique. Ils ne se battront plus à coups de canon , mais à coups de découvertes. Le combat ne s’appelle plus Waterloo; il s’appelle l’Exposition universelle de Londres.

C’est toujours la même question qui se pose en d’autres termes; c’est toujours la civilisation qui, par une autre route, mène l’humanité vers le but d’affranchissement, d’émancipation, de pleine possession de soi-même! Toutes les améliorations , toutes les inventions, toutes les recherches, toutes les inquiétudes se prennent corps à corps. C’est encore une fois un immense conflit de toutes les races ; — mais cette fois le triomphe de l’une n’est pas le deuil de l’autre. Au contraire, la découverte de la fabrique particulière sert l’industrie générale, et dans la gloire de chacun il y a du bien-être pour tous.

La pensée de l’Exposition universelle avait été proposée à notre gouvernement; mais aussitôt les manufacturiers de la droite, effrayés d’une telle concurrence, ont circonvenu les ministres et ont obtenu que le gouvernement refusât. Paris a perdu de ce coup, d’abord , les cinq cents millions qu’est allée porter à Londres la

visite de tous les pays, et, ce qui nous touche encore plus que l’argent, l’honneur immense, qui lui appartenait de droit, d’être le champ de bataille des industries, comme il a toujours été celui des idées.

Le gouvernement anglais, lui, n’a pas eu l’ineptie de laisser échapper cette bonne fortune : c’est Londres qui a été le centre du monde ; c’est Londres qui aura dans l’histoire ce mérite grandiose d’avoir été le premier rendez-vous pacifique des peuples.

Il y a quarante ans, les peuples n’allaient les uns chez les autres que pour tuer, brûler, piller et détruire; maintenant, ils se réunissent pour se communiquer leurs trouvailles, leurs procédés et leurs machines. Au lieu de se délier à qui ruinera l’autre, ils se défient à qui enrichira tout le monde. La concurrence a remplacé le combat. Il n’y a plus qu’une force : l’intelligence.

C’est pourquoi nous ne pouvons que hausser les épaules lorsque les rabâcheurs du passé nous demandent ce que le genre humain a gagné à toutes les agitations qui ont remué la vieille société européenne depuis le commencement du siècle. C’est pour quoi nous prenons en pitié les aveugles qui s’obstinent à ne rien voir dans ce grand mot providentiel : Progrès. Laissons dire les gardiens de rimmuabilité; l’homme n’est pas fait pour se coucher dans la tombe des formes mortes; il est fait pour marcher, et, de jour en jour, il avance vers un but marqué par Dieu même. Regardons devant nous. Le terme est encore loin, mais nous y arriverons.

Quel chemin la civilisation a fait depuis le commencement du - siècle? — Elle est allée du camp de Boulogne à l’Exposition de Londres!

Courage, penseurs, rêveurs, chercheurs! L’utopie d’aujourd’hui est la vérité de demain. Les grands politiques, les ministres sérieux, les hommes d’affaires et de pratique qui ont prouvé leur habileté en perdant les monarchies qu’on leur avait donné à garder, traitent d’insensés ceux qui osent dire que les peuples

ont mieux à faire que de se combattre, et que le jour est proche où ils s’entraideront contre les difficultés de la destinée commune. Et, tandis que les hommes d’État de la taille de M. ïhiers décrètent magistralement l’éternité de la guerre, voici qu’à deux pas de nous les travailleurs de toute la terre se réunissent, échangent leurs idées, se serrent la main, et ébauchent la paix universelle dans la communion des produits.

Ceux qui ont raillé le congrès de la Paix railleront-ils l’Exposition de Londres ?

La première impression s’efface difficilement. Si cela est vrai pour les personnes, c’est aussi vrai pour les villes. Il est certain qu’en arrivant dans une capitale étrangère, l’impression qu’on en éprouve alors reviendra toujours à l’esprit toutes les fois qu’on pensera à cette ville , et quand bien même on y serait retourné depuis. Cette première impression dépend ordinairement des circonstances et du temps.

Il est certain , par exemple , que l’étranger qui vient pour la première fois à Paris, s’en fera une idée bien différente selon qu’il arrivera par les Champs-Elysées ou par la barrière d’Italie, par le faubourg Saint-Antoine ou par La Villette. Paris a ses jours. Mobile dans sa physionomie , comme le peuple qui l’habite, il se ressent du caractère changeant qui nous distingue. Tour à tour calme ou terrible, joyeux ou morne, insoucieux ou affairé, il apparaît au visiteur, sous des aspects divers, selon qu’il est dans ses jours d’émeute ou de fête, de travail ou d’ennui.

Mais Londres, cette ville unique aussi dans son genre, où tous les jours se ressemblent , où l’on fera demain ce que l’on faisait hier, où il ne faut rien moins qu’une Exposition universelle de ’industrie, et l’invasion probable d’un monde de visiteurs, pour changer quelque peu l’allure des choses ; Londres n’a point d’époques ; vous le trouverez toujours le même. Un peu plus de brouillard, un peu moins de boue, un peu plus de cloches en branle.

Quand on vient de France, on arrive à Londres par deux

EXPOSITION UxMVERSELLE UE LONÜKES, i 1 :ï

chemins différents ; par la Tamise ou par le South Eastern railway.

En suivant le premier de ces chemins, que les Anglais appellent le silent higwaij (la grande route silencieuse) , sans doute à cause du bruit qu’on y entend et du mouvement qu’on y rencontre , si le mal de mer ne vous a pas retiré tout sentiment, et si Ton peut se tenir sur le pont du bateau à vapeur, on est préparé peu à peu au spectacle qui vous attend à Tarrivée.

A mesure que le fleuve se resserre , on sent l’activité qui commence. L’eau devient plus noire et plus épaisse. Les rives se peuplent , les entrepôts se multiplient , les barques se croisent , les vaisseaux marchands , tout à l’heure éparpillés à distance et voguant à toutes voiles, se rapprochent et ralentissciit leur marche comme des soldats qui marquent le pas. Voici les docks, ces immenses bassins qui s’avancent jusqu’au cœur des faubourgs de Londres , où les vaisseaux de toutes les nations viennent s’abriter et chercher les produits qu’ils transporteront sur tous les points du globe. La vue se fatigue à suivre au-dessus des chantiers et des magasins goudronneux et noirs qui bordent le fleuve, et derrière lesquels se cachent les docks, cette forêt de mâts qui laissent flotter leurs mille pavillons aux couleurs de tous les pays de la terre. Puis, voici Woohvich à moitié baigné par la marée montante, et Greenwich avec son hôpital d’invalides, qui ressemble

un palais de rois, et son Observatoire posé, comme la sentinelle de la science , sur la colline boisée qui domine ce dernier asile de la guerre. C’est là que le crescendo de bruit, d’activité , de mouvement, d’intérêt commence.

Les bateaux à vapeur se croisent en tous sens, comme les omnibus dans nos rues, s’arrêtant çà et là pour déposer ou prendre des voyageurs; Teau qu’ils agitent vient battre le pied de vastes maisons dont chaque étage regorge de marchandises ; les navires commencent à se ranger sur deux lignes profondes des deux côtés de la Tamise , formant deux baies gigantesques au milieu desquelles vous passez, et qui vont, se resserrant toujours, jusqu’au

DÉCOÜVEHÏES — INVENTIONS.

pont de Londres. C’est là, devant ce pont qui n’a son pareil nulle part , et qu’on ne peut voir sans se rappeler ce vieux chant national anglais ; Rule Britania ! sans se dire que l’Angleterre est bien vraiment la reine de l’Océan ; c’est là que la douane vous attend , avec ses longueurs et ses vexations.

Si, au contraire, on a pris le chemin de fer à Brighton, à Folkstone ou à Douvres, en descendant au débarcadère de London-Bridge , on se trouve tout à coup , sans préparation aucune , au milieu d’un tohu-bohu inexplicable, d’un concert de cris de toute sorte qui vous assourdit, d’une foule innombrable de voitures, de piétons, allant, courant , qui vous éblouit ; d’un mouvement internai qui vous donne le vertige. On est sur le pont de Londres; on regarde au-delà du parapet, que longe, en se pressant, une multitude affairée, et en plongeant ses regards dans l’abîme brumeux sur lequel on a passé, on découvre à vol d’oiseau cet admirable et imposant spectacle que je décrivais tout à l’heure. On voudi'ait s’arrêter pour admirer, mais ou est déjà dans les rues populeuses et encombrées de la Cité.

Londres avait un million et demi d’habitants il y a vingt ans ; aujourd’hui il en compte deux millions et demi. Sa population équivaut aux populations réunies de Paris, de Vienne, de Madrid et de Bruxelles. Elle est égale à celle du royaume de Hanovre tout entier, dépasse de 450,000 âmes celle de la Westphalie, et représente deux fois la population de la Grèce actuelle. C’est un monde, c’est un chaos!

Londres couvre une superficie de 12 ou 13,000 acres , ou de 18 à 20 milles carrés. (Le mille anglais vaut à peu près le tiers d’une lieue.) On compte environ 9 à 10 milles de l’est à l’ouest, et 5 à 6 du nord au sud. La population étant évaluée à 2,500,000 âmes, il y a donc, en moyenne, par mille carré ou par 1 ,200 mètres carrés une agglomération de 125,000 êtres humains, vivant de plaisir ou de labeur, manquant d’air ou d’espace; remuant, travaillant, souffrant, et mourant de débauche et de misère! Si l’on prenait a part les quartiers populeux , on pourrait doubler ce

chiffre déjà effrayant, et l’on trouverait qu’un quart de million d’âmes luttent contre la mort dans un espace d’un mille carré !

Qu’on s’étonne encore que dans White-Chapel , par exemple , chaque famille n’ait qu’une chambre pour se loger, et que souvent deux familles habitent une même chambre, et qu’il arrive parfois que les quatre coins d’un misérable réduit soient occupés par quatre lits, dans chacun desquels gisent pêlent-mêle un père, une mère et trois ou quatre enfants ! M. Léon Faucher, l’économistelibre-échangiste et libéral de la veille, a cité, dans son remarquable ouvrage sur l’Angleterre , une enquête faite dans le West- End, le quartier aristocratique de Londres, qui a démontré que « dans la seule paroisse de Saint-George, 929 familles n’avaient chacune, pour habitation, qu’une seule chambre, et que dans 623 cas, la famille était réduite à un seul lit. » Et l’on appelle cela vivre !

El l’on nomme ces prisons mortelles , où les hommes sont entassés pêle-mêle comme des cadavres dans une fosse commune, des villes florissantes et gigantesques! Et l’on plaint le laboureur qui travaille sous le soleil, à l’air pur et libre dans les champs, face à face avec Dieu, dans quelque plaine immense ou sur le penchant de quelque colline élevée ! Et l’on plaint le pêcheur qui s’en va , bercé par la vague, respirant à pleins poumons le vent des mers, chercher la vie ou la mort dans les flots qui le portent! Qu’on plaigne donc plutôt celui que ses besoins ou ses plaisirs retiennent dans ces tombeaux de l’âme et du corps qu’on ose appeler des villes!

Certes, ces réflexions sont les premières qui viennent à l’esprit quand on a passé seulement un jour à Londres. D’abord, étourdi par le mouvement perpétuel qui vous entoure , vous enveloppe et vous entraîne , on regarde avec surprise le spectacle nouveau et étrange qu’on a devant les yeux. On éprouve à peu près la même sensation qu’en entrant dans une de ces immenses manufactures où mille métiers, mis en mouvement par la vapeur, manœuvrent avec la rapidité de l’éclair et avec un bruit incessant. Il semble,

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en voyant ces longues files de voitures qui se suivent au grand trot, ces omnibus à deux ou quatre chevaux regorgeant de voyageurs à l’intérieur, à l’extérieur, jusque sur le siège du cocher ; cette foule de passants , pressés les uns contre les autres , allant d’un côté du trottoir et revenant de l’autre, sans s’arrêter, à aucun prix, détournant à peine la tête si l’un d’eux vient à faire un faux pas et à tomber sous les pieds des chevaux ; il semble que tout ce mouvement n’est que momentané , que ces voitures vont devenir plus rares , que cette foule va s’écouler. On ne peut pas croire que ce soit toujours ainsi ; mais on est bientôt désabusé, et l’on rentre chez soi harassé, abasourdi, épuisé.

D’abord, aussi, on regarde avec un certain intérêt ces maisons de brique à trois étages noircies par la fumée et le brouillard, à toits plats, à fenêtres en guillotine, dont les murs, simples et tristes comme ceux d’une prison , n’appartiennent à aucune architecture. Mais, quand on voit que toutes ces maisons alignées au cordeau se suivent pendant des lieues entières , sans que le moindre changement dans leur aspect vienne reposer la vue, on en éprouve une lassitude telle qu’on se prend à regretter amèrement les rues les plus tortueuses de Paris, les maisons les plus disparates et les plus bariolées de nos faubourgs.

On veut se distraire en regardant les étalages des boutiques; mais à moins qu’on ne soit dans Clieapside, dans le Strand, dans Regent Street ou dans quelqu’autre grande artère de Londres , il faut renoncer à cette distraction, car il n’y a pas d’étalages, par une excellente raison : c’est que personne ne s’arrêterait pour les regarder. On ne s’arrête pas à Londres ; chaque passant est un coli qui va à son adresse. Il y a bien le cockney, mais le badaud y est inconnu.

Tous ces visages qui passent devant vos yeux portent l’empreinte de cette préoccupation qui naît des affaires , des spéculations, du travail. Il semble que tous ces gens-là calculent en marchant, et que pendant que la bête trotte vers le 4ining-room (restaurant), ou s’en va prendre du repos après une rude journée;

L’autre, comme disait de Maistre, vend, achète, discute, traite, spécule avec ardeur.

Quand je parle de restaurant, qu’on n’aille pas croire que les dining-rooms soient, comme ici, des salons où l’on vienne s’attabler pour savourer lentement des mets plus ou moins recherchés ou plus ou moins nombreux. Du tout. Dans la Cité de Londres, par exemple , les dining-rooms se composent de deux salles, l’une au rez-de-chaussée, l’autre au premier, avec des tables séparées par des demi-cloisons, comme les chevaux dans certaines écuries; un comptoir à plusieurs robinets pour les différentes espèces d’ale, de stout ou de porter, où la maîtresse de la maison trône noblement, assistée de son mari ou d’un garçon qui, l’oreille au guet et la bouche sur l’orifice d’un porte-voix scellé au mur et descendant jusque dans la cuisine , y transmet par ce moyen les ordres des convives. Ce système de communication d’une pièce à une autre , et le plus souvent dans les manufactures par exemple , du cabinet du patron dans toutes parties de l’établissement , est fort commun en Angleterre.

Il économise le temps , et il y a un proverbe anglais qui dit : Times is moneg (le temps est de l’argent); ce qui est vrai partout, mais ce que les Anglais seuls paraissent bien comprendre. J’en prends à témoins tes habitués des dining-rooms. Ils entrent, s’assoient, commandent leur dîner, qui se compose presque invariablement d’une tranche large et mince de rôti, — mouton, bœuf ou veau, — ou de jambon ; — de trois pommes de terre cuites dans l’eau, d’un plat de légumes au naturel, suivant les saisons; le tout se mangeant ensemble avec force moutarde, sel, poivre de Cayenne ; d’un verre d’eau pour ceux qui sont de la société de tempérance, ou d’un verre de scotch ale, ou encore d’une pinte de porter pour les autres. En mangeant, ils lisent les journaux, puis paient et s’en vont. L’opération tout entière ne dure pas plus de vingt minutes.

Ce qui contribue beaucoup à la tristesse que les étrangers , et les Français surtout, éprouvent dans Londres, c’est le grand

nombre d’églises qu’on rencontre presque à chaque pas dans les rues, églises qui ont toutes leur cimetières; de sorte qu’on a sans cesse devant les yeux l’image de la mort , et qu’on heurte des tombes en marchant.

En Angleterre , le sentiment religieux est bien plus développé qu’en France, leur dévotion plus ardente, leur culte journalier et sévère. Relisant et méditant sans cesse les Saintes Écritures, ils s’habituent à l’idée de la mort et ne sont point choqués par ce qui la rappelle à leur esprit. Nous autres Français, au contraire, qui jouons avec la mort, qui l’affrontons pour un mot, pour une idée, pour un rêve, nous n’aimons pas à y penser, à en trouver les tristes attributs sur le chemin de nos joies, de nos distractions ou de nos affaires.

Je me souviens qu’étant à Londres en 1849, j’allais presque tous les matins dans certain passage qui va d’O/rf Board Street à Bishopsgate Street, et qui n’est autre chose qu’une espèce de ruelle qui sépare deux cimetières. Je m’arrêtais presque toujours à regarder trois enfants à la mine joyeuse, aux joues roses et blanches, aux cheveux d’or, qui jouaient sur les tombes. Ils ressemblaient à ces fleurs vivaces et fraîches dont le souvenir et la piété ornent nos pierres sépulcrales. C’était la génération nouvelle toute pleine de vie, toute forte d’espérance et d’avenir, croissant sur les débris des générations passées. Il s’asseyaient sur ces pierres noircies; ils s’en faisaient, dans leurs jeux, un trône ou un autel, un lit ou un piédestal, sans se douter qu’ils faisaient, mieux que de profonds philosophes, l’histoire de l’humanité.

L’Exposition universelle de Londres n’est pas seulement le plus grand événenement industriel du siècle, c’est aussi, c’est surtout un grand événement humain. De l’Angleterre à la Chine et des Etats-Unis à la Russie, tous les peuples de toutes les religions, de tous les climats, de toutès les couleurs, sont venus se montrer, les uns aux autres, leurs découvertes, leurs inventions, leurs travaux. Fait immense! Ils ont commencé par les choses delà ma-

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tière, ils arriveront un jour à se communiquer les choses de Tesprit. La langue commune qui parle aux yeux les prépareia à la langue commune qui parle à l’intelligence. Ce chemin nous fera atteindre ce ciel des rêveurs : la paix du monde dans la liberté des hommes.

Le Palais de Cristal, c’est peut-être la revanche de la tour de Babel.

Dès l’entrée, la première impression est l’éblouissement et le vertige. Qu’on se figure le Jardin -d’Hiver de Paris à deux étages et agrandi a des proportions cinquante fois plus vastes. Des quatre grandes rues de la croix centrale, larges comme la rue de la Paix, partent et jaillissent, rameaux multipliés du tronc énorme, cent galeries avec deux cents salles et huit escaliers. Et par tous les chemins, par tous les degrés de celte cité de verre, à la fois une et multiple, va, vient, se hâte et court, sans confusion, sans embarras, sans gêne, un peuple de peuples où l’Anglais évidemment domine, mais où les costumes orientaux bariolent cependant avec charme les habits noirs, et où l’on trouverait aisément des interlocuteurs pour tous les idiomes du globe.

Amoncellement d’hommes, amoncellement de travail, amoncellement de richesses. Il y a là, dans le domaine physique, le total approximatif de six mille ans d’efforts et de génie du monde. Que fait ce résumé vivant des nations? il constate le résultat matériel de celte masse d’existences présentes et passées. Les hommes se promènent parmi leurs œuvres ; la foule remuante s’agite parmi les choses, pour le moment immobiles, mais qu’elle a faite et qu’elle fera, tout à l’heure encore, aussi actives qu’ellemême; la vie qui passe s’admire dans la vie qui dure, et le suffrage universel des ouvriers des deux continents vient à la fois dire et savoir l’heure qu’il est en industrie.

A chaque angle de la galerie supérieure du transept, on peut embrasser, du même coup-d’œil, tout le transept et toute la nef : cette foule inouïe d’abord, et la quadruple file des plus beaux étalages et des plus précieux chefs-d’œuvre : statues, glaces,

vitraux, étoffes, diamants, tapis. Cependant, le grand jet d’eau du centre épanouit sa gerbe de cristal liquide sur sa tige de cristal solide ; les buffets d’orgues jouent, de distance en distance, les airs nationaux de tous les peuples ; le parfum pénétrant des fleurs exotiques des corbeilles apporte à d’autres sens le souvenir des patries absentes et pour que la nature, la divine, celle qui n’a ni varié, ni progressé depuis le déluge, soit aussi représentée, trois énormes arbres d’Hyde-Park étendent, à l’aise, sous la voûte de verre, leurs branches énormes, où de petits oiseaux, pris à l’improviste par ce piège immense, et, comme l’homme, se croyant libres encore parce que leur prison est grande, chantent gaiement leur chansonnette dans l’immense bourdonnement.

Spectacle grandiose ! Ce sera l’honneur de l’Angleterre de l’avoir donné au monde.

Nous dirons plus tard ce que, selon nous, la France devrait faire à son tour, et ce qu’elle fera quand elle aura enfin trouvé le gouvernement intelligent et national qui saura connaître et employer ses vraies forces et ses vrais instincts, au profit du commerce et de l’industrie.

En attendant, l’Angleterre avait peut-être seule la possibilité de tenir le premier grand jubilé industriel. Il ne lui a pas fallu plus d’un an pour construire cette merveilleuse cathédrale de cristal. Une seule usine en a fourni la fonte; une seule manufacture en a fourni le verre. Il s’est pressé par jour dans ces galeries plus de vingt mille visiteurs, lesquels ont payé en moyenne cinq francs pour y entrer.

On voit que nous faisons à l’Angleterre, sans forfanterie et sans jalousie, toute sa part de richesse et de puissance. Maintenant dans ce duel amical où chaque nation a combattu avec ses meilleures armes et s’est fait représenter par ses meilleurs produits, où l’Amérique a envoyé un pont de railway, l’Espagne ses mantilles, le Portugal du tabac, et l’Autriche la statue de Radelzki ; — dans cette bataille de la paix, quel a été, jusqu’à présent, celui des deux principaux soldats de la civilisation, de la

France et de l’Angleterre, qui a semble devoir remporter la victoire? C’est là qu’est la vraie question.

Nous y répondrons avec simplicité selon notre conscience ; en même temps que combattants, nous sommes juges. On assure que la commission française voulait, par nous ne savons quel scrupule de délicatesse, se récuser pour le prononcé du jugement et se borner à un rapport sans conclusion. M. Charles Diipm a insisté pour que la France mît aussi son vote dans l’urne, et nous l’en louons hautement. Il faut savoir être juste même pour soi.

Nous dirons donc la conviction sincère et profonde qui est résultée pour nous de l’impression générale de l’Exposition universelle.

Pour tout ce qui est volonté, persévérance, patience, indomptable travail et force matérielle, l’Angleterre a eu le dessus.

Mais pour tout ce qui est le don, la grâce, l’art, et l’esprit, et l’âme, — la supériorité de la France a été tellement incontestable, qu’il n’y a eu ni lutte, ni comparaison possible.

L’Angleterre pourra protester, même de très-bonne foi, contre cet arrêt, précisément parce qu’elle est, dans ces questions, un très-mauvais juge. Mais cette vérité n’en apparaîtra pas moins éclatante à l’Europe : si le domaine du fini est à l’Angleterre, le domaine de l’infini est à la France; si l’Angleterre a tout ce que peut faire l’homme, la France a tout ce que donne Dieu.

Il n’y a pas besoin d’en demander les preuves à la comparaison avec les produits de la France ; les preuves sont dans l’Exposition des Anglais eux-mêmes.

L’ai't, — que nous cherchons partout comme la suprême expansion de l’industrie, — a rayonné admirablement, nous le reconnaissons, sur trois points de l’Exposition anglaise, et ce sont justement ces trois points lumineux qui font l’ombre environnante plus noire, plus vide et plus triste.

On rencontre d’abord, au milieu de l’Exposition anglaise, une salle fermée qui. s’appelle Mediæval Court, c’est-à-dire la Chambre du moyen-âge. Là ont été réunis fous les objets d’or-

m DÉCOUVERTES — INVENTIONS,

nement et cT ameublement copiés par des artistes et des ouvriers modernes sur les modèles existants des ouvriers et des artistes anglais du moyen-âge. Rien n’est plus exact et jamais traduction historique ne fut plus sincère et plus fidèle. Quand le temps aura ajouté à ces habiles restitutions du passé sa patine et sa couleur, on confondra certainement les calques avec les originaux.

Mais quoi ! ce ne sont là que de beaux pastiches, et qu’est-ce qu’ils attestent, perdus dans le déluge du goût détestable et risible qui les entoure ? Que l’Angleterre, elle aussi a eu son heure d’inspiration et de poésie, mais qu’elle a perdu, volontairement ou non, ces précieuses lueurs. Ces souvenirs des temps anciens ne font que mesurer l’abîme qui les sépare du temps présent. Les cheminées, les bancs, les dressoirs, les tentures, les lustres, d’une orfèvrerie ou d’une serrurerie si variée, si curieuse et fine, sont un terrible voisinage pour les mêmes objets fabriqués par l’industrie actuelle avec une si abominable indifférence. La grandeur et le génie d’autrefois prouvent la faiblesse et la décadence d’aujourd’hui. Les chefs-d’œuvre dénoncent les monstruosités.

Toute la moitié ouest du Palais de Cristal appartient à l’Angleterre. Les trois premières travées, en entrant le Transept, contiennent des armes damasquinées et ciselées avec l’art le plus délicat, des tissus d’un dessin exquis et d’une couleur splendide, des étoffes lamées d’or et d’argent de l’éclat le plus harmonieux, des hamacs qui sont comme des nids de plumes, des châles qui sont comme des parterres de fleurs.

Tout cela est très-beau et très-choisi ; mais tout cela n’appartient à l’Angleterre que parce que les Indes-Orientales lui en ont fait présent. C’est le tribut des colonies à la métropole. Ces pauvres vassaux de la Grande-Bretagne enrichissent et glorifient ainsi leurs vainqueurs. Mais, en même temps, ils vengent leurs défaites sanglantes par cette victoire pacifique, et ils battent sur le champ de bataille de l’art ceux qui les ont battus sur les champs de bataille de la force. L’Angleterre a pu prendre à l’Inde son territoire, mais elle n’a pas pu lui prendre sa grâce. Ces charmants fusils

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et ces sabres dentelés n’ont pas su, c’est vrai, défendre les Indiens; mais les Anglais ne sauront jamais les sculpter.

Enfin, même parmi les produits indiqués comme appartenant directement à l’Angleterre et au temps présent, nous avouons que nous avons plus d’une fois admiré, par exemple, MM. Storr et Mortimer, orfèvres de la reine qui, au milieu d’un amas d’horreurs en argent massif, exposent un groupe admirable, Jupiter foudroyant les Titans, et un bouclier qui, pour nous servir d’un mot de Nodier, n’est pas encore fini et est déjà achevé. Groupe et bouclier sont d’un artiste français, M. Vechte. Un autre orfèvre, qui a des pièces très-délicates et des émaux ravissants , est un Français, qui s’est établi à Londres depuis la révolution de février, M. Morel, l’ancien associé de M. Duponchel. Son émailleur est M. Lefournier, notre premier émailleur français. Les modèles originaux de la galvanoplastie de MM. Elkington sont de Janet, sculpteur français. Un sculpteur français, M. Eugène Prignot, a composé et exécuté, pour le compte MM. Jackson et Graham, ce merveilleux plafond, et, pour le compte de MM. Fawdel et Philipps, ce superbe lit Louis XIV... Nous pourrions citer bien d’autres exemples. Mais en voilà sans doute assez pour établir, chez l’Angleterre elle-même, la reconnaissance de notre supériorité dans les choses de la plastique. Ne pouvant produire l’art, elle achète l’artiste. C’est riche, mais c’est pauvre !

En résumé, aux trois seuls endroits de l’Exposition anglaise où l’art enrichisse et relève la matière, nous trouvons ici la France, là les Indes, là le moyen-âge ; mais l’Angleterre n’y est que pour l’or, par le fer ou moyennant la mort.

Qu’on ne croie pourtant pas qu’il entre dans nos sentiments, à l’endroit de cette grande et généreuse nation, la moindre haine mesquine, le moindre dédain puéril. Mais il serait dangereux aussi de se laisser éblouir par de certains prestiges, de se laisser gagner par de certaines influences. La prodigieuse prospérité matérielle de l’Angleterre a, depuis trente ans, trop étonné et trop préoccupé la France. Les Anglais n’estiment au monde que l’argent;

mais il serait par trop naïf de prendre au mot et d’accepter leur mépris. Il faut voir à quel prix elle leur revient, leur richesse! Il faut voir s’ils ne sont pas plus à plaindre qu’à envier. Il faut voir si ce peuple opulent n’est pas au fond, un peuple déshérité.

Il l’est. L’Océan ne le sépare pas seulement du continent, mais aussi de la pensée du temps et du courant de l’humanité. Il est resté réellement barbare dans son île. Il n’y a pas pour lui de soleil. Son ciel ne lui donne que du brouillard, et il le lui rend en fumée. Il est obligé d’acheter l’amour comme il est obligé d’acheter l’art. Il a méconnu, méprisé, presque exilé, le seul grand poète qu’il ait eu dans ce siècle. Toute sa vertu est née d’un vice terrible, — l’orgueil; toute sa prospérité vient d’un terrible malheur, — l’ennui.

Ce n’est donc pas sa richesse que la France doit envier à l’Angleterre; elle lui coûte trop cher! Dieu merci, nous avons rompu à temps avec les funestes tendances anglaises qui , sous le dernier règne, avaient placé dans l’intérêt le but de la vie. L’homme est né pour autre chose que pour amasser des écus dans des coffres, et les grandes nations historiques ne sont pas les nations qui s’enrichissent, ce sont les nations qui se dévouent. Ce n’est pas la Perse, c’est la Grèce; ce n’est pas Carthage, c’est Rome; ce n’est pas l’Angleterre, c’est la France.

Il sera d’une bonne et loyale justice, de tenir compte à nos compatriotes des difficultés de l’entreprise. Cependant , ils ne demandent pas d’indulgence ; ils sont forts à la fois et de leur succès d’hier, et de leur travail d’aujourd’hui. Ils se rendent à eux-mêmes cette justice, qu’une fois leur tâche acceptée, ils l’accomplissent en toute conscience, et qu’ils auraient honte de rien négliger de ce qui peut contribuer à la perfection de l’œuvre commencée ; et rien ne leur coûte, ni le temps, ni l’argent, ni la peine pour arriver au but que se propose leur légitime orgueil.

On tiendra compte aussi aux nations voisines de tant d’efforts tout nouveaux pour elles; on aura soin de ne pas exiger plus qu’on n’était en droit de leur demander; on se rappellera que,

parmi ces nations laborieuses, il y en a plus d’une, hélas! qui est en doute de l’avenir, et qui cherche dans les ténèbres ce but lointain de liberté, de prospérité et de fortune, auquel si peu de chemins conduisent. Tel peuple a produit peu, parce que sa terre est riche ; et tel autre, parce qu’il a peu de besoins. 11 en est qui se fient, pour vivre, à la Providence; et ceux-là, il faut le dire, ne sont pas les plus mal traités. Quelques-uns ont tenté , pour paraître un peu plus avancés qu’ils ne sont en effet, des efforts inaccoutumés: ils ont pris l’imitation pour le génie, et la copie servile pour l’invention qui leur était permise. Ils trouveront leur châtiment dans leur témérité même, et ils comprendront que celui-là arrive toujours le dernier, qui va toujours après les autres. Tant pis pour ceux qui ont envoyé à cette Exposition solennelle, où ils ont été jugés par leurs pairs, des choses absurdes ou ridicules; ils ont été récompensés par le ridicule. Ils ont été traités, comme autrefois, chez nous, les inventeurs de tant et tant de perruques, de tant et tant de béquilles et autres instruments orthopédiques, que l’on eût dit que la nation entière était composée uniquement de manchots, de chauves, de bossus. C’était autrefois, avec les pommades, les graisses, les onguents, les cheveux postiches et les dents osanores , la partie plaisante de notre exposition, comme les pianos, les harpes, les hautbois, les clarinettes et les guitares en étaient le fléau : on n’entendait, en certains moments, que le bruit des cors, le son des trompettes, le mugissement des orgues, et toutes sortes de cordes frétées par de rudes archets, qui n’étaient pas des archets d’Eolie. Il faut le dire, à la louange du Palais de Cristal, que les faux cheveux et les fausses dents s’y sont cachés honteusement dans une ombre salutaire, et que, si l’orthopédie a apporté dans ce lieu ses ceintures et ses coussinets, on ne les a guère vus, et on a été le maître de ne les pas voir. Il y a bien eu aussi, çà et là, certains petits morceaux par trop enfantins, certaines inventions puériles tout à fait indignes de la majesté de ce grand lieu; mais ces tristes machines se sont perdues dans cet imposant ensemble de

tant de merveilles, et ont produit tout au plus l’effet que nous produisit un jour cette brave madame Saqui , dansant sur sa vieille corde un vieux menuet en un coin de ces arènes de Nîmes, où les anciens Romains déployaient jadis toutes les grandeurs de la conquête et de la souveraine autorité.

Au reste , il ne faut pas trop se fâcher de ces petits incidents qui amusent le parterre, comme fait le clown dans un entr’acte des tragédies de Shakespeare. Il y aura toujours, à côté des grands inventeurs , de petits inventeurs de petites choses ; à côté de la statue, une poupée; à côté de la chaudière aux quatre cents chevaux, une marmite autoclave, et non loin du trône, une canne à fauteuil! Nous avons excellé, nous autres, dans ces sortes de bouffonneries qui n’ôtaient rien à la grandeur de nos expositions, et l’on se souviendra longtemps chez nous d’un certain billard , dont les quatre pieds reposaient sur quatre bocaux remplis d’eau dans lesquels nageaient des poissons rouges. L’univers éprouvait depuis longtemps le besoin de posséder un billard orné de poissons rouges , et nous avons eu l’honneur de

combler cette lacune et de rire! Ce n’est pas un malheur de

rire un peu, même au milieu des études les plus sérieuses. Autrefois on s’amusait beaucoup des fabricants de serrures et de coffres-forts, et nos serruriers étaient passés à l’état de bouffons. Que de gorges chaudes nous avons faites, dans notre jeunesse, de ce coffre-fort, qui criait : Au voleur! aussitôt qu’on introduisait une clef dans sa serrure épouvantée ; et de cette caisse qui vous enveloppait dans une cage de fer , pour peu que vous présentassiez un billet faux à l’encaissement. Et ce coffre-fort merveilleux qui vous prenait au collet par deux mains crispées ! en vain vous vous débattiez ; vous étiez un homme mort, car, au bout de dix minutes, en l’absence du gendarme, le coffre-fort armait son propre pistolet, et vous brûlait la cervelle à bout portant. On citait même le nom d’un usurier qui était mort de cette façon , en s’écriant : Bravo, mon coffre!.... C’étaient là nos plaisirs.

Au premier abord, les industries logées au Palais de Cristal

EXPOSITION UNrVERSEEEE DE LONDRES. 427

nous ont paru exemptes de ces tristes tours de force. On voit que la chose a été sérieusement comprise et dignement exécutée. Il faudra bien du temps pour suivre dans tous ses détails cette œuvre de géants.

A l’heure où fécris ces lignes, dans la fièvre même du spectacle et avec la bonne foi d’un fanatique des belles choses , toutes les plumes de l’Angleterre , et bientôt toutes les plumes de l’Europe, et, tout à l’heure, la voix entière de l’univers, racontent ce rendez-vous général des forces, des inventions, et des puissances du genre humain !

La voix de tous, vox clamnnlis! dira à tous quelle est cette merveille au milieu de ces frais gazons; et, plus haute que les plus vieux chênes , elle racontera par quel effort de l’inspiration et du génie, un homme audacieux a posé, sur le bord de ce parc royal, cette suite infinie de colonnades, de voûtes, de chapitaux, cette grande serre, éclatante de tous les feux du jour, où les chefs-d’œuvres de l’Orient s’épanouissent comme ces fleurs fabuleuses , qui grandissent dans le jardin des fées. Et tous les esprits les plus divers , l’historien sérieux , le conteur frivole , le rêveur fantastique à la façon d’Hoffmann, le fantaisiste, obéissant à l’inspiration de l’heure présente et à la passion du moment , n’auront qu’un esprit et une âme pour décrire et raconter ces miracles du goût et de la force , ces poëmes de la grâce , ces Odysées de la violence , ces tours de force de la toute-puissance, qui a trouvé le point d’appui que cherchait Archimède, en disant : « Un point d’appui, et je soulève le monde ! » Eh bien ! le monde est soulevé ! Il a laissé à nu tous ses mystères, et par ses gémissements mêmes, il a révélé son impuissance ! Il est dompté ; il est vaincu ! L’homme sait à fond toutes les forces de l’univers créé, et il les emploie à son usage , les soumettant à l’infini dans un agencement inépuisable de roues et de rouages , qui ont pour âme absolue la vapeur!

Tels sont les discours du monde entier! Et plus la confusion est grande de tous ces échos qui s’entrechoquent dans une étincelle

électrique , et plus facilement on peut comprendre la grandeur du monument, dont il est question d’un pôle à l’autre! Sous ces voûtes superbes et calmes, le rendez-vous général de quiconque sait tenir d’une main intelligente un des grands outils d’où dépendent le bien-être, la force, la santé et le bonheur des peuples, tous les regards se sont portés, parce que toutes les nations accourues à ce rendez-vous immense, entraînaient avec elles des craintes et des espérances unanimes. Songez donc à tout le chemin parcouru avant d’arriver à ce but glorieux! Rappelez - vous combien d’hommes sont partis et sont arrivés par des sentiers peu frayés, parles tempêtes, par les orages, par les abymes! Figurezvous que de soins , que de peines, que de sueurs , combien d’inquiétudes et d’insomnies, avant d’avoir entrevu cette Tamise superbe, devenue le fleuve de toutes les nations civilisées ! Puis, aux fatigues du voyage, ajoutez le labeur infini, les difficultés de l’entreprise, le capital absorbé et dépensé, le malaise de l’heure présente et les inquiétudes de l’heure à venir! Rappelez-vous que chaque homme, ici présent, laisse derrière lui une maison dont il est la vie, une famille dont il est l’amour, une race d’ouvriers dont il est le père, une armée de travailleurs dont il est le chef, une ville entière dont il est l’exemple ! Et toutes ces pensées réunies au fond de votre âme , ajustez-les de façon à vous représenter en bloc, tout ce que ce vaste espace de vingt-deux arpents peut renfermer de merveilles : voilà le point capital de cette œuvre que pas une nation n’eût osé entreprendre, pour peu qu’un seul homme , dans cette nation , se fût rendu compte des difficultés de l’entreprise. Et voilà aussi sous quel point de vue il faut étudier, il faut contempler, il faut respecter ces Argonautes nouveaux, qui s’en viennent semer sur la terre hospitalière, non pas les dents du monstre venimeux, mais les faits, les idées, les inventions généreuses, les plus chers et les plus intimes résultats de leur pensée et [de leur travail. Alors, cette œuvre ainsi étudiée avec toutes les sympathies généreuses des âmes honnêtes et des cœurs dévoués, vous comprendrez que ce serait mal agir d’apporter à

EXPOSITION UNIVERSELLE DE LONDRES, 4i9

cette étude patiente, les habitudes ordinaires de la critique, et de traiter ces âmes et ces esprits venus de si loin, avec tant de confiance et de bonhomie , comme on traiterait un manœuvre que Ton paie à la journée, et qui, son œuvre achevée, et son salaire accepté, est sûr de rentrer, chaque soir, en sa maison, pour se remettre le lendemain au travail.

Non ! Et si j’ai peu d’autorité dans ces matières, j’ai, du moins, l’autorité du bon sens et de la justice, et peu d’exemples me suffiront pour expliquer ce que nous entendons par ce mot sympathie : appliqué au jugement de tant d’œuvres si diverses, apportées de si loin, et par des ouvriers si différents.

Nos lecteurs n’oublieront pas que le Palais de Cristal a renfermé plusieurs milliers d’exposants, et que les articles catalogués, — non compris ceux qui ne l’étaient pas, — ont dépassé douze cent mille.

Le premier article présenté à l’Exposition a été envoyé par une femme. Avant qu’aucun autre envoi ne fût arrivé, MM. Fox et Henderson reçurent une élégante petite boîte à laquelle une clef était attachée. Cette boîte contenait deux jolis bonnets d’une forme nouvelle et distinguée. Une brève notice indiquait qu’ils étaient destinés à l’Exposition. Ainsi a commencé cette collection résumant tous les trésors de la civilisation.

On sait qu’une des choses qui, dans le Palais de Cristal, ont attiré le plus l’attention des dames, est une fontaine d’où jaillit de l’eau de Cologne, appelée Aqua d’Oro. MM. Rowlands, pour subvenir, à la partie féminine du public, à l’approvisionnement de leur fontaine , avaient obtenu des autorités la permission de faire venir en franchise , de leur grand établissement de Cologne , une quantité de leur eau merveilleuse , suffisante pour entretenir leurs jets d’eau, si suavement odorants, pendant toute la durée de l’Exposition.

Les Américains ont exposé un télégraphe domestique, destiné à remplacer les jeux de sonnettes dans les grands hôtels. C’est un petit meuble qui peut se placer sous une console dans le bureau

de l’hôtel. Aussitôt qu’un voyageur tire le cordon placé dans sa chambre , le timbre unique du télégraphe résonne , et le numéro de la chambre d’où l’on a sonné se montre sur le cadran.

M. Kuemerle a exposé un tournefeuille qui a reçu l’approbation de mademoiselle Jenny Lind. Une telle invention ne pouvait être brevetée par une autorité plus compétente ; mais voilà encore une industrie à la main que tue le démon de la mécanique. Que va devenir, hélas ! le talent de société de oes dilettanti , qui savaient juste assez de musique pour suivre le chant d’une cantatrice et tourner le feuillet au bon moment?

En fait d’originalité vraiment américaine, M. C.-L. Dennington, de New-York, a exposé le modèle d’une église flottante qui existe réellement dans le port de Philadelphie. Elle est fréquentée par les marins des navires en relâche ou en partance. Les frais de sa construction et de son entretien, et les émoluments du chapelain régulier qui la dessert , proviennent de contributions volontaires dans le Pensylvanie et les États voisins.

Les armes , les engins de guerre sont nombreux au Palais de Cristal, et formeraient dans leur ensemble un arsenal complet. « Il est singulier, dit un de nos spirituels attachés au commissariat français, il est singulier de rencontrer tant d’éléments de destruction réunis dans le Palais de l’Industrie. » L’on a le droit de se demander ce qu’en pensera M. Gobden, le président du Congrès de la paix ; ce qu’en penseront les profonds et savants économistes, qui nient la raison d’être de la guerre , et qui prétendent que les peuples, désormais amis, sans cesser d’être rivaux, n’auront plus à se mesurer sur les champs de bataille , mais seulement dans les tournois pacifiques du commerce et de l’industrie.

Au premier rang de cette partie importante de l’Exposition universelle, il faut placer la France. Ex ungue Leonem; à l’ongle, on reconnaît le Lion. A la perfection, à la variété, à l’excellence des armes, on pressent la valeur, la dextérité, le courage de ceux qui sont appelés à les manier. Les fusils et les pistolets de M. Gaudain, dont le fini du travail ne peut être comparé qu’à la justesse

du tir; ceux de MM. Devismes, Beringer, Gastine Renette, Lefaucheux et Prélat , sont dignes , en tout point , de la réputation que ces maîtres ont déjà acquise. La France, sous ce rapport, ne connaît point de rivales, et les armes de l’Allemagne, de la Turquie, de l’Angleterre elle-même, ne brillent pas auprès des siennes. La France, comme au temps de César, reste en possession de forger les plus solides, les plus nobles, les plus élégants engins de guerre , et ses enfants , comme ses armes , n’ont point déchu de leur vertu guerrière.

M. Morell , dans son exposition artistique , n’a mis que deux armes : un couteau de chasse en argent ciselé , représentant la figure , la vie et la vision de Saint-Hubert , patron des chasseurs , et un poignard en bronze représentant l’origine du crime. Ces deux morceaux sont deux chefs-d’œuvre , et la pensée philosophique brille , à un égal degré que la pensée artistique , sur le double produit de cet armurier antiquaire et moraliste.

M. Lemonnier a exposé une épée exécutée pour son excellence James Stuart, duc de Berwick et d’Alba, à Madrid. C’est une épée de cour des plus légères malgré sa richesse, et d’autant plus remarquable , que la poignée n’est pas surchargée comme le sont ordinairement celles des épées de luxe , d’une foule d’attributs et d’écussons qui les rendent à peine maniables.

La poignée de cette épée est parsemée de fleurs de lys en brillants montés sur or, sur un fond d’émail bleu; elle est surmontée d’une couronne de duc en diamant. Deux serpents en brillants en forment la garde ; la coquille, en or, est percée à jour et ciselée avec une finesse remarquable ; elle porte , sur un des côtés , le chiffre du duc de Berwick en brillants.

Nous avons mentionné ces deux armuriers, parce que, chez eux, la perfection et l’originalité du travail semblent s’allier à une connaissance approfondie de l’art, tel que le cultivaient au seizième siècle les Jérôme de Bohême, les Luis de Grenade et les Benvenuto Cellini de Florence.

Par un sentiment de convenance nationale que l’on ne saurait

m DÉCOUVERTES -- INVENTIONS,

trop louer, le gouvernement n’a point envoyé à l’Exposition de Londres les produits des grandes fabriques d’armes et des fonderies de canons appartenant à l’État. Ces établissements doivent être, en dehors des triomphes de l’amour-propre, au-dessus des palmes de la concurrence : leur mission est sainte et n’a rien d’industriel , car ils ne travaillent que pour l’indépendance et la gloire de la patrie. ^

De la fabrication des armes à l’accomplissement et à l’affermissement d’une conquête , il n’y a que la longueur d’un drapeau. Il ne sera, par conséquent, pas hors de propos de parler ici de la partie de l’Exposition consacrée à l’Algérie, qui est maintenant, il faut l’espérer, une terre française.

L’exposition de l’Algérie ne dénote certes pas une agriculture et une industrie développées, mais elle donne, — et c’est beaucoup pour l’observateur qui pense et qui prévoit , — elle donne un échantillon de ce qu’elle produit aujourd’hui, et montre ce qu’elle pourrait produire, si des capitaux importants allaient la féconder, si des hommes intelligents se vouaient à l’œuvre de colonisation à laquelle elle nous convie. Voyez! Elle produit des cotons plus beaux , de l’aveu des Anglais eux-mêmes , que ceux que ces derniers tirent de leurs colonies ; des céréales de meilleures qualités que celles de France. Sa richesse minéralogique est infinie; ses soies sont dignes d’alimenter nos fabriques de Lyon; ses tabacs, sa cochenille, son quinquina qu’on acclimate en ce moment , ses produits coloniaux , nous dispenseront d’aller les chercher sur les marchés anglais de l’Asie et de l’Afrique. Ses forêts, enfin, sont inépuisables, et elle possède des chênes-lièges de la plus grande beauté.

Les Anglais sont émerveillés de tant de richesses Hélas !

pourvu qu’en montrant à nos astucieux rivaux les charmes les plus secrets de notre colonie vierge encore, nous ne finissions pas par subir le sort de ce roi de Lydie qui perdit son honneur, sa couronne et sa vie pour avoir indiscrètement initié les regards de son favori, Gygès, aux beautés les plus secrètes de la reine son épouse.

A côté de soies grèges en cocons et filées , se trouvent de la soie jaune bouillie, de la soie longue jumel; des foulards de soie blanche , dont le tissu est aussi léger, aussi beau que celui des foulards des Indes, et qui peuvent tenir dans une petite main de femme ; des robes en soie brodées d’or, telles qu’en portent les femmes juives, et qui sont d’un excellent goût comme broderies ; un gandoura de laine et de soie, sorte de vêtement algérien.

Des tabacs en feuille, des cigares, du scaferlati (tabac haché), sont là pour attester que la plante popularisée en Europe par Nicot, cultivée en Afrique, est de bonne qualité , et que la culture peut en être propagée avec succès.

Une partie non moins intéressante de l’exposition algérienne, est la partie minéralogique ; du minerai de fer du mont Filfilha ; des spécimens de pyrites de cuivre rouge des mines d’Ouedalhlah; du minerai de cuivre gris crystallisé des mines de Mouzaïa; des limes et des faulx fabriquées en France, en acier fondu et raffinées ; du minerai de fer d’Aïn-Morka ; des fontes d’acier brut et de l’acier fondu , des mines et fonderies de Bone , différents minerais des mines d’Alger, des minerais d’or de Bone.

Des échantillons de savons blanc de bonne fabrication, et qui, peut-être donneront à songer à l’industrie de Marseille et de Grasse.

Du crin végétal, fait de feuilles de palmier nain d’Algérie, produit qui commence à s’utiliser dans beaucoup de spécialités.

Du sel cristallisé du lac salé d’Arsew.

De la laine brute , de la laine peignée , de la laine filée , toutes fort belles et fort enviées à Hyde-Park.

Des burnous d’une grande richesse, auprès d’autres d’une extrême simplicité, mais dignes d’attention à cause du tissu imperméable dont ils sont faits; des tapis, des nattes, des couvertures de laine de belle fabrication.

Des huiles d’olive et de sésame supérieures.

De la farine de racine de canne, nouveau et important produit alimentaire;

^ ?. î DÉCOTJVERTES — INVENTIONS.

Des blés durs et tendres, des variétés de maïs, de l’orge, de la farine de blé native , de l’avoine brune ;

Des racines de garance d’une admirable couleur, à l’emploi; de l’opium , de la cochenille , produit qui pourrait à lui seul enrichir un pays; du riz , des cannes de bambou, des conserves d’olives et de sardines, du safran, des essences parfumées;

D(‘s bois de toute espèce, du liège, des échantillons de plaqué pour l’ébénisterie, un pupitre de bois natif, des tables incrustées , des papiers et des cartons faits de feuilles de palmier nain , du papier d’aloës et de bananier , le tout travaillé avec beaucoup de grâce et d’élégance;

Un manteau de fil d’aloës, tissé par un soldat détenu dans la prison militaire de Boue et qu’on se montre avec intérêt comme un ouvrage de patience; des ceintures, des écharpes, des chapeaux de feutre ; un panier fait de feuilles de palmier , un burnous de poil de chameau, une natte d’écorce de palmier, une hache en fer , des objets de harnachement et d’équipement en cuir , en velours , un mors fait sur un nouveau modèle et dont les Anglais discutent avec intérêt l’opportunité et l’usage.

Il est regrettable peut-être que le gouvernement de l’Algérie n’ait pas cru devoir envoyer à l’Exposition des armes arabes. Bien qu’en résumé ces armes ne fussent pas des produits français, il eut toujours été aussi curieux de les voir figurer dans notre exposition, que les armes de l’Inde, que l’Angleterre y fait parader avec tant d’éclat comme une sorte de trophée de victoire. Cela, nous le savons bien , n’eut rien prouvé pour l’avenir de notre précieuse colonie; et à ce point de vue sans doute, un sac de coton blanc vaut mille fois la plus riche arquebuse de Constantine et le plus splendide yatagan de la Kabylie.

Si quelque chose peut consoler des éventualités périlleuses de l’avenir, c’est sans contredit la contemplation au Palais de Cristal des instruments perfectionnés de l’agriculture. Toutes les nations semblent s’être donné rendez-vous sur ce terrain pour

manifester le prix qu’elles attachent au progrès ’de la culture des terres et au perfectionnement des outils que le laboureur emploie journellement. Les peuples comprennent que l’agriculture est appelée tôt ou tard à cicatriser les plaies profondes faites à la civilisation , par une fausse et perverse philosophie , et ils s’appliquent avec non moins de ferveur à fabriquer des charrues, qu’à fourbir des armes et à couler des canons. Quoi qu’il en soit, la France et l’Angleterre tiennent le sceptre des perfectionnements aratoires, et on ne voit pas sans plaisir auprès de nos charrues Granger, de nos herses, de nos semoirs, de nos machines à battre les grains, les charrues d’Abott, les rouleaux de Bennett et l’ingénieux charriot à trois roues de Iwan. Les Etats-Unis ont envoyé des faulx d’un facile maniement. Enlin la Turquie, l’Egypte et la Chine elle-même, la Chine, où l’un des plus beaux titres de l’empereur est d’être le premier laboureur de son empire , ont envoyé des collections complètes de leurs richesses agriculturales.

La Turquie a envoyé à l’Exposition une collection qui comprend plus de trois mille trois cents objets, et ce riche envoi est divisé en royaume végétal, minéral et animal. Ce premier royaume embrasse toute la production végétale des immenses domaines de la Porte-Ottomane. Des grains, des fleurs, des fj uits, des plantes, des gommes, des sucres et des vins, dont la plupart étaient inconnus des Européens, et qui vont devenir, grâce à la tiédeur des enfants de Mahomet pour les préceptes du Koran, une des plus importantes branches d’industrie de l’empire. Encore un quart de siècle, et les vins de Damascène, de Smyrne et de Koriah, feront une furieuse concurrence aux vins de Lunel et de Roussillon.

La Chine, celte aïeule de la civilisation et de l’agriculture, étale avec complaisance ses graines , ses thés , ses cotons , ses riz et son safran ; et l’Egypte , qui a retrouvé dans ses sillons la terre féconde de Sésostris , nous offre ses dattes , ses rayons de miel, son maïs, ses fèves, chantées par les prophètes, son blé, ses lupins, ses réglisses et ses huiles.

L’Orient comme l’Occident se réveille à l’agriculture et après le règne du glaive, se dresse comme toujours , le triomphe du soc et l’ère du labourage.

S’il est une partie de l’Exposition où l’opulente Angleterre règne sans rivale , c’est , sans contredit , celle où se développent dans toute leur gigantesque puissance les machines à vapeur. L’œil , à la vue de ces énormes moteurs , resie surpris comme devant les monstrueux débris de Ninive ; dans la cité de la Mésopotamie, c’est le silence , c’est la mort que l’on contemple ; dans la vaste galerie du Palais de Cristal , c’est le bruit , c’est le mouvement, c’est la vie que l’on a devant soi. En pensant que ces colossales machines possèdent les cent bras de Briarée et les poumons des Titans pour répandre le luxe, le bien-être et l’abondance, on songe aussi que ces formidables engins , appliqués à Tart de la guerre, peuvent improviser des massacres inouïs, des batailles sans armées, des victoires sans honneur, et Tàme en frémit. Mais le mugissement de ces monstres jusqu’à présent pacifiques vous tire de votre rêverie , et de ta crainte vous passez à l’admiration pour ces redoutables découvertes de l’intelligence humaine.

11 y a là des machines à vapeur de toutes les formes et de toutes les dimensions. Il y en a qui font marcher des vaisseaux de ligne et des parcs d’artillerie, il y en a d’autres qui font tricoter des bas, et d’autres qui fabriquent des briques; là elles font tisser humblement le lin et la laine; là elles mettent en mouvement une fonderie qui vomit cent boulets et mille balles à l’heure. Il semble que l’homme ait abdiqué pour toujours ses forces et son intelligence : les machines ont des mains, des pieds, une aptitude castorienne pour lui. Voilà les colonnes de l’Angleterre, voilâtes véritables trésors de Birmingham, de Liverpool et de Manchester.

En avançant que l’Angleterre n’avait pas de rivales dans la construction et dans l’exploitation des machines à vapeur , nous n’avons pas prétendu dire qu’elle n’avait point d’émules. Elle en a, et de très-respectables. La France et la Belgique produisent des machines à vapeur d’une grande puissance, d’une grande

exactitude et d’une grande solidité, et aux noms populaires en Angleterre des Robinson, des Ingrave, des Applegarth \ des Campbell et des Saunders, la France et la Belgique peuvent opposer les noms des Gockerell, des Kessels, des Van-Gœthems, des Gavé, etc.

Si nos voisins d’outre-mer ont porté les machines à un haut degré de perlection, il n’en est pas ainsi de l’imprimerie, cette autre machine qui soulève les intelligences comme les premières soulèvent la matière. Pour l’imprimerie, pour la presse en général, la palme appartient à la France, et nul pays ne peut la lui disputer. Chacun reste donc dans le rôle atliibué à chaque peuple par l’Eternel lui-même : l’Angleterre, dont la puissance réside tout entière dans ses ballots de marchandises, dans ses exportations sur tous les points du globe, a centuplé l’agilité déjà si grande de ses vaisseaux; la France, qui règne sur le monde par les beaux-arts et par l’esprit, n’a cessé de cultiver, d’étendre et d’illustrer l’art merveilleux qui donne des ailes à la pensée humaine, et cet art, qui n’est point ingrat, étend sur tous les pays du monde l’influence intellectuelle de la France; de sorte que là où l’Anglais ne gagne que de l’or ou des diamants, la France gagne des sympathies, de l’admiration, et la langue de Corneille, de Bossuet, de Lafontaine et de Molière devient le langage de tous les peuples, ou du moins de tout ce qui est honorable, sensé, honnête et poli chez tous les peuples. Sous ce rapport, les Anglais sont fondés en raison quand ils prétendent que la France a toujours visé à la domination universelle. Nous acceptons le reproche, nous en déclarons la sincérité et nous espérons bien que notre glorieuse patrie saura toujours le mériter de la part de ses alliés... comme l’Angleterre.

De l’imprimerie aux instruments de musique il n’y a qu’un

* M. Applegnrth est l’auteur d’une machine capable d’imprimer quatre à cinq mille exemplaires d’un journal format du Times. L’invetUeur a proposé d’en construire une qui imprimerait dans le même espace de temps (une heure! ) quarante mille exemplalrf'c. Mais la construction de cette machine parut trop dispendieuse, et on a ajourné pour le moment sa création; mais elle, arrivera.

pas. En effet , si par l’imprimerie les beaux vers , les grandes pensées , l’éloquence et les beaux exemples se propagent et se perpétuent; par les instruments, les immortels peintres des passions humaines , les Gluck , les Sacchini , les Haydn , les Lesueur, les Cliérubini, les Méhul, les Béethoven, les grands poètes aussi se font entendre sur mille points différents de la terre et font battre le cœur de cent peuples divers. La plupart des instruments de musique d’aujourd’hui, qui, il faut bien le dire , ont tourné aussi à la machine par l’ampleur de leurs formes , par la puissance et le volume de leurs sons , étaient inconnus aux grands compositeurs de l’autre siècle et ne leur faisaient pourtant pas défaut, s’il faut en Juger par Alceste, Iphigénie

et tant d’autres chefs-d’œuvre. Cependant, comme plusieurs des grands musiciens de nos jours doivent à ces monstres de cuivre une partie de leur réputation et peut-être de leur vogue, il faut parler d’eux et faire la part de leur utilité relative et de leur importance artistique.

Loin des maigres cors du pays de Galles et des cornemuses de l’Ecosse , brillent les énormes et poussifs instruments de cuivre de M. Sax. M. Sax, moitié Belge, moitié Français, a été chargé, il y a quelques années , de renouveler le matériel musical de nos régiments , et ses instruments ont eu l’insigne honneur de faire entendre , plus d’une fois , aux lions et aux tigres du Caucase et des deux Kabylies, les airs de la Marseillaise , du Réveil du Peuple et de la Parisienne. Il ne fallait pas moins que de tels auditeurs pour entendre les instruments de cuivre de M. Sax, qui surmontent , en se jouant , le babillage d’un feu de peloton, et qui ne se laissent pas imposer silence par une batterie d’artillerie.

Non loin de ces belliqueux interprètes de la note guerrière des Corybantes, se montrent — utile dulce — les instruments de musique de Marchesi, de Lodi, ville chère à la gloire française; les pianos Piccolo de bois de rose avec ornements sculptés de Schneider de Vienne , et les violons, violoncelles, contrebasses.

EXPOSITION UNIVERSELLE DE l-ONDRES. 4:i:)

guitares et mandolines de Nerzlieb de Styrie, d’Enrico de Crémone , de Kiendl et de Butter de Vienne. C’est la douce rosée après l’averse, c’est l’arc-en-ciel après la tempête.

Les flûtes de Clinton, par M. Potter ; les cornets à piston , les trompettes et les trombonnes de M. Kolher; la grande harpe de M. Jones, du pays de Galles, sont dignes en tout point d’arrêter les regards des amateurs et surtout des artistes.

11 n’est point jusqu’à ces braves et innocents Chinois qui ne se soient crus forcés de fournir leur contingent d’instruments de musique. On voit à la partie chinoise les instruments les plus bizarres, les plus singuliers et les moins susceptibles, ce semble, d’un son quelconque. La plupart des noms de ces instruments impossibles , sont parfaitement inconnus des visiteurs de l’Exposition , et on se prendrait à désirer , pour cette exploration , la science de M. Stanislas Julien, si M. Stanislas Julien savait le chinois.

Toute la presse a retenti , non pas du bruit , Dieu merci ! Mais de la renommée de ces maîtres orgues , confinées dans quelques coins de l’Exposition, et qui mugissent à des instants donnés pour le plus grand effroi et pour le plus grand plaisir des auditeurs. La dure oreille saxonne de nos voisins trouve admirable ces ouragans d’harmonie qui , il faut en bien en convenir , ont quelque analogie avec les concerts naturels que Dieu donne sur les plages et sur les grèves de l’Océan ; mais les amateurs qui appartiennent à des nations moins maritimes que la Grande-Bretagne, sont médiocrement charmés de ces symphonies plutôt navales que célestes, et beaucoup plus propres à réjouir des équipages de vaisseaux de ligne le lendemain d’une victoire, que des cœurs de fidèles. Les Français, bien que quelques-uns de leurs orgues soient aussi fortement organisés que ceux de l’Angleterre ; les Espagnols et les Italiens, surtout, ne savent où se fourrer, quand ils entendent préluder ces chaudières à vapeur musicale, comme disait un Romain : pour notre part, nous préférons les vénérables orgues de nos églises et de nos cathédrales.

m DÉCOUVERTES — INVENTIONS.

qui possèdent peut-être moins de puissance de son que les orgues d’aujourd’hui, mais qui ont le grand mérite, à nos yeux, d’être de leur temps et d’avoir traversé des siècles sans porter la moindre trace de décrépitude et de dissolution. Ajoutons à cette considération que la place normale d’un orgue, quel qu’il soit, est dans une église; dans une église byzantine ou gothique à voûtes élancées, à jubé dentelé, à piliers ronds. Partout ailleurs, l’orgue est une monstruosité ou une caricature musicale; c’est une harpe éolienne au milieu du marché des Innocents, c’est un Stradivarius pincé par un marchand d’habits, c’est un orgue, enfin, mais un orgue de Barbarie, fut-il colloqué à la place d’honneur de Regent- Street , et dùt-il faire dresser les oreilles de toute l’aristocratie anglaise, et pâmer d’aise les chasseurs de renard du Middlesex et du Lincolnshire.

Nous sommes loin , bien entendu, de nier le talent dont les facteurs d’instruments anglais, suisses, allemands et français ont fait preuve dans l’installation de ces monstrueux instruments; mais nous sommes de ceux qui préfèrent la flûte de Pàris et la lyre d’Apollon; — vieux style, — à la grosse caisse du saltimbanque et aux cymbales de l’arracheur de dents; et notre oreille est infiniment plus flattée du discret gazouillememt d’une montre à ré[)étition , que du rugissement calculé du plus beau tournebroche.

Mais une invention musicale des plus originales et des plus divertissantes — il est vrai qu’elle est due à un Anglais — c’est un piano à lit ou plutôt un lit à piano. Le possesseur de cet heureux meuble en montant dans son lit, exécute, sans le vouloir, l’ouverture de la Pie voleuse, de la Sémiramide ou de Norma; il met son bonnet de coton et le mouvement qu’il imprime à son torse, engage l’arcane instrument à changer de gamme, c’est une walse de Strauss, c’est une Polka, c’est une Mazurka qu’il fait entendre; le patient pose la tête sur son oreiller et aussitôt le lit chante la romance du Saule, la cavatine de la Gazza, le duo de Picaros et Diégo. Notre homme Endort alors du sommeil du

EXPOSITION UNIVERSELLE DE LONDRES. 4 i )

juste , et s’il est dilettante comme l’achat du lit doit le faire présumer, son âme se laisse bercer doucement sur les flots de mélodie qui doivent la conduire jusqu’aux portes de corne et d’écaille du palais de Morphée. Mais les voluptés de ce monde ne sont jamais complètes, et il y a toujours au cœur du fruit savoureux de la jouissance un petit ver rongeur ou du moins un noyau de fiel.

Notre dormeur, placidement étendu sur l’instrument de sa joie, et livré tout entier aux charmantes reverbérations de l’harmonie des sons et de l’harmonie des images peut, sur ce, reposer avec sécurité. Mais cependant il suffit d’un mouvement un peu brusque, d’une réaction de son torse en avant ou en arrière, pour qu’il soit exposé à être réveillé en sursaut. Le lit musical, lui (pii ne dort pas, entonne aussitôt le bruyant final du Barbier de Séville, ou bien la Marseillaise et le God save tlie kmy à grand renfort d’orchestre. Notre dormeur éperdu se dresse sur son séant et croit, par un jeu fort ordinaire de l’imagination, assister, en chemise, à une représentation du chef-d’œuvre de Meyerbeer et de Rossini, à l’Opéra, à la prise d’une barricade sur le boulevart Saint-Denis ou à la revue des Horse-Guards sur les vertes pelouses du château de Windsor, ils se frotte les yeux, il promène ses regards effarés autour de sa chambre et reconnaît enfin qu’il est chez lui et dans son lit chromatique, il se recouche alors en pestant un peu contre les progrès harmoniques de l’époque et contre sa propre passion musicale ; il se recouche avec précaution, mais l’instrument persiste à gagnei' ses éperons, et il recommence ses symphonies. Heureux le dormeur si le capricieux piano ne fait entendre, en sourdine, que ces airs charmants de la vieille musique française : Tandis que tout sommeille ! Ah c’en est fait je me marie ; Du moment qu’on aime et Allez vous-en gens de la noce!

Nous avons vu que des princes, des reines, des ducs qui valent des princes et des reines pour la protection généreuse qu’ils accordent aux lettres et aux arts, ont exposé au Palais de Cristal. On ne sera donc pas surpris qrfe la reine Pomaré, cette Hélène et tout

à la fois cette Sémiramis des Iles-Pacifiques — où depuis quinze ans les Anglais et les Français préludent par de petits combats de langues à de grandes batailles de canon — ait aussi exposé ses produits. Cette chaste reine présente à l’admiration des Européens, huit belles nattes de feuilles du Pacore, variété du Pandanus odoratissimiis de Linné ; trois pièces de drap blanc et un binai ou vase indien dont les Indiennes se servent pour les usages domestiques. Les rois de l’Afrique, les chefs noirs du Sénégal et de Madagascar auraient exposé de plus remarquables produits de leur industrie que ceux de la reine Pomaré, si on les eût conviés au festin mécanique de Hyde-Park. Quoi qu’il en soit, nous ne serions pas étonnés que la reine Pomaré obtînt une grande médaille d’encouragement, d’abord parce que les reines ne se... laissent jamais manquer de caresses entre elles, et ensuite parce que préconiser une souveraine qui hait notre pays, ce serait donner une chiquenaude sur le nez de la France.

Peut-être la plupart des noms que nous avons cités dans le cours de cette rapide promenade resteront-ils inconnus dans la bataille industrielle et ne trouveront-ils même pas sur le sable de la lice, quelques feuilles échappées aux couronnes des vainqueurs. Peu nous importe! avec le pressentiment de leur défaite nous eussions agi de même, car nous aimons à honorer et à entourer de nos sympathies les nobles efforts et le courage maiheureux. Moins chétif personnage que nous ne sommes et monté sur une tribune plus haute que celle où nous tâchons de proclamer des vérités utiles, il y a longtemps que nous aurions pris pour devise ce beau vers du poète Lucain, qui sied à notre cœur et qui soutient notre courage et notre espérance :

yictrîx causa Diis placuit, sed vicia Catoni.

Un autre point qu’il faut aborder de front c’est la grande question de la rivalité de la France et de l’Angleterre. Elles se sont rencontrées, ces deux forces, qui, réunies, domineraient le monde, et l’écraseraient sous la masse romaine, dans tous les

champs de bataille, et dans toutes les questions qui ont agité le genre humain. Elles sont nées rivales ; elles vivront rivales, et ce serait peut-être le plus grand malheur qui put frapper le monde, si cette rivalité n’existait pas. Les voilà maintenant qui, lassées de la gloire des armes et de tant de sang répandu dans tous les Océans et sous toutes les latitudes, se rencontrent dans un champ de bataille où elles se battront sans nul doute à armes courtoises, chacune d’elles disant à l’autre, comme les gardes-françaises à Fontenoy : « A vous. Messieurs, le premier feu. » A peine cette arène nouvelle s’est-elle ouverte, que les deux peuples s’y sont élancés avec la même ardeur, mais, non pas, il faut le dire, avec les mêmes chances de succès. Le combat est le même, la gloire sera grande des deux parts; de chaque côté de ce détroit, représenté par un cordon de soie, se trouvent l’invention et le génie, la force et le goût, le beau et le joli, la fantaisie et le bon sens. Il se trouve, par une faveur singulière et le malheur des circonstances, que, pour cette fois , c’est l’Angleterre qui a eu l’honneur d’ouvrir le champ-clos. On se bat dans ses murs, à son abri, et même il se trouve que ces murailles dont un Français, M. Horeau, avait obtenu le prix sur un projet couronné, s’est vu enlever, par un de ces bonheurs devant lesquels chacun s’incline, la juste espérance qu’il pouvait avoir, d’él iver un monument français sur le sol d’Angleterre. Ainsi, l’emplacement et le palais ne nous appartiennent en aucune sorte. Nous ne sommes chez nous ni dans le fond ni dans la forme. Nous sommes chez nos voisins; nous sommes leurs hôtes, et déjà l’on comprend combien de difficultés se sont présentées pour nous, au commencement de cette bataille illustre. A Paris même, et dans les têtes bien faites, des difficultés sérieuses se sont présentées tout d’abord, et, la discorde aidant, plusieurs grands industriels, sur lesquels nous devions compter, plusieurs soldats excellents, plusieurs capitaines décorés dans les batailles précédentes, ont manqué à cet appel loyal, dont ils n’ont pas compris toute la poitée. Après s’être refusés résolùnient à entrer en lice avec des rivaux qui combat-

taient chez eux, sous leur propre drapeau, dans leur propre foyer, ils ont fini par compi-endre que ce dépit était de mauvais goût, que cette opposition ressemblait à une fuite ; ils se sont repentis, et quelques-uns sont revenus sur leurs pas. Mais ceux-là avaient perdu bien du temps dans ces hésitations, et ils n’ont pu arriver qu’avec des œuvres incomplètes, faites à la hâte, et qui donnent tout au plus une idée juste de ce qu’elles pouvaient être, si elles avaient été entreprises à l’instant même. Quant aux autres, dont les regrets ont été tardifs, il n’était plus temps de revenir sur leur décision , et ils ont vu partir , non pas sans des regrets profonds, leurs rivaux et leurs émules des batailles précédentes. C’est un peu l’histoire de ce héros grec qui boude sous sa tente, et qui attend que PatiDcle soit mort, pour courir à l’ennemi.

Cette division de nos forces, et ces hésitations aux commencements d’une si grande entreprise, ont dû porter un certain préjudice aux efforts de la France. Encore, si elle avait été dans un de ces moments prospères , où la fortune de chacun devient , par le crédit, la fortune de tous ; si elle s’était sentie entourée de cette sécurité au dehors, et de cette paix profonde au dedans, cette hésitation de la France et cette abstention de plusieurs chefs de son industrie, auraient été neutralisées et combattues à force de zèle et d’ardeur. Il faut être, avant tout, une nation heureuse, pour être une nation habile. Il faut savoir à qui profiteront ces pénibles travaux, ces dépenses énormes; et, si le père de famille est en doute de voir le fruit de ses labeurs passer à ses enfants ; et , si le fabricant se demande avec terreur si quelque tempête soudaine ne va pas tomber sur la moisson qu’il a semée — il arrive alors que l’ensemble n’est pas le même, et que le doute des uns, l’inquiétude des autres, le malaise de tous, rejaillissent nécessairement sur ces grandes entreprises, qui ont besoin, pour réussir, d’être unanimes, et de marcher comme marche une armée, avec armes et bagages, à la voix de son général.

Nous exposons nos réserves en toute humilité. L’œuvre de la France, au Palais de l’Industrie, est arrivée un peu tard. En vain,

le gouvernement français, représenté à Londres lui-même, par des hommes intelligents autant qu’habiles, que présidait avec une courtoisie et une fermeté dignes des plus grands éloges, un des plus illustres fabricants de la France, un de ces hommes excellents et jeunes, qui donnent, tout à la fois, l’exemple et le conseil, et qui ont le droit de dire, comme ses anciens preux en leurs devises : Fais comme moi — activait de toutes ses forces cette France en retard. 11 est arrivé, cette fois comme toujours, que nos compatriotes n’ont obéi qu’à la seule autorité qu’ils reconnaissent : à la nécessité, à l’heure qui les presse; et alors, enfin, on les a vus accourir et se presser avec une hâte facile à comprendre, dans l’espace qui leur était désigné. De cette hâte, et de ce retard en toute choses, il est résulté que nous avons perdu, en partie du moins, ce rare et merveilleux ensemble, à l’aide duquel nos artisans et nos artistes font valoir leurs moindres créations. Arrangez, en effet, avec l’art, le goût et le soin qui sont innés dans la nation française, ce rare assemblage de tant de belles œuvres, éclatantes de nouveauté, où la beauté de la matière le dispute à l’élégance de la forme ; arrangez à la façon française, ces tissus, ces étoffes, ces rubans, ces velours, ces bijoux, ces armes, ces dessins, ces vastes machines, ces instruments d’une précision égale à l’ordre même des constellations qui accomplissent là-haut leurs cours régulier ; mêlez dans une harmonie savante et graduée avec art ces formes, ces couleurs, ces grâces flottantes, ces forces énergiques, ces exquises recherches de tant d’ouvriers savants à chercher et à trouver toujours; faites, en un mot, que cette variété, çà et là diffuse, éparse et qui se recherche, finisse par composer quelque ensemble pareil à ce grand chœur de Handel qui se chantait par toutes ces voix réunies au pied du trône de la Grande-Bretagne, — et vous verrez combien est vraie, pour nous, cette parole, qui pourrait nous sauver : que l’union fait la force : Vis unita fortior. En un mot, nous sommes un peuple qui vaut surtout par l’ensemble : chez nous une idée éveille une autre idée, et chaque idée éveillée réveille à son tour sa voisine ; et la chose

est si vraie, que l’on a composé de gros livres sur cet enfantement des idées, lesquels livres n’ont pas enfanté une seule idée. È't voilà pourquoi votre fille est muette.

Il a donc fallu donner à la France le temps de se reconnaître, et de s’appeler, et de s’arranger dans ce chaos. Nous avons entendu plusieurs ouvriers et plusieurs fabricants très-considérés, se réjouir de deux ou trois jours de répit, comme d’une grande victoire, et blâmer eux-mêmes leur précipitation, en même temps qu’ils rendaient toute justice au sang-froid de leurs voisins, à cette patience qui est la sœur du génie, à cette grandeur dans le projet, cette libéralité dans l’exécution, à cette volonté implacable, et surtout à ce respect du temps, qui nous manque à nous autres, par la raison que nous ne respectons plus rien ni personne. A peine eut-il entendu parler de ce projet d’une représentation universelle des forces de l’industrie humaine, que soudain l’Anglais se mit à l’œuvre ; et il ne renvoya pas au lendemain cette affaire, sérieuse pour lui entre toutes les affaires sérieuses; il commença tout de suite, à l’instant même ; et, comme il s’agissait d’une grande bataille, il appela à son aide toutes ses forces, il mit à l’œuvre tous ses ouvriers, il prodigua l’argent, comme fait un peuple riche, qui ne craint pas que la terre lui manque, et qui marche sur un terrain ferme. Ce sont là, sans nul doute, de grands inventeurs ! mais, comme en fin de compte, nous pouvions nous y prendre aussi vîte que nos rivaux, et que nous étions parfaitement avertis par l’expérience ancienne et continue, de leur façon d’agir, il ne faut nous en prendre qu’à nous-mêmes, si nous n’avons été prêts aussitôt qu’eux. Heureusement nous allons vîte en besogne, quand nous sommes une fois à l’œuvre, et cette parole d’un homme d’Etat au chancelier de l’Echiquier : « Voulez-vous m’accorder un petit quart d’heure pour m’expliquer le système financier de l’Angleterre? » n’est pas pour nos industriels une parole aussi insolite qu’elle le paraît au premier abord.

Notre supériorité sur toutes les industries est un fait si complètement acquis, qu’aujouid’hui ce qui peut seulement nous inté-

resser, c’est de savoir quelle a été dans ta distribution des récompenses notre uniijue rivale.

« Nous reproduisons les chiffres de ces récompenses :

« Récompenses de premier ordre : Pour les F rançais, 56 . — Nombre des exposants: 1,687.

«r Pour les étrangers, 119. - Nombre des exposants : 15,029. « Proportion des récompenses par mille exposants : étrangers, 8; Français, 33.

« Récompenses de second ordre : Nombre total, 2,550. Pour les Français, 621, pour les étrangers, 1,929.

« Proportion par mille exposants: étrangers, 122; Français, 369. »

fj Editeur : P. Boizard.

Paris. — lmp. Blondeau, rue du Petit-Carreau, 32.

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