‹ Merveilles et moralitésChapitre 19 sur 36 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Aphrodite. — Je suis la Déesse Gypris. Je suis à l'origine de toute chose et, en dépit de la légende, j'étais antérieure au Père des Dieux. Car ce fut l'obscur désir qui tendit l'un vers L'autre le ciel et la terre, qui m'engendra ; lorsque les vagues haletantes jetèrent dans l'azur leur écume argentée, je naquis, et les éléments purent consommer leur union, ayant alors pris conscience. Et l'univers se peupla de Dieux. Et la terre désolée et les profondeurs silencieuses des ondes se peuplèrent. Je vis les atomes se rejoindre, les racines germer du sol, et toutes les créatures s'épanouir à la lumière. Tout est par moi, et, grâce à moi, la mort n'est plus qu'une apparence. Je suis la vie eile-mê Si mou souffle cessai! un instanl d'animer L'univers, les arbres Be dessécheraient, les fontaines .-e tariraient, le sang suspendrait sa course dans les veines des hommes et »i<-- animaux, les

Dieux retourneraient aussi au néant où j'irais les suivre.

Je suis la Déesse Cypris, reine du monde. Mes lois sont douces et inflexibles. Il est dans l'ordre de s'y abandonner, et on n'a point à faire effort pour s'y soumettre. C'est pour obéir à ces lois que s'accomplit tout ce qui est juste et beau ; les pensées et les actes qu'elles ordonnent s'harmonient avec la nature. Je récompense par de la joie, et cette joie, née avec le désir, se perpétue après l'accomplissement. Mais je suis impitoyable envers ceux qui violent mes commandements ; les Dieux ne sont point à l'abri des supplices qui leur sont réservés, et les misérables mortels maudissent à jamais la clarté du jour. Puisses-tu ne pas me dédaigner, ô toi dont la lèvre est un jardin de sourires naissants. Ne cherche pas à te croire libre, insensé! car tu te nies toi-même et tu te rends stérile. Et toi qui, t'abandonnant à La destinée, sais être heureux, tu connais le prix de la vie; aussi tu es fort etinvicible; en m'adorant, tu adores tous les Dieux.

Combien de vérités j'aurais à exprimer encore : je dirais que la douleur, ce châtiment, sert au triomphe de la joie, de même que la mort n'est qu'un accident de la vie ; mais je ne suis pas venue pour énoncer un traité de philosophie. Aussi bien les actions sont-elles plus persuasives que les

discours. Certes aucune action n'est totale ; elle ne signifie pleinement qu'au milieu de la trame du tissu dont elle est un faible fil. Cependant je dois me résoudre à ma fonction présente et annoncer un épisode à des hommes, qui n'ont point, avec moi, l'éternité pour l'envisager dans son cadre inlini.

Télémaque, le fils d'Ulysse, est à la recherche de son père. Au cours de sa navigation incertaine, il aborda au rivage de Chypre, et là, cédant aux conseils du vieillard Mentor qui raccompagne, il a méprisé mes autels, refoulant au profond de son ôtre ses ardeurs jaillissantes. Je veux le punir en l'obligeant à me rendre hommage et en le privant de ce plaisir aussitôt qu'il l'aura goûté. Il manquera son bonheur et emportera de longs regrets. Et, si je le condamne à expier durement une faute qu'excuserait l'ignorance de la jeunesse, c'est qu'il appartient à cette race d'hommes entlanimés et irrésolus, incapable de rien accomplir de grand. Le monde irait en boitant si les Dieux s'attardaient à la pitié. Ma vengeance contre Télémaque me servira à frapper la Nymphe Eucharis qui m'irrita. Cette Nymphe a fait serment d'imiter Artémis; se pensant à L'abri «le ma colère, elle m'outrage et s'enorgueillit de sa révolte. Je la blesserai d'un incurable amour pour le jeune homme;, car l'amour paie l'accueil par des délices

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et le dédain par des tourments. Et toi, Galypso, lille du puissant Atlas qui porte sur ses épaules le faix du inonde, je te récompenserai de m'avoir été soumise. Tu sentiras la volupté d'éveiller un adolescent ; tu recevras les premières caresses de Télémaque. Ulysse naguère dormit dans tes bras; tu te consolas de son départ avec l'espérance de la venue de son fils, et, Télémaque parti, tu attendras ses fils et les enfants de leurs enfants. Pour toi, immortelle, les hommes ne sont rien, eux qui passent; l'amour est tout, lui qui renaît sans cesse. Tu es le temple en qui m'adore éternellement la successive humanité.

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