PREMIER ACTE
(Entrent Calijpso et Leucothoé.)
Calypso. — Asseyons-nous, chère Lcucotlmc, auprès de la fontaine. Son chant et sa fraîcheur reposent délicieusement.
LelcotiioC. — Tout le jour, sous le soleil, nous avons piétiné le sable chaud de la plage, et nous avons gravi les falaises. Je suis lasse.
Calypso. — Tu subis mes fatigues sans partager mes plaisirs. Egoïste que je suis !
Ledcothoë. — -Mon plaisir est d'être avec vous, ô Déesse.
Calypso. — Petite amie ! Je te chéris entre toutes mes Nymphes, toi dont les hanche- ne Bont point encore arrondies ni la poitrine gonflée. Tu m'es comme un jeune compagnon. Mais, peut-être, préférerais-tu poursuivre avec tes sœurs Le gibier rapide, mêler tes cris aux leurs, lancer adroitement des traits. N'as-tu pas de regrets lorsque nous entendons les aboiements lointains de la
meute, et quand, au crépuscule, les chasseresses reviennent, les yeux brillants, les cheveux épars, porteuses d'un butin palpitant?
Leucothoë. — En vérité, Déesse, je vous l'ai déjà dit, je déteste ces jeux barbares, simulacres de combats dont les vaincus sont marqués d'avance. Cet office de pourvoyeur de la faim me répugne.
Calypso. — U est bon de se faire une joie de toutes les nécessités. Ne condamne pas tes sœurs parce que leur destinée n'est pas la tienne.
Leucothoë. — J'ignore quelle est ma destinée.
Calypso. — Attends que la vie te l'enseigne; tu n'es encore qu'une enfant. Livre-toi avec confiance aux volontés suprêmes; le bonheur est à ce prix.
Leucothoë. — Eucharis est heureuse. Elle s'est dévouée à Artémis, et jamais elle ne tressa de guirlande en l'honneur d'une autre divinité. Comme Artémis, elle tient un arc à la main, et elle a fermé sa ceinture.
Calypso. — Nous ne savons rien du bonheur d'autrui. Souvent nous nous abusons à une apparence. La protection de la Déesse s'est jusqu'à maintenant étendue sur Eucharis ; mais elle pourrait bien lui manquer, si d'autres Dieux négligés avaient décidé de la punir. Il faut adorer tous les Dieux, Leucothoë; Artémis n'est qu'un des visages de l'univers. Et je ne pardonnerais pas à celle de mes Nymphes qui ne rendrait d'hommage qu'à moi
CAI.YPSO 187
seule. Lu chaste Artémis s'est abandonnée aux bras d'un berger, et ainsi elle nous montra que nous nous devons à Cypris.
Leucothoë. — Présomptueuse est la Nymphe qui, rivalisant avec Artémis, se refuse au désir auquel la Déesse même a pudiquement succombé.
Calypso. — Aussi coupable serait celle qui oublierait d'adorer tous les Dieux en Cypris. Elle nourrirait d'insatiables convoitises, et, rongée secrètement, les joues en feu et la bouche amère, elle serait pareille à une Furie. Cypris anime le trouble maladroit des vierges, les transports des courtisanes et les embrassements des épouses ; mais l'amour devient le plus grand des maux, soit alors qu'on s'y refusa, soit alors qu'on lui sacriha tous les autres cultes.
Ledcothoë. — J'écoute vos paroles, ô Calypso, et je vous contemple. Vous êtes mon exemple. Puissé-je vous devenir semblable en sagesse ! .Mais il est bien des choses que je ne comprends pas.
Calypso. — Explique-toi, Leucothoë.
Ledcothoë. — Voici des jours et des jours que toutes deux nous parcourons les rivages de cette île. Nous nous avançons sur L'extrême pointe des promontoires battus des flots; nous gravissons les plus hautes collines d'où l'on découvre le cercle entier de L'horizon, et de là nous plongeons nos regards en tous sens, guettant la venue d'un navire.
Quel est votre plaisir? Cette attente est toujours trompée. Quelquefois un vaisseau vient vers nous les ailes étendues, mais bientôt il s'éloigne d'un vol effrayé. Vous ne pouvez compter que sur un naufrage.
Calypso. — L'espérance est une douce montée qui conduit à la possession; la volupté d'en gravir les degrés égale presque la joie de l'arrivée. H y a beaucoup de récifs autour de l'île ; les pilotes redoutent que leurs vaisseaux ne soient entraînés par le courant qui les mènerait à leur perte. Mais, crois-moi, mieux vaudrait pour eux le naufrage que la fuite, si leur destinée était qu'ils vinssent se briser.
Lelcothoë. — Je me souvieDS aussi de cet Ulysse qui vous abandonna.
Calypso. — Il n'a pas cru devoir rester. Qu'importe! Il n'était pas né pour s'attarder auprès de moi. Du moins il apprit ici ce qu'était l'amour, lui qui, dans ses voyages involontaires, tirait un profit de toutes les expériences.
Lelcothoë. — Comment pûtes-vous aimer cet homme industrieux qui ne vous donnait des baisers que pour s'enrichir soi-même?
Calypso. — Je n'aimais pas Ulysse. J'aime l'amour; toutes les formes qu'il revêt me sont chères.
Lelcothoë. — Vous voulûtes le retenir.
Galypso. — C'est le métier de la femme que d'asservir se-- amants.
Leucothoë. — Pourtanl. à son départ, vous avez pleuré.
( ! w.ypso. — Larmes délicieuses ii répandre ! Pluie fécondante ! La séparation ravive le foyer du désir.
Leucothoë. — Ulysse doit-il donc revenir?
Calypso. — Le passé ne revient jamais ; l'amour ne s'éloigne pas. Mais voici Eucharis et tes sœurs.
{Entrent les Nymphes et Eucharis.)
Les Nymphes. — Salut, o Galypso! Avec le jour finissant, nous arrivons, nous, vos servantes. Nous rapportons les fruits de notre chasse. La terre el les airs ont été contraints de nous livrer leurs vivants trésors. Nos chiens ont traqué le cerf agile, et nos flèches ont transpercé le vol des perdrix et la course des lièvres. Nous sommes riches du gibier dont la chair est parfumée par les herbes de la montagne.
Eucharis. — La divine Artémis, qui se plaît à la chasse, a conduit les vierges dans les halliers peuplés ; la fille de Latonc a n'i onipensé ses fidèles.
Les Nymphes. — O Déesse qui brilles dans le palais d'or de ton père, Artémis, nous te saluons et nous t'apportons les couronnes fleuries que nous avons tressées et courbées tout à l'heure ; reçois-les de nos mains sans souillure qu'empourpre
glorieusement le sang des bêtes sauvages. C'est toi qui détournes les soucis loin de nos âmes joyeuses, qui rends nos pieds habiles à la course, nos bras adroits et forts; à cause de toi, nos pensées sont intactes comme notre chair.
Eucharis. — C'est toi qui nous accordes le bonheur.
Calypso. — 0 Nymphes, j'adore avec vous la fille de Zeus, mais il convient de rendre aussi hommage à d'autres divinités. Et ces pervenches que j'arrache, je les dédie à Cypris que vos invocations ont oubliée.
Eucharis. — Nous ne nous inclinons pas devant Cvpris, qui a en horreur la chasteté.
Calypso. — Tu blasphèmes, Eucharis; redoute la Déesse.
Eucharis. — Artémis me protégera.
Calypso. — Artémis elle-même est la sujette de Cypris. Cypris commande aux hommes et aux Dieux.
Eucharis. — Libre à vous, ô Calypso, de partager vos adorations. Pour ne point habiter l'Olympe, vous êtes une puissante divinité, et, malgré leurs divisions, les Dieux restent amis entre eux. Moi, je me suis donnée à Artémis, et je ne baisse le front que devant elle.
(Eucharis entre dan* la grotte.)
Les Nymphes. — Eucharis est pleine d<> fougue et son àme emportée ne discute rien. Une juste mesure est préférable à cet excès. La raison doit être avec Calypso ; elle est plus instruite que noue dans la vérité. Nous donc, rendant un culte légitime à la fille de Latone qui favorise nos jeux, nous saluerons aussi Cypris, qui n'est pas san-> puissance.
Calypso. — Vous avez bien parlé, 0 Nymphes, et vous en recevrez le prix.
Les Nymphes. — Les derniers rellets du soleil se sont évanouis sur les frontières de la mer. La nuit couvre les bois d'un épais tissu d'ombre. Nous rentrons apprêter le repas du soir.
Calypso. — Je vous suis... Tu as entendu, Leucothoë. Puisse Eucharis n'être point châtiée de son insolence !
Leucothoë. — Oui, je le sais à présent; c'est une lourde faute que de tourner sans cesse les regards vers le môme cùté.
(Le* Nymphes, suivies de Calypso et de Leucothoë ', pénètrent dans la grotte.) (Entrent Mentor et Télémaque.)
Mentor. — Personne. Pourtant un bruit de voix nous conduisit ici. On parlait à l'instant encore.
Télémaque. — Nous l'avons rêvé. Restons là; il est inutile de courir plus loin ; nous ne nous égarerions que davantage. Ah ! pourquoi n'avons-
nous pas succombé dans le naufrage ! Nous n'aurions pas à subir une seconde fois les angoisses de la mort.
Mentor. — Etendons-nous dans la bruyère et attendons le retour de la clarté. Pour une déception, je ne perds point encore tout espoir. Gomment une terre si belle serait-elle inhabitée? Tâche d'oublier dans le sommeil ta fatigue et tes inquiétudes.
Télémaque. — Dormir ! mes vêtements mouillés se collent à mon corps; il me semble que mes os sont de glace. Que mon sang ne se figet-il pas !
Mentor. — Eh quoi ! Télémaque, auras-tumoins de force qu'un vieillard ? Tout ce que tu subis, je l'éprouve, et je me tais. Quand donc ton âme sera-t-elle plus égale et ne passera-t-elle pas sans cesse avec excès de l'enthousiasme au découragement?
Télémaque. — Vous me demandez toujours de prendre modèle sur vous. L'expérience de nombreuses années vous donna une égalité d'humeur que je n'envie pas en échange de la vieillesse.
Mentor. — Calme-toi. Je voudrais t'épargner cet apprentissage.
Télémaque. — Vêtu d'habits secs, auprès d'une table, soit-elle assez frugale, je consens à vous entendre et môme à vous donner raison. Eh ! je
CALTP80 193
ne prends pas facilement le parti de mourir de Froid et de faim. Tout ce qui nous arrive est de votre faute. J'avais le droit de bien vivreetd'é 1er une jeunesse heureuse. Et voilà où nous en sommes! Vous m'avez arraché à Ithaque et à tous les lieux où, depuis, j'ai voulu m'arrêter. C'était sans doute aiin d'aboutir ici.
Mentor. — C'est la première fois que je t'entends regretter Ithaque. Tu t'es embarqué joyeusement, trop joyeusement même.
Télémaque. — J'étais impatient de connaître le monde. Et, j'en conviens, je n'ai pas eu de reen quittant notre maison et ma mère ; mais quel jeune homme n'est point ingrat, lorsqu'il abandonne les murs où il a été enfermé pour s'élancer au-devant des surprises de la vie ? Vous avez cru bon que je m'embarque à la recherche de mon père : j'ai cédé autant à mon impatience des vo\ qu'à l'autorité que vous donnait sur moi votre âge et votre qualité d'ami d'Ulysse. Mais notre entreprise est insensée! Sans mentir, je n'y mets aucun zèle. Depuis le temps que l'époux de Pénélope erre sur l'océan, il aurait dû regagner son pays. Il a trouvé sa fin dans une tempête ou bien il a été égorgé par des ennemis. Cela ne fait pasdedoute. J'aurais été satisfait de rencontrer mon ; et sauf; mais je ne me désolerais guère .-'il perdu. J'étais à la mamelle quand il partit pour
194 MEKVKILLES ET MORALITES
Troie; je n'ai pas eu le loisir d'apprendre à l'aimer.
Mentor. — Télémaque !
Télémàque. — Vous ne m'empêcherez pas de trouver que, si nous devons tenir autant à l'existence d'autrui, nous devrions d'abord être attachés à la nôtre. Et puis il ne doit pas être dans la volonté des Dieux que nous accomplissions ce voyage. Nous naviguions paisiblement aujourd'hui ; le ciel était sans nuages, la mer indifférente. Soudain un éclair embrase la cime du mât ; la foudre éclate ; le vaisseau partagé s'engloutit. Sans le merveilleux hasard qui nous jeta une poutre entre les bras, nous périssions avec tout l'équipage.
Mentor. — Estime-toi heureux.
Télémaque. — Vraiment! Nous sommes poussés par les vagues sur le rivage de cette île, où nous demeurons longtemps, inanimés, gorgés d'eau amère. Et quand, revenus ùnous, brisés et transis, nous devons, les jambes chancelantes, chercher du secours, nous ne rencontrons aucune habitation, ni même une trace de pas. Nous appelons : la brise, les flots, les sources, l'écho, les oiseaux nous répondent, mais pas une voix humaine. La nuit nous surprend enfin. Avouez qu'il faudrait être d'une espèce bien singulière pour ne pas s'émouvoir.
Mentor. — Il suffit d'être un sage.
Télémaque. — Belle sagesse qui est aussi indifférente à la peine qu'au plaisir, et qui, mieux
encore, prend peut-être son plaisir dans la peine. Vous me défendez toujours de me réjouir; laissezmoi au moins me désoler.
Mentor. — Ecoute-moi.
Télémaqde. — J'ai faim.
Mentor. — Combien je tremble quand je te vois {"abandonner ainsi!
Télémaqde. — Je grelotte de froid.
Mentor. — Te voici redevenu lâche et prêt à recevoir toutes les mauvaises inspirations. Rappelle-toi lile de Chypre. Tu te Laissais glisser aux séductions de la volupté et tu allais oublier tout le reste. Renonçant à ton devoir, tu ne voulais pas aller plus loin. Je t'ai montré le danger, je t'ai arraché à cette langueur néfaste. Tu m'as compris et tu t'es détourné avec dégoût de l'autel de Cypris. Aujourd'hui que tu ne cours aucun péril, tu te refuses à m'entendre. Tu n'as besoin que d'un peu de force pour attendre la venue du jour, tandis qu'alors...
Télémaqde. — Je n'ai pas eu de mérite à être courageux, puisque vous m'aviez converti. Maintenant je ne vous crois plus. Vous m'avez trompé en me peignant le culte de Cypris sous de tristes couleurs. Nous commencions notre voyage quand nous vînmes à Chypre. J'ai comparé depui-.
(Leucothoë, sortant de la grotte, vient allumer tur le leuil un flambeau de rétine.)
Télémaque. — Que vois- je? Une grotte s'ouvrait près de nous, habitée. Nous sommes sauvés, Mentor.
Mentor. — Pour être digne du nom d'homme, il ne faut pas désespérer. La présence de cette jeune iille répond à mon espoir; elle eût manqué à ton abattement.
Télémaque. — Je vais l'interroger.
Mentor. — Laisse-moi lui parler. Un vieillard n'effraye pas une vierge chaste.
Leucothoë. — Des voix, ô merveille!
Mentor. — Salut, ô jeune iille! Des naufragés sont devant vous et vous supplient.
Leucothoë. — Je vous écoute.
Mentor. — Etes-vous seule gardienne de ce lieu, ou bien y demeurez-vous avec vos parents? Si vous êtes maîtresse de vous-même, abritez- nous jusqu'à demain; nous sommes des infortunés, et vous n'avez rien à craindre. Sinon je vous conjure d'intercéder auprès des habitants de la grotte aiin qu'ils aient pitié de nous.
Leucothoë. — Cette grotte dont le seuil est fleuri contient un palais admirable. Dans les profondeurs de la terre se succèdent les salles de la demeure de Calypso, fille d'Atlas. Les Nymphes, mes sœurs, y habitent avec la Déesse. Je vais avertir Calypso, et je ne doute point qu'elle ne vous réserve un
favorable accueil, car vous ne série/ pas ici Bans la volonté divine.
Mentor. — J'ai ouï dire qu'il n'était pas permis aux mortels de poser le pied sur ce royaume, Je rends grâces aux Dieux de leur clémence, et je te remercie, ô vierge.
(Leucothoë sort.)
Télémaque. — Ah ! Mentor. Quelle grâce dans celte enfant! Une timide rougeur teignait ses joues; elle ramenait modestement les plis de son voile sur sa gorge émue. Elle était les délices de mes regards.
Mentor. — C'est là tout ce que tu trouve- à dire? Nous sommes vivants sur cette terre interdite; les Dieux nous protègent manifestement ; lu as un abri. Et quelles sont les pensées qui t'occupent? Tu lèves tes yeux hardis sur une Nymphe.
Télémaque. — Les Déesses sont les plus belles des femmes. Et, lorsque Zeus s'abaisse vers mortelles, quel mal y a-t-il à ce que Télémaque porte les yeux sur une Nymphe.
Mentor. — Silence, Télémaque! Mai- rien n'arrive sans raison, et je commence à craindre qu'une épreuve ne t'attende ici.
{Calijjisu, Leueolhoi, Euehari» et lu Nymphéa sortent i/<- lu ijrutte.)
Leucothoë. — Voici les hommes que j'ai découverts. Naufragés, ils erraient dans l'île et ils m'ont suppliée.
Calypso. — Soyez les bienvenus, étrangers. Qui que vous soyez, vous serez mes hôtes et mes amis.
Mentor. — 0 Déesse, nous vous sommes reconnaissants. Celui-ci est Télémaque, le fils d'un roi dont la renommée frappa peut-être vos oreilles. Guidé par moi, il cherche Ulysse que des vents contraires éloignent avec acharnement de sa patrie.
Calypso. — Dis-tu la vérité, étranger? Ulysse serait le père de ce jeune homme?
Mentor. — Si vous connaissiez Ulysse, le visage de son enfant témoignerait pour moi.
Calypso. — Ne vous tenez pas dans l'ombre, Télémaque. Approchez-vous de ce flambeau.
Télémaque. — Je m'en approche, ô Déesse.
Calypso. — Oui, je retrouve Ulysse lui-même. Ce sont ses traits, sa taille, sa démarche ; mais le fils l'emporte sur son père par les vertus naturelles de la jeunesse.
Les Nymphes. — Il semblerait que soudain la trace des années s'est comblée sur le front d'Ulysse et qu'il recommence sa vie.
Télémaque. — Vous avez donc rencontré mon père?
CAI.YPSO 10'.)
Caltpso. — Ton aventure est la sienne. Il lit naufrage sur cette côte.
Télémaque. — Il repartit?
Caltpso. — Après un long séjour, el malgré mes
prières. Je lui promettais une existence de félicité au bout de ses tribulations; mais il voulait revoir son Ithaque au sol maigre, et son épouse découragée par l'absence, et son fils qu'il connaissait à peine et qui ne le reconnaîtrait pas.
Mentor. — Ulysse a fait bon marché de son plaisir pour le souci de sa vraie gloire. Animé de cet esprit, il fait voile vers Ithaque, et peut-être est-il de retour, tandis que nous le poursuivons.
Calypso. — Ou peut-être dort-il dans les paisibles abîmes de la mer. Car à peine, dédaigneux, Be fut-il éloigné, me laissant en pleurs sur le r, vage, qu'une épaisse nuée se répandit sur le ciel ; les vents accoururent des lointains de l'horizon; les ondes blêmirent et se creusèrent. Je ne crois pas que la frêle embarcation d'Ulysse ait échappé à la tempête.
Télémaque. — Je redoutais ce malheur. Vous l'apprenez, Mentor.
Mentor. — Ton père a traversé d'autres orages. Ma confiance n'e>t pas atteinte.
Caltpso. — 0 Télémaque, je ne me lasse pas d'admirer combien tu ressemble- à Ulysse. M;iis ta chevelure est blonde el souple; tes paupières
n'étouffent pas les étincelles de tes regards. Tu parais audacieux et timide, et tu ne possèdes pas cette froide décision qui glace d'avance l'avenir. Je suis joyeuse de t'avoir comme hôte. Viens avec moi. Tes habits sont mouillés et tu dois avoir faim. Leucothoë, prépare des vêtements pour les étrangers et qu'on leur serve un repas.
(Calypso, Leucothoë, Mentor et Télémaque sortent.)
Les Nymphes. — Les desseins des Dieux sont obscurs pour notre entendement. Après le père, le fils est porté sur cette île; il lui est donné de contempler la merveilleuse Calypso et les trésors de son palais. Les événements se préparent-ils semblables ou différents? Il est singulier de voir comme tout se recommence.
Eucharis. — Télémaque, ce jeune héros, est né pour une belle vie. Son visage est brillant comme celui d'Apollon quand il s'élève le matin au-dessus des coteaux. Ce n'est pas pour subir la commune destinée des mortels qu'il a reçu la ressemblance d'un Dieu.
Les Nymphes. — Son corps est robuste et flexible comme le tronc d'un pin nouvellement planté; et, pareil au jeune arbre qui croit à l'abri des vents contre un rocher, il lève la tète à côté de son maître.
CALTP80 201
Edcharis. — Un arbre vigoureux n"a pas besoin
qu'on le soutienne; il étend en tous Bens I
de ses rameaux. Je crains, 0 Nymphes, que Le
vieillard ne contrarie la fougue «le Télémaque.
Les Nymphes. — Nous ne saurions en être juges, et cela ne nous importe pas.
Edcharis. — Un héros se passe de conseillers; il doit obéir aux impulsions de son âme. Pourquoi Télémaque userait-il sa jeunesse en des recherches infructueuses? Il souhaite j'ensuis certaine, de se fixer selon son gré. 11 paraissait heureux de 3e trouver ici. Moins ingrat que son père, il voudra peut-être demeurer.
Les Nymphes. — Eh ! quel homme, à moins de partager la folie d'Ulysse, préférerait retourner dans la tourmente, quand il lui est loisible de se mêler à l'existence d'une divinité?
Edcharis. — Et de vivre dans la compagnie des Nymphes.
Les Nymphes. — Et de s'assurer l'immortalité.
EcciiARis. — Il me plairait que Télémaque consentît à rester. Il partagerait nos jeux et adorerait avec nous la glorieuse Artémis.
Les Nymphes. — Ce jeune bomme est-il pur el s'est-il consacré an culte d'Ârtémis? Nous ignorons si la Déesse aimerait qu'un adolescent nous servît de compagnon.
Eucharis. — Avez-vous vu, mes sœurs, comme il promenait ses regards de l'une à l'autre? Parfois il les fixait avec audace, et soudain il les détournait craintivement. 11 se tenait à l'écart, hors du cercle delalumière, et, lorsque Calypso luidemanda de s'avancer, il parut, le front empourpré, sous les flambeaux. Sa voix était sourde et tremblante.
Les Nymphes. — Ses yeux et sa voix manquaient de cette assurance qui convient à Artémis.
Eucharis. — Au souvenir de Télémaque, mon sein se soulève et ma gorge se dessèche. D'où me viennentcetroubleet cetteangoisse ? Jamais, lorsque je suis du regard le vol de mes flèches, mon cœur ne bat si violemment. Je frémis dans l'attente d'une joie inconnue.
Les Nymphes. — Qu'as-tu dit, Eucharis? Toutes tes paroles nous semblaient étranges dans ta bouche , et voici que tu profères des mots qui ne réjouiront pas la fille de Latone.
Eucharts. — Artémis! toujours Artémis! Il ne s'agit pas de la Déesse, mais du fils du prudent Ulysse.
Les Nymphes. — Veuillent los Dieux qu'il soit aussi prudent que son père, si tu dois garder tes serments. N'est-ce point Cypris, que tu as outragée, qui verse en toi cette langueur? Redoute que l'amour no ?e soit insinué dan^ tn poitrine ; il n'est
d'abord qu'une flamme subtile; mais, si le souffle du dépil L'attise, tu seras consumée.
Eucharis. — Je ne sais pas ce que c'est que l'amour. Mais, en vérité, rien n'est comparable à ce que j'éprouve.
Les Nymphes. — Regarde-nous, Eucharis. Tu nous parles et tes veux restent attachés d'un autre côté, sur l'entrée du palais de Calypso.
Eucharis. — Je ne puis les arracher delà porte par où le jeune homme s'est éloigné. 11 ne tardera pas à revenir.
Les Nymphes. — Calypso le relient à sa table ; ensuite elle mènera les étrangers dans les chambres où ils se reposeront.
Eucharis. — Ah! Calypso, je lavais oubliée. Vous ave/ remarqué sa hâte joyeuse lorsque Leucothoë lui annonça la présence de naufragés suppliants. Et pourtant elle ne fut pas plus étonnée que si elle les avait attendus. Elle s'est levée de son siège, elle s'est précipitée. Et quelle caresse dans son accueil! Quelles flatteries à l'adresse de Téli'maque !
Les Nymphes. — Notre devoir esl d'être heureuses du bonheur de notre reine.
Eucharis. — Je la devine. Elle voudrai! B'emparer de la pensée de Télémaque. Son bonheur ne jamais le mien. Je la déteste; elle est mon ennemie. Mais le fils d'Ulysse n'est pas un esclave
Les Nymphes. — Où vas-tu, Eucharis? Reste avec nous.
Eucharis. — Je rentre dans la grotte; je vais servir les étrangers.