‹ Merveilles et moralitésChapitre 21 sur 36 · DEUX 1 KM K ACTE · texte numérisé non relu

DEUX 1 KM K ACTE

(Télémaque et Mentor sortent de la grotte.)

Télémaque. — Marrachant au sommeil l'aurore naissante, pourquoi m'entraincz-vous, impitoyable Mentor, hors de la grotte de Calypso. Nous avions bien, je pense, mérité de nous reposer. Une couche molle et profonde me faisait oublier émotions et fatigues ; vous m'en chassez. Tout dort encore, et nous sommes debout, et vous grondez à votre habitude.

Mentor. — Moins de bruit, Télémaque I Eloignons-nous sans perdre un moment. Les Nymphes ne tarderont pas a s'éveiller et découvriront notre absence.

Télémaque. — Eh, qu'importe! Où voulez-vous donc me conduire?

Mentor. — Sur te rivage. 11 se peut que nous

y découvrions une embarcation. Tout au moins nous cacherons-nous jusqu'à ce que paraisse en mer un vaisseau à qui faire des appels et des signaux.

Télémaque. — Je vous comprends bien; vous demandez que je parte d'ici.

Mentor. — Tout est préférable à y séjourner.

Télémaque. — J'attendais ce refrain. Fuir ! fuir! Savez-vous que nous avons moins l'air d'être des conquérants que des vaincus ?

Mentor. — La fuite est souvent un acte de courage; tu t'exposes par lâcheté. Puisque tu n'as pas la force de résister, je t'offre le parti le moins honteux.

Télémaque. — Cette coutume de vous effrayer pour moi vous conduit à imaginer partout des embûches. Qu'avons-nous à craindre dans cette île? Où serions-nous mieux en sûreté? Et vous avez une étrange méthode de récompenser l'hospitalité. Pas un remerciement, pas un adieu. Prenons au moins quelques jours de délassement, et demandons ensuite à Galypso de nous faciliter le départ; elle ne nous le refusera pas. Nous y trouverons notre profit, tout en satisfaisant aux règles de la politesse.

Mentor. — Cherches-tu à m'abuser, ou t'abusestu toi-même à ce point? La jeunesse est furtive ; tu dois en profiter et non pas la gaspiller. Mais

je devine assez ce qui le fa.il désirer de rester. Que je t'accorde ces quelques jouis, tu es perdu pour jamais. Tu t'accoutumeras à une vie facile, el L'habitude du plaisir te retiendra.

Téléhaqde. — Et pourquoi ne prendrais-je point ma part de plaisirs qui ne sont trop bas ni pour une Déesse ni pour des Nymphes? Je Buis homme et j'en exigerais davantage!

Mentor. — La Déesse et les Nymphes n'ont pa à penser à leur gloire.

Télémaqde. — Ah ! laissons Là ma gloire, mon devoir, votre sagesse et vos Leçons. Rien ne me tente de ce à quoi vous exige/ que je m'attache; c'est que je ne suis point créé pour cela.

Mentor. — Mais sais-tu seulement pour quel If fin tu es au monde! Une chose te séduit, puis une autre. Partout où tu abordas, tu voulus te fixer. Ce fut la Crète, ce fut Memphis, ce futTyr, ce fut Chypre, c'est maintenant File de Calypso. Tu as tour à tour ambitionné d'être un tyrau, un monarque paternel, un homme vertueux, un débauché. Aujourd'hui...

Télémaqde. — Aujourd'hui je veux être un homme. L'existence tranquille, voisine de La nature, que l'on mène ici, me séduit; on n\ a point de ces préoccupations qu'une humanité avide s'est forgées. On se contente, connaissant le prii de la vie, d'en goûter la plénitude.

Mentor. — Vaincs excuses! Laisse-moi t' enseigner ta destinée.

Télémaque. — Je la cherche; et vous vous flattez de la connaître mieux que moi! Vous voudriez que je ressemble à vous ou à mon père. Singulière prétention que l'on a de former à son image un fils ou un disciple ! Il me semble cependant que Ton doit tendre à ne ressembler qu'à soi-même. Cette terre-ci est, selon vous, recouverte de pièges; à moi, le sol m'en [tarait ferme et sûr. Je ne la quitterai pas tant que je ne me serai point aperçu de mon erreur.

Mentor. — Je t'évite cette amertume, si tu me suis.

Télémaque. — J'accepte l'amertume; j'aurai du moins ressenti d'abord le plaisir.

Mentor. — A quoi bon une expiation?

Télémaque. — Elle n'est pas assurée. Et à quoi bon la privation ?

Mentor. — Ainsi, c'est vrai; tu oses me résister ouvertement. Pour la première fois, tu opposes une réponse contraire à chacune de mes paroles. Jusqu'à présent je t'avais permis de disputer avec moi, car j'étais certain d'achever parte convaincre. Cela exerçait ton raisonnement. J'en suis puni, puisque tu tournes contre moi l'arme que je t'ai aiguisée. Pieux Ulysse! que n'entendez-vous votre fils vous outrager en ma personne, vous qui

CALYPSO ^ti!»

ne désavoueriez aucun de mes propos. Ah ! dès hin\ je redoutais ce qui vient d'arriver. Confesse plutôt, Télémaque, les honteux désirs qui s'agitent en toi. Les Nymphes ont troublé ta raison, et Calypso t'a pris à la glu île Bes flatteries.

Télémaque. — La Déesse Calypso resplendit au milieu de la troupe gracieuse des Nymphes. Toutes sont belles, et j'aime promener mes regards de l'une à l'autre. Il n'est pas défendu d'admirer la beauté ; elle a été formée pour nous attirer et nous réjouir ; sa contemplation nous rend meilleurs. Caivpso a toutes les perfections de la femme; son corps harmonieux est épanoui et parfumé comme la rose qui fleurit aux jardins de Cypris. Et je ne sais laquelle des Nymphes préférer; elles sont toutes vierges et toutes différentes. C'est Leucothoé, douce et palpitante comme une colombe ; c'est Eucharis, qui, blanche et glacée comme une statue de marbre, semble abriter un foyer dont reflets traversent ses prunelles ; c'est une autre, fière de ses seins audacieux, qui est semblable à une jeune guerrière; une autre, honteuse de sa robe au tissu transparent. Ce sont elles toute-.

Mentor. — Insensé ! Je comptais sur cet aven, i pourquoi tu abandonne- Ulysse et renonces à ton royaume.

Télémaque. — Ulysse ne B'est point déplu dans cette ile.

Mentor. — C'était une feinte, puisqu'il en partit.

Télémaque. — Ses raisons, à lui, ne me condamnent pas.

Mentor. — Il aura suffi d'une nuit pour mettre cette distance entre ta pensée et la mienne. J'aurais dû m'opposer plus vivement que je ne le fis à te laisser raconter tes voyages. Je pensais que le sommeil et la fatigue auraient raison des instances de Calypso. La vanité l'emporta, et, dès que tu te fus animé au bruit des applaudissements, il me devint impossible de t'interrompre..

Télémaque. — Je devais satisfaire à la demande de notre hôtesse, et combien j'en fus récompensé! Toutes les émotions changeaient le visage des Nymphes ; des larmes brillaient ; des sourires détendaient les joues ; l'impatience faisait s'entr'ouvrir les lèvres ; les poitrines ondulaient sous leurs voiles. J'aurais voulu parler toujours pour les garder toujours attentives et frémissantes.

Mentor. — Assez, Télémaque! Des pas résonnent. Eloignons-nous.

Télémaque. — Pardonnez-moi si je reste, ôMentor.

Mentor. — Je te supplie une dernière fois.

Télémaque. — J'ai dit.

Mentor. — Je ne serai pas l'impuissant témoin de ta folie. Suis-moi ou reçois mon adieu.

(Mentor s'enfonce dans la forêt.)

CAI.YPSO 211

Télémaqde. — Il m'abandonne. Que devenir? que choisir ? Mentor !

[Télémaque oa $' élancer à la luitt , mi,

Eue/taris sort de M i/rotte.)

Edchabis. — Où courez-vous, Télémaque?

Télémaqde. — Qui m'appelle?

Eucharis. — Pardonnez-moi. Je vous voyais fuir; des mots se sont échappés de ma bouche.

Télémaqde. — Vous palisse/ soudain, ô Nymphe, comme si vous éprouviez une crainte.

Eucharis. — Vous-même, Télémaque, vous avez la voix tremblante, comme si un malheur vous menaçait.

Télémaque. — Un malheur, Eucharis ? J'ignore si je dois pleurer ou me réjouir.

Edcharis. — Le vieillard n'était-il pas au] de vous ?

Télémaqde. — Il m'a quitté. Je ne crois pas qu'il revienne.

Eucharis. — Il faudra bien qu'il revienne, s'il ne se laisse pas mourir de faim dans la forêt.

Télémaqde. — Je l'ai offensé gravement.

Eucharis. — Il voua a laissé seul, Télémaque. Je suis toute seule aussi.

Télémaque. — Vos compagnes vont bientôt vous suivre et, sans doute aussi, L'incomparable Calypso.

Eucharis. — Elles sont encore captives du sommeil. Moments trop rapides!

Télémaque. — Combien vous êtes matinale ! Les oiseaux ne lissent pas encore leurs plumes au bord des nids, les rayons du matin n'ont pas encore chassé toute la nuit tapie entre les branches.

Eucharis. — Le souffle frais de l'aurore apaise le front où la pensée ne s'est pas éteinte.

Télémaqle. — Un souci occupe-t-il vos veilles?

Eucharis. — C'est la première nuit que mes paupières restent ouvertes. Mais je ne souffrais que d*impatience.

Télémaque. — Ou'attendiez-vous ?

Eucharis. — La lueur du matin.

Télémaque. — Je ne vous comprends pas bien, Eucharis.

Eucharis. — Pourquoi le vieillard vous a-t-il quitté ?

Télémaque. — Je demandais à séjourner ici; lui s'y opposait. Je n'ai pas cédé, et il m'a abandonné.

Eucharis. — Vous avez eu raison. Vous ne trouverez le bonheur nulle part ailleurs.

Télémaque. — Je le crois volontiers. La Déesse Calypso est très belle; parlez-moi d'elle, Eucharis.

Eucharis. — H y a des Nymphes qui peuvent rivaliser en beauté avec Calypso.

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Télémaque. — Vous aussi, vous êtes belle. iiAïus. — Ce n'esl point là ce que je voulais dire. Mais défiez- vous de Calypso.

Télémaque. — Qu'aurais-je à craindre de la Déesse?

Eucharis. — Je ne m'explique pas. .Mais soyez attentif, Télémaque; comparez le son des paroles, méditez vos réponses ; ne vous jetez pas en étourdi dans toutes les issues. Ayez un peu de gravité ei de sagesse.

Télémaque. — Vous parlez à la manière de Mentor.

Eucharis. — Apprenez à choisir. On passe facilement à côté du bonheur.

Télémaque. — Choisir !Je n'ai qu'à me laisser vivre parmi vous. Est-il donc si difficile d'être heureux? Choisir! Mais sais-je alors si je ne dois pas écouter mon maître plutôt que vous. Avec lui la tâche est tracée d'avance. J'ai peut-être eu tort de le laisser partir.

Ei charis. — Vous n'êtes donc qu'un enfant ! Eu écoutant vos récits, je vous un homme...

Qu'ai-je dit, malheureuse! Pardonnez-moi !

Télémaque. — Vous pleurez, Eucharis. Eu quoi vous aurais-je peinée? Vous qui

. vous pleurez. Séchez ces I rm . bien qu'à oir couler je me sente presque transporté, tant elles parent votre visage.

Eit.haris. — Je les voudrais intarissables pour que vous m'en trouviez embellie.

[Les Nymphes sortent de la ijrotte, bientôt suivies de Leucothoë.)

Les Nymphes. — Que se passc-t-il ? Eucharis est en pleurs, et Télémaque, [rouble, est à ses côtés. Cet adolescent a-t-il, par ses paroles ou par ses actions, ému notre sœur, la noble Eucharis qui imite Artémis en toutes choses? Expliquez-vous, Télémaque, et toi, reviens parmi nous que tu eus le tort d'abandonner dès le lever du jour.

Télémaque. — 0 Nymphes, n'élevez pas la voix contre moi et demandez à Eucharis le sujet de ses larmes. Je le pressens, mais ce n'est pas à ma bouche de le dire.

Les Nymphes. — Reviens au calme, Eucharis, et parle. Nous sommes des amies, non des juges. Ne dis rien si tu le préfères. Mais détourne d'un mot nos craintes, car ce jeune homme a des réponses ambiguës.

Eucharis. — Ne m'interrogez pas. Sachez seulement que Télémaque est étranger à mon chagrin, ou que, s'il n'y est pas étranger, du moins n'en est-il point coupable.

Les Nymphes. — Nous respectons le secret que tu enveloppes d'obscurité. Vous, Télémaque, excuseznous de vous avoir soupçonné. Il nous eût étonné

que le lils d'Ulysse se fût chargé de cette faute ; souvent pourtant le lils ne ressemble pas à son

père.

Leucotiioë. — Télémaque et Mentor ont quitté leur appartement. Tout à l'heure Calypso me chargea de m'int'ormer d'eux et de les prier de venir la retrouver. Les auriez-vous renconli Nymphes ?

Les Nymphes. — Avance-toi, Lcucolhoë, et vois celui que tu cherches.

Télémaque. — Que demandez-vous de moi, Leucotiioë ?

Leucotboë. — Calypso elle-même est sur mes pas. Je l'ai avertie que vous n'étiez plus au dedans. Elle désire que vous repreniez la suite de vos récits.

Télémaque. — Je suis prêt à la satisfaire.

Les Nymphes. — Déjà le soleil est à mi-chemin sur les versants de l'azur, et depuis longtemps l'alouette a poussé son cri matinal, et pourtant, Eucharis, tu n'as pas encore relevé ta robe dans ta ceinture, ni saisi ton arc au bois souple. Qu'attendstu ? Les sangliers sortent des antres où ne les tient pas confinés la peur des chiens hurlants ; le lièvre, aux écoutes, s'étonne de pouvoir dem< urer au milieu du sentier. Echo s'attriste de restersilencieuse au fond des ravins. Viens, Eucharis, nous attendons que tn cous guid<

-Jlii MERVEILLES ET MORALITES

Edcharis. — Parlez sans moi. Je n'irai point à la chasse.

Les Nymphes. — En vérité, nos oreilles doivent nous tromper. Eucharis est oisive et déroge à des habitudes sacrées, presque à des lois.

Edcharis. — Je suis maîtresse de violer des lois que je me suis imposées.

Les Nymphes. — En es-tu certaine? Donne-nous de valables raisons, car il faut des motifs bien puissants pour que soudain Eucharis né soit plus semblable à Eucharis.

Eucharis. — Je n'ajouterai rien de plus.

Télémaqde. — C'est un beau plaisir que la chasse. II distrayait souvent mon enfance ennuyée. Mais Ithaque est une terre avare, et sur ses landes je récoltais moins de butin que de fatigue. Ce divertissement môme m'a fait défaut depuis mon départ; mblc vraiment que, si les voyages m'otfrent tour à tour toutes les satisfactions de la vie, ce soit pour m'en priver bientôt à mon regret. Je n'ai pu me fixer jusqu'ici. Or j'ai décidé de m'arrèter. Les bois de celte île doivent être abondants en gibier, et, si les Nymphes me le permettent, je chasserai volontiers avec elles.

Edcharis. — Donnez-moi mes llèches,ô Nymphes! Il n'est pas trop tard pour nous mettre en chemin. Mes pieds ont hâte d'écraser les violettes de la colline et de bondir au-dessus des genêts

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