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L - Nymphes. — O Déesse, nous nous préparions

v218 MERVEILLES ET MORALITÉS

à nous y rendre, quand nous trouvâmes Eucharisen compagnie de Télémaque. Elle refusa d'abord de venir avec nous; mais, bientôt après, elle se montra plus impatiente que nous-mêmes. A votre arrivée, nous nous demandions s'il était opportun que Télémaque nous suivît.

Calypso. — Voulais-tu donc aller avec elles, Télémaque?

Télémaque. — J'en conviens; Eucharis m'avait offert son arc.

Calypso. — Eucharis!

Les Nymphes. — C'est la vérité. Que Calypso l'interroge, si elle doute.

Calypso. — Tu te détournes, Eucharis? Que te coûte-t-il d'avouer? Je ne te reprocherai pas d'emmener notre hôte; ce n'est pas un crime qu'un jeune homme partage les plaisirs des vierges. Les 1 lieux et Calypso assisteront à ce spectacle avec bienveillance. Mais, sans doute, te reconnais-tu coupable envers toi-même. Tu te tais? Comme ta langue était hardie, quand tu insultais à Cypiis! Allons, Nymphes, vous toutes, laissez-nous. Télémaque ne vous accompagnera pas aujourd'hui. Je veux apprendre de lui certaines choses, à moins toutefois qu'il ne préfère le contraire.

Télémaque. — Je devrais vous obéir, ô Calypso, .^i je n'étais déjà résolu. Ici tout est doux à accomplir.

KmiARis. — La vengeance de Gypris est cruelle.

Les Nymphes. — Laissons Calypso qui nous le commande. Précède-nous, Eucharis.

Eucn auis. — Allez seules. Rien ne me distraira plus de ma pensée.

Les Nymphes. — Hélas! Il n'est plus permis de se demander quel mal dévore la malheureuse Eucharis. La Déesse qu'elle défia prendsarevanche. En même temps que l'amour, la jalousie a pénétré dans le cœur de noire compagne ; la porte est ouverte à d'autres tourments.

(Eucharis a disparu derrière les rochers; les Xymjilies s'éloignent dans la forci.)

Calypso. — Viens l'asseoir à mes côtés, Télémaque, et parle-moi. Je ne puis me rassasier de t'entendre.

Télbmaque. — Heureux les discours qui savent retenir une Divinité!

Calypso. — Combien tu ressembles à ton père!

Mais tu es le présent qui repousse le passé dans

I <>nibre. Et tu peux devenir un Dieu, alors que lui

ne l'a pas voulu. Les promesses que tu contiens

ainlissent devant moi.

Télémaque. — 0 Déesse, voici plusieurs fois que je vous entends dire que je l'emporte but mon père. Comment pourrait-on seulement com-

parer l'enfant qu'à peine je cesse d'être à ce roi illustre entre tous les chefs des Grecs. On m'a fatigué les (.treilles avec la sagesse d'Ulysse.

Caltpso. — Ce qui passe pour sagesse au jugement des mortels est bien souvent folie aux yeux de La divinité. Prudence, ambition, calcul, tel était Ulysse; la froide raison iigeait ses pensées et ses gestes. Et quel sot orgueil de se tourner toujours vers sa gloire future, qui vient assez par surcroît à ceux qui ont vécu selon leur destinée. L egoïsme, souvent, est mal avisé. Ton père m'a quittée, et il a laissé derrière lui la vraie joie qu'il avait approchée sans la soupçonner. 11 s'est frappé lui-même. Je n'ai point amertume à te dire cela. Immortelle, le passage d'Ulysse n'est pour moi qu'un instant, suivi de l'arrivée certaine de Télémaque, car cela est dans l'ordre naturel. Que tu demeures ou partes, je resterai la même. Aucun intérêt ne commande le conseil que je te donne : n'imite pas ton père, prends le bonheur (jui s'offre.

Télémaque. — Je souhaiterais dt; demeurer, 6 Déesse ! mais (pardonnez à ma franchise) j'ai peur •le moi-même. Il n'y a en moi ni calcul ni ambition; je ne suis que le jouet de mes désirs. Je suis comme une branche légère qui frémit au moindre souffle et se tourne, s'élève ou s'abaisse suivant la brise. Tout me séduit; je pense m'arrêter, et

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bientôt je tonds vers un autre inconnu, et je h' poursuis, oublieux.

Calypso. — Puisque tu es sincère, réponds à cette demande. Ne t'a-t-on point prévenu contre moi? Xe t'a-t-on point dit que j'étais artificieuse et que je chercherais à te tendre un piège !

Télémaole. — Oui, tels sont les propos de mon maître.

Caltpso. — Mentor t'oblige à côtoyer la vie. Il te mène avec tant d'habileté que toute ton existence se déroulera en jours inutiles et mornes. Tu no choiras point dans la trappe de fer de l'infortune, tu ne seras pas non plus saisi parle piège doré du bonheur. Mieux te vaudrait d'agir contre ton destin, à limage de ton père, que de ne pas savoir vivre. Etre un mort parmi les vivants est la première insulte à la divinité. Es-tu donc le serviteur de Mentor? Je m'étonne qu'il ne soit pas là, derrière toi, à surveiller cet entretien et à te dicter tes réponses.

Télémaque. — J'étais las de cette contrainte, et j'ai refusé de lui obéir. Il s'en est allé. J'ai voulu m'aiïranchir; mais, voyez ma faiblesse, privé de son appui. je tremble et ne sais me résoudre. Sa présence me pèse; son absence me Laisse inquiet, et je m'agite dans le vide. Comment a-t-il pris cet empire sur moi? Tel est ce pouvoir qu'il me semble Bouvenl que Mentor n'e>t point un

homme. Je croirais que Minerve a revêtu la forme du vieux compagnon d'Ulysse et me garde sous son invincible égide.

Galypso. — Les hommes ont cette coutume sacrilège de faire descendre les Dieux de l'Olympe afin d'abriter leurs crimes. Absolution facile qu'ils se donnent! Ecarte loin de toi ce mensonge, et sache être libre. Mentor ne peut tarder à revenir; résiste-lui; repousse-le; tu ne dépends que de toi seul. L'effort que tu feras pour te conquérir brisera pour jamais tous tes liens.

Télémaque. — Je m'y efforcerai, ô Galypso! Et je ne doute pas que j'en aie la force; car, auprès de vous, je sens ma jeunesse indécise s'attacher à des résolutions. Mes élans d'autrefois se flétrissaient sur leurs tiges naissantes ; le doute les courbait aussitôt. Aujourd'hui je sens peu à peu germer une certitude vivace.

Galypso. — Prends garde aux embûches.

Télémaque. — G'est le piège doré qui m'attire. Le bonheur est avec vous.

Calypso. — O Télémaque ! pour ces paroles que j'attendais, je te tisserai une existence de joie, comme les mortels n'en composent point dans leurs songes. Ma beauté t'appartiendra toutentière, et tu ne te fatigueras pas de la posséder.

Télémaque. — Je m'abandonne à vous, et je vous suis soumis.

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Caltpso. — Tu devions mon égal. Le héros qui se réalise s'élève au-dessus de l'humanité.

Télémaque. — Je respire à pleine poitrine, comme au sortir d'une prison. M'échappant de moi-même, je frémis à l'unisson du monde.

Galypso. — Tu entres dans l'harmonie de la nature et tu palpites avec elle, soumis à la loi d'amour qui l'anime.

Télémaque. — Louée soit Cypris qui me gonfle de ses ardeurs !

Calypso. — Reçois mon baiser. 11 consomme ta délivrance.

Télémaque. — Je suis libre, je vis. Je ne serai jamais le misérable roi d'Ithaque, car j'ai déjà toute la puissance.

Galypso. — 0 Télémaque, je n'exige point de serments. Je t'aime ; donne-moi ta main, que je te conduise au plus secret delà grotte. Je t'enseignerai la volupté.

(Télémaque et Calypso pénètrent dans la grotte, Eucharis s'échappe du fourré où elle était dissimulée.)

Eucharis. — Hélas ! Hélas! Que devenir? Où porter mes pas? Galypso s'esl emparée de Télémaque. Leurs paroles sont venues à moi à travers les fleurs, et la bonne odeur des myrtes se transforma en poison. Ils se sont réfugiés dans la grotte.

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Entrerai-je à leur suite pour troubler leurs plaisirs avec mes cris désespérés? Ils se moqueront, et peut-être mes plaintes aviveront-elles leurs transports. Rcsterai-je sur le seuil, debout comme une statue qui no respire pas l'encens des fêtes du sanctuaire? Ah! je m'écroulerai au bruit de leurs baisers, propagé par les voûtes sonores. Fuirai-je? Je porte, enfoncé dans mon flanc , un trait que je ne puis arracher; plus je m'agite, plus il se rive profondément dans la plaie. Boni serait le veneur qui m'achèverait do son couteau! J'ai lu de la reconnaissance dans les yeux sanglants des biches blessées, lorsque je leur portais le dernier coup. Télémaque! Télémaque! Il m'aurait accompagnée à la chasse ; je l'aurais égaré dans des solitudes embaumées. Rien qu'à respirer mon haleine, il aurait été consumé. Maintenant il tient Calypso dans ses bras; elle s'attache à lui comme la vigne à l'olivier; leurs bouches se sont confondues. Arriére, vision odieuse qui te graves sous mes paupières! Los prémices de la jeunesse de Télémaque m'ont été ravies. L'émoi que j'avais fait naître en lui, une autre le recueille. Il m'eût aimée! Pourquoi ne l'ai-je pas entraîné tout do suite? Pourquoi mon courage m'a-t-il abandonné à sa vue? Je te maudis, Cypris, dispensatrice de ces tourments; et toi aussi, Artémis, je te maudis: sans ta perfide inspiration, je n'aurais point suivi

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tes exemples; un stupide orgueil ne m'aurait point perdue. El je crache sur tous les Dieux qui sont indifférents à ma douleur. Soleil, tes rayons insolents m'outragent et me brûlent. Que tardestu à l'enfoncer derrière la montagne? 0 nuit, hàte-loi de descendre sur moi. Ou plutôt non, recule ton heure. Le rire de Phœbé me sera plus insupportable encore. Ah ! Télémaque! échappetoi ! Télémaque ! Télémaque !

[Mentor accourt à travers bois.)

Mentor. — Qui appelle Télémaque?

Eucharis. — Vieillard insensé ! Qu'avez-vous fait? Pourquoi l'avoir quitté?

Mentor. — Il m'a repoussé. Ma douleur s'est éloignée. Sa révolte et son ingratitude pesaient d'un poids trop lourd sur mon affection. Mais je reviens. Il m'est impossible de croire que je ne vaincrai pas sa résistance. Jamais encore il ne m'avait désobéi. Je tenterai une dernière lullc

Eucharis. — Il n'est plus temps. Télémaque s • rira de vos prières. Calypso est la maîtresse de tout son être, et il a rejeté votre joug.

Mentor. — Que savez-vons? Apprenez-moi où ils sont.

Ki'iiAi.is. — Ils se sont enfermés dans la grotte. Télémaque n'est plus ignorant de l'amour, et je

Bais que l'amour s'enroule autour de sa proie plus étroitement qu'un reptile.

Mentor. — Ce qui devait arriver s'accomplit, mais il n'esi jamais trop tard. Si la mer ne nous cernait pas de tous côtés, je saurais bien entraîner Télémaque, fût-ce par la force.

Euciiaris. — Calypso ne laissera pas son amant s'exposer à vous rencontrer. Car si elle le laissait seul, il courrait un pire danger.

Mentor. — Quel danger?

Euciiaris. — Je parle d'Eucharis.

Mentor. — Vous aimez Télémaque !

Euciiaris. — Assez pour ne pas vous craindre.

Mentor. — Malheureuse! Vous assisterez avec moi à leurs embrassements.

Eucharis. — Oui, chacun de leurs regards nous torturera.

Mentor. — Nous souffrons tous les deux; vous n'êtes pas mon adversaire.

Euciiaris. — Je vous hais; vous voulez m'enlever la vue de Télémaque.

Mentor. — Détestez-moi donc et repaissez-vous en silence du spectacle de son amour. Comptez les caresses qu'il donne et qu'il reçoit, et regardez-le s'épanouir pour une autre.

Eucharis. — Je ne puis supporter cette pensée.

Mentor. — J'abandonne Télémaque; il a de longs jours à vivre.

Eucharis. — Emmenez-le, ù Mentor, je vous en conjure. Son absence me sera moins cruelle.

Mentor. — Cette île est perdue dans l'océan. La fuite est impossible.

Eucharis. — Non, non, je vous prie à genoux, emmenez-le. Je ne veux pas qu'il reste. Venez avec moi. Dans la falaise une caverne s'ouvre, où sont cachés du bois et les instruments propres à le façonner. C'est là qu'Ulysse s'est construit une embarcation. Vous réunirez des ais et vous en formerez une barque. Ensuite nous chercherons une ruse pour amener Télémaque sur le rivage.

Mentor. — Qu'en retour de ce sacrifice, vos maux s'apaisent, ô Eucharis ! Ne tardons pas. Conduisezmoi.

Eucharis. — Ne m'écoutez pas. Ma folie divague. Cherchez: il n'y a pas de caverne. Télémaque ne s'en ira pas.

Mentor. — Quel est le partage de Calypso!

Eucharis. — Ah! suivez-moi!

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