TROISIEME ACTE
Les Nymphes. — Une fois seulement la nuit et le jour ont alterné depuis l'arrivée des étrangers. Hier, à cette heure, ils se présentaient en suppliants. Il a suffi de bien courts moments pour que l'existence paisible de cette île ait été bouleversée. Nous errons sous les bois, inquiètes et sans but. Un silence funèbre s'est répandu ; la brise de mer s'est endormie, et les pins sont muets. Les branches se tiennent immobiles, comme dans l'attente. Toute la nature semble partager notre angoisse. Le soleil s'affaisse lentement dans une écume sanglante. Que se passe-t-il ? Calypso et Télémaque ne sont plus ici ; le vieillard Mentor n'a pas reparu; Eucharis nous a fui. Ah ! les hommes sont une race inférieure et maudite ; ils traînent après eux un lamenta I il e cortège de peines et de soucis; notre royaume en a été infesté. Nous savons maintenant combien le temps, qui nous paraissait si rapide, est lent
pour le malheureux. Cette journée va s'achever; nous sommes tristes, car d'autres jours se préparent, peut-être aussi démesurés. On a parlé; c'est la voix de Calypso. Et la voix du jeune homme s'unit ù la sienne. Les voici; les grappes molles des glycines caressent leurs cheveux; ils se tiennent devant la grotte, et, appuyés l'un contre l'autre, ils forment, dirait-on, un seul être radieux. Ils apportent de la clarté. Nous nous sommes trop vite laissé abattre. La vue de leur bonheur est réconfortante ; ils nous regardent en souriant, et nous sourions comme des miroirs.
(Calypso et Télémaque paraissent sur le seuil de la grotte.)
Calypso. — Vois les Nymphes rougir, ô Télémaque, en ne te reconnaissant plus. Elles avaient quitté un enfant, et elles retrouvent un héros.
Télémaque. — .l'ai goûté au miel nourrissant de la volupté, et je suis ivre de respirer.
Calypso. — Jusqu'à ce jour tu étais comme un mendiant aveugle, assis devant la porte d'un temple.
Télémaque. — Ma vie commence; j'étais une ombre errante pareille à celles que nous devenons sous la terre.
Calypso. — Tu recherchais Ulysse; mais toi, où étais-tu ?
Télémaque. — La volonté divine, en me jetant ici, m'a tendu le bonheur. Elle m'a épargné cette vaine poursuite où l'humanité s'essouffle et s'épuise i I périt enfin, en se demandant pourquoi elle s'est tant agitée.
Calypso. — Ah ! Télémaque, l'humanité succombe, déçue, par sa faute. Regarde-les courir ces voyageurs infortunés; ils portent toujours leurs yeux au-delà de l'instant ; ils ne savent pas ce qu'ils demandent.
Télémaque. — Us n'abordent pas tous au royaume de Calypso.
Calypso. — Ce royaume n'est l'univers que pour toi. Combien, pareils à ton père, en repartiraient pour des continents chimériques ! Les hommes, dès tant qu'ils naissent à la lumière, sont les rois d'une terre inconnue. Mais ils rêvent des mirages et jettent leur couronne.
Télémaque. — Ce n'est point à moi à douter de vos paroles, ô Calypso! Je suis heureux.
Calypso. — Ce serait un néfaste présent que l'existence, si le bonheur n'y était point attaché. Le monde, onfanté dans la joie, est une œuvre de beauté. Ne t'arrête pasaux apparences, qui souvent tromperaient ta foi; ton entendement ne saurait tout comprendre. Sache seulement que le plaisir est l.i récompense immédiate des actions qui répondent à ton destin. Les Dieux ont le visage riant.
CALYl'SO 231
Télémaqde. — Vous avez versé dans mon être la paix de la certitude; mon cœur suit un rythme égal.
Calypso. — Tu as eu la force de te vouloir libre. Tu es resté, malgré Mentor. Et, n'écoutant que ton vœu secret, tu as choisi. Tu en reçus aussitôt le prix. Je t'attendais, sûre de ta venue; mais il ne m'était pas permis de deviner si tu serais différent delà plupart des hommes.
Télémàqob. — U Calypso ! je vous donne une vie dont vous êtes le terme et l'unique raison.
Calypso. — Je suis iière de la recevoir, et mon amour l'embellira. Or je veux que toutes ici se réjouissent avec nous. Nymphes, ornez mon palais avec des guirlandes fraîches; qu'à la lueur de cent flambeaux scintillent les voûtes nacrées. Et, réunies autour de la table du festin, vos voix pures comme les sources des bois chanteront des hymnes li.irmonieux à la louange de Cypris, qui met tous les Dieux d'accord.
Lls Nymphes. — Cypris, hélas ! commande aussi à la Discorde. Nous la prierons de ramener dans notre troupe Eucharis repentante.
Calypso. — Abandonnez Eucharis à sa fureur. Elle ae mérite point de pitié, car ses blasphèmes ont appelé le malheur but sa tête. En intercédant pour la coupable, vous prendriez une part à son crime.
232 MBRVEILLES ET MORALITÉS
Les Nymphes. — Nous la nommons, et la voici qui vient. Elle a les cheveux épars, la sueur brille sur son front, et sa poitrine est haletante.
(Euckaris s'avance, sortant de la forêt.)
Edcharis. — Parlerai-je? ne parlerai-je pas? Je me tairai. Non! Non! Le sourire qu'ils ont changé m'a déchirée. Qu'il parte!
Calypso. — Retourne d'où tu viens, Eucharis, si tu dois apporter parmi nous le visage de la démence et frapper nos oreilles avec des mots sans suite. Ou bien, implore ton pardon, et contiens-toi jusqu'à ce qu'il te soit accordé.
Edcharis. — 0 Calypso, je n'ai pas couru vers vous pour troubler vos plaisirs. Mon message terminé, je retournerai à ma solitude.
Calypso. — Qu'as-tu à m 'annoncer?
Edcharis. — J'ai surpris une machination qui arrachera de votre bouche la raillerie qui la soulevé. .Mentor...
Calypso. — Eh bien! raconte, j'écoute. Ce n'est plus le moment de te taire.
Edcharis. — Ma raison est troublée. J'allais mentir. Je n'ai rien à vous révéler.
Calypso. — Tu parlais de Mentor.
Télbmaqde. — Eh ! laissons là Mentor, ô Calypso! Loin de nous ce trouble-fête !
Elcharis. — Télémaque l'aura voulu. Sachez donc la vérité. Tout à l'heure j'allais sans but le long de la grève, lorsque j'entendis se succéder des heurts étouffés, comme si un bûcheron lointain abattait des arbres dans la foret. Je m'étonne et, guidée par ce bruit, j'arrive auprès de cette caverne où, naguère, Ulysse prépara son départ. J'y trouve Mentor, occupé à partager et à clouer du bois. Le hasard l'avait mené là, et, prolitant de son aubaine, il s'occupait à construire un esquif grossier. Il m'aperçoit. — Oui, dit-il, je prépare notre fuite. Tout sera prêt bientôt. Alors je tâcherai de surprendre Télémaque seul. Mes larmes, mes supplications, auront raison de ses refus. Je saurai le convaincre de sa folie et lui montrer son devoir. Il n'a pas encore pris l'habitude de vouloir par lui-même; et, son envie satisfaite, une autre le sollicitera. — Ensuite il me conjure de taire ce que je viens d'apprendre. Je lui promets le silence et je m'éloigne. Mais vite je prends ma course pour le trahir. Et je vous dis, ôCalypso: j«' ne veux pas être privée de Télémaque, et vous ne le souhaitez pas vous-même. Aussi hâtonsnous. Surprenons Mentor au travail et détruisons son ouvrage. Le vieillard est méfiant ; il peut, si nous tardons, cacher son embarcation à l'abri de rochers où nous aurions peine à la découvrir. Le temps que j'use à parler, il le gagne.
:>3i MERVEILLES ET MORALITES
Calypso. — L'intérêt seul te guide, Eucharis. .le ne te dois pas de remerciements. Mais ton avis me servira.
Tli.kmaqle. — A quoi bon, ô Calypso ! Mentor perd toutes ses peines.
Calypso. — Une barque amarrée au rivage est une tentation de tous les instants. Tu penserais aux contrées nouvelles où elle peut conduire. Si un regret traverse ta pensée, tu ne m'appartiens plus.
ïélémaque. — Ne me faites pas l'affront d'un tel soupçon. Je suis fort maintenant.
Calypso. — On ne se conquiert pas si vite. Les racines qui te retiennent à la chancelante humanité n'ont pas encore été toutes arrachées. Et puis, il faut que Mentor périsse. Nul n'a le droit de vivre dans cette île, sinon mes hôtes. Il devait demeurer, consentant à ton séjour, ou repartir avec toi. Tu t'es détaché de lui. Il n'est plus qu'un de ces mortels à qui ma terre est interdite.
Télémaqde. — Epargnez Mentor, ô Calypso! C'est un vieillard. Il radolte, il est importun; je l'ai maudil Itien souvent; mais, sans lui, je me serais arrêté en route avant d'atteindre au port. Il est tout m on passé.
Calypso. — C'est parce qu'il est ton passé qu'il périra.
CALYPSO ti3o
Eucharis. — L'heure est prompte. La course est longue.
Télémaque. — Je ne veux pas ôtre le meurtrier de Mentor.
Caltpso. — Et tu te prétends libre et fort ! Que te disais-je ? Nymphes, prenez au poing des torches ardentes. La nuit resserre le tissu de sa trame, et la liicur des astres ne perce pas la voûte épaisse des bois. Nous secouerons une pluie de résine qui consumera la barque de Mentor.
(Les Nymphes et Eucharis entrent dans la grotte.)
Télémaqde. — 0 reine ! vos actions m'épouvantent.
Calypso. — Je ne suis pas plus cruelle que la vie; sa fougue renverse les obstacles, et c'est une nécessité. Te condamnes-tu toi-même à te heurter sans cesse contre une volonté contraire qui, peu à peu, te brisera? La vie s'affirme dans la lutte et non pas dans l'indifférence. Attends notre retour; tu ne saurais supporter le spectacle de la défaite de ton maître. Médite. Si tu t'étais accoutumé à contempler le jeu des forces naturelles, au lieu de te lancer en aveugle dans toutes les directions, tu comprendrais.
Télémaqde. — J'abdique ma compassion, mais je redoute le remords.
Calypso. — Monte donc dans la barque ; emporte les adieux de Calypso.
Téi i.m \qi i:. — Vous êtes tout pour moi, qui ne suis rien auprès de votre immortalité. Mon cœur se soulève, mais je le contiendrai.
(Eucharis et les Nymphes reviennent avec des torches à la main.)
Eixharis. — Le mal n'est peut-être pas encore consommé. Je tenterai de me rétracter.
Calypso. — Ne tombe pas d'un esclavage dans un autre, Télémaque. Décide. Je ne te retiens pas.
ïélémaque. — Je ne suis pas un lâche, ô Déesse ! J'agis par moi-même et pour moi-môme. Je chasserai victorieusement de moi l'homme ancien, et je vous adorerai.
Eucharis. — Pour la seconde fois, Télémaque a prononcé son arrêt.
Calypso. — Que dis-tu, Eucharis?
Eucharis. — Mentor achève sa tâche; courons.
Calypso. — Montre-nous le chemin. Et vous, Nymphes, suivez-moi.
(Calypso et les Nymphes s'éloignent rapidement dans la forêt.)
Télémaque. — Je reste seul. Mentor est condamné. Il faut donc que mon bonheur se paye par une victime. Je ne suis pas coupable : c'est la
loi ; mais je no puis la subir sans amertume. Pourquoi se mettait-il à la traverse de ma résolution? Pourquoi s'est-il obstiné à me forger un avenir contraire âmes vieux? Il voulait me soustraire aux appels de l'amour qui unit mortels, choses et Dieux dans un même frémissement. Je devais être un homme avant d'être un roi. Je ne suis pas une cire à former d'après une image idéale. La fontaine qui chante cà mes pieds est pareille aux autres fontaines ; elle se répand en nappes inégales, elle fuit en ruisseaux et s'affaisse en cascades; aucune pourtant ne suit le même cours. Il serait fou celui qui rêverait de les enfermer toutes en des bassins symétriques. L'amour est la source d'où les accidents de nos existences diverses découlent. Calypso a raison. Je n'ai qu'à promener mon attention sur la nature, et je lis des enseignements. Quel est ce bruit? Des pas froissent les bruyères? Je suis perdu dans la nuit. Une main écarte le feuillage. Quelle est cette ombre? J'ai peur. Calypso, où êtes-vous ?
(Mentor s'est //lissé hors du fourré.)
Mentor. — Calypso est loin, Télémaque, et les Nymphes aussi.
Télémaque. — C'est vous, Mentor. Comment vous trouvez-vous ici ?
Mentor. — Ingrat! Tu as consenti à ma mort.
Télémaque. — Laissez-moi. Je ne puis vous répondre.
Mentor. — Pourquoi baisser la tête, si tu es fier de ton crime.
Télémaque. — Je suis innocent; pardonnez-moi.
Mentor. — Je te pardonne ; je ne tiens plus à la vie. Tâche de t'absoudre toi-même.
Télémaque. — Cachez-vous. Les Nymphes vous découvriront.
Mentor. — Qu'elles viennent !
Télémaque. — Je refuse votre sacrifice. Il pèserait sur ma conscience.
Mentor. — Il faut avoir du courage jusqu'au bout, même dans le mal.
Télémaque. — A peine si j'en ai pour mon bien, puisque je vous supplie de fuir. Vous avez eu l'imprudence d'abandonner votre embarcation, et le feu va la dévorer.
Mentor. — J'ai construit la barque pour toi seul. Elle ne brûlera pas.
Télémaque. — Eucharis vous a livré.
Mentor. — Sans s'en douter, Eucharis me sert. J'ai opposé la ruse à la ruse. La Nymphe mène Calypso vers la caverne que j'ai quittée; la barque est construite, et je l'ai portée en lieu sûr. Tandis qu'on me poursuit, je puis t'entretenir une dernière fois.
CALTPSO 239
Télémaqde. — Vous m'aviez appris à détester le mensonge.
Mentor. — C'est un mensonge sacré que celui qu'un père commet pour le salut de son enfant. Tu es le fils de ma pensée. Demain, il pouvait etn- trop tard pour t'arracher à Calypso; elle n'a pas encore resserré les mailles du tilet où tu t'es laissé capturer.
Télêmaque. — Le croyez-vous? Mais je me suis promis de ne pas vous répondre, car je ne veux pas avoir devant vous l'attitude d'un coupable.
Mentor. — Tu redoutes de n'avoir point de raisons à opposer aux miennes. Tu t'avoues vaincu d'avance.
Télêmaque. — Je ne discute pas des énigmes dont nous n'avons la clé ni l'un ni l'autre. Si vous me portez encore quelque affection, gagnez la mer sans vous exposer.
Mentor. — Non. Je n'irai pas rapporter à Ithaque que le fils d'Ulysse, oublieux de sa patrie, des siens et de sa propre renommée, a renoncé à suivre l'exemple de son père pour se livrer à la volupté. Je périrai de la main des Nymphes. On nous croira là-bas victimes d'un naufrage ou des ennemis des Grecs. On te pleurera. La mémoire de ta lâcheté ne sera pas perpétuée.
Télêmaque. — Puisque vous liez toujours votre sort au mien, échappez-vous pour m'épargner un
remords. Je me refuse à devoir mon bonheur à un meurtre, dont je resterai chargé, l'ayant laissé commettre.
Mentor. — Mentor ne revient pas sur ce qu'il a décidé.
Télémaqde. — Vous clés cruel, vous qui jurez d'épouvanter mes veilles et mes songes.
Mentor. — Je t'ai conduit dans ton devoir jadis, et il t'était facile. Maintenant tu reçois de moi la punition. Dans ton égoïsme naïf, tu crois trembler pour moi, et c'est pour ta tranquillité que tu t'inquiètes.
Télémaqde. — Les Dieux me sont témoins que j'ai pensé d'abord à vous.
Mentor. — Oh ! je n'ai pas de rancune. Je sais assez combien ton àme est légère. Tu es prompt au bien comme au mal, car tu ne les distingues pas. Souviens-toi de nos voyages ! Partout tu t'es laissé séduire ; tu recevais une égale impression de tous les spectacles. Mais je redressais ton jugement ; je me tlattais qu'après quelques années d'expérience tu saurais exercer ta volonté. Ma tâche alors eût été achevée.
Télémâque. — Il m'a suffi d'un jour pour comprendre et vouloir.
Mentor. — Illusion! Tu n'as fait que changer de maître. Tu limites l'univers à une petite île qui n'est qu'un point dans l'espace. Continuant à
rechercher ton père, dans combien de contrées nous aurions encore abordé! Que d'horizons à découvrir! Que de choses à voir et ù entendre! Sans doute eussions-nous trouvé d'autres divinités que Calypso, plus puissantes et plus belles. Rien ne se ressemble; tout est nouveau. L'amour, tu le connais à présent; lu l'as mesuré tout entier; il n'a plus rien de secret pour toi. Tu piétineras sans cesse sur la place. Demain, situ partais, tu éprouverais d'autres tentations, et, pour t'y livrer, tu me parlerais comme tu le tais maintenant.
Télkmaqle. — Quel plaisir prenez-vous à me troubler? Je me boucherai les oreilles pour ne plus vous entendre. J'ai pondant trop longtemps pris l'habitude de me laisser mener; je céderais.
Mentor. — Ne lutte pas. Songe aux regrets que tu te prépares. Tu seras prisonnier sans espoir de délivrance; de tous côtés les flots te fermeront la retraite. Lorsque, du haut d'un promontoire, tu découvriras la silhouette d'un vaisseau voguant vers d'autres cieux, tu agiteras inutilement tes bras, et tes cris seront couverts par la rumeur marine. Et Calypso près de toi rira, te promettant, pour te consoler, des baisers dont tes lèvres se seront lassées. Ton père a subi ce supplice.
Télémaqle. — N'ajoutez rien, Mentor! J'aime mieux l'illusion de la vérité et du bonheur à cette vérité rt 8 ce bonheur parfaits que vous avez ;
242 MERVEILLES ET MOHALITES
pour moi et qui n'existent nulle part. N'agitez plus sous mes yeux vos décevantes visions. Je ne partirai pas.
Mentor. — Adieu donc, Télémaque. Je vais me livrer aux Nymphes.
Télémaque. — Arrêtez! Vous fûtes bien habile, vous qui, pour me gouverner mieux, avez laissé la pitié germer dans mon cœur. Vous m'accusez de faiblesse; mais vous avez cultivé en moi la plus grande des lâchetés. Oui, je suis lâché, j'ai pitié de vous. Vous ne mourrez pas par ma faute. Je néglige ma destinée; je n'ose pas vous sacrifier. Ah ! Mentor, quelle est votre œuvre ! Vous n'avez point de compassion, vous! Aussi vous êtes fort, et je suis votre disciple soumis. Désormais je vous appartiendrai et vous obéirai. Plus de révolte; à quoi bon? Mais combien je vous exècre et vous maudis.
Mentor. — 0 Télémaque ! je t'ai reconquis. Tu me demanderas pardon de tes insultes.
Télémaque. — Soyez joyeux. Moi, j'ai perdu la joie. Nos destins sont liés et ne peuvent se séparer ; et ils s'opposent l'un à l'autre. Loi mystérieuse et tragique! Mon rire suscite votre deuil, et ma peine votre satisfaction. Je suis le vaincu nécessaire à votre triomphe. La pitié m'interdit de l'emporter. Adieu, île fortunée, grotte parfumée et profonde, fontaines jaillissantes, foret sacrée ! Adieu, vie
paisible et sans mélange ! Adieu, Nymphes, troupe gracieuse, ronde égale! Adieu, Galypso, volupté de ma pensée et de ma chair, Calypso, qui êtes la beauté et l'amour, sanctuaire des Dieux, reflet du monde! Je ne méritais pas de vous adorer.
Mentor. — On peut arrêter notre fuite. Plus de retard. Glissons-nous dans l'ombre, en silence.
Télémaqde. — Quoi qu'il arrive, il faudra bien que j'imite Ulysse.
Mentor. — Tu es digne de ton père et de moi. Prends ma main. Par ici.
Télémaque. — Je ne suis pas digne d'être Télémaque.
La voix d'Euciiaris. — Télémaque!
Mentor. — Les Nymphes reviennent! L'épais du bois sera plus sûr. Là, derrière cette fontaine. J'entends des pas précipités et une rumeur. Vite !
Télémaque. — Je suis docile comme un mort.
(Télémaque et Mentor se r/lissent dans l'ombre. Eucliarii arrive, au
près par Calj/pso et les Xymphes, accourant en désordre de toutes les directions.)
Elcharis. — Télémaque! Mentor! Etes-vous là ? Ils sont partis. J'arrive trop tard. Les Nymphes, déçues et dépitées, sont sur mes pas. 11 • l impossible qu'ils aienl déjà gagné le rivage. Je les devancerai. Je connais des sentiers rapides. Télémaque ne nous quittera pas. Qu'il reste! Qu'il
soit en paix avec Calypso ! En perdant sa présence, je suis doublement malheureuse.
Calypso. — Où marches-tu encore, Eucharis?... Elle s'échappe sans répondre. Son esprit égaré se leurrc-t-il, ou bien cherche-t-elle à nous tromper?
Les Nymphes. — 0 Déesse, les actions d'Eucharis sont troubles et ne présagent pas la vérité. Nous craignons qu'elle n'ait été la complice du vieillard. Nous n'avons pas trouvé Mentor là où, prétendaitelle, il devait achever son travail. Alors elle nous entraîne plus loin; comme poursuivie par les Erynnies vengeresses, elle court en tous sens, en proférant des discours incohérents. Puis elle se sépare de nous et nous devance ; et ses cris nomment Télémaque.
Calypso. — Je n'aperçois pas Télémaque. Nous le laissâmes ici. Comment se fait-il qu'il se soit éloigné? Seul, dans la nuit, il peut s'égarer.
Les Nymphes. — Télémaque appartient à la race étourdie et trompeuse des mortels. Rappelez-vous Ulysse; il ne méditait que la fuite. Qui sait si Mentor n'a pas profité de notre absence pour l'entraîner?
Calypso. — Déjà ! Non. Il est impossible qu'il se soit si vite démenti. Il s'était affranchi de son maître avant de m'avoir possédée.
Les Nymphes. — Un désir nouveau naquit sur les cendres de son désir satisfait.
Càltpso. — La curiosité l'aura poussé à s'aventurer dans les bois; il n'aura pas retrouvé son chemin. Ou bien, las de nous attendre, il se sera endormi sur la mousse.
Les Nymphes. — Nous avons d'autres pressentîments.
Calypso. — J'ai fait de Télémaque un Dieu.
Les Nymphes. — Votre bouche môme ne l'a pas persuadé. Les propos de l'erreur trouvent plus d'accès auprès des hommes, prompts à s'élancer au-devant des surprises décevantes de l'inconnu.
Calypso. — Vos paroles sont d'un mauvais augure pour Télémaque.
i.i s Nymphes. — Nous souhaiterions de n'avoir pas à le plaindre.
Calypso. — Le malheureux ! Je m'apitoie sur lui.
Les Nymphes. — 11 sera châtié par toute une vie.
Calypso. — Ce serait une chose terrible pour lui-même.
Les Nymphes. — Vous en avez eu déjà des '■X'-mples. Lamentable humanité! Ils Boni tous semblables les uns aux autres. Mais s'ils [l'offensaient point les Dieux, ils ne seraient pas condamnés à rouler de faute en faute.
Là \<>ix d'Eocharis. — Télémaque!
Calypso. — Vous aviez raison. Bucharis appelle Télémaque. Llle a dû préparer sa fuite.
Les Nymphes. — Tout s'enchaîne. Nous sommes Les artisans de notre sort. Notre compagne s'est attirée un amour funeste; sa jalousie se retourne contre elle; elle enfonce dans le désespoir.
La voix d'Eucharis. — Télémaque!
Calypso. — Quelqu'un se hâte vers nous.
Les Nymphes. — C'est toi, Leucothoë ? D'où arrives-tu, en courant?
Leucothoë. — 0 reine, j'ai à vous annoncer des événements dont le hasard m'a rendu témoin. Ils vous rempliront d'étonnement. Tout à l'heure, tandis que vous battiez la plage à la poursuite de Mentor, je m'étais écartée pour gravir une hauteur d'où je pensais pouvoir découvrir mieux le fugitif. La douce lueur des astres éclairait le rivage désert, bordé d'une frange d'écume. La mer immobile blanchissait sur les récifs. Au loin, un navire dormait. Les vagues sonnaient à mes pieds au fond d'un étroit ravin, couvert par l'ombre des rochers. Parfois un appel d'Eucharis traversait l'air. Mais aucun bruit, aucune forme, ne trahissaient la présence de Mentor. J'allais me retirer, lorsque j'entendis non loin de moi un tumulte de pierres éboulées. Deux ombres se glissent contre la falaise opposée; elles chancellent, perdent pied et s'accrochent à des herbes. Je reconnais Mentor et Télémaquc ; ils s'engouffrent dans le ravin. Je tremble qu'ils ne se précipitent ; ma gorge se serre
d'émotion et no laisse pas sortir un cri. Soudain la voix d'Eucharis s'élève à mes côtés; une robe llottante m'effleure. La Nymphe, sans me voir, s'élance sur la pente, brandissant sa torche qui fume. Elle vole, disparaît et reparaît tour à tour entre les aloès hérissés. En vain Télémaque et son maître se hàtent-ils, au risque de se briser les membres. Eucharis a touché la grève avant eux. Alors, à l'éclat de la torche, je découvre une barque dissimulée dans une fente des rochers. Mentor a bondi. Il n'est plus temps. Déjà la résine tombe en gouttes ardentes; le bois crépite; le feu se répand. La barque n'est bientôt qu'un tison. Cependant que Mentor cherche à éteindre l'incendie, la Nymphe se traîne aux pieds de Télémaque, elle étreint ses genoux, elle le supplie. Il va la suivre. Mais le vieillard le retient par son vêtement; il lui désigne le vaisseau dont le fanal brille là-bas comme une étoile tombée qui surnagerait. Le lils d'Ulysse hésite. D'un bras vigoureux, son maître le saisit, et il se précipite avec lui dans la mer. Télémaque se débat parmi 1<>s flots jaillissants. Mentor le soutient et l'entraîne. Ils s'éloignent à force de bras dans la direction du vaisseau, et je les perds de vue. Voici, 6 Déesse, ce que j'avais à vous révéler. Je crains d'être une messagère importune.
La voix d'Eucharis. — Télémaque 1 Télémaque !
Galypso. — J'aime l'amour, Leucothoë. Nous monterons demain sur le plus haut de la côte, et nous attendrons celui qui doit venir.
La voix d'Eucharis. — Télémaque!
Calypso. — Voudra-t-il reconnaître son destin et s'élever à la divinité? ou ne sera-t-il, lui aussi, rien qu'un homme? Nous, louons Gypris à qui l'univers entier est soumis. Elle m'a donné aujourd'hui de recueillir surles lèvres de cet adolescent le meilleur de son âme fragile. Elle me promet des voluptés nouvelles et soutient mon attente avec la douce espérance.
La voix d'Eucharis. — Télémaque !
Les Nymphes. — Louange à l'éternelle Cypris, mère de la riante vie ! Et soyons-nous châtiées comme Eucharis si nous nous dérobons à la nécessité.
A Bugues Rbbrll