‹ Merveilles et moralitésChapitre 36 sur 36 · LE CHANT DU MAITRE · texte numérisé non relu

LE CHANT DU MAITRE

« Je suis le maître. Je me chante avec un orgueil joyeux, et, sur le sommet de la montagne, je danse, les yeux tournés vers l'arche de feu du soleil.

« Je ne suis pas de ceux qui, le doigt contre le front, restent assis dans l'attitude de la méditation, au milieu des glaciers, comme s'ils attendaient la fonte des neiges éternelles ; ils claquent des dents et sont traversés par des frissons mortels.

« Pourquoi les esclaves sont-ils accroupis dans la plaine tandis que je danse environné d'azur? Voilà ce qu'ils se demandent, ceux qui pourraient danser et qui ne sont pas non plus accroupis, et qui sont des cadavres gelés.

« Je ne suis pas orgueilleux seulement parce que mes pieds reposent sur la cime de la montagne ; j'en sais plus d'un qui marche dans les empreintes

que j'y ai laissées et qui n'a pas de droit à la superbe.

« Car il y a des esclaves parmi les maîtres, et ceux-ci méritent un mépris que les esclaves ne valent pas ; ils se trouvent assez haut comme ils sont, et jamais ils ne bondiront dans le ciel.

« Il n'a que le nom de maître, celui qui ne porte pas la volonté de mériter un nouveau nom et de s'élever au-dessus des autres maîtres de toute la distance qui, ù l'opposé, sépare le pic de la vallée.

« Moi, j'ai les yeux tournés vers l'arche en feu du soleil, et je ne me crois pas sur le dernier échelon. Et c'est pourquoi je me chante avec un orgueil joyeux, et c'est pourquoi je suis le maître. »

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