‹ Merveilles et moralitésChapitre 35 sur 36 · LES POUX ET LE LION · texte numérisé non relu

LES POUX ET LE LION

Une abondante vermine grouille dans la fourrure du lion.

Que le chien grogne sous la piqûre des parasites ! qu'il se contorsionne pour les atteindre ! qu'il se fourrage le poil de ses griffes ou de ses dents pointues! L'animal qui rugit n'est pas un chien; il dédaigne la vermine.

Le pou paresseux vit de la santé du lion. Quand le lion est gorgé, le pou se repaît, et son dos plat s'arrondit. Mais, lorsque le fauve maigre, embusqué aux confins de l'oasis, jette à la lune les bâillements d'une infructueuse attente, le pou desséché se recroqueville.

La vermine ignore la reconnaissance ; celui qui la nourrit est son plus mortel ennemi. Elle ne pardonne pas au lion de remplir les vastes espaces de ses rugissements, alors que le lionne l'entend môme pas, elle qui s'agite à la porte de

ses oreilles. En vérité, elle a moins de haine pour le chien, qui la secoue et l'écrase.

Il est doux de vivre sans danger aux dépens de celui qui lutte et tue dans le péril, de dormir tranquillement à l'abri de la tiède toison du chasseur qui veille dans la nuit froide du désert. Le pou n'échangerait pas son sort contre la destinée de son hôte; mais aucun pou ne consent à n'être qu'un pou au lieu d'un lion. Il y a autant de contradictions irréconciliables chez la vermine que chez la race à chair lisse.

Et la vermine appelle contre le lion la colère de Dieu, de ce Dieu qui dirige la foudre, l'homme au fusil cracheur de feu. Une balle au front du lion, et la vermine est vengée.

Quelle joie si un pou, en vigie au sommet d'un poil de crinière, annonce qu'un canon d'acier luit entre les rochers!

Une détonation, un sifflement; et la bête roule sur le sable... Demain les parasites du lion mort rendront leurs comptes au pelletier, Dieu imprévu.

Page 1