‹ MéryChapitre 4 sur 6 · HÉRY · texte numérisé non relu

HÉRY

s'écria Rabbe, avec tout rorgiieil d'un écrivain persécuté par les libraires.

Le visiteur insiste, mais inutilement ; il se vit obligé de sortir sans la moindre promesse (l'article.

— C'est fort bien de refuser pour vous, ditMéry, qui avait assisté à la conversation; mais vous auriez pu accepter pour moi.

— Ah î c'est juste, dit Rabbe. Où diable avais-je Tesprit? Mais Soulé n'est plus là, comment faire?

— Donnez-moi une lettre ; j'irai, ce soir même, au Nain-Jaune,

— Hum! fit Rabbe, jetant un coup d'œil de regret sur les in-folio latins.

Néanmoins il écrit la lettre.

Méry, triomphant, l'emporte, rédige

deux articles en toute hâte, et court au bureau du Nain-Jaune, où il trouve Léon Ilalévy et Santo Domingo.

Il leur présente sa copie avec la lettre de Rabbe.

— Oh ! oh! lui disent ces messieurs, il y a du bon dans ces articles ; mais sont ils de vous seul?

— Et de qui donc seraient- ils? demande Méry.

— Votre patron, sans doute, y a mis la main? Il nous semble reconnaître le stvle de Rabbe.

— Ah ! ceci devient trop fort ! s*écrie le jeune homme piqué au vif. Qu'on me donne un sujet! je veux le traiter à Tinstant même, là, devant vous.

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Ijéon Ilalévy et Santo Domingo le prennent an mot.

Ils lui proposent pour thème |a Petite Poste.

Méry prend la plume, et, séance tenante, il rédige un article désopilant, plein d'esprit, de verve et de gaieté, qu'on porte à l'heure même aux compositeurs, et qui, le lendemain, est dévoré d'un bout de Paris à l'autre.

Soulé, sans plus de retard, offre à Méry le titre de rédacteur du Nain-Jaune avec dix-huit cents francs d'appointements.

Huit jours après, il porte cette somme à deux mille quatre cents francs , puis à trois mille ; puis la caisse ne compte plus et donne au nouveau rédacteur tout ce qu'il demande.

MÉRY. il

Méry faisait tout le jounial.

Un pareil envahissement, dont il Q*était pas le maître, puisque sa facilité extraordinaire multipliait chaque jour la copie et que le directeur choisissait ses articles de préférence à ceux des autres; cet envahissement, disons-nous, souleva contre lui des rancunes jalouses, que son caractère aiTectueux et bienveillant ne tarda pas à (aire disparaître.

Il eut bientôt, du reste, à s'occuper de travaux plus dignes de sa plume.

Les natures poétiques se rapprochent ; le génie attire le génie.

Victor Hugo, déjà célèbre, se lia trèsétroitement avec le jeune rédacteur du Nain-Jaune, et, depuis, ils n'ont pas cessé d'être frères par le talent et par le cœur.

V Enfant sublime entrait, comme Méry, dans sa yingt-deuxième année; mais il était absolument imberbe et ressemblait à une jeune fille déguisée en page, ce qui explique la qualification que lui accorda Chateaubriand.

Victor Hugo venait de chanter les pompes du sacre.

Un autre poëte, dont la liaison avec Mér y commençait également alors, avait cru devoir célébrer aussi Reims, Charles X et la sainte Ampoule.

On devine qu'il s'agit de Barthélémy.

Ce dernier, royaHste de conviction, mais très-pauvre, avait eu l'espérance, en éperonnant sa muse, d'attirer sur lui l'œil du pouvoir, et comptait sur une large gratification ministérielle.

Effectivement, une lettre de M. de Dumus hii arrive un beau matin.

Barthélémy court au ministère, M. de Damas n*est pas visible.

Il y retourne le soir même, le lendemain, le surlendemain, huit joiurs de suite, persoime !

Fort de la lettre reçue, il s'obstine à frapper à cette porte toujours close. Enfin elle s'ouvre, un huissier se présente et offre, de la part du ministre, au chantre de la sainte Ampoule... un louis!

C'était la quarante- troisième visite de Barthélémy au ministère.

Furieux, il jette la pièce d*or au nez de rimissier, quitte la place avec une soif de vengeance facile à comprendre, et renconfrc Méry sur le boulevard, au moment oii

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passaient les éc|iiipages de Sidi-Mahmoud, ambassadeur du bey de Tunis pour les fêtes de Reims.

L'entretien des deux poètes dut être curieux.

Méry, qui n'avait pas cliantéle sacre, et dont les principes libéraux s'exaltaient encore par les événements, tenait le baril de poudre ; la colère de son nouvel ami servit de mèche, et la première Sidienne éclata.

Presque immédiatement elle fut suivie de deux autres, qui eurent, comme leur aînée, un succès dont aucune publication de nos jours n'offre d'exemple.

Effaçant intrépidement du dictioimaire le mot impossible, nos deux collaborateurs résolurent de renverser le ministère Yillèle, roc immuable contre lequel était venue se

briser l'armée tout entière des deux oppositions.

Quiconque a vu Paris le jour où fut publiée la Villéliade a dû nécessairement être illuminé d*un rayon prophétique et saluer dans Tavenir, à quatre ans de distance, les barricades de Juillet.

Jamais satire d'un aiguillon plus fin, plus délicat, et en même temps d'une portée plus sûre, ne fut lancée contre un homme politique.

Il fallait, pour écrire ce chef-d'œuvre, une maturité de conviction, une force de logique et un sang-froid raiUeur qui ne pouvaient appartenir à un converti de la veille ; aussi Barthélémy, avec une franchise qui l'honore, avoue-t-il * que la meilleure part

i Voir les uotes de la traduction de VÉnéide, livre V-

«lu snocos lie la ViUéliade est duc à son collabora leur.

Méry logeait, à cette époqiie, rue du Iforlay -du- Palais. àSou compagiKMi de diambre était Armand Carre).

Aucun libraire n'avait acheté le manuscrit d'avance. Le Nain-Jaune, écrasé par des amendes énormes, avait cessé de paraître.

Comment payer un imprimeur?

Armand Carrel et Méry rassembient quelques camarades ; on lit le poëme ; tous les auditeurs sont dans l'enthousiasme et prodament la VUléiiciÂe un chef-d*œu%-re.

H y avait à cette réunion d'amis un (^lerc d'avoué qui ne s'attendait en aucime sorte à être, qudque vingt ans plus tard, ministre de l'instruction publique.

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Achille de Yanlabelle ne possédait pas un sou vaillant.

Mais il fouilla dans la poche de son frère, oHicier aux gardes, y trouva quekpies louis, et, quarante-huit heures après, la Villéliade , tout imprimée et toute radieuse, sortait des ateliers typographiques de Féreau, rue du Foin-Saint- Jacques.

Le Constitutionnel était alors place de la Bourse.

I! avait pour rédacteui's Etienne, Jay, Tissot, Jouy, Arn'ault, véritables ix)is de la presse et dispensateurs uniques de la publicité; car, en ce temps-là, il n*y avait point d'annonces.

Tout livre dont ces messieurs dédaignaient de rendre c(»npte était sûr de rester dans TouMi.

3S NERY.

Le jeune auteur de la ViUéliade se présente à la rédaction du Constitutionnel avec deux exemplaires de son œuvre.

Etienne en prend un, le coupe assez dédaigneusement du doigt et le parcourt ; mais bientôt il tressaille et pousse des exclamations :

— Bravo! s*écric-t-il , bien touché!...

c*est du Juvénal tout pur !

Jouy, qui tenait l'autre exemplaire, ne disait mot.

Tout à coup il se retoiu'ne vers Méry et lui demande :

— Est-ce vous qui avez écrit cela?

— C'est moi, répond le timide auteur.

— Je vous en fais mon compliment, eune homme. Vous irez loin !

MËRY. S9

Des importuns arrivent. On parle de la Cliambre et des discours prononcés à la séance du jour. Méry s*incline et sort.

L*accueil de l'aréopage a été flatteur ; mais il faut, dans la conjoncture, autre chose que des louanges stériles, et aucun de ces messieurs n*a promis de renire compte de l'œuvre.

Méry se reproche de n'avoir pas abordé franchement ce point capital.

Sachant qu'Etienne va dîner tous les soirs aux Frères-Provençaux, il prend le parti de l'attendre et se place résolument en embuscade, bien décidé à l'accoster au passage.

Au bout de vingt minutes il voit sortir son homme.

Etienne a la brochure à la main ; il lit en marchant.

— C*est bien, pense Méry, laissons-le lire. Je lui parlerai tout à Theurc.

Et il le suit à quelque distance.

Mais Etienne lisait toujoui's. C'eût éto vraiment dommage de rinterrompre. Il lut d'un bout à Tautre de la rue Yivienne, il lut sous les arcades du Palais-Royal ; il ouvrit, en lisant, la porte des Frères-Provençaux et continua de lire après s'être mis à table.

II avait sur les lèvres un sourire approbateur et se livrait à de petits hochements j de tète, que Mcry observait de la galerie voisine, au travers des glaces de la première salle.

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— Bon ! s*ocria le })oëte eu se frottant les mains, j'ai mon article î

Après ce qu*il venait de voir, il était fort inutile de parler à Etienne.

Le lendemain, Mérv se lève et consulte ses finances : il a quatre sous dans sa bourse, juste un sou de moins que le Juif errant.

Mais qu'importe?

n déjeune avec un sou de pain, une tablette de chocolat d'un sou, et il lui reste encore dix centimes pour aller lire le Constitutionnel au café de Tliémis.

bonheur ! la Villéliade a son article !

un feuilleton complet, un énorme feuilleton de six colonnes !

Méry court chez la brocheuse, met sous

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son bras un paquet de treize exemplaires et se dirige du côté du Palais-Royal .

11 entre chez le libraire Ponthieu, sous les galeries de Bois.

— Voulez-vous, lui dit-il, montrant son paquet, prendre ceci en dépôt ?

— Non, vraiment, dit Pontliieu ; je suis encombré de brochures. II en pleut de tous côtés, je ne reçois plus rieu.

— Mais, objecte Méry, ce que je vous offre peut avoir du succès ; le Constitutionnel en a longuement parlé ce matin.

Le libraire, à ces mots, dresse Foreille.

— Êtes-vous sûr de cela ? dit-il au poëte .

— Rien de plus facile que de vous en assurer : fiiites acheter le journal, répond Méry.

Deux minutes après, Poutliieu lisait l'article avec un air de stupcfactiou profonde.

Il était à peine au bas de la preiuière colonne, qu*un individu ouvre la porte et demande :

— La ViUéliade, s'il vous plaît?

— Voilà! se Mte de répondre Ponthieu, prenant avec vivacité les treize brochures sous le bras de Méry et eu donnant une à Tachetcur : prix, cinq francs !

L'étranger paye et sort.

— Diable î diable ! murmure le libraire, c'est 1 artide qui fait déjà son effet ! Il n*y a rien d'étonnant : on vous donne beaucoup d'éloges.

Il reprend le journal et veut achever de lire.

Mais aussitôt jparaît un second acheteiu*, puis un troisième, puis un quatrième, puis cinq, six, neuf autres. Le paquet d'exemplaires est vendu, et la boutique se remplit toujours.

— Patience , messieure , patience î dit Poutliieu ; je ne puis suffire à Fenipressement du public. D'ici à quelques minutes, on va m'apporter deux miUc exemplaires.

Avez la bonté d'attendre î

Et, conduisant Méry dans son arrièreboutique :

— Voyons, lui dit-il, combien voulezvous de votre poëme?

— Heu ! fit le jeune homme, je ne sais. . .

j'attends vos offres, et je m'en rapporte à votre conscience.

— Vingt mille francs, cela vous convient-il?

— Mettons vingt-cinq, dit Méry, ce sera marché fait.

— Touchez là, dit Ponthieu.

Ils se frappèrent dans la main.

Le libraire ouvrit sa caisse et compta vingt-cinq billets de mille francs , que rheureux poète engloutit dans cette même poche où il n'avait puisé, le matin, qu'un denier si modeste.

En sortent de la boutique de Ponthieu, Méry trouva que les galeries du Palais- Royal n'étaient pas assez hautes et craignit sérieusement de s y blesser le front.

Il changea un de ses billets contre de ror.

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Puis il entra chez nnpemicpiier coiflcur et se fit raser le menton pour la première fins.

Toutes CCS anecdotes, relatives aux debuts littéraires de l'auteur d'flém, sont parfaitement authentiques, et nous les racontons avec la fidélité la plus scrupuleuse. Rien n'offre, selon nous, plus d'intérêt que de remonter une ciimèrc illustre et d'assister à ces péripéties émouvantes, à ces curieux accidents qui sèment la route du génie.

Le pamphlet contre M. de Villèle fut vendu, en moins d'une semaine, à plus de douze mille exemplaires. 11 eut seize éditions successives, et l'on imprima la vingthuitième en 1830.

Méry |Xiya ses dettes.

MÉnV. 37

Au nombre de ses principaux créanciers était madame Galdérou , maîtresse d'hôtel de la nie de Bussi, brave et digne femme qui croyait à la littérature, et qui, celle fois du moins, n*eut pas à s'en repentir.

fhi se rappelle que le poëte avait mangé, Tannée précédente , à la table d'Alphonse Rabbe ; l'historien des papes se métamorphosa tout à coup en rcslauraleur et fit présenter à son compatriote une carte à payer fabuleuse.

Méry s'exécuta, disant qu'avec un pareil homme on avait tout à perdre, même son latin.

ïhi reste , à partir de ce jour, Alphonse Rabbe demeure englouti au fond des limljes de la htlérature, taiulis que son

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(M)mpatriote moule, dans le ciel artistique, au rang des couslellations.

Toutes les célébrités viennent tendre la main à l'auteur de la Villéliade.

Emile et Antony Deschamps , Sainte- Beuve, Dumas, Boulanger, Delacroix, Rossini, Ilérold, et vingt autres, briguent son amitié.

Personne, mieux que Méry, n'a su connprendre la sainte fraternité des lettres et des arts.

L'envie et ses basses intrigues n'ont jamais pu atteindre cette âme élevée et généreuse. Quand on parle à Méry, on l'admire ; quand on le connaît, on l'aime.

Achevons de le suivre dans sa carrière j)oétique.

Nous le voyons, au commencement de

1829, composer Y Assassinat , souvenir lugubre des massacres qui avaient épouvanté sa jeunesse. Barthélémy ne l'aida point dans cette œuvre, mais bientôt ils reprirent la plume ensemble et continuèrent , contre le pouvoir, leur crois^ide fraternelle.

Rome à Paris, la Corbiéréide et la Censure furent publiées six mois après la Villéliade.

Enfin le ministère tomba.

Un joyeux ami du vaudeville et de la chanson, M. de Hartignac, ramassa le portefeuille et tâcha de concilier tous les partis, d'apaiser toutes les rancunes.

Il n'y avait plus de satire possible.

Nos deux poëtes, renonçant jusqu'à nouvel ordre à leur rôle d'opposition po\i-

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tique, ocri\ireut cette admirable épopée du Napoléon en Egypte y piédestal de granit sur lequel ils ont à tout jamais assis leur gloire.

Ambroise Dupont acheta le Napoléon soixante mille francs.

Il en avança vingt-huit, avant que Barthélémy et Méry eussent fait un seul vers.

L'œuvre achevée, les auteurs confièrenL au sort le soin de régler l'ordre de la signaturiî, et le sort favorisa Barthélémy.

Fidèle à son système de conciliation, M. de Martignac devidt avoir Ift peiisée de gagner au pouvoir ces deux frères siamois de la satire, dont la ver\'e, d'un instant à l'autre, pouvait déborder encore.

pu offrit la croix à Méry, qui la refusa.

Bonapartiste de cœur et de conviction, il ne voulait à aucun prix se rallier à ceux qui, depuis le jour où il tenait une plume, avaient été l'objet de ses plus vives attaques.

Le ministre vaudevilliste ne put sauver la légitimité.

Elle se réfugia dans les bras de M. de Polignac, qui la laissa bientôt choir sous les barricades, où, blessée de deux nouveaux aiguillons, la Peyronnéide et la Giierre cT Alger, elle ne devait pas tarder à trouver sa tombe.

Méry, pendant les trois jours , quitta la plume pour le fusil.

La bataille terminée, il reprit la plume, et bientôt on put lire ce magnifique poëme de Y Insurrection, écrit avec du salpêtre,

li MÉRY.

et dont diaque vers est uii coup de feu .

Au nombre des lettres, pleines de cornplimeuts et de louanges, qui lui arrivèrent alors, nous citerons celle-ci :

a Mon cher monsieur, j'ai lu avec le })lus vif plaisir V Insurrection, Je n'avais pas vu les grandes Journées, j'étais eu Normandie; mais je les connais maintenant, vous me les avez peintes avec splendeur et vérité. J'ai admiré comment, luttant de si près avec des faits si grands, vous avez su les saisir, les embrasser et les poser en statues sur un piédestal grandiose.

Jamais vous n*avcz été mieux inspiré, jamais vous n'avez dû l'être mieux.

(( Sainte-Beove. ))

MÉRV. 4î

Heureuse éfioque, où tout le monde fui un instmt d'accord, ce qui n'était jamais arrivé, ce qui n'arrivera plus !

Croyant à une ère nouvelle, Méry salua le drapeau national par un liymue enthousiaste, dont Halévy composa la musique.

Sœur aînée de la Parisienne, la Trico- Im^e fut chantée la première sur tous les théâtres de Paris.

Mais bientôt le poëtc, en présence des résultats mesquins et inattendus de la Révolution de 1850, fut pris d'un découragement pi-ofoiid.

La royauté, devenue épicière, au lieu d'un sceptre, tenait une balance, vendait à faux poids, tendait la main à l'égoïsmc et s'appuyait sur la bourgeoisie, ce ballon gonflé de morgue et de sottise, cpii réser-

vait une chute si humiliante à son maladroit acronaute.

Mérv se retira à Marseille, décidé à ne plus s'occuper de politique.

Cependant sa tâche n'était pas accomplie.

Bientôt une lettre de son collaborateur le rappela dans l'arène : cette lettre annonçait que la Némésis était fondée.

« Journal en vers d'un seul homme ! »

Ici était le sous-titre pompeux que Barthélémy avait fait résonner aux oreilles du public en lançant son prospectus. Il ne larda pas à comprendre que le fardeau serait trop lourd pour ses épaules.

Méry consentit à lui en alléger le poids.

Par un sentiment fort rare de modestie et de délicatesse, il refusa môme de signer le journal, afm de ne pas démentir les pro-

messes du prospectus et de laisser cmireaii tour de force ; mais la presse tout entière souleva bientôt le voile de l'anonyme, et le libraire Perrotin, publiant la Némésis en volume, écrivit au frontispice le nom des deux auteurs.

Cette satire périodique , à laquelle n'échappaient aucun mensonge , aucune trahison, qui arrachait tous les masques et fouettait sans pitié tous les ridicules, a laissé sur le visage de beaucoup de nos contemporains des stigmates qui s'y voient encore.

Le 5 juillet 1851 est une date qui a dû rester dans le souvenir de M. de Lamartine, ce poëte larmoyant et vaporeux, dont la vie semblait n'avoir rien de comnmn avec les hommes.

40 )1ÉRY.

Nénu'sis osa lui dire :

Un tnkc est-il v.)cant dans notre Aciidéniie? A l'insiant, sans regrets, tu quittes Jérémic El le cliar d'Élyséc aux rapides essieux; Tu daignes ramasser avec ta inain d'arcban^c Des litres, des rubans, joyaux pétris de fange. Et tu remontes dans les cieux.

D'en haut tu Tais tomber sur nous, petits atomes, Tes Gloria Patri reliés en deux tomes, Tes psaumes de David imprimés sur vélin ; Mais, quand de tes billets l'échéance est venue. Poète financier, ta descends de la nue Pour régler avec Gosselin i.

Ces attaques de poëte à poëtc n'auraient pas été excusables, si, dès cette époque, M. de Lamartine n'eîit manifesté déjà ces malheureuses prétentions parlementaires

1 Éditeur de M. de Lamartine.

au bout desquelles se creusait rabîme politique où il est tombé.

Ainsi, malgré ses formes brusques et la rudesse de sa voix, Némésis avait raison lorsqu'elle ajoutait :

Mais qu^aujourd'hui, pour prix de tes hymnes dévotes, Aux hommes de Juillet tu demandes leurs votes, Cen est trop ! l'Esprit saint égare ta flerté. Sais-tu qu'avant d'entrer dans Tarène publique Il faut que, devant nous, tout citoyen explique Ce qu*il fil pour la liberté.

Va, les temps sont passés des sublimes extases, Des harpes de Sion, des saintes paraphrases ; Aujourd'hui tous ces chants expirent sans écho; Va donc, selon tes vœux, gémir en Palestine, Et présenter sans peur le nom de Lamarline Aux électeurs de Jéricho.

Après un an de publication, le journal en vers cessa de paraître.

Ni Laffitte, malgré ses déboires, ni Lafayette, malgré son erreiur avouée et reconnue, ni Mauguin, malgré ses convictions, ne voulurent délier leur bourse en faveur de la cause napoléonienne.

Obligée de fournir au Trésor un cautionnement de cent mille francs, dont elle n'avait pas le premier centime, Némésis dit, un beau jour, adieu à ses lecteurs, et Méry profita du repos auquel on condamnait sa plume pour faire en Italie un premier voyage.

Il y était convié par la famille impériale, qui, depuis longtemps, entretenait avec lui des rektions par lettres.

La reine Hortense lui avait écrit :

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(( J'ai lu le Napoléon, et j'apprends vos beaux vers à mes enfants. »

Méry fut reçu par les nobles exilés comme il devait Fètre, c'est-à-dire avec la reconnaissance la plus expressive et les témoignages de la plus cbaleureuse alTection.

Partout il rencontrait ses livres, partout on lui en récitait des passages.

Un des lils de la reine Hortense, mort depuis dans la Romagnc , avait illustré la Bataille des Pyramides. Ce dessin peut encore se voir aujourd'hui dans Talbum du roi Jérôme. Les Quarante Siècles, drapés dans leur linceul, sont échelonnés du haut en bas de la grande pyramide et regardent fuir les Arabes vaincus.

Il arrivait souvent à Méry de composer des vei-s en présence de toute la famille assemblée.

Nous avons sous les yeux une de ces brillantes improvisations , et Ton nous saura gré de la citer, car elle n'est contenue dans aucun recueil.

A SON ÂLTESSB

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