MADAME LA PRINCESSE DE MONTFORT
Ne vous étonnez point, si ma facile plume, Un joar. sur FEmpereur, improvise an volume ; Si, devant cette table accouru pour m'asseoir, Je commence au matin pour le finir le soir.
11 faudrait qu'un po&te eù4 une âme de glace Pour demeurer stérile, assis à celte place, Dans ce palais magique, où le plus grand des noms Déroule devant nous ses merveilleux chaînons.
Oii sur des fronts si beaux incessannnrnl respire Vc cachet triomphal des grands jours de l*Empire, Où l'on croit que le liras d'un magique destin A mis le Carrousel au palais Florentin.
Française par le cœur, par l'esprit et la grâce. Princesse, vous vouiez que ma main vous retrace Quelque grand souvenir de nos beaux jours éteints. Un de ces vieux exploit^, (Ils des pays lointains : Si déjà voire album sur l'autre feuille étale La plaine de Hemphis, la page orientale Oii le grand capitaine, à cheval dans le feu, Est peint par le crayon d'un illustre neveu.
Souffrez qu'à ses côtés ma plume de poêle Trace encore une fois cette héroïque fête, OU devant le héros les mamelucks ont fut \n pied des monuments, colosses comme lui; Parler d'une bataille, où Napoléon brille.
C'est vous offrir, madame, un tableau de famille.
Voyez-les, ces enfants des déserts inconnus, Arabes du Sennar, Africains demi-nus, Nomades habitants des oasis numides, Voyez-les éperdus au pied des Pyramides!
Le souffle du héros les a tous dispersés.
Devant son ombre seule ils se sont éclipsés;
52 NERY.
Pour les sauver da feu leurs cavales sont lentes; Le désert a fermé ses retraites brûlantes, Le Ml les engloutit sous ses mille roseaux ^ Et les porte à la mer dans ses sanglantes eaux. Le spbinx monumental, témoin de la bataille, Semble se relever de son immense taille, El prêter.une flamme à ses yeux de granit Pour voir Tbomme puissant et le jour qui finit. Salut, noble drapeau, déployé dans Tespaco, Ondoyant dans les mains du soldat qui l'embrasse! Le tombeau de Memphis, ton digne piédestal, Te livre avec orgueil au vent oriental, Et l'armée, à genoux, de respect te contemple. Comme si tu brillais sur le dôme d'un temple. Beau drapeau, qui, roulant tes replis gracieux, De gradins en gradins semble monter aux cîenx !
Avant 1850, Méry s'était déjà fait connaître comme prosateur par la publication du Bonnet vert y qui avait disputé la palme à Rouge et Noir de Stendhal.
Son voyage d'Italie acheva de l'élever au
premier rang îles romanciers de nos jours.
« Il rapprla, dit M. Georges Bell *, des
notes précieuses, avec lesquelles il écrivit
d'abord les Scènes de la Vie italienne^ qu'il publia, une fois revenu eu France.
(( La Revue de Paris donna ensuite un Ainouv dans V Avenir , roman dont le succès grandit encore à son apparition en librairie, et auquel succédèrent un grand nombre de nouvelles : Van Dick aupaJais Brignola, les Adeptes de rimm(rrtaliti% \Ame transmise, etc., etc.
« Ces nouvelles j)arurent successivement dans les recueils périodiques, politiques et littéraires du temps.
1 Auteur d'une introduction romarquabic, mise eu lôle à'Héva {collectim des romans mo(iiTnes\ et dont nous tirons los citations qui suiv(Mit.
« Plus tard, à divei'ses reprises, et loujours avec amour, Méry est revenu aux impressions que lui avait laissées ce voyage. Nous avons eu tantôt la Comtesse Hortensia , tantôt Saint-Pierre de Rome, tantôt la Sémiramide, puis ce magnifKjiie ouvrage récemment sorti de sa phune, la Juive au Vatican ou Anwi' e Roma, le livre le plus complet et le plus exact que nous ayons sur Rome et sur Tltalie.
« Enfin, c'est encore avec les découvertes précieuses qu'il fit dans les bibliothèques vaticanes que Méry a pu écrire France et Orient , ce monument élevé à la gloire de ceux de nos ancêtres qui prirent la croix jxmr accompagner saint Louis, marchant à la délivrance du tombeau du Christ. )>
Méry repassa les Alpes, après avoir consolé les derniers instants de la mère de TEmpereur, cette autre Cornélie, qui avait vu tant d'infortune succéder à tant de gloire.
Il trouva Paris en butte à une véritable avalanche de petits journaux.
Jamais époque n'avait été plus féconde en ridicules.
Le pays tout entier partait d'un immense éclat de rire aux facéties de la Caricature, du Vert-Verty du Charivari. et surtout de cet éblouissant Figaro qui a laissé de si spirituels et de si méchants souvenirs.
On invita le maître à prendre part à cette nouvelle croisade à coups d'épingle.
Figaro savait que Méry allait lui fournir
ses plus fins aiguillons, et bientôl Ton imprima une multitude de joyeux articles, dont s'est délectée noire génération tout entière.
Qui ne se rappelle encore aujourd'hui cette course amusante à la recherche de ï opinion publique, femelle aussi introuvable que l'homme de Diogène?
Et cette bizarre histoire A'Aj'bogaste^ qui mit, pendant huit jours, un académicien sur le lit de Procuste, a-t-on pu Toubher?
Méry rendait compte de la représentation solennelle d'une tragédie en cinq actes de M. Yiennet à la Comédie-Française ; il faisait l'analyse de rœuvre,.en citait des tirades complètes, parlait de reii- Ihousiasme du public, des bravos qui
aviûent accueilli le nom de Taulcur, que sais-je? Tout le monde accourut féliciter le père d'Arbogaste, tout le monde... excepté les sociétaires du Théâtre-Français, très-surpris de voir le compte rendu d'une pièce qu'ils n'avaient pas encore jouée.
Depuis, ils la jouèrent une seule fois.
Tous les matins Méry écrivait ses trois articles, avant d'aller déjeuner chez le duc de Choiseul. oii son couvert était mis à coté de ceux du chevalier de Barneville et du marquis de Giambone.
Barneville avait joué aux échecs avec Jean-Jacques Rousseau, et Giambone avait connu Voltaire.
Ou peut dire du duc de Choiseul qu'il a élé le dernier des grands seigneurs.
Seul, au milieu de Tenvahissement de
IS MÉItY.
la sottise bourgeoise, il montrait à la cour étonnée de Louis-Philippe un reste de magnanimité, de nobles instincts et de })rotection éclairée des arts, dont personne autre que lui ne donnait l'exemple .
Au premier coup de onze heures, le maître d'hôtel ouvrait à deux battants les portes de la salle à manger, où se trouvait la t-able nue, et, quand le dernier coup résonnait à l'horloge du Louvre, le service était au grand complet.
Les convives alors prenaient place.
Écrivains, artistes, pairs de France, prélats , députés , s'asseyaient au hasard à ce banquet fraternel , dont la bourgeoisie était exchie, et où, par conséquent, se réfugiaient l'esprit, le bon goût, la hberto.
Méry, a ces déjeuners de M. de Choi-
)IEhY. 59
seul y Ciiûi en quelque sorte le chaînon qui réunissait deux sicclfô», deux littératures.
11 promettait à Giamlone une loge pour Hernanif et Giambouc lui racontait la première représcnlaliou d'Irène.
Parmi les autres convives, qui avaient un pied dans le dernier siècle et qui venaient tendre la main au poëte, nous citerons Dupcrray, ancien secrétaire de Mira- ])eau; M. de Pradt, l'illuslre archevêque de Maliues, et Jouy, devenu Fami le plus cher de Tauteur de la Villéliade.
Le lion de la tribune semblait avoir légué à Dupcrray quelque chose de son audace et de sa verve éloquente.
Je ne sais quel député du centre ayant osé dire que le gouvernement du roi ci-
60 MER Y. i
toyen deviendrait illustre dans nos fastes historiques, le secrétaire de Mirabeau lut cria :
— Allez dire à votre maître que ce siècle est le siècle de Rossini et de Victor Hugo !
De cette époque date la réputation de Méry comme causeur.
Jamais on n*a rencontré dans un seul homme une plus grande facilité de langage, un tour plus délicat d'expressions, un jeu de physionomie plus original, une spontanéité d'esprit plus étincelante. La conversation de Méry est un feu d'artifice qui éclate, pétille, rayonne sans cesse et ne s'éteint jamais.
Depuis vingt ans, ou se le^dispute dans
MÉUY. Ùi
les salons, dans les fêtes, dans toulco \e»
réunions artistiques, sans qu'il ait rien perdu de sa verve.
Sur ceux qui, pour la première fois, le
regardent et l'entendent, il produit l'effet
d'un météore : le premier sentiment est
répouvante, l'admiration ne vient qu'eii-
^ suite.
Mais un autre prodige, plus extraordinaire peut-être, c'est que, chez Méry, l'improvisation de la plume est aussi vive et aussi prompte que l'improvisation de la parole.
Nous aurions à citer ici vingt anecdotes pour une.
A un dîner chez madame de Girardin, quelqu'un parlait de la tragédie de Lucrèce, reçue à TOdéon, et pour laquelle
02 MYAW.
M. Lircux embouchait d'avance toutes les trompettes de la mlame, habileté dimrtoriale qui, jointe au haro classique poussé contre les Burgraves, n'a pas été Tune des moindres causes du succès.
Quand on ne peut, chez nous, renverser un piédestîd, on se haie d'en élever un autre : le temps seul lait reconnaître la qualité du granit.
Lticrêce allait donc se jouer outre-Seine.
— Une tragédie classique?... Eh! bon Dieu, qui ne ferait pas une tragédie classique? s'écria Méi7. Je ne connais en aucune sorte le chef-d'œuvre en question; mais je gage que, en moins de deux heures, je vous écris un premier acte de Lucrèce ? Vous pourrez ensuite, si
bon VOUS semble , le comparer à celui do M. Ponsard.
Le défi est accepté.
Madame de Girardin ouvre son cabinet de travail, on y enferme le poëte, et, quatre-vingt-douze minutes après, montre en main, il apporte l'acte promis.
Cela tenait du miracle.
Le journal la Presse, craignant de soulever des inimitiés contre Judith, alors à rétude à la Comédie-Française, n'osa pas insérer les vers de Méry ; mais un rédacteur du Globe s'empara de celle improvisation menei lieuse, et la publia, le lendemain, comme un avanl-gcùt de Toeuvre de M. Ponsard.
Chacun y fut trompé.
Le soir où la pièce fut jouée à l'Odéou,
«4 NEfiY.
quelqu'un aborda Charles Nodier et lui dit:
— Comment trouvez-vous cela, maître?
— Pas trop mal, répondit Nodier. Seulement, on a coupé ce qu'il y avait de mieux.
— Quoi donc?
— Ce qui a paru dans le Globe, il y a imit jours.
Nos lecteurs peuvent étudier les pièces du procès, mettre en regard les deux actes et se convaincre que celui de Mcry est iufmiment supérieur à l'autre .
Du reste, ici, le jugement de Nodier a force de loi.
FjCs amis de Méry s'amusèrent souvent à lui faire subir de semblables épreuves.
MÉUY. 65
(( Mon cher maître, lui écrivit un jour Constantin Joly, mademoiselle X...., notre illustre diva, professe, en matière culinaire, les hérésies les plus condamnables; elle défend à son cuisinier le gigot à Tail ; mais elle adore vos vers, et j*ai fait le pari que vous m'enverriez, courrier par courrier, quelques strophes capables de la convertir. »
Méry était à Marseille, il répondit :
Je le sais, l'ail, enfant des Bastides voisines, N'est pas en bonne odeur dans vos fades cuisines, Même au Palais-Hoyal, tout encadré d'arceaux, Jamais l'ail n'embauma de ses gousses chéries Dans leur beau restaurant, ouvert aux galeries, La trinité des Provençaux.
Vous ne savez donc pas que cette plante est bonne Entre toutes? Tissot, professeur en Sorbonne,
(H*. MÉllV.
.Nu vous a pas vanté cet admirable don, Lorsque, des vieux Romains disant la grande chère. Bucoliques aux doigts, il vous explique en chaire Les vers du Pastor Corydo»?
Virgile, homme de goût, a vanté son arôme Dans des vers applaudis p?.r les dames de Rome ; Et, quand il allait voir Auguste au Palatin, Tythyllis apprêtait rail,en gardant ses chèvres, El le poêle, en cour, exhalait de ses lèvres Le vrai parfum du vers latin.
Tout ce qui porte un nom dans les livres antiques. Depuis David, ce roi qui faisait des cantiques, Jusqu'à Napoléon, l'empereur du Midi, Tout a dévoré Tail, cette plante magique.
Qui met la flamme au cœur du héros léthargique. Quand le froid le tient engourdi.
El toi, cher Constantin, dont Tamitié m'excite. Si je l'écris ici ces quelques vers si vite,
C'esi que rail dans Marseille a mis son grand bazar, Que je viens d'en manger pour écrire un volarae, Et qu'au lieu d'encre enfln j'avais pris pour ma plume L'ail de Virgile et de César.
Henry Monnier se trouvait alors à Marseille.
Le crayon de Tartiste rivalisa de promptitude avec la plume du poëte, et, cinquante-deux heures après le départ de sa lettre, Constantin Joly reçut Yode à Vail illustrée.
Nous aurions cru difficilement nousméme à cette facilité inouïe, si nous n'avions été témoin d'un fait analogue, que Félicien David, notre illustre collaborateur et ami, certifiera, comme nous le certifions.
C'était au roramencement de Tété der-
68 31ÉRY.
nier, dans la maison de campagne (|uc Méry habitait à Chatou.
Il s'agissait du cinquième acte d'huit grand opéra intitulé la Fin du Monde, dont Félicien termine, en ce moment, la gigantesque partition.
Tout à coup, du choc des idées jaillit une situation musicale.
Le jeune compositeur Tapprouve, l'oeil de Méry étincelle, et, sans plus de retard, là, devant nous, à course de plume, il écrit un morceau de quatre-vingt-dix vers, rhylhmé, dialogué, avec l'absence la plus complète de ratures, et qui se nomme le Duo du dernier amour,
cyétait surtout chez Victor Hugo, place Uoyale et, depuis, rue de la Tour-d*An-
vergnc, qu'avaient lieu les scènes d'improvisation les plus surprenantes.
Jamais un nuage de jalousie ne troubla ces deux grandes amitiés de Tauteur d'Héva et de Fauteur de Ruy Blas.
Ils s'aimaient sincèrement comme frères et s'admiraient plus sincèrement encore comme poètes.
Qui n'a lu, dans les Voix intérieures, cette pièce de vers si touchante et si naïve qui a pour litre : A des oiseaux envolés ?
Victor Hugo rappelle ses enfants, qu'il a chassés dans un moment d'humeur, et dont l'absence le chagrine. Il leur dit :
Voyons, faisons la paix, je vous prie à mains jointes; Je vous livrerai tout, vous toucherez à tout ! Voos pourrez sur ma table être assis oo debout ;
Je vous laisserai luènir, et gatiuent, et sans crainte, prodige ! en vos mains leuir ma Bible peinte. Que vous n'avez toucliée encor qu'avec terreur, Où Ton voit Dieu le Père en habit d'empereur.
Et puis brûlez les vers dont ma table est semée.
Si vous tenez à voir ce qu'ils font de fumée!
Brûlez ou déchirez! Je serais moins clément,
Si c'était chez Méry, le poêle charmant,
Que Marseille la grecque, heureuse et noble ville.
Blonde fllle d'Homère, a fait ûls de Virgile.
Je vous dirais: c Enfants! ne touchez que des yeux
A ces vers qui demain s'envoleront aux cieux.
Ces papiers, c'est le nid, retraite caressée,
Ou du poète ailé rampe encor la pensée.
Oh ! n'eu approchez pas ! car les vers nouveau-nés.
Au manuscrit natal encore emprisonnés,
Souffrent entre vos mains innocemment cruelles.
Vous leur blessez le pied, vous leur froissez les ailes;
Et, sans vous en douter, vous leur faites ces maux
Que les petits enfants font aux petits oiseaux. »
A la reprise d'Hernani par madame Dorval, Méry écrivit sur ses genoux, au
MËUY. 71
tbiid de sa loge, uii quatrain que uous regrettons (le n*avoir pu retrouver.
Victor Hugo le reçut et lui envoya cette réponse :
l®' janvier.
« Que vous êtes bon, mon poëte, et que vous êtes heureux ! Faire éclore de pareils vers avec quatorze degi^és de froid, c'est avoir plus de rayons dans Tâme que le soleil n*en a au ciel. Quel magnifique privilège vous avez là ! Ma femme a pleuré, moi j'ai été touché jusqu'au fond du cœur; et puis, le soir, j'ai lu vos vers à dona Sol, toute palpitante de son triomphe, et cette ravissante poésie a trouvé moyen de l'émouvoir encore après les acclamations de
73 ilÉRY.
toute la salle. C'est que (fuatre vei*s de vous, Méry, c'est de la gloire. Madame Dorral a une couronne, tous venez d'v altacher des diamants. — Je vous aime.
« VicTon. »
Pour en fnûr avec cette prodigieuse facilité de Méry, qui était Tun des plus grands étonnements de son illustre confrère, nous raconterons une dernière anecdote, que Victor Hugo lui-même a racontée cent fois.
C'était un jeudi de mars . Nos deux poètes avaient déjeuné ensemble.
En quittant la place Royale, ils rencontrent sur le boulevard Anlénor Jolv et Ferdinand de Villeneuve.
— Maître, dit Anténorà Taulenr d'fler-
MÉRT. 7S
nom, qmad donc nous feree*vo«s m drame?
— Êles-Tons pressé? demande Victor Hifgo.
— Très-pressé;
— Alors, voilà Méry qui vous en fera un^ et qui viendra vous le lire chez moi, lundi prochain, à midi.
Le poëte parlait sérieusement.
Son compagnon ne sourcillait pas^ bien qu'il n'^ût jauuiis travaillé pour le ihéâlre : t Hais, pour tout au monde, dit-il kûméme dans une de ses préfaces, je u'au* rais voulu £dre mentir le grand xemlre avec lequd Je me trouvais. »
Au jour et à Fheure fixés, Jléry lut aux
74 NÉRY.
futurs directeurs de la Renaissauce le drame de la Bataille de Toulouse.
Ce drame eut ceat représeatations. Depuis dix-huit ans, les troupes de province ne cessent de le jouer. .
Il renferme des situations assez neuves et assez attachantes pour qu'un ancien collaborateur d'Alexandre Dumas se les soit appropriées dans le Château de Grantier, afin de prouver qu'il lui est possible de travailler seul.
Désirant ménageTses richesses, le même ancien collaborateur, dans Topera de la Fronde, a repris une seconde fois le dénoûment de la Bataille de Toulouse, ainsi que Ta très-bien fait observer M. Fiorenlino dans son compte rendu musical.
Et c'est ici le cas de signaler un abus,
MEHY. 75
d'autant plus déplorable, que la masse ignorante du public ne peut en faire justice.
11 y a dans la ruche littéraire des abeilles laborieuses qui parcourent le champ fleuri de Timagination et composent leur miel avec le suc le plus doux de la poésie; mais tout à coup les frelons arrivent, envahissent la ruche et dévorent le miel.
Messieurs les vaudevillistes et charpentiers du théâtre contemporain comprennent-ils cet apologue?
Au lieu de puiser dans leur propre fonds, ils s'appliquent à exploiter le fonds des autres. Us nous feraient vraiment croire qu'ils sont au dépourvu d idées et d'imaginative. Que ne laissent-ils en repos ro-
7ê VERT.
mans^ feaiiletous d nooTefies? Ont-ils bemm de su^ndre dos ceoms, disséquées et saignantes, aux frises de leur théâtre?
Ils orfi!|anisent le ^6^, et e» fent, sous les jeux de la kû, une kidustrie fort hc^^tive.
On les voit se jpartager nos (fêpotiHks dans les estaminets borgnes, aotom- d'une chope de bi^e.
Si vmis les tramez an Tribun»! de cm»merce, vous trouvez là, métamorphosés en juges, de gros boiR'geois ventrus, coanadsssmi: au mieux h pn^étê maléridle et le Gode qui la protège, mais toujours prêt» à se récuser lorsqu'il s'agit de la propriété ck Fintelligence.
Be sorte que lë» sd)eilles ont tort, et que le miel se mange en toute sécurité.
Seulement, il arrive aux frelons d'avoir
la fantaisie de le niangi^ plusieurs Ibis.
Ainsi, dans un drame récent, jmié à la Piorte-Saint-Martiw, les anteors mi trouré bon de se servir, en troisième ordre, du dénoûment de la Bataille de Tonlonse.
Quand on prend du Méry, Ton B*en saurait trop prendre !
Sûrs de la bienveillance du Tribunal de commerce, deux de nos plus fik^onds vaudeviUistes ont emprunté à Méry, pour faire YBomme Masé, la nouvelle ayant pour titre : Bmkeur d'un Millionnaire; et un dramaturge du boulevard a bâti le Châkan des Sept'Tours avec les matériaux dTn Amour mi Sérail.
Seulement, comme on peut le voir, ils ne cwiservèrent pas le titre de ces nouvelles •
Mais un frelon moins scrupuleux , M. Charton, s'empara de Y Ame transmise, et ne se donna pas la peine de la déguiser sous un autre titre : il mangea tout le miel de la ruche.
Ces pillages eurent lieu surtout lors de la publication des Nuits de Londres, œuvre charmante, que Méry donna au public à son retour d'un voyage qu'il fit en Angleterre avec Marie Taglioni.
Messieurs les fabricants de vaudevilles trouvent sans doute leur excuse dans cet axiome.
« On n'emprunte qu'aux riches. »
A l'époque où nous sommes^ c'est-à-dire de 1842 à 1844, il y eut chez Méry un véritable débordement de sève littéraire.
Hévay la Floride, la Guerre du Ni%am,
>1ÉRT. 79
publiées presque sans intcmiplion, uc laissaient plus respirer les abonnés de la Presse. Cette trilogie brillante, succédant aux Mystères d! IJdolphey à Y Histoire d!une Colline et à la Famille hherUer, amena des sacs d'or dans la caisse du journal.
Un incendie vint à éclater dans les bureaux de la Presse et réduisit en cendres les quatorze premiers feuilletons de la Gtierre duNimm.
Aussitôt les directeurs oSrirent cinq miUe francs à Méry pour le dédommager de cette perte.
Le poëte refusa et se mit à recommencer son œuvre.
M. Dujarrier, mort depuis si malheureusement dans un duel que la Cour d*as-
10 HÉfiY.
sises a qualifié d'assassinat, lui écrivit alocs :
« Mon eher Ménr,
« Votre lettre me touche vivement; mais, de voire part, les sentiments qu'elle exprime sont loin de me surprendre. Yous repoussez Voffre de Girardin, soit, puisque vous le voulez! Mais je fais mes réser^^es et je ne m'explique pas. J'ai besoin d'un peu de temps.
« Tout à TOUS de cœur,
a DUJARRIER. B
Trois mois après, un eucrier magnifique^ sculpté par nos premiers artisies et
MÉRT. 8f
représentant les principaux épisodes de la Guerre du Nizam, fut envoyé à l'auteur de la trilogie indienne, comme témoignage de recoimaissance et d'amitié.
Méi*y n'a jamais vu l'Inde, et cependant il en a fait une |)einture saisissante.
Paifois les poêles ont d'inexplicables révélations. Le ciel accorde évidemment le don de seconde vue à certaines natures privilégiées.
Les principales œuvres de Méry, outre celles que nous avons déjà citées, sont : la Ferme de V Orange, Une Conspiration au Louvre, la Circé de Paris, Une Veuve inconsolable, Adrienne Chenevier, les Deux Enseignes, le Transporté, Un Mariage de Paris, et cette délicieuse nouvelle Anglais et Chinois, qui lit nommer M. La-
gi NÉKT.
greiié ambassadeur en Chine, tant sa femme obséda le ministère Guizot pour aller Toir un pays dont la description lui avait paru si raTissante.
— C'est à vous que je dois mon ambassade, dit M. Lagrené h Méry. Je désire que vous me fournissiez Foccasion de vous être agréable.
— Eli bien ! répondit le poète, rapportez-moi une tuile de la tour du temple Pao-gnen-Uêe (temple de la Reconnaissance *).
Deux ans après, Méry reçut une caisse énorme, pleine de chinoiseries, et au centre de laquelle, dans une boîte tout en la-
• Ce inononieni Tient d'être détruit par l'insurreciioo.
JIÉRY. «S
t|ue et d'une richesse extrême, se trouvait sur un coussinet de soie parfiimé à l'ambre la tuile demandée.
Mérv a vu la Chine comme il a vu l'Inde, par révélation et sans quitter son cabinet de travail.
Bientôt deux nouveaux romans, le Paradis natal et le Damné de V Australie, dignes frères A'Héva, nous rendront le lac de Tinnevely, les naucléas, les tulipiers jaunes et le chattiram avec sa coloimade d'érables.
A cette imagination merveilleuse qui le distingue, et à sa verve éternelle, Méry joint des quahtés ordinairement incompatibles chez le même homme : il est mathématicien œmme Euclide, savant comme
n\ NÉin.
Leilniilz, astronome comme Newton, philosophe comme Bayle et Descartes.
Il a battu aux échecs la Bourdonnais.
Pendant son séjour en Angleterre, il y avait derrière lui, dans les salons de TAmirauté, toute une pléiade de comètes qui le regardaient jouer au whist.
Homme du monde avant tout, jamais il n'a paru dans un cercle sans en chasser Tennui.
Son existence est un long poëme, semé de péripéties suaves ; un beau ciel, où la femme, radieuse étoile. Ta constamment éclairé de ses rayons.
Il nous sera permis peut-être, un jour, de soulever le voile qui recouvre de doux mystères : nous raconterons alors comment