HÉRY
Méry a été Thommc le plus aimé et le plus digne de Tétre.
Depuis vingt ans, il a renvoyé sa muse politique pour ne plus s'occuper que de poésie intime, de poésie de cœur, et pour semer partout, dans les boudoirs, sur les albums, des diamants précieux, qui tous auraient été perdus, si M. Georges Bell, son ami, n*en eût dernièrement rassemblé quelques-uns dans un seul écrin ^
Méry n'a pas un ennemi : tous les artistes Testiment et Tadmirent.
Aider, encourager, protéger Tart, tel est constamment le but de sa vie. Rien ne
1 Soas le titre de Mélodies poétiques, à la librairie de Victor Lecou.
lui coûte, ni les démardies, ni le tra^-ail,
ni les sacrifices. On Ta vu revenir tout exprès de Florence, au milieu de Thiver, pour écrire le discours d'inauguration du théâtre de la Renaissance.
L'art n'a jamais assez de temples dans le monde, Il faat tendre la main à la main qui les fonde.
Son discours terminé, Méry se hâta de retourner de Fautre côté des Alpes, car il faisait froid, et, nous avons oublié de le dire, ce fils du Midi grelotte sur nos boulevards en plein soleil d'août.
Mais on n'a jamais vu Méry avoir froid au cœur.
Demandez une de ses mains, il vous tendra les deux.
Pendant nos daiiières années de trouble, bien des infortunes ont cherché près de hii refuge et protection. La littérature contemporaine n'oubliera jamais qu'un de nos meilleurs feuilletonistes du lundi, victime d'une accusation mensongère, et menacé de la transportati(»i, dut son salut à Fauteur â!Héva.
Bon, sensible, indulgent, Méry a toujoui^ fait réloge de ses confrères; ou, si parf(Ms il lui échappe quelques mots de critique, cette critique est si douce et si spirituelle, que celui qu elle attaque en rirait le premier.
Nous en citerons un exemple.
Lors des repi'ésentations d'Ulysse, il vint, douze ou quinze fois de suite, écouter l'œuvre de M. Ponsard. Nous lui deman-
m 3IÉRY.
dames, avec Génii*d de Nerra], la cause d'une telle excentricité.
— Mon Dieu ! nous répondit-il, cette pièce a, d*iui bout à l'autre, une absence d'intérêt qui m'amuse !
Deux passions ont dominé* toute sa vie :
l'amour de l'art et l'amour de la France.
Il a toiijoius échauffé de son entbousiasroe le nouvel athlète de génie qui descendait dans la lice. Courbet, Diaz, Couturc, et vingt autres peuvent dire, qui a, le premier, salué leur gloire.
Quant à l'amour de Mcry pour la France, il éclate en vers sublimes toutes les fois que notre honneur national se trouve engagé aux yeux de l'Europe et du monde.
C'est alors que le poëte trouve ses plus ' "<^ inspirations.
Après le bombardement de Barcelone, il écrivit à M. de Lesseps :
Voilà ce qa*on a va dans l'orageuse ville, A Barcelone, au feu de la guerre civile, Tolcan humain roulant sur la terre qui bout : Quand Touragan courba la foule consternée.
Souveraine dans vous et dans vous incarnée, La France seule était debout !
ddwut, quand Tbomme expire et que la pierre tombe, Debout sur la ruine et debout sur la tombe. Debout, lorsque la mort pleuvait du haut des airs! Tooiours la ville en deuil, sous le drapeau de France, Reconnaissait en vous range de Tespérance Dans une auréole d'éclairs !
Prêtre du temple saint que l'agonie implore, Élevant sur son toit le signe tricolore, Vous avez abrité sous les nobles couleurs «::eux qui fermaient déjà leur paupière flétrie; Sans demander leur nom, leur culte, leur patrie. Vous n*avez vu que les malheurs !
Méry chante sous l'impression d'un évé-
90 MÉUY.
nemeiit, comme chantaient autrefois les rapsodes cl*HeUénie. La pièce écrite, quelque journal s*en empare, puis le poëte oublie son œuvre. Moins que personne, il ne pourrait dire aujourd'hui ce que sont devenus les vers qu'il a ainsi écrits par milliers.
Nous n'avons pas essayé de peindre Néry conune auteur dramatique. On le joue tous les soirs, soit à la Comédie-Française, soit à rOdéon, soit à la Porte-Saint- Martin.
Son théâtre est une image fidèle de sa conversation.
Le feu d'artifice commence aux premiers vers et ne s'éteint qu'à la chute du rideau.
Pour terminer cette biographie, que
MÉRT. 91
sans doute il nous sera donné de rendre plus complète un jour, nous citerons un extrait des Mémoires de M. Alexandre Dumas.
a Méry, dit-il, sait tout, ou à peu près tout ce qu'on peut savoir : il connaît la Grèce comme Platon, Rome comme Vitruve ; il parle latin comme Gicéron, italien comme Dante, anglais comme lord Palmerston.
a L'homme le plus spirituel a ses bons et ses mauvais jours, ses lourdeurs et ses allégements de cerveau. Méry n'est jamais fatigué, Méry n'est jamais à sec. Quand par hasard il ne parle pas, ce n'est point qu'il se repose, c'est tout simplement qu'il écoute ; ce n'est point qu'il soit fatigué, c'est qu'il se tait. Voulez-vous que
92 NKBY.
Méry parle? approchez la flamme de la mèche et mettez le feu à Héry. Héry partira. Laissez-le aller, ne l'arrêtez plus, et que la conversatiou soit à la morale, à la littérature, à la politique, aux voyages ; qu'il soit question de Socrate ou de H. Cousin, d'Homère ou de H. Yienuet, d'Hérodote ou de M. Cottu, vous aurez la plus merveilleuse improvisation que vous ayez jamais entendue.
« Il est savant comme Tétait Nodier: i[ est pocte comme nous tous ensemble ; il est paresseux comme Figaro, et spirituel. . . c(Hnme Héry. »
Nous sommes d'autant plus enchanté d'être une fois d'accord avec H. Alexandre Dumas, que jadis il nous a contraint de publier contre lui ime brochure violente.
En jetant le blâme au littérateur, en désapprouvant son mercantilisme insensé, nous avons eu un tort, dont la colère ne nous lave pas, celui d'attaquer Thomme.
Aussi le regrettons-nous sincèrement.
Nous le regrettons pour M. Dumas, que nous avons blessé, qui, par cela même, dédaigne nos conseils, persiste à ne point respecter sa gloire, et continue d'encombrer chaque issue de la presse avec ses collaborations anor:y;res.
Nous le regrettons pour la jeune littérature, que nous avons défendue tout à la fois avec conscience et avec maladresse.
Nous le regrettons pour nous-même, qui avons, aujourd'hui, avec M. Dumas, des amis communs.
Certes, nous serons heureux le jour où
l'on nous prouvera que nous devons dire de lui ce que nous disons de Héry :
« 11 fait tous ses livres.
« Jamais son oeuvre n'a été souillée par une plume étrangère.
« Sa gloire est vierge, son mérite est intact, Thonnêteté de son travail n'a jamais été mise en doute.
a II n'a pas jeté ses confrères sur un chemin funesle ; il ne les a pas réduits à négliger Tart pour faire du métier ; il n'a pas, à lui tout seul et par des moyens impies, absorbé le budget des lettres.
a Enfin, s'il a eu des collaborateurs, il les a toujours placés à sa droite au soleil de sa renommée, r