‹ Mes amisChapitre 11 sur 42 · LISTZ · texte numérisé non relu

LISTZ

Dans la carrière de Listz, l'harmonie s'est confondue avec le tapage .

Quels enivrants triomphes ont accueilli partout les manifestations de son talent !

Quelques épines cependant, à côté de ces fleurs prodiguées. L'une des déchirures au manteau d'ovation date de 1868. Le fait m'a laissé une impression rieuse.

La Rome pontificale jetait alors son dernier lustre. Rendez-vous de la société élégante et intelligente, les grands salons des princesses et des prélats réunissaient chaque soir, surtout au temps du carnaval, l'élite des deux mondes, attirée par la poésie religieuse et par la poésie artistique de la vieille capitale, par l'hospitalité légendaire de son aristocratie, par les jouissances intellectuelles et mondaines, par le charme et l'animation d'un caravansérail universel, largement ouvert à toutes les distinctions et à tous les mérites.

Un carton familier de la princesse X... mit un jour en rumeur les Romains et leurs hôtes.

— Venez prendre une glace demain soir. Nous aurons Listz.

Listz, c'était le dieu du jour. Les commentaires avaient couru sur son amitié pour Mme de W... on racontait que la dame avait exigé du célèbre pianiste la ratification légitime de leur affection; que Listz, peu disposé au mariage, avait dressé entre son amie et lui l'obstacle public d'un engagement sacré, en entrant dans les ordres. Quelle que fût la vérité sur l'origine d'une vocation inattendue, qui enveloppa soudain l'artiste du vêtement clérical, sans qu'il ait paru s'être jamais proposé de franchir les degrés du sanctuaire, la curiosité de tous suivait non sans malice ce lévite nouveau, qui s'est tenu jusqu'à sa fin sur le parvis du temple et ne lui demanda guère que ses livrées protectrices, sans vouloir affronter les étapes du sacerdoce.

« Nous aurons Listz! » La grande nouvelle courut du Palais de Venise à la place du Peuple comme une traînée joyeuse; pas un invité ne manqua le raout de la princesse X... Le vieux patriciat romain, la colonie étrangère, les Anglaises, les Américaines, le corps diplomatique, les officiers de l'armée pontificale, beaucoup de prélats et même quelques cardinaux se rencontrèrent le soir, tout heureux de l'attraction promise, et se promettant le plaisir d'entendre l'illustre pianiste, le nouvel abbé.

Listz parut : ce fut un frémissement. La longue lévite noire seyait à sa grande figure osseuse et accusée. Il la portait sans embarras, avec cette expression fatidique et un peu hautaine dont il ne se départit guère depuis. Il reçut avec dignité les

hommages des belles dames, saluant majestueusement, ne desserrant guère les lèvres, et produisant sur nous autres, jeunes et timides spectateurs alors, une impression tout à fait respectueuse. On lui trouvait Tair génial'^ les plus hardis s'empressaient pour lui présenter en frémissant sa coupe à Champagne ou ses citrons à la glace. On chuchotait, comme à l'église : on semblait craindre de troubler le recueillement général et le repos du lion.

Cependant l'heure avançait, sans que le maître se dirigeât vers le grand Erard ouvert pour lui. La princesse X..., avec sa grâce charmante se décide à solliciter Listz.

On attend le bonheur espéré. On s'installe pour bien entendre. Le murmure discret des conversations s'arrête. C'est l'heure de l'ivresse!

Mais Litsz avait ses nerfs; il refuse de prendre place au piano. Un mot sec et précis, propre à décourager. La princesse insiste. Elle tient d'autant plus à faire entendre le maître que le maître n'a pas su se dérober aux instances d'autres salons également recherchés. On sait qu'il a cédé aux assauts de l'ambassadrice de France — alors la comtesse de Sartiges. — Il importe d'obtenir ici ce qui a été obtenu au palais Colonna. Listz, glacial et immobile répond brièvement qu'il ne jouera pas.

La princesse est désespérée : son hôte va donc tromper l'attente de l'auditoire 1 Au milieu du silence général le colloque devient pénible. Quelques amies charitables viennent à la rescousse.

Un prélat s'en mêle. Le maître tient bon. Les plus jolies personnes ont beau l'assassiner de sollicitations éloquentes, de regards suppliants. Toutes les attaques échouent. Le grand spectre génial résiste à froid, d'un ton tranchant et incisif. Toutes les séductions sont à la fois obligées de s'avouer impuissantes.

Au milieu du désarroi général, une jeune femme, agacée comme tout le monde, se lève et s'adresse en ces termes à l'infortunée maîtresse de maison qui semblait être sur un fagot d'épines.

— Chère princesse, décidément le maître nous refuse le grand bonheur que sa présence nofts faisait espérer. Nous n'entendrons pas sa divine harmonie ! Mais puisque nos amis attendaient de la musique, je puis, quoique bien indigne vous offrir mon modeste concours. Je vais au piano.

On eût vu danser la coupole de Saint-Pierre, que la stupéfaction n'eût pas été plus profonde. L'auditoire médusé, incertain, dévisage curieusement la jeune dame. C'était une Américaine, très gaie, très hardie, très spirituelle, connue par ses excentricités, mais femme d'esprit et de talent, si jeune et si jolie que personne ne lui trouvait aucun défaut.

- Elle se dégante gentiment pendant que la princesse murmure un remerciement ébahi, saisit le bras du premier cavalier qui se présente, et va s'asseoir au tabouret du piano. L'entrée en scène avait singulièrement éveillé l'attention. On oublia Listz quelques instants, pour les beaux yeux de sa remplaçante.

— bD —

Celle-ci prélude brillamment, avec une sûreté d'artiste et un entrain d'enfant malicieux. Voici le morceau. Oh le morceau! C'était une parodie extra-bruyante des plus bruyantes compositions de Listz. Et ce qui donnait plus de piquant à la chose, c'est que l'exécutante imitait, en charge, la méthode du maître. Les notes ne vibraient plus sous ces attaques furieuses; elles mugissaient rageusement : les mains couraient comme en démence sur le clavier électrisé. Parfois ce n'était plus le doigt mais le poing qui martelait la note ; ou bien tout l'avant-bras, jusqu'au coude, frappait l'ivoire, en accords burlesques.

L'Américaine n'était plus assise ; elle jouait debout, l'œil au ciel, la tête renversée, roulant des regards pâmés ou furieux, s'agitant comme un diable. A la fin, ses cheveux secoués comme par une tempête, échappèrent au peigne et tombèrent en nappe sur ses épaules. Elle interrompait son jeu pour les relever, d'un geste, sur son front, comme le maître lui-même. Puis, pantelante, épuisée, plaquant de toute sa force de Yankee, les derniers accords rauques, étranges de la parodie, elle se laissa retomber sur le tabouret avec épuisement. Le tabouret se brisa en gémissant, et du même coup, plusieurs cordes du piano craquèrent exaspérées sous la dernière étreinte.

Jamais je n'oublierai l'effet de cette plaisanterie... douteuse, sur l'assemblée. On oubliait tout décorum; on riait à se tordre, à se tenir les côtes, à pleurer. La chose était inattendue et drôle : personne ne put se dérober à la gaîté immense du

vaste salon . La bonne princesse dut suivre le torrent.

Et le maître ?

Le maître avait blêmi, verdi, rougi, taquiné nerveusement les boutons pressés de sa soutanelle neuve. Il jeta un regard circulaire sur l'auditoire. Personne n'arrêtait les yeux sur lui : les spectateurs étaient gens de bonne compagnie. Ils riaient à gorge déployée, mais pour leur plaisir, et sans que leur sentiment eût rien d'agressif et de calculé. Aussi l'abbé put-il gagner la porte, en se glissant, et sans que personne parût s'en apercevoir.

La leçon était sévère, j'en conviens : je ne la juge pas. Mais ce qu'on peut dire, c'est qu'elle a porté fruit. Depuis lors, en effet, on a vu bien rarement l'abbé Listz se dérober aux instances de ses admirateurs. Une prière gracieuse et opportune ne l'a plus rencontré sourd. Il jouait avec un feu, une âme, et même une véhémence physique dont on oubliait l'abus, dans le charme et dans la séduction de la jouissance artistique.

Mais, positivement, l'américaine avait outré la satire : jamais Listz, que je sache, n'a cassé son tabouret, et il ne brisait que rarement les cordes !

Le Père Ratisbonne

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