LE PERE RATISBONNE
Figurez-vous, que lorsque j'ai visité, à Jérusalem, le bel orphelinat du Père Ratisbonne, je me suis obstiné le plus indiscrètement du monde à le questionner sur les choses qu'il ne me disait pas, passant très légèrement sur les récits qu'il me voulait faire.
Dieu sait pourtant s'ils étaient dignes d'intérêt ces souvenirs si vivants d'un apostolat béni.
— Oui, disait le vieux prêtre, les orphelines abondaient autour de moi : on me les apportait, on me les jetait dans les jambes, dans les bras, on les laissait sur le seuil de ma porte... et je n'avais pas un sou...
— Mais, mon Père, interrompais-je, ce que je voudrais savoir...
— Où nous avons trouvé des ressources? Mais tout uniment dans la charité. Dieu m'avait donné confiance; j'ai jeté les yeux sur ce terrain de VEcce Homo qui attirait quelques pèlerins d'Europe : de la chambrette qui domine le petit arc extérieur on leur versait souvent des ordures sur la tête, j'achetai fort cher la maison contigue, je
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démolis, je cherchai, je trouvai le grand arc, nous l'avons encadré dans notre chapelle; ce sont les aumônes de l'Europe qui ont tout fait. Encore une orange, n'est-ce pas?
— Elles sont excellentes, mon Père, permettezmoi de vous demander...
— Où nous avons eu de l'eau? Oh! ce fut une découverte providentielle, en vérité! Je...
— Non, ce n'est pas cela, mon Père, qui occupe ma pensée; je voudrais...
— Ah je vois ! la question du souterrain ! on vous a parlé du souterrain? Eh bien oui, en creusant nos fondations, mes filles et moi, souvent de nos propres mains, nous avons trouvé l'entrée d'une substruction importante qui, de notre enclos, se dirigeait vers la caserne actuelle du Pacha, laquelle est construite sur l'emplacement de la caserne romaine. Ce souterrain mettait en relations cachées le palais de Pilate où nous sommes avec les soldats de sa garde; il servait en cas
de sédition Je l'ai fait condamner ce couloir
obscur Mais quel joli roman on bâtira là-dessus quelque jour Voyez-vous ce couvent de
religieuses communiquant avec une caserne par des issues secrètes... C'est à faire frémir!
— Mais non, mais non, mon Père, ces intéressants détails ne m'occupent pas en ce moment. Je voudrais que vous me racontiez autre chose.
— Autre chose... mais quoi donc? Je croyais vous avoir tout dit.
Tenace, je ne me démonte pas :
— Mon Père, ce que je voudrais tenir de votre
bouche, c'est un fait antérieur à vos travaux apostoliques en Palestine. On dit que vous avez eu une apparition, que vous avez vu la Sainte-Vierge dans l'église Saint-André de Rome, que cela vous a converti du judaïsme au catholicisme. Vouleznous raconter cela ?
Le visage du Père se rembrunit sévèrement. Un grand silence s'était fait : nous attendions le récit.
— Monsieur, dit lentement le vénérable supérieur, je regrette de ne pouvoir vous satisfaire : mais je ne vous raconterai pas cela.
— Si les apôtres et les premiers disciples avaient tenu sous le boisseau les faits miraculeux qu'ils avaient vus, mon Père, le christianisme ne se serait jamais fondé.
— Peut-être, Monsieur, mais il l'est, pour le moment. Encore une fois, excusez-moi.
Quelques témoins trouvèrent bizarre cette obstination. On parla d'autre chose, on visita les classes et tout le couvent de VEcce Homo^ jusqu'aux sépultures qui attendaient les religieuses et le Père lui-même : c'est là qu'il dort aujourd'hui, sous les fondations de l'arc-relique.
Cependant, on avait préparé le repas qui fut cordial et simple. Le Père nous raconta l'intérêt tout spécial que Monsieur le comte de Chambord portait à son œuvre de la régénération orientale par la France reconstituant la famille et rendant à la femme sa vraie place aux foyers de l'Asie mineure. On sait que cette royale bienveillance a trouvé depuis sa large expression dans le testament de Goritz.
Nous allions partir, laissant au Monastère nos modestes aumônes. Le Père me serra affectueusement les mains, puis m'arrêta longuement sur son cœur.
— Mon enfant, dit-il, d'un ton doux et tendre, mon silence a pu vous scandaliser tout à l'heure, je vous en dois tout au moins l'explication.
J'ai beaucoup raconté le fait de Saint-André de Rome, je l'ai raconté avec une intensité de souvenir que vous comprenez sans peine; j'ai mieux fait que de parler, j'ai écrit, en toute humilité, en toute vérité. Et, depuis ce jour-là, j'ai cru devoir me refuser à moi-même, refuser aux autres, le récit de cette communication mystérieuse à laquelle j'ai dû la lumière. Il s'agit là de matières si sérieuses que la légèreté d'une conversation et les formules mobiles du langage familier n'y sont point à leur place. Une omission, la moindre, la plus involontaire variante dans l'expression d'un détail raconté par moi, impressionnerait différemment l'auditeur suivant les temps, selon les mots, selon les lieux; on m'imputerait tel souvenir ici, ailleurs tel souvenir contraire. Il en résulterait plus de scandale que de bien. J'ai fixé par écrit, définitivement, nettement, ce que j'ai à dire sur tout ceci. Ces pages sont imprimées, les voici ; emportez-les en souvenir de moi. En les lisant, vous m'entendrez. Adieu, que Notre-Dame-de- Sion bénissse votre voyage !
Abd-el-Kader
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