‹ Mes amisChapitre 4 sur 42 · ID · texte numérisé non relu

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morceaux tout découpés, qui fument sur des réchauds. La famille et ses hôtes (il y en a toujours beaucoup, d'attendus et d'inattendus) font leur choix, se servent, puis viennent se mettre à table : ils mangent et ils causent; puis ils se lèvent et vont chercher autre chose : cela fait un curieux va-et-vient qui hache tant soi peu la conversation, tout en lui donnant de l'aisance et de l'entrain. Quelquefois on évite les promenades à sa voisine en la servant; mais le plus souvent elle préfère circuler, elle aussi. Le coup d'œil est gracieux et animé.

Revenons au vestibule. Dans un coin, quelques marches et une rampe de bois dans le genre . Louis XIII. C'est l'accès pittoresque d'une petite galerie qui passe entre l'escalier à gauche, le cabinet de travail à droite, et mène à la porte du salon.

Ce salon, très clair, forme un long rectangle; la décoration est des plus originales. Pas deux meubles pareils; tous les sièges sont jolis, aucun ne ressemble au voisin, sans que les nuances jurent entre elles. Des draperies douces et harmonisées, des guéridons, des consoles, des statuettes, des objets d'art, un ensemble gai, gracieux; le regard se promène partout flatté, reposé, satisfait. A la place d'honneur, un beau portrait du maître de la maison, de ce guerrier séduisant, au front duquel rayonnent intactes et lumineuses toutes les gloires d'hier avec toutes les espérances de demain. Partout, épars, des photographies, des souvenirs, des présents.

D'un côté, le salon prend jour sur un jardin; de

Tautre, sur une galerie vitrée, ornée de grands feuillages, d'oiseaux, de décorations exotiques, de mille objets charmants. C'est le lieu favori, un parterre ensoleillé, où le grand frère et la grande sœur saluent en riant les premiers pas du bébé blond et rose, où se donnent libre carrière les grandes enjambées du général, de cet homme qui bout, de ce diable d'homme qui ne sait pas s'asseoir; il va, il vient comme un lion dans une cage fleurie, et il entraîne bon gré mal gré son interlocuteur dans son mouvement rapide.

La galerie aboutit, en descendant quelques marches, à la salle à manger et dessert au passage le cabinet de travail, une étroite pièce tendue de rouge. Un petit nombre de livres, quelques bronzes d'Asie, un bureau fort modeste; c'est là tout. Oh si ! quelque chose encore, quelque chose de fort important : une petite estampe d'autrefois, assez naïve, très simplement encadrée, représentant Charette l'ancien, Charette Premier, à cheval, portant le drapeau vendéen, et, sur la poitrine, l'image du Sacré-Cœur. C'est l'aïeul à côté du neveu, le mémorial de l'honneur passé, auquel n'a pas failli Charette Second.

Aux divers étages, les chambres de la famille. Celle du premier, immense, d'un style élégant et sévère, prenant jour des deux parts. On reflue parfois jusque-là, quand viennent les amis, car ils viennent souvent, car il y en a beaucoup.

La vieille aristocratie française s'honore de fréquenter un preux dont elle a fait son allié. Tous les grands noms d'Europe, et parfois tous les plus

augustes, se trouvent là chez eux et à leur vraie place.

D'autre part, les fleurs fraîches du Nouveau- Monde se sont donné rendez-vous autour de cette gracieuse compagne qu'a choisie le héros de l'ancien continent, et qui apporte à ce foyer glorieux son charme d'outre-mer, avec son âme si énergiquement française.

Enfin se presse autour du général, toujours fidèle et toujours enthousiaste, la phalange de ceux qui ont eu l'honneur de servir sous ses ordres. Enfants à Castelfidardo, à Mentana ou à Patay, ils ont mûri depuis lors, sans que leur foi défaille et que sombre leur espérance. Les liens qu'ont cimentés, entre eux et leur chef, l'épreuve commune, le dévouement commun, l'instinct des devoirs futurs et le sang des frères qui ne sont plus, ne se briseront qu'avec la vie. Et la famille est grande, une vraie famille, qui compte, à côté des soldats, des épouses fières de leurs époux, des épouses sentant comme eux, aimant ce qu'ils aiment et formant pour l'avenir des générations fidèles.

Tous ces éléments divers contribuent au charme spécial qui anime les fêtes de la rue Galilée. On n'y engendre pas la mélancolie; oh! non! On y danse de bon cœur; on y applaudit une excellente musique ; on fait grand honneur aux buffets ; aucune réunion mondaine à Paris n'est plus cordiale, ni plus riante.

Tard, fort tard, on pousse par les épaules les invités qui ne veulent pas partir :

— « Voyons, toi, va-t'en, que diable!

— « Bonsoir, mon général.

— « Bonsoir! Ah! dis donc, regarde-moi ces belles photographies que je reçois de Rome.

— « Superbes! ah! Saint-Pierre, Saint-Pierre! mon général, vous rappelez-vous? J'y repensais l'autre jour.

— « Tiens! moi aussi... Assieds-toi et prends une cigarette... Sais-tu quelle a été, à Rome, mon impression la plus vive?

— • « La messe papale, ou l'entrée du cortège triomphal dans Saint-Pierre, avec l'apparat des grandes fêtes?

— « Non... Un jour, à l'occasion du cinquantenaire sacerdotal de Pie IX, le pape célébra, de bonne heure, une basse messe à l'autel de la Confession de Saint-Pierre : la saison chaude avait éloigné de Rome les étrangers et la brillante assistance qui remplit ordinairement Saint-Pierre dans les solennités : les nefs immenses n'étaient remplies que de contadini et de contadine agenouillées : je pense qu'il y avait bien vingt mille paysans. Après la messe. Pie IX se mit à genoux sur la marche de l'autel, et, seul, de sa voix vibrante, chanta le premier verset du Te Deiim; le peuple tout entier, hommes et femmes, chanta d'enthousiasme le second verset; le pape reprit le troisième; et cette prière, alternée entre le vieux pape et son peuple, se continua ainsi avec un sentiment si sincère, si élevé, de part et d'autre, que l'émotion me gagna tout à fait : c'était si simple et si grand! Vrai, jamais je n'ai été si remué... Et toi? qu'est-ce qui t'est le mieux resté?

— « C'est votre image, mon général, sous la mitraille de Mentana. Vous...

— « Tu ne sais plus du tout ce que tu dis. Va te coucher. »

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