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CHARETTE AUX CHAMPS

Vous connaissez ce serpent argenté qui se glisse capricieusement de Dinard à Dinan, cette rivière aux pittoresques contours qui s'élargit et se resserre pour le plaisir des yeux; là, bordée de verts bocages; ici, luttant contre les falaises de granit; tantôt captive entre des rives enchanteresses, et tantôt s'étendant en nappes immenses comme des lacs ; sillonnée sans cesse par les barques de pêche qu'elle porte à la mer, et par les riantes embarcations de plaisance. C'est la Rance bretonne qu'ont visitée, aimée, tous les fidèles de la belle nature, et qui fut longtemps l'éden préféré des touristes anglais.

Si vous la remontez, en quittant Dinard, Saint- Mâlo et Saint-Servan, vous trouverez, à gauche, à une lieue de l'embouchure, après avoir admiré ses premières beautés, une petite grève solitaire : Saint-Jean.

Descendez à terre et suivez, durant un ou deux kilomètres, les sentiers agrestes qu'ombragent, en berceaux, les grandes haies plantées de chênes :

VOUS arriverez bientôt devant une blanche barrière, toujours ouverte. Elle marque l'entrée d'un petit bois touffu, entrecoupé de ruisseaux. C'est au milieu de cette verte oasis que se cache la Basse- Motte^ un blanc cottage, riant au milieu des pelouses ombragées, des fleurs vives et des eaux courantes.

Une maison basse, tout unie, sans prétention. Trois ou quatre fenêtres de façade.

Hier, c'était une ferme, ou à peu près. Le goût l'a transformée.

La pièce principale servait de grange ou de cellier. Les habitants actuels Tout tendue de cretonne Louis XVI toute simple, y ont apporté quelques bahuts, des tables de l'ancien temps, des sièges variés, ont suspendu aux murs ou aux chevalets deux ou trois œuvres de Jacquet et des aquarelles de famille, ont prodigué partout les fleurs : c'est le salon.

Un coup de baguette et trois coups de pinceau ont adapté les autres compartiments. A la façade s'est appliquée une vérandah que la végétation cache déjà de son manteau grimpaut. Les oiseaux chantent dans les volières. Ce n'est plus la vieille bâtisse qui dormait abandonnée. Au sourire d'une fée d'outre-mer, elle s'est réveillée cottage confortable et charmant , pour la retraite d'un preux, qui a cherché loin de Paris l'ombre et le silence.

Un breton, ce preux-là? Vous le supposerez dès l'arrivée, car la statuette populaire de sainte Anne, toujours ornée de fleurs fraîches, domine la porte du logis.

Oui, un breton, le plus fier et le plus aimé de tous... Charette!

Que fait-il dans son frais bocage?

Pour le moment, il se roule sur le gazon vert, devant la vérandah : il se roule pêle-mêle avec quelque chose de rouge : ce quelque chose est tout petit, rit très fort, se relève, et se met à courir, en tirant le général. C'est master Tony, Tony dans son éclatant et sommaire petit costume marin; Tony, un joli petit ange blond, qui court sans cesse au grand air, en liberté, qui est toujours sage, et qui jamais ne se jette dans l'étang.

Mais la famille, et la correspondance, et la pêche, et la chasse, et la manœuvre en Rance ou en mer de leur joli bateau qui s'appelle aussi Tony^ n'absorbent pas tout entiers le général et la marquise de Charette.

Tout autour de la Basse-Motte^ cachées dans les vallées ou dressées sur les collines bretonnes, on compte de nombreuses demeures. Quelquesunes sont magnifiques, telle que le château de Gombourg restauré en ce moment par M. le comte de Chateaubriand , et le château de Bonaban qu'habite M. le comte de Kergariou, véritable musée artistique, qui, pour dominer au loin la campagne et la mer, s'est juché sur une montagne artificielle soutenue par trois étages de terrasses grandioses.

Or l'humble cottage est devenu le centre aimé de toute cette société qu'animent les mêmes sentiments, et qui compte d'ailleurs beaucoup de zouaves pontificaux.

La grâce attrayante de ce petit logis le remplit sans cesse de visiteurs. C'est la maison du Bon- Dieu, la maison ouverte. Elle semble étroite; mais elle s'élargit par une élasticité singulière : les lits et les chambres se multiplient pour l'hospitalité. Quant au chef de cuisine, il sait qu'il doit s'attendre à tout : les invasions subites, à l'heure du déjeuner, du dîner, du goûter très corsé, sont continuelles. Il est bien rare que M. et Madame de Charette n'appellent pas, ou ne retiennent pas, ou ne ramènent pas quelques convives supplémentaires.

Le charmant salon! Vous y trouverez, comme dans le salon de la rue Galilée, le portrait d'Henri V, le portrait de Pie IX, la vieille lithographie du premier Charette : vous y trouverez surtout, dans un décor tout rustique, cette même gaîté gracieuse, simple et bienveillante, qui partout caractérise la famille de Charette.

On dirait un nid de pinsons; surtout quand la duchesse, la vénérable aïeule, amène au général sa charmante fille : ce sont les grands jours!

Il arrive souvent alors que les jeunes jambes, et aussi celles qui le sont moins, frétillent, sans attendre même le soir. On danse avec les survenants, comme en famille, de bon cœur; on fume partout, sans que cela gêne personne ; on improvise des chœurs où tous s'enrôlent spontanément, sans se soucier des talents très inégaux, et sans prendre garde qu'il ne reste pas d'auditoire. On dit ce qu'on pense; on s'habille comme on veut; on rit sans contrainte, et personne ne veut plus s'en aller.

C'est le train de la maison ; en dehors même des fêtes priées, qui commencent dans le jour en garden party^ finissent dans la nuit, à la lueur des feux du Bengale, où l'on reçoit, sans aucun embarras deux ou trois cents invités, cent cinquante dîneurs, cent chevaux.

Quand je vous disais que ce cottage est élastique !

Et, au milieu de tout cela, le général, toujours en mouvement, donne son coup d'œil au potager, aux chiens, à l'écurie, trouve du temps pour ses déplacements proches, pour ses voyages lointains, qui sont continuels, pour son volumineux courrier, pour toutes les œuvres et les intérêts qu'il représente... Positivement il est en fer; c'est une lame de belle trempe !

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