LE DUC DE CHARTRES
Le duc de Chartres! quelle vaillante et chevaleresque image évoque ce nom d'un soldat aujourd'hui désarmé 1 Dans quel rayonnant éclair il s'est partout inscrit! Comme il étincela sans défaillance au soleil des deux mondes, le fer de cette épée royale que fatigue aujourd'hui l'oisiveté du fourreau ! Un mot, le plus noble de la langue, parce qu'il rassemble tous les sacrifices avec toutes les gloires, un seul mot, — Soldat — résume cette vie sans peur et sans reproche, ce type séducteur et vivant, qui évoque la fanfare des camps, avec tous les vibrants souvenirs de l'héroïsme prodigué!
Education de soldat; jeunesse de soldat; pleine expansion de la carrière : voilà toute la vie du prince, jusqu'à l'heure néfaste, où la sottise et la haine se sont associées, pour lui arracher des mains sa chère épée.
Un regard d'ami respectueux sur chacune des trois époques.
Enfant, son âme s'éveille, énergique et militante, aux chauds rayons d'une àme forte et sereine,
celle d'une courageuse mère. La duchesse d'Orléans avait distingué, dès la première heure, la vocation spéciale de son second fils : elle s'appliqua chèrement à développer les fières et bouillantes facultés qui germaient spontanément au cœur de son Robert, à la fois si impétueux et si tendre.
D'abord, les exemples qu'elle donne en personne à ses deux petits orphelins sont bien faits pour graver dans leurs cœurs d'enfants le plus indomptable courage. Le duc de Chartres avait huit ans, il était malade, quand, au plus fort de l'insurrection menaçante, au bruit de la fusillade, la duchesse d'Orléans entre dans sa chambre, le prend par la main en même temps que son frère, traverse les galeries des Tuileries, et s'arrête sous le portrait de leur père, disant avec calme : « C'est là notre vraie place pour mourir! » Peu après, l'enfant se sent saisi par deux bras qui le soulèvent et l'enveloppent dans un manteau; porté par M. Scheffer, derrière la vaillante veuve qui tenait son fils aîné par la main, il traverse le jardin, la place et le pont Louis XV, arrive à la Chambre des députés. Là, une poussée de la foule arrache les enfants à leur mère, et, pour sa part, le duc de Chartres ne rejoint la duchesse que deux jours après, chez le comte de Montesquiou, au château de Bligny, près d'Orsay, première étape de l'exil! Mais, avant d'être séparé violemment de cette femme héroïque, il avait pu l'entendre revendiquer elle-même, au milieu des insurgés, les droits du comte de Paris, il avait pu la voir, debout au pied de la tribune, braver, sans pâlir, les vociférations
de la canaille, et les fusils braqués contre sa poitrine.
Ces leçons de vaillance se continuent dans l'exil, à Ems, à Eisenach, en Angleterre : elles rencontrent chez le duc de Chartres une nature énergique et ardente. Sa mère remarque qu'en traversant la Manche, il a souffert de la mer comme son aîné, mais que, lui, a montré « une fureur peu contenue contre un mal dont il ne voulait pas accepter l'inexorable pouvoir ! » Deux ans plus tard, l'enfant accompagne en Suisse la duchesse d'Orléans et le comte de Paris. Aux environs de Lausanne, leur voiture verse dans un torrent. Les jeunes princes se dégagent d'un bond; ils voient alors leur mère évanouie, l'épaule brisée, le corps déjà presque subm.ergé; ils pourvoient à son difficile sauvetage, il cherchent un véhicule, ils la transportent à la ville, sans s'abandonner au trouble, avec un précoce et courageux sang-froid qui frappe tous les témoins !
Toujours c'est la fermeté, c'est l'action que prêche, qu'enseigne la mère exilée. Une fois, c'est le volume de Polyeucte que les visiteurs de la princesse trouvent ouvert sur la table de famille, à Kitley, sa villa du Devonshire. Un autre jour, les yeux deladuchessed'Orléanstombentsur le bureau du duc de Chartres et rencontrent parmi les livres du programme classique les Essais de Nicole : « Oh ! s'écrie-t-elle, je n'aime pas ce livre pour les jeunes gens; il détache trop tôt de la vie, et rend incapable de l'action. »
Cette vaillante culture maternelle, secondée par
les leçons militaires du général Trézel, porte ses fruits : le duc de Chartres atteint à peine quinze ans que la duchesse d'Orléans peut rendre de son fils ce témoignage : « Robert commence à mêler la maturité à la pureté enfantine; et sa nature vive, véhémente parfois, est modérée parla sagesse, qui s'accroît de jour en jour. Vous me direz : « Vous vous aveuglez sur vos fils. » Je vous assure que non : ce n'est pas être aveugle que de reconnaître les bénédictions que Dieu nous accorde au milieu des souffrances ! »
A dix-huit ans le jeune prince tombe malade, dans la villa un peu sombre de Cranbourne-House qu'habitait sa mère près de Richmond . La duchesse, déjà brisée par bien des douleurs et bien des émotions, épuise, le jour et la nuit, ses dernières forces auprès du lit de son fils. Elle a la joie suprême de le guérir; mais, elle-même, expire doucement quelques jours après.
Confirmant, dans son admirable testament, les enseignements de toute sa vie : « Je recommande, écrit-elle, je recommande à mes fils de ne jamais oublier que la crainte de Dieu est le commencement de toute sagesse, qu'elle est un guide et une lumière dans la prospérité, et un appui dans l'infortune, qu'ils restent fidèles aux préceptes de leur enfance!... que la France retrouve en eux les qualités chevaleresques de leur père! »
Et, en ce qui concerne spécialement son second fils : « Je compte sur la sollicitude maternelle de la reine pour la prier d'accepter la tutelle de mon fils bien-aimé le duc de Chartres. Je désire que mon
fils aîné, du jour où l'âge légal le lui permettra, prenne part au conseil de famille chargé de veiller sur les intérêts de son frère cadet. »
Au futur soldat qu'elle avait fièrement, noblement préparé, pour le service de la France, elle faisait un double legs, bien significatif, elle laissait le nécessaire d'armes et le livre de prières du duc d'Orléans ! Puis, aux souvenirs de famille, aux bijoux nommément destinés à la future duchesse de Chartres, elle joignait spécialement des tableaux militaires, une toile de Vernet, une de Dauzats, une aquarelle de Lamy, La Revue des Chasseurs d'Orléans aux Tuileries.
Après six mois donnés à sa sainte grand'mère la reine Marie-Amélie, Robert d'Orléans quitte les siens et l'Angleterre. Tandis que son aîné part pour l'Espagne, lui, va demander à l'école de Turin le complément officiel de son éducation militaire . Il passe heureusement les examens d'admission; il revêt joyeux la tenue de l'Ecole; il est présenté par le général directeur à ses nouveaux camarades : on se tutoie dès la prem.ière heure. Le voici près du but, au vestibule de la grande famille militaire. A l'Ecole, il passe caporal, puis instructeur.
Mais voici mieux encore : la poudre va parler, la guerre est déclarée entre l'Autriche et le Piémont; il faut des officiers; un décret royal abrège les délais, admet prématurément aux examens de sortie les élèves-officiers. Robert d'Orléans obtient au concours le numéro deux. Il est nommé sous-lieutenant dans Nice-Cavalerie 1 Le rêve chevaleresque
de son enfance se fait vérité ! Et, comme il serre son bienheureux brevet sur son cœur, le souverain l'appelle, l'invite gracieusement à choisir un cheval de guerre dans les écuries du palais. Le nouveau sous-lieuteaant saute sans hésiter sur un fougueux animal, à robe d'argent, et, dans l'ivresse du premier uniforme, s'élance au-devant d'un bataillon allié, le premier qui ait passé les Alpes, qui franchit à cette heure même les portes de Turin. Il vole, car il a reconnu les sonneries des clairons français, car il a aperçu les trois couleurs de la Patrie ! Et le cœur du jeune exilé bondit dans sa poitrine, car Dieu lui donne à la fois une épée, et la perspective toute proche du combat, et cette joie suprême, inattendue, de trouver à ses côtés sur les champs de bataille, la France bien-aimée, ses soldats, son drapeau !
Voici la seconde période. A la forte et complète éducation de l'enfant- soldat vont succéder les débuts militaires, les obéissantes ardeurs du jeune officier.
Son régiment s'avance jusqu'aux rives de la Sésia ; il occupe les avant-postes du côté de Verceil, il est engagé tout un jour vers Borgo. Le duc de Chartres paie brillamment de sa personne; le capitaine Brunetta est tué à ses côtés; lui-même fait prisonnier de sa main un officier autrichien qui portait des dépêches. Les jours suivants, il combat côte à côte avec les français, à Palestro et
ailleurs : le feu de l'ennemi rapproche ceux que Fexil a séparés!
Un jour, un officier de l'armée piémontaise arrive en mission au camp des alliés de France. Il est reçu par le colonel Chabron. Celui s'étonne que dans le Nice-Cavalerie on parle si purement le français.
— Mais je suis votre compatriote, mon colonel!
— Un compatriote! Sous cette uniforme étranger?
— Je suis exilé, mon colonel.
— Quel est donc votre nom?
— De Chartres.
Ce nom évoque chez le vétéran subitement ému les gloires militaires de l'Afrique, le souvenir d'une famille qui l'a conduit au feu.
— A la mémoire de votre père, dit-il, en présentant son verre !
— A la France ! mon colonel, répond gravement le sous-lieutenant.
Et il serre la main vaillante qui lui est tendue, tandis que les cœurs des deux soldats battent à l'unisson.
Cependant Robert d'Orléans conquiert, dans le rang, à la pointe de l'épée, ses grades un à un. Ses compagnons l'aiment pour la rondeur de sa camaraderie : ses généraux, Fanti, Cialdini, Cugia, Menabrea, admirent l'élan de sa bravoure. Et quand la Lombardie est conquise, quand la campagne s'achève à Milan, sous les pluies de roses, c'est comme capitaine, décoré de la médaille d'Italie que le prince partage fraternellement le riant triomphe décerné aux français.
Mais ce rang si ardemment souhaité dans la famille militaire, voici que Robert d'Orléans y renonce soudain, rentrant au fourreau cette chère épée dont il est si justement fier ! C'est que la Lombardie offerte par les français victorieux à la couronne de Piémont n'a pas satisfait les appétits éveillés; c'est que, débarrassé par nous de l'Autriche, le Piémont insatiable se tourne maintenant vers d'autres voisins plus faciles à dépouiller; c'est que Victor-Emmanuel porte la main sur le patrimoine du Saint-Siège ! Or le soldat français c'est le chevalier du droit et de la justice, le défenseur historique de la faiblesse et de l'Eglise menacée ! Lamoricière, Charette et Pimodan ne pouvaient rencontrer, parmi leurs adversaires, parmi ceux de la Papauté, un fils de la maison de France ! Le brillant officier sarde le comprend mieux que personne; et quelles que soient les larmes de son amertume, il rengaine silencieux, il renonce à l'ivresse des armes, dès que son armée d'adoption se tourne contre Pie IX. Le jour où les Piémontais pénétraient dans les Marches, violaient la frontière des Etats de l'Eglise, le capitaine de Chartres, avec l'assentiment de sa tutrice Marie Amélie remettait respectueusement sa démission aux mains du ministre de la guerre. L'unanimité des regrets, des chaleureuses sympathies qui se manifestèrent hautement dans les rangs de la cavalerie sarde honore singulièrement le soldat exilé qui lui avait demandé l'hospitalité. Le roi reconnaissant promit au jeune étranger que son armée lui demeurerait toujours ouverte. Cette promesse eut peu
d'effet ; on sait que Victor-Emmanuel montra généralement peu de mémoire.
Pour tromper les ennuis de son inaction, l'impatient officier entreprend alors, aux côtés de son frère le comte de Paris, le voyage d'Orient. Après l'Egypte et le désert du Sinaï ils parcourent cette Syrie, qui est nôtre par le sang de nos Croisés, par le sillon de nos missionnaires, par l'or de notre aumône, et par le prestige de la protection franque sur les Saints-Lieux. Le Liban accueille avec allégresse les petits-fils de saint Louis. Les populations entières les escortent militairement de village en village; les hommes sur leur passagefont parler la poudre; les femmes brûlent de l'encens sur les plateaux antiques et répandent des essences odorantes; les files de prêtres maronites viennent au-devant d'eux, le cierge à la main. Et les jeunes voyageurs admirent l'héroïsme de ces pauvres montagnards, amis séculaires de la France, héroïquement fidèles au culte que leur ont laissé nos pères. Témoins impuissants du crime, ils voient avec une poignante émotion les libanais éperdus protester de leur foi jusque sous le couteau des Druses !
L'année suivante le duc de Chartres suit encore son frère, cette fois en Amérique, et, à sa grande joie, il redevient soldat. Partis en effet, en simples touristes, pour New- York, les princes débarquent au bruit du canon et des armées qui s'entrechoquent.
Une querelle sanglante divisait en deux camps ennemis la grande République américaine. Le sud, estimant ses intérêts inconciliables avec la
législation du nord, réclamait son autonomie séparée ; tandis que le nord prétendait maintenir par force le vieux lien fédéral avec des frères récalcitrants. D'un côté, les commerçants de New-York voulaient faire tout-à-coup libre citoyen le nègre, que pratiquement ils traitent en paria. D'autre part, le vieux patriciat créole du sud voulait maintenir le lien du servage qui attachait encore le nègre à la plantation, dans la dépendance adoucie de la famille patriarcale. Entre les deux partis, guerre à mort! Les princes jeunes et pleins de courage, ne peuvent rester spectateurs désintéressés 'dans la lutte ardente qui déchire un grand peuple sous leurs yeux. Comment laisser échapper une occasion d'aller au feu ! Le nord combat pour l'abolition de l'esclavage; sa cause a donc les dehors de la justice et de l'humanité; elle doit naturellement séduire les âmes chaudes et généreuses des jeunes arrivants d'Europe; c'est elle qu'ils embrassent, offrant au président Lincoln leur concours militaire . Le secrétaire d'Etat, M. Seward, s'empresse de répondre qu'ils sont admis sous le drapeau fédéral, attachés à l'étatmajor du général Mac-Clelan, sans être astreints à l'engagement, ni au serment, sans être inscrits sur aucun état de solde.
Le spectacle qu'offrirent au duc de Chartres, officier régulier sorti d'une école militaire, les armées américaines ne laissait pas que d'être bizarre. Le prince de Joinville, qui a assisté, comme ses neveux, à la guerre de Sécession, a tracé un pittoresque tableau de ces champs de
bataille où les crieurs circulaient, vendant aux combattants le New-York-Herald ; de ces régiments, levés par des colonels improvisés, administrés isolément, composées de volontaires décidés à faire surtout leurs volontés, conduits par l'accord général plus que par Timpulsion personnelle du commandement, où les rapports sont si égalitaires que le colonel n'inflige pas les arrêts au sous-lieutenant, sans l'assurer de son respect très humble, et qui, malgré tout, présentent, dans leur particularisme outré, un ensemble martial, une force réelle, des qualités militaires incontestables.
Quoi qu'il en soit, le jeune oflicier sarde rentrait ainsi dans son élément naturel, la guerre. A l'armée du Potomac, il passe son temps dans les avant-postes, risquant sa vie avec un courage téméraire et le plus crâne entrain; tantôt employé à rétablir hardiment entre les ailes de l'armée les communications coupées; tantôt envoyé en périlleuses reconnaissances et ramenant de nombreux prisonniers ; tantôt sabrant au plus fort de la mêlée, comme àGraine's Hill; et tantôt seul, à découvert, s'exposant, cible vivante, au feu des tirailleurs ennemis, comme le soir de Williamsburg.
Un jour, à Peeks-House, non loin de Washington, il faisait une reconnaissance avec quelques cavaliers; il surprend un avant-poste ennemi qui se replie jusqu'à une maison isolée et s'y retranche à la hâte. Le duc de Chartres s'élance pour, donner l'assaut; l'ennemi le laisse approcher, puis l'accueille, à vingt mètres, par une fusillade nour-
rie; chaque fenêtre vomit un feu rapide : les assaillants sont décimés; le capitaine Wilson tombe à la droite du prince : la neige à ses côtés est toute rouge de sang. Loin de reculer, il ramasse la carabine d'un mort, se précipite avec les siens contre les portes barricadées, les enfonce, et pénètre dans la place avec un si furieux élan, que l'assiégé déconcerté, hésitant, expie chèrement les les pertes de l'agresseur, et se rend à merci, après un rude combat corps à corps. La carabine que le prince saisit à terre, dans cette chaude action de Peeks House est demeurée entre ses mains, et je gagerais qu'elle n'est pas l'arme la moins choyée de ses belles panoplies.
Enfin, la fièvre qui décime l'armée campée près des marais de Richmond, le terrasse à son tour : il reçoit l'ordre de se rendre à Washington où l'attendaient les soins nécessaires. Il obéit et se met en route. Mais, à peine est-il à quelques milles du camp, qu'il entend derrière lui le canon. On se bat donc ! Il domine son mal, il rebrousse chemin; sans vouloir rien entendre, il rejoint ses compagnons, il se bat comme un lion aux côtés du général Porter.
Cependant, l'armée de Potomac, après avoir échoué devant Richmond, dut se replier; sa pre-. mière campagne se terminait par une retraite forcée. Ramenée sur les bords du James-River, elle mit six mois à se réorganiser. Plus tard, elle concourut aux triomphes définitifs du nord. Mais, pendant qu'elle séjournait près du James- River, le duc de Chartres dut encore une fois
quitter l'uniforme. Il consomma ce nouveau sacrifice dix mois après son admisson, le 2 juillet 1862. Cette fois encore, ce fut une patriotique délicatesse qui lui arracha sa chère épée. L'empereur Napoléon III venait de s'engager dans l'expédition du Mexique, provoquant aux Etats-Unis la plus violente irritation. La surexcitation de l'opinion publique y semblait présager une prochaine rupture avec la France, que l'on jugeait avec sévérité. La situation de deux volontaires français, peu suspects assurément de partager en rien les responsabilités du régime impérial, n'en était pas moins difficile au milieu d'un courant très agressif, au milieu de colères qui n'admettaient peut-être pas toujours la distinction utile entre la France et son gouvernement. D'ailleurs, la seule perpective d'un désaccord possible entre leur pays et le gouvernement fédéral, leur marquait le devoir de l'éloignement. Le général Mac-Clelan approuva la décision qu'ils lui communiquèrent à ce sujet, et les deux officiers s'embarquèrent pour l'Europe, en prenant de leurs chefs, de leurs camarades, le plus aflectueux congé, en recevant les félicitations du général en chef, qui, on le sait, a rendu plus tard, de leur conduite militaire, le plus explicite, le plus élogieux témoignage.
Le sort semblait s'obstiner à combattre la vocation militaire du duc de Chartres, si prononcée, si éprouvée déjà. Au moins voulut-il, puisqu'il ne pouvait porter l'épée, consacrer ses loisirs forcés aux études spéciales d'un soldat, se préparer mieux encore aux devoirs militaires qu'il attendait de la
France, avec une indomptable espérance. Il entreprend de longer la rive allemande du Rhin, jetant « un regard d'envie » sur la rive française qu'il ne peut fouler, suivant pas à pas la trace de nos exploits historiques, et saluant sur place les gloires militaires de la patrie, à toutes les époques et sous tous les régimes. Il a écrit les impressions ressenties sur ce long champ de bataille, parallèle au grand fleuve, avec une simplicité toute franche et l'exactitude technique d'un soldat racontant l'héroïsme de ses anciens.
Marchant vers le nord, l'explorateur descend avec le Rhin le grand versant des Alpes, et rencontre d'abord une belle victoire, celle de Zurich qui, remportée en 1799 par Masséna contre l'archiduc Charles et la seconde coalition, prépara Marengo; plus loin, la triple victoire de Moreau, à Engen; plus loin, la plaine de Brisgau, où il lit avec orgueil ce distique sur la vieille porte de Brisach :
Limes eram Gallis : nunc pons et janua fio. Si pergunt, Gallis nullibi limes erit !
« J'étais la frontière des français : maintenant je leur sers de passage! S'ils continuent, ils n'y aura plus pour eux de frontière ! »
Voici Fribourg, où Condé, en trois jours de combat, remporta sur Mercy la sanglante victoire de 1644, mettant pied à terre au plus fort de la mêlée, et recevant dix balles dans sa cuirasse ! Cent ans plus tard, Louis XV prend en personne cette même ville : la tradition locale conserve, dans
la muraille de San Loreto, un boulet qui effleura le roi.
Plus loin : Friedlingen où Villars enleva au prince de Bade en 1702 trente-cinq drapeaux, et fut acclamé maréchal de France sur le champ de bataille, par ses soldats enthousiasmés!
Le prince salue avec émotion, près du village de Sasbach, une inscription sur le granit : « La France à Turenne ! » Cette pierre éloquente due à Charles X remplace le premier monument érigé par le duc de Rohan, prince-évêque de Strasbourg, sur la terre qui a bu en 1675 le sang du héros frappé en disputant le Rhin à Montecuculli.
Presque au même lieu, le voyageur trouve les souvenirs de Moreau en 1796. Puis voici Philippsbourg où fut tué le maréchal de Berwick, Landeau, Speyerbach, d'où le maréchal de Talard écrivait en 1703 : « Sire, nous avons pris plus de drapeaux et d'étendards que Votre Majesté n'a perdu de soldats! » Voici Mayence que firent capituler les soldats déguenillés de Custine et où ils résistèrent quatre mois aux alliés; Coblentz, où la France a laissé les tombes de Hoche et de Marceau; Bonn où César passa le Rhin; Berg-op- Zoom qu'on appela la Pucelle jusqu'au jour où le maréchal de Lowendal la conquit enfin pour Louis XV; Bréda, que prit en 1793 l'armée de Dumouriez; Tolhuis, où Louis XV passa audacieusement le Rhin pour conquérir la Hollande ; Wezel, que Condé força en trois jours. Les dames de cette ville firent demander pendant le siège la permission de se retirer; Condé refusa galamment
en ces termes : « Je ne croirais pas avoir remporté un avantage considérable en prenant votre ville, s'il manquait à mon triomphe ce qui en doit faire le plus bel ornement. ! »
Quand Robert d'Orléans terminait cette étude militaire, il avait vingt-huit ans. La pratique du métier et le travail technique avaient ensemble formé sa vaillante jeunesse, et laborieusement achevé la préparation militaire de sa vie. C'est l'heure où lui est enfin donnée cette joie si passionnément désirée de servir son pays directement, l'épée à la main !
1870! L'heure des grands périls sonne pour la France : la guerre est déclarée avec la puissante Allemagne. Aussitôt, et sans attendre nos premiers désastres, c'est-à-dire dès le mois de juin, une pétition collective est adressée au Corps législatif, à l'effet d'obtenir que les princes d'Orléans exilés en Angleterre, puissent servir dans l'armée de leur pays : elle est repoussée par cette Assemblée! Le duc de Chartres quitte sa demeure de Morgan- House, toute voisine de celle de son frère aîné, York-House, dans la petite ville de Twickenham : il laisse la belle princesse, devenue sa femme au retour d'Amérique, et qui s'était écriée au moment de leur union : a Dieu me donne deux bonheurs ! j'épouse mon cousin Chartres, que j'aime: et, en me mariant, je n'ai pas le sort de bien d'autres princesses : je reste française ! » Il laisse ses quatre
jeunes enfants : il se rend à Bruxelles, avec le duc d'Aumale et le prince de Joinville, afin de suivre de plus près les événements. Le 4 septembre un gouvernement nouveau succède à l'empire renversé : dès le 6, les trois princes sont à Paris, revendiquant leur droit de mourir pour leur pays. Les ministres de la Défense nationale leur opposent un refus, et le duc de Chartres reprend tristement le vapeur de Douvres. Mais l'invasion allemande s'avance victorieuse, la France est en danger, le duc de Chartres ne peut accepter l'inaction, il repasse le détroit, il répète à la délégation gouvernementale de Tours ses instantes prières : elles échouent. Il ne se laisse pas décourager, il se présente au commandant des mobiles de la Loire- Inférieure qui se trouvait à Rouen; sous un nom supposé, il demande un fusil de simple soldat. Il est agréé, mais, au dernier moment, le commandant exige une pièce constatant l'identité du volontaire. Ainsi la route est encore une fois barrée!
Peu de jours après, un nouveau capitaine paraît à l'état-major de M. Estancelin, qui commandait à Rouen les mobilisés de marche. C'est un bel officier, grand, blond, au visage ouvert, à l'allure martiale : il arrive, dit-on, d'Amérique, il se nomme Robert Le Fort. Il paraît jeune, actif, épris du métier; on lui confie un détachement de cavaliers, les éclaireurs de la Seine-Inférieure. Il se distingue bravement dans tous les engagements, donnant la chasse aux patrouilles de uhlans jusqu'aux réserves ennemies. Les prussiens occupent la ville le 5 décembre : le capitaine Le Fort, après
avoir pris part au combat de Buchy, quitte Rouen le dernier. Le général Briant, frappé de son énergie et de son savoir, l'incorpore à son état-major régulier. Un jour, à Cherbourg, le capitaine Le Fort entend son chef regretter le manque de bonnes cartes du pays : lui, sait où en trouver, il offre de les procurer si on lui donne la permission de s'absenter quelques heures. Il part, il revient à son poste dans le délai voulu, rapportant la collection des cartes d'état-major. Il trouve à Cherbourg sa nomination de chef d'escadronsauxiliaire, signée par Gambetta. Le général d'Argent, qui arrivait d'Afrique, pour commander une division du 19^ corps, demande pour son état-major le nouveau commandant. Quand l'armistice est signé, Le Fort, qui parlait très couramment la langue allemande, est désigné par le général en chef pour établir sur place la délimitation de l'occupation allemande.
Ses heureuses négociations évitent à Lisieux et à Argentan la présence de l'ennemi. Les préliminaires de la paix amenèrent le licenciement des états-majors; le commandant a payé sa dette, il disparaît, il s'embarque pour Londres, il y arrive le 19 mars au matin, il y apprend les funestes événements du 18, à Paris; le soir même, il reprend le bateau de France et vient offrir son épée au gouvernement contre l'insurrection. Mais les officiers abondent, revenant de captivité, on ne peut assigner à Le Fort aucun emploi; il repart, l'âme déchirée, après avoir assisté, le 22 mars, à la sanglante fusillade de la rue de la Paix.
— DJD —
Or, c'est à Morgan-House que l'aventureux Le Fort, pendant la campagne, avait été chercher en quelques heures ses cartes d'état-major. Son vrai nom, français et allemands l'avaient ignoré pendant la guerre. Seuls, M. Estancelin et deux officiers avaient su la présence de Robert d'Orléans sous les drapeaux français. Ses généraux, ses camarades, les hôtes sous le toit desquels l'avait conduit la guerre, tous l'avaient admiré et aimé, sans connaître son secret. Ce fut encore sous le glorieux nom emprunté à son ancêtre qu'il fut créé chevalier de la Légion d'honneur en récompense de ses services.
A peine rentré en France avec sa famille, le duc de Chartres est envoyé par le ministre au 3^ chasseur d'Afrique. Sous le général Saussier, il fait campagne contre les révoltés de la province de Constantine. Son énergie et sa vaillance brillent notamment à la prise de Smalah de Bou-Mezrag. Devant l'ennemi, il apprend que la commission des grades a confirmé, à titre définitif, sa nomination de chef d'escadron.
Bientôt, il passe au 9^ chasseurs, et il est adjoint à la célèbre commission qui a revisé notre règlement sur la cavalerie. Son nom figure avec ceux du général du Barail et du général Lhotte, au bas de ce document qui est officiellement placé entre les mains de tous nos cavaliers.
Il est ensuite envoyé à Lunéville comme lieutenant-colonel de dragons, puis enfin à Rouen comme colonel de chasseurs.
C'est dans ces dernières fonctions que se mon-
trèrent au grand jour, chez le duc de Chartres, les capacités du commandement et la passion militaire. Le i2« chasseurs n'a pas oublié le chef pratique et animé du feu sacré qui partout payait de sa personne, voyait tout par lui-même, surveillait en personne les moindres détails, commandait avec bienveillance et fermeté, se conciliait, par sa justice attentive, l'estime et l'affection de tous. Rigoureusement renfermé dans ses attributions militaires, le colonel n'ouvrit jamais la bouche sur les questions politiques et n'accepta de ses subordonnés d'autres titres que sa dénomination hiérarchique. On mangeait chez lui dans des assiettes décorées par l'élégant pinceau de la duchesse de Chartres et représentant exclusivement des épisodes militaires, l'histoire des chasseurs depuis leur formation. Le colonel n'abandonnait pas la tenue militairs : on ne l'a jamais vu en civil à Rouen : il poussait si loin le scrupule en cette matière que, lorsqu'il partait en voyage, il sortait de chez lui en uniforme et ne prenait d'autres vêtements que dans une chambre louée pour cet usage et immédiatement voisine de la gare. En dehors de la chère famille militaire, il se bornait le plus souvent à la compagnie des siens. Il occupait avec eux une maison assez restreinte, dont les carrelages, la banale nudité, étaient dissimulés par le goût d'un ameublement confortable et sans prétention. A sa table et dans son salon, on ne voyait que ses officiers et leur parenté. Ce n'est pas qu'il s'isolât dans des habitudes étroites. Au contraire, il a toujours eu la main, la bourse
très ouvertes : on a compté souvent trente chevaux dans ses écuries ; lors des rallye-paper et des joyeux repas en forêt, ses invitations, très sollicitées, s'étendaient princièrement à cinq ou six cents convives.
Militaire dans l'âme, dur à lui-même, on le voyait, lors des manœuvres, supporter gaiement les inconvénients du service, les longues fatigues ou les repos abrégés; et quand la princesse prenait soin de lui envoyer en ces occasions des provisions de bouche, elles étaient toujours partagées avec le corps entier de ses officiers. Aux manœuvres de 1882, il souffrait d'une violente coqueluche : on l'a vu lui, le meilleur cavalier du régiment, obligé de se cramponner à la crinière de son cheval pour se m.aintenir au milieu d'accès qui le secouaient cruellement, on ne l'a pas vu s'accorder pour cela un instant de répit.
A ses côtés, la duchesse de Chartres réalisait ce difficile problème de s'attacher les subordonnés de son mari par sa gracieuse bonté, sans jamais, dans son allure, abdiquer rien de la dignité personnelle qu'elle tient de sa race au plus haut point. Infatigable, intrépide à cheval comme son mari, elle suivait les chasses à courre avec les jeunes princesses ses filles. Leur intérieur offrait un exemple de vie simple, digne, gracieuse.
Soldat, rien que soldat, voilà ce qu'espérait rester le duc de Chartres. Ses chasseurs l'avaient compris, et, du petit au grand, quelle que fût leur origine politique, tous avaient voué à leur chef un attachement profond. On le vit bien, lorsque,
sans aucune provocation, sans aucun motif avouable, et, au scandale de l'armée entière, le gouvernement de la république commit, en i883, le crime militaire de frapper dans sa carrière, dans ses affections vives, ce soldat modèle. Le régiment tout entier se sentit atteint en sa personne, ce dimanche de février où éclata au quartier la triste nouvelle. Jusque dans l'épreuve, le duc de Chartres se montra soldat, et l'amertume du regret, si profonde qu'elle fût, lui laissa la notion claire et obéie du devoir militaire, de la discipline subie sans révolte et sans défaillance. A midi, le colonel avait fait paraître son dernier ordre, exempt de toute récrimination; il avait achevé, en grand uniforme, ses visites réglementaires de départ et reçu ses officiers en corps, leur interdisant, simplement et sans phrases, de l'accompagner à la gare. Ceux-ci obéirent à la lettre : aucune démonstration n'accompagna, au départ, le duc et la duchesse de Chartres. Mais à la première station après Rouen, au moment où l'express ralentissait sa marche, pour l'embranchement d'Oissel, le colonel vit ses officiers à côté de la voie, silencieusement rangés sur la route, accourus pour le devancer, et lui adresser, sans désobéir, un significatif adieu. Le lendemain, à Paris, la duchesse de Chartres recevait un bouquet dont les fleurs figuraient l'insigne des chasseurs, la trompe de chasse, entourant le numéro du régiment. Un peu plus tard, un album lui était offert, où tous les officiers avaient rassemblé leurs portraits. Enfin le souvenir du régiment s'affirma de nouveau
- 3-9quand le prince, exilé de l'armée, maria sa fille la princesse Marie au prince Waldemar de Danemark. Les officiers célibataires du 12^ chasseurs firent présenter à la fille de leur ancien colonel une magnifique gerbe enrubannée; les ménages en envoyaient une seconde.
Le coup qui a frappé le prince en plein cœur est cuisant encore après bien des années : on a pris soin de raviver cruellement sa plaie en fermant arbitrairement au prince Henry son fils, l'accès des examens militaires, les portes de Saint-Cyr.
Mais tout ce qui rappelle l'armée reste en singulier honneur au foyer du soldat. J'y ai entendu parler du « bon temps », c'est-à-dire de Rouen, du 12^ chasseurs. Dans le petit hôtel qu'avait construit rue Jean-Goujon, le prince Paul Paulowitch Demidoff, et qu'il a vendu au duc de Chartres en partant pour l'Italie, l'acheteur a corrigé avec goût les extravagances fastueuses du boïard qui étonna Paris par sa prodigalité; je n'y ai pas retrouvé dans les écuries les menuiseries légendaires en palissandre massif; les faïences moresques de la salle de bains ont été correctement modifiées; mais des panoplies brillent éclatantes sous les vitrines du salon d'armes, et la bibliothèque est riche en documents militaires, parmi lesquels le prince m'a montré avec orgueil les ouvrages militaires dus aux plumes de sa famille : les Campagnes de l'armée d'Afrique, par son père le duc d'Orléans; les études maritimes de son beau-père le prince de Joinville; V Histoire de la guerre civile en Amérique, par son frère le comte de Paris; VHis-
toire des Condé, par son oncle le duc d'Aumale.
Il est difficile d'endiguer l'héroïsme : le soldat conserve le goût invincible du dévouement, et désarmé, il sait encore chercher le péril pour le soulagement et la consolation des compatriotes qui souffrent. Le duc de Chartres quittant les siens, pour courir au lit des cholériques de Marseille, ne me semble pas moins brave que Robert Le Fort affrontant les balles des Allemands !
Cette épée si noblement exercée, cette épée qui dort aujourd'hui, la France ne la rappellera-t-elle pas un jour pour son service et pour sa gloire ? C'est le secret de l'avenir, c'est l'espérance de ceux qui croient aux jours meilleurs! Mais, dans cette attente douloureuse, aussi bien que dans les ivresses du champ de bataille, les âmes qui vivent du sentiment militaire tressaillent au nom loyal et chevaleresque du duc de Chartres, un nom qui vibre à l'oreille du soldat, comme la fanfare de nos clairons !