LE MARQUIS DE PIMODAN
Gomme il sonne haut et fier, le nom de mon ami Pimodan !
Quels souvenirs et quelle histoire !
Au xiii^ siècle, les aïeux prennent la croix, et s'en vont, à Saint-Jean d'Acre, déployer leur hermine, avec la vieille devise de la lignée : Potins mori qiiam fœdari 1
Pendant quatre cents ans, ils luttent sans trêve, en Lorraine, pour le parti français; si bien qu'un descendant pouvait fièrement écrire à Louis XIV :
— Mes ancêtres. Sire, ont perdu tous leurs biens pour avoir maintenu les intérêts du Roy contre les Ducs de Lorraine; ainsi qu'il paraît par le traité de Romilly.
A la fin du xvi^ siècle, un prélat de la famille, évêque de Toul, procura la réunion de son diocèse au royaume de France.
Les Pimodan qui pouvaient porter Fépée à l'époque de la Révolution s'en allèrent combattre à l'armée de Condé, tandis que leurs vieux parents continuaient à habiter, dans l'île Saint-Louis, l'hôtel Lauzun.
Les livres de comptes tenus alors par la marquise sont conservés dans sa famille. Ils fournissent un curieux témoignage des extorsions journalières que subissaient chez eux les aristocrates^ jusqu'au jour de la prison ou de l'échaufaud. Ainsi remarquez ces dépenses dans une maison noble en 1 793 :
6 mars. — A la quête pour les patriotes, 200 livres.
8 mai. — A la quête pour les soldats nationaux, 400 livres.
— 20 mai. — Encore pour les soldats, pour façons de guêtres, 1 18 livres.
1^^ novembre. — Pour la fête de la section de l'Isle, 1 15 livres.
6 novembre. — Encore pour la section, 25 livres.
16 novembre. — Encore pour la section; pour les soldats, 25 livres 10 sols.
Plus encore pour la section, 6 livres.
Puis le marquis et la marquise de Pimodan sont incarcérés durant près d'une année. Quand il sont relaxés en 1795, la prospérité et l'abondance républicaines étaient à leur apogée : jugez-en par les prix courants :
Une livre de riz, 85 francs.
Une livre de savon de Marseille, 225 francs.
Echeveau de laine pour tapisserie, 83 francs.
Une dinde, 1 10 francs.
Enfin, en 1796 une loi clémente oblige les deux vieillards à partager tous leurs biens avec la République!
Deux générations passent encore. Puis voici le héros d'hier, le général !
Les jésuites du collège de Fribourg façonnent au bien cette âme noble et droite. Le marquis de Pimodan passe ensuite à l'école militaire de Neustadt; il en sort sous-lieutenant autrichien; il conquiert ses grades dans les campagnes de Hongrie et d'Italie.
Il a publié le récit de ses campagnes en Italie et en Hongrie (1848- 1849).
Les premiers souvenirs sont ceux de lieutenant aux chevau-légers deWindisch-Graetz. Cet ancien régiment des dragons de Latour est, remarque l'auteur, le seul qui, luttant contre Napoléon, ait pris un aigle impérial dans la campagne d'Allemagne, et aussi le premier qui ait arrêté le grand Frédéric, au temps de Marie-Thérèse. On l'appelait alors le régiment des Wallons. Or, à la bataille de Kolin, l'armée impériale pliait devant les prussiens; le colonel des Wallons, un français, le comte de Thiennes, reçoit l'ordre de la retraite. Il court au feld-marcchal Daun, sollicitant au contraire l'ordre de se porter en avant.
— Que voulez-vous faire de tous ces blancs-becs? demande le commandant en chef qui savait le régiment composé de jeunes recrues.
— Vous allez le voir, s'écrie Thiennes, en chargeant.
Le colonel et un tiers de ses soldats restèrent sur la place. Mais Frédéric dut s'enfuir jusqu'à Nymburg. Marie-Thérèse enthousiasmée broda elle-même sur l'étendard du régiment une rose entourée d'épines, avec la devise : .Qui s'y frotte s'y pique; et pendant longtemps les soldats ne
portèrent ni barbe ni moustache, pour rappeler, à tous, les héroïques blancs-becs de Kolin.
Pimodan passe à des incidents personnels. Les insurgés italiens l'arrêtent, non loin de Vérone : on le mène à l'Hôtel de Ville de Sacile. Huit ou dix hommes en habit noir sont assis autour d'une table. « Nous voulons, dit l'un d'eux, la République, l'égalité pour tous ! » — « L'égalité ! s'écrie le lieutenant, en se tournant vers la foule déguenillée qui avait envahi la salle, l'égalité ! Pourquoi donc alors portez vous du drap fin, vous autres, tandis que tous ces braves gens sont nus? » On rit, Pimodan s'élance à travers la foule; il est libre!
On l'envoie porter des ordres à Venise ; il trouve la ville en pleine révolution. On le conduit à Manin, chef du gouvernement provisoire. Celui-ci ouvre un tiroir rempli d'or, et dit au lieutenant :
— Vous venez combattre avec nous?
— Monsieur, je suis gentilhomme et officier de Sa Majesté!
— Eh! bien alors, nous vous gardons, malgré vous!
Le lieutenant réussit encore à s'échapper, se jette dans une gondole, arrive à Mestre;il est sauvé!
Il devient capitaine, prend part à dix combats. Après Custozza, il est chargé de porter à Vienne les drapeaux pris à l'ennemi.
Les souvenirs de la campagne de Hongrie ne sont pas moins curieux, ni moins héroïques. L'auteur raconte qu'à Pesth, tandis que l'on se battait aux environs , plusieurs femmes de la noblesse, attachées au parti de l'Autriche, ouvraient
leurs salons avec une sorte d'ostentation courageuse. Un soir, une belle dame s'enquiert d'un jeune officier de cuirassiers, ordinairement fidèle à ses réceptions. — Il ne pourra plus avoir l'honneur de vous présenter ses hommages, comtesse, répond un camarade : excusez le lieutienant; il a été tué hier !
Au mois de mai 1849, le capitaine de Pimodan, chargé de faire une reconnaissance, est pris par les hongrois, tandis qu'il cherchait à traverser le Danube. Cet épisode est un des plus saisissants de l'ouvrage. En effet, le prisonnier est enfermé dans une casemate de Péterwardein. Aussitôt il combine un plan d'évasion. Des condamnés croates ou slavons sont enfermés avec lui : ce sont des brigands; ils peuvent devenir des héros. Avec une partie d'entre eux, Pimodan s'emparera d'une porte; avec les autres, le prévôt de la citadelle, secrètement fidèle à l'Autriche, retournera contre le fort trois canons, toujours chargés sur les remparts. Pendant ce temps les impériaux qui sont proches accourront, prévenus par un signal. Malheureusement, le messager chargé d'informer les autrichiens est pris par les hongrois. Pimodan et ses complices sont condamnés à mort le 28 mai. Deux mois se passent. Le 27 juillet seulement trois des condamnés sont fusillés : un quatrième était mort de cette horible angoisse. Pimodan reste seul, attendant son dernier jour. Enfin le 23 août, la cause hongroise est vaincue : Péterwardein est livré aux troupes autrichiennes : le condamné est libre !
• Tous ces récits militaires, pleins de vie et de couleur, semblent écrits au soir de la bataille; ils sentent la poudre, ils chantent l'héroïsme. ■ Pimodan est blessé grièvement au combat de Moor. François Joseph le fait colonel, comte du Saint-Empire, chambellan, et lui rend un magnifique témoignage :
— Je vous présente Pimodan, dit-il à l'impératrice Elisabeth.
— Le comte de Pimodan, reprend l'impératrice, croyant à un oubli.
— Oh ! des comtes, j'en ai beaucoup dans mon armée. Mais je n'ai qu'un Pimodan!
La fortune souriait au jeune preux; il va passer général; il sera plus tard feld-maréchal !
Non. Il faudrait, pour obtenir les hauts grades, renoncer à la nationalité française, se faire naturaliser autrichien; Pimodan brise son épée, et rentre dans sa propriété d'Echenay en Lorraine !
Mais la voix éplorée de Pie IX appelle à son secours les épées françaises. Lamoricière répond le premier à l'appel; Pimodan, le second. Celui-ci organise aussitôt la résistance au camp de Terni, puis opère sa jonction avec le général en chef. Les trois mille pontificaux se portent à la défense d'Ancône menacée. Trente mille Piémontais et soixante canons leur barrent le passage, à Castelfidardo, en vue de Lorette.
Au matin du i8 septembre 1860, les soldats du Saint-Siège ne se font aucune illusion : c'est le martyre qui les attend. S'il ont voulu tomber les armes à la main, c'est pour que, du sol rougi.
s'élevât, tout au moins, la protestation du sang ! Ainsi Charette, alors capitaine, dit simplement à ses hommes :
— Zouaves ! A l'ennemi ! Le ciel est ouvert pour beaucoup d'entre nous !
Et Becdelièvre :
— Bon nombre d'entre nous, tous peut-être, nous allons paraître devant le trône de Dieu ! Tâchons de le faire proprement, l'âme blanche!
Et Pimodan :
— Soldats, souvenez-vous que vous êtes catholiques et français !
Puis tous ensemble reçoivent la communion.
On sait quelle fut l'issue.
Deux cents zouaves sur trois cents sont restés sur le plateau des Crocettes, ouvrant à Lamoricière la route d'Ancône.
Pimodan est frappé des premiers : une balle lui déchire le front.
— Courage! s'écrie-t-il aussitôt, courage mes enfants !
Une seconde balle l'atteint à la joue :
— Courage! répète-t-il, Dieu est avec nous! Une troisième balle le frappe en pleine poitrine :
il tombe cette fois, en murmurant :
— Laissez-moi mourir ici : chacun à son poste! Il vécut encore quelques heures au milieu de
souffrances atroces; puis il exhala son dernier souffle en priant : il avait trente-huit ans.
Le cardinal Pie et Mgr Dupanloup ont célébré, dans la chaire, ce glorieux martyr. Pie IX lui fit faire à Rome de nobles funérailles, ordonna que le corps
fût inhumé dans l'église Saint-Louis-des-Français, et composa lui-même Tépitaphe gravée sur la plaque de marbre qui recouvre les restes de Pimodan.
Le général laissait deux fils.
L'un est soldat, l'autre est poëte, après avoir été soldat.
Lyres et Clairons : tel est le titre du premier recueil publié par mon ami, que Pie IX reconnaissant a créé dans son berceau duc de Castelfidardo. La lyre et le clairon chantent crânement et militairement dans ces pages toutes vibrantes, toutes chaudes de patriotisme et de gaîté. Ici le Saint-Cyrien détaille plaisamment sa journée ; ailleurs les croyances religieuses sont poétiquement glorifiées ; partout pétille une sève jeune et saine, assaisonnée d'un franc rire, comme dans cette dernière pièce : A mon livre :
De la boutique du libraire Tu t'en iras chez l'épicier, Pour le poëte téméraire Impitoyable justicier!
Dans ces vers où j'ai mis mon âme, Dans ces vers qui me semblent beaux.
On fera, n'est-ce pas infâme.
Un tas de cornets à pruneaux!
Un second recueil, le Coffret de perles noires, s'inspire de sentiments plus réfléchis et plus aigus à la fois. Des jurés graves préféreront sans doute ces accents plus mûrs et plus mâles; j'avoue ma préférence pour les chansons de la jeunesse, plus fraîches et plus riantes.
De ses ouvrages en prose le premier s'intitule La 7~éunion de Toul à la Fraiice.
Cette histoire d'un Etatindépendant, qui échappe aux influences germaniques, et qui se fond, au xvi« siècle, dans la grande unité française, appartenait, de droit, à la plume d'un Pimodan; car le dernier souverain évêque et comte de Toul fut un Lavallée-Pimodan, grand-oncle de l'historien qui ressuscite aujourd'hui les souvenirs du passé. C'est donc une gloire de famille que rajeunit notre auteur en racontant l'histoire de la noble ville; si riche, qu'elle se portait caution pour le roi de France, Charles IX, des sommes promises aux Allemands par le traité de Longjumeau ; si privilégiée, que les gentilhommes de Lorraine y envoyaient les châtelaines à l'époque de leurs couches, afin que les nouveaux-nés participassent àl'avantage d'une bourgeoisie enviée; si fière, que pour remercier un jour la Vierge Marie d'une spéciale assistance, on crut la bien payer, en la proclamant Bourgeoise de Toul !
Pour faire connaître les sentiments, l'âme, le style du noble historien, il suffira d'emprunter quelques lignes à sa première page et quelques lignes à sa dernière page.
Il s'écrie, avant de commencer :
« Toul, aujourd'hui sentinelle avancée de la France, contre les Allemagnes^... choses si grands^ disait Commines; Toul, qui n'a jamais parlé allemand, sera, dans les guerres futures, un des suprêmes enjeux de la patrie. »
Et, son travail fini, le marquis conclut, avant de poser la plume :
« La vieille cité qui n'a jamais parlé allemand peut jouer un grand rôle dans les nouvelles destinées militaires de la patrie. Toul, au milieu de son camp retranché, veille sur la frontière de la défaite et regarde Metz sa voisine, pour un jour lui tendre la main ! »
Quant aux faits, à cette période de deux siècles que raconte le marquis de Pimodan, ils offrent un intérêt tout romanesque. Le règne tourmenté des derniers évêques, enfermés par la vieille constitution du comté et la jalouse co-souveraineté du très noble chapitre, dans des attributions étroites; la lutte armée contre les huguenots, qui envahissent jusqu'aux églises, et n'en sont chassés que par l'énergie des bourgeoises, lançant sur les intrus, par les verrières brisées, des bouchons de paille enflammée; les vertus du prince Charles de Vaudémont, beau-frère de Henri III, évêque du Toul et cardinal à vingt ans, qui répète en Lorraine les grands exemples apostoliques donnés à Milan par son ami Charles Borromée, qui fuit les séductions de la cour de France pour voler au grabat des pestiférés de son diocèse, réconforte son peuple décimé, et tombe, victime du devoir ; l'élection épiscopale du jeune prince Antoine de Lorraine-Vaudémont, désigné à treize ans par le Chapitre de Toul, et récusé par le Saint-Siège ; les embarras du comte évêque Lavallée-Pimodan que, plus tard, Sixte-Quint impose d'autorité aux chanoines germanisants, qui, le dernier, reçut comme souverain, en iSqS, l'invertiture allemande, le dernier figure par procureur aux Diètes du Saint-
Empire, et, le premier prête au roi Henri IV, en 1602, le serment de fidélité, rattachant ainsi ses Etats à la couronne de France, sans songer peut être à une abdication définie, et sans entrevoir, au-delà du protectorat français, l'incorporation radicale que le temps acheva paisiblement, et que sanctionna solennellement le traité de Westphalie; tous ces incidents religieux, civils, militaires, fournissent au marquis de Pimodan la matière d'un récit substantiel, serré, brillant, qui captive sans fatigue, durant quatre cents pages, de grand format.
Un autre ouvrage du marquis de Pimodan, un ouvrage également lorrain c'est l'histoire de la duchesse Antoinette de Guise.
Le marquis de Pimodan suit la grande aïeule des Guise dans son mari, dans son fils, dans son petitfils, animant elle-même de son noble souffle toutes ces grandes âmes et veillant jalouse à l'honneur de sa maison, aux traditions héroïques d'un grand nom catholique.
Le mari de la duchesse Antoinette, c'est le duc Claude de Guise, l'ami de François L"", qui, à dixhuit ans général des lansquenets, se couvre de gloire à Marignan et reste pour mort sur le champ de bataille; qui, en Navarre, prend d'assaut Fontarabie; qui bat les impériaux à Joinville sous les fenêtres de son château Lorrain, qui fait lever le siège de Péronne; qui vit et meurt vaillamment, chrétiennement, charitablement, en grand seigneur et en grand soldat.
La duchesse Antoinette donne cinq de ses
enfants à l'Eglise, dont deux filles au cloître, un fils à l'Ordre de Malte, un, le cardinal Charles, au siège de Reims, un autre au siège d'Albi. Sa fille aînée épouse le roi Jacques d'Ecosse et devient mère d'une reine de France, Marie Stuart.
Mais l'orgueil de sa maison est son fils aîné, François, le deuxième Guise, « monsieur de Guise le Grand. »
Celui-ci délivre Metz-la-Pucelle, s'empare de la vieille forteresse anglaise. Calais, enfin rendue à la couronne de France, prend Thionville, bataille partout pour le roi et pour le nom catholique. On lui a reproché le massacre des protestants de Vassy, le premier acte de la longue guerre civile qui a ensanglanté notre pays : sur son lit de mort, quelques instants avant de paraître devant Dieu, il a juré publiquement qu'il n'était pas responsable du sang répandu. Champion du culte héréditaire et national, vainqueur des réformés, il tombe sous la balle d'un assassin, il meurt en pardonnant, et le parlement de Paris condamne Coligny comme l'inspirateur du crime.
La duchesse Antoinette n'obtient pas l'exécution de la sentence ainsi portée contre Coligny. Son petit-fils, le troisième Guise, devient à quatorze ans chef de sa maison, et plus tard venge son père en faisant exécuter sur Coligny la sentence du Parlement. Mais ses ordres sont dépassés; avec le sang de Coligny coule dans la nuit cruelle de la Saint-Bathélemy le sang des innocents. Le jeune duc de Guise, chef des catholiques, sauve de la mort les huguenots qu'il peut recueillir en leur
ouvrant toutes grandes les portes de son hôtel.
C'est peu après que s'éteint à Joinville la duchesse douairière, laissant son petit-fils à la tête de la Ligue formée par les catholiques contre la révolte protestante, et avant que l'odieux meurtre de Blois n'ait tranché les brillantes destinées delà famille.
La duchesse douairière a vécu au milieu de ces fortes âmes, elle les a façonnées, et son historien non content d'esquisser le rôle des siens, dans la politique et sur les champs de bataille, avec un humour de Saint-Cyrien, avec une impartialité de sage, nous la montre elle-même à son noble foyer, ferme et généreuse, épouse et mère, haute et grande dans sa conduite et dans ses leçons.
Un jour, les jeunes princes emportés par l'ardeur de la chasse poussent leurs chevaux dans les labours ensemencés. La duchesse l'apprend. Au repas suivant il n'y avait pas de pain sur la table. Les princes s'en étonnent. — Mes enfants, leur dit la duchesse, il faut bien économiser le blé, puisque vous détruisez la moisson future !
Uu autre jour, son mari, le duc Claude, remarque une jolie vassale et se montre assidu chez elle. La duchesse l'apprend. Elle se garde de tout reproche; elle se contente de faire descendre en ville les meubles les plus riches du château, commandant qu'on ornât de tentures, de fauteuils, d'argenterie somptueuse et de linge éclatant le logis de la jeune fille courtisée par son mari. Celui-ci tombe au milieu du déménagement. — Qui donc, s'écrie-t-il, a porté tout cela ici? —
Monseigneur, répond un ouvrier, madame la duchesse sachant que votre Altesse se rendrait dans cette maison, n'a pas voulu souffrir qu'elle y fût privée de nulle des choses qui lui sont nécessaires!
Les chroniqueurs ajoutent que cette leçon porta, que le duc sollicita et obtint son pardon, que même il porta depuis lors au bras gauche un bracelet de fer qui le mordait assez durement et lui rappelait sa faute.
Ces détails minimes intéressent singulièrement chez des personnages qui ont joué un si grand rôle. On aime à les suivre, avec le marquis de Pimodan, jusque dans leur intérieur considérable, mais réglé, dans leurs cérémonies pompeuses, dans leurs jardins, dans leur salle à manger : à reconstituer, avec l'historien, le menu de leurs repas et leurs ajustements.
Ceux de la duchesse sont d'ordinaire fort simples, et unis, à la suite de son veuvage. C'est le caractère dominant de la grande époque lorraine que cette fermeté des cœurs inspirant à côté de la magnificence, ou après elle, l'abnégation, et jusqu'à la pieuse rudesse envers soi-même. Ainsi la duchesse de Guise voit sa belle-mère prendre le voile chez les Clarisses, dormir vingt-sept ans sur une planche, récurer les chaudrons du couvent comme fera plus tard la carmélite fille de Louis XV, et mourir comme elle en odeur de sainteté. Ce mélange d'éclat et de simpicité n'est pas seulement le caractère de la vie privée, chez les Guise, il inspire leurs actes publics et le marquis de Pimodan explique bien, je crois, le secret de leur
immense popularité dans les provinces et à Paris, quand il représente ces héros catholiques, ces favoris de la fortune et du peuple, jalousés parles rois et les grands, mais toujours appuyés sur l'ouvrier, sur la marchande des rues, sur le gamin qui fait les o^^ations, toujours empressés à l'aumône et à la poignée de main, au salut et au sourire, portés par les petits, les aimant, et comprenant admirablement l'instinct des masses, sans rien sacrifier des idées nobles et privilégiées. Pendant soixante-dix ans le peuple de France catholique et royaliste chercha dans ces princes aimés le soutien de la dynastie chancelante, son soutien contre elle-même, contre les intrigues qu'elle laissait monter jusqu'à elle.
Aussi l'image de la femme forte qui fut l'âme de la maison de Guise est à tous les points de vue l'une des plus attachantes qui se puissent rencontrer dans notre histoire. En nous révélant sa compatriote, le marquis de Pimodan a bien mérité de la Lorraine et apporté une pierre précieuse au lent et grandiose édifice de notre histoire nationale.
Et devant certaines pages émues, toutes vibrantes du sentiment miliaire, toutes pleines de guerre et toutes pleines de foi, l'esprit rapproche involontairement ces gloires d'autrefois et les gloires d'aujourd'hui ; un mirage éclatant confond les deux époques : les rayons d'une même auréole semblent illuminer les grands guerriers catholiques du xvi^ siècle et le père de leur historien, le héros catholique de Castelfidardo !
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Monseigneur Augouard
MONSEIGNEUR AUGOUARD
A dis-sept ans, ce martial Poitevin prenait la veste grise des zouaves pontificaux et participait crânement à la défense de la patrie, aux héroïques exploits de la « Bande à Gharette. » Quand il dépose le fusil, c'est pour prendre la robe du missionnaire africain : il a trente-huit ans à peine aujourd'hui, et ce qu'il a fait tient du prodige.
Ami intim.e, ami dès le berceau d'un autre prêtre de son pays, bien connu à Paris, l'abbé Frémont, il a semblable aspect, même noblesse dans l'allure, même franchise dans le regard, même netteté dans l'organe, même simplicité droite et séduisante.
Membre de la congrégation du Saint-Esprit, capitaine dans cette petite armée de la foi qui pénètre par l'ouest le Continent noir, tandis que les religieux du cardinal Lavigerie le pénètrent par l'est, il a eu cette fortune et ce courage de porter, d'établir à quatre cents lieues de la mer, presqu'au centre africain, le nom, la langue, les bienfaits delà mère-patrie. Ses confrères de Libreville et de Loanda évangélisentla côte : lui, chargé de l'intérieur a pour domaine l'extrémité du Congo
français, la contrée du fleuve Oubanghi, affluent du fleuve du Congo; affluent qui sépare au nord, les territoires belges des territoires français.
Pour pénétrer dans sa Mission, il faut d'abord débarquer aux bouches du Congo; mais on sait que les bateaux ne peuvent remonter ce fleuve parce qu'en arrivant à la mer il se hérisse de rochers et de cataractes; il ne devient navigable qu'à Brazzaville, c'est-à-dire à cent lieues de l'Atlantique. Force est donc de longer d'abord le fleuve pendant cent lieues, en suivant à pied un sentier de montagne très difficile. Les fatigues de cette longue marche n'ont pas permis jusqu'à présent au Père Augouard d'emmener avec ses religieux des religieuses françaises. A Brazzaville, le fleuve devient navigable : il n'y a plus que trois cents lieues à faire en bateau, sur le Congo et sur l'Oubanghi, pour arriver à Saint-Paul, poste extrême de la Mission, établissement le plus éloigné des côtes. Ce trajet, le Père Augouard l'accomplit dans sa chaloupe à vapeur, en tôle d'acier, le Léon XlIIy qu'il a fallu transporter à dos d'hommes, morceaux par morceaux, de la mer à Brazzaville, et qui maintenant promène fièrement le drapeau tricolore sur le cours de l'Oubanghi, au milieu des forêts équatoriales et des peuplades sauvages.
De quoi vivent les missionnaires français, dans ce centre africain? Ils tuent les hippopotames, les jeunes de préférence, et, comme il n'y a pas de sel, on fume la chair de ces animaux pour la conserver; il paraît qu'elle est fort mangeable. Il
y a bien aussi la viande de crocodile, mais elle sent horriblement le musc, et la viande de l'éléphant, mais elle est coriace, sauf la trompe qui est délicate. Faute de mieux, on mange les singes; mais c'est un pis aller.
Quels sont les nègres auxquels ont affaire les prêtres français? D'assez vilaines gens pour le moment. Les riverains de l'Oubanghi, vers sa jonction avec le Congo, se contentent de manger de l'homme, les jours de fête, à certains anniversaires, en manifestation de joie extraordinaire... C'est comme qui dirait le régal du dimanche. Mais, plus loin, aux environs de Saint-Paul, les noirs sont de féroces anthropophages : ils tuent couramment de jeunes esclaves et les débitent par morceaux frais ou fumés. Ils sont voraces et se nourrissent de tous les animaux, y compris les rats et les serpents; mais ils ont un faible avoué pour la chair humaine, et en font une consommation prodigieuse . Quand les missionnaires essavent de leur faire comprendre l'horreur de cette abominable nourriture, ils répondent, en se léchant les lèvres, qu'on voit bien que les blancs ne savent pas ce que c'est. 11 arrive que par bonne amitié, on offre aux missionnaires un bras ou une jambe prêts à cuire. Il y a des morceaux de choix. Un jeune noir qu'on essayait en vain de catéchiser déclarait, avec la béatitude des souvenirs attendris, que la peau du ventre est un mets incomparable ! Les missionnaires français vivent donc au milieu d'un véritable carnage continuel et organisé. Le personnel militaire du poste de Saint-Paul a même
été mangé presque tout entier, il y a peu de mois; aussi est-ce là précisément que le Père Augouard s'établira de préférence, dès son retour!
Ces barbares qui vivent sans travail, échangent leur ivoire contre des bimbeloteries d'Europe : ils ont beaucoup d'ivoire, non seulement parce qu'ils chassent actuellement l'éléphant avec âpreté, mais parce que leurs pères ont toujours fait de même sans pouvoir alors écouler le produit de leurs chasses. L'ivoire autrefois parvenait lentement de village en village, par échanges successifs, en deux ou trois ans, jusqu'aux traitants européens de la côte. Aussi en reste-t-il dans les gourbis un stock assez considérable qui s'écoule aujourd'hui moins difficilement. Mais si le commerce de l'ivoire est actif, celui de l'homme comestible, de l'homme jeune l'est bien davantage. C'est la barbarie proprement dite, dans sa naïve abomination, que ne corrige aucune pratique religieuse très précise. La langue du crû a bien un mot pour désigner l'âme, l'esprit, quelque chose d'immatériel qui se sépare du corps à la mort; il y a bien aussi un rite funéraire, des offrandes de victuailles aux morts : mais à cela se borne la manifestation religieuse : la matière seule règne avec la force, et l'instinct animal.
Au milieu de ses jolis paroissiens, qu'a tenté, qu'a fait avec un très petit nombre de compagnons européens, le père Augouard?
Successivement, et dans différents postes, échelonnés sur la rive du large Congo, puis du large Oubanghi, il s'installe. En débarquant, il plante
deux huttes en torchis, surmontées du drapeau français : l'une sera l'école; l'autre sera l'hôpital.
Les écoliers ne manquent pas, le Père les achète; c'est du bétail sur pied dont on fait commerce ordinaire pour l'abattoir et le garde-manger. A ces petits noirs, tout heureux d'apprendre qu'ils ne seront pas rôtis, il enseigne le français, les métiers, la morale et la religion. Il trouve parfois des intelligences ouvertes. Ces négrillons, qui deviendront un jour les ouvriers de la civilisation parmi leurs frères, menuisent en attendant et forgent, et défrichent la forêt, et apprennent la culture, et manœuvrent et entretiennent la machine à vapeur du Léon XIII. On leur parle du ciel et de la France. On éveille leur âme endormie. On en fait des hommes.
Quant à l'hôpital, il est plein dès la première heure. Les noirs ne mangent pas les vieux et les malades; ils s'en débarrassent en les jetant n'importe où. Ces abandonnés accourent à l'hôpital des blancs, et le Père, devenu médecin, les nourrit, les soigne, les guérit, les console, leur révèle les réparations divines après les douleurs du présent.
Et, peu à peu, l'action de la Mission rayonne aux alentours. Des négrillons chrétiens épousent des négrillonnes chrétiennes; un germe de civilisation s'infiltre dans ces villages de brutes; l'idée de justice et d'humanité, la langue française, le goût du travail, pénètrent dans cette mystérieuse Afrique équatoriale. Alors, laissant à quelqu'un de ses confrères la tâche commencée, le Père pousse plus loin.
Et notez que c'est avec l'or français que s'accomplit le travail de cet apôtre français; car l'œuvre internationale de la Propagation de la Foi, qui le soutient avec une miette de ses six millions annuels, s'alimente, pour les deux tiers, à l'aide de la charité française, et le gouvernement français lui-même se montre sympathique à cet intrépide qui sert si utilement l'influence et les progrès de notre pays au Congo.
Mais, direz-vous, ce jeune prêtre poitevin a donc la vocation d'être mangé ? Mon Dieu, la chose a failli lui arriver, et il ne se dissimule pas les chances de l'avenir, mais elles s'améliorent, car il atteindra bientôt quarante ans, l'âge où diminue notablement la valeur du missionnaire, au point de vue comestible.
Au banquet de son sacre épiscopal, je lui ait dit :
Monseigneur,
« Si je n'eusse eu qu'un titre à prendre la parole au milieu d'une assemblée si considérable par le mérite et par les dignités, je me serais dérobé. Si je ne me fusse trouvé que deux titres à cet honneur, j'aurais encore hésité peut-être. Mais j'en ai trois, et cela me donne du courage.
« C'est d'abord le zouave pontifical qui boit au pontife d'aujourd'hui, autrefois son frère d'armes. Au nom de notre régiment, Monseigneur, dont l'héroïque chef m'approuvera, j'en suis sûr; au nom de ceux, qui comme vous, ont porté la chère veste grise, laissez-moi vous dire que nous sentons tous l'honneur insigne fait à l'un des nôtres, parce
que nous demeurons, à travers la vie et la mort, la famille unie d'autrefois, la famille sacrée dont le sang de nos bien-aimés martyrs a cimenté le lien !
« Et puis, c'est encore l'écrivain qui vous salue.
« La presse. Monseigneur, c'est une des voix de la patrie; et je suis assuré de n'être désavoué par aucune plume française quand je remercie le vaillant patriote qui a porté si loin le nom de la France !
« Nous savons, Monseigneur, que sur la hutte de torchis, votre palais épiscopal, flotte fièrement le drapeau tricolore, et que vous l'implantez avec la croix au centre du continent noir, comme le fait depuis si longtemps la congrégation dont vous êtes l'honneur, la première à l'assaut, la plus acharnée dans l'œuvre de l'expansion française sous l'équateur !
(( En troisième lieu, c'est l'ami qui lève son verre au nouveau consacré. Vos amis. Monseigneur, ce sont tous ceux qui vous ont approché ; car il est impossible de connaître la droiture, l'élévation, la simplicité de votre nature, de votre caractère sans se sentir entraîné par une sympathie sincère, sans souhaiter une place dans votre cœur. Je l'ai, et j'en remercie Dieu.
« C'est donc le frère d'armes. Monseigneur, c'est l'écrivain, ce sont vos amis présents et absents, ceux de Poitiers, de Paris, de Rome et d'Afrique, qui souhaitent voir longtemps briller en vos vaillantes mains la houlette que vos anciens dans le pontificat vous confiaient tout à l'heure. Puissent
— ^44 — les anges de l'apostolat aplanir devant vous les obstacles ! Puissent-ils vous épargner l'appétit de vos diocésains, si formidable, dit-on ! Et veuille Dieu vous donner longue force et long courage pour le service de l'Eglise, pour le service de la patrie! »
Après quoi nous nous sommes embrassés de bon cœur; et le lendemain matin, à Notre-Dame des Victoires, il donnait à ma fille et à son fiancé les prémices de ses bénédictions épiscopales.
Le roi et la reine de Naples
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Le roi et la reine DE NAPLES
C'est, le 3 février 1859, que fut solennellement ratifié à Naples leur mariage, célébré par procuration le 8 janvier précédent, à Munich, dans la chapelle royale, où S. A. R. le prince Luitpold et l'ambassadeur extraordinaire des Deux-Siciles, le comte Guillaume Ludolf, avaient représenté l'époux.
Celui-ci, qu'on nommait alors le duc François de Calabre, comptait vingt-trois à peine.
Naples, heureuse et fidèle, partagea sa jeune allégresse; car le peuple aimait son père, le sage et vertueux roi Ferdinand II, qui avait aboli les anciennes taxes sur la monture, rétablies, depuis, par les envahisseurs piémontais; qui avait réduit de plusieurs milliers de ducats sa liste civile, et appliqué partout les règles d'une sage économie : le peuple aimait sa défunte mère, la sainte et charitable reine Marie-Christine, que l'Eglise a
déclarée vénérable^ qu'elle élèvera demain sur ses autels.
Aussi le royaume tout entier s'associa-t-il aux joies de la dynastie, et salua-t-il avec bonheur l'épouse donnée à son prince héréditaire, la belle Marie Sophie-Amélie de Wittelsbach, la duchesse en Bavière, qui apportait souriante à la chaude Italie la grâce de ses dix-neuf printemps.
Elle avait quitté le i5 janvier le roi et la reine de Bavière, le duc et la duchesse Maximilien, ses augustes parents; séjourné quelques jours à Vienne, auprès de sa sœur l'Impératrice; et pris la mer à Trieste, le i^f février, à bord de la Fulminante, qu'accompagnait un autre vaisseau de guerre napolitain, le Tancredi. Le 3 février, elle débarquait à Bari, où l'attendait le roi Ferdinand avec le fiancé.
Il était deux heures de l'après-midi, mais un privilège exclusif concédé par le Saint-Siège aux Bourbons de Naples, permit que la messe fût dite en leur présence à cette heure tardive. Aussi la cérémonie nuptiale fut-elle aussitôt célébrée dans la grande galerie du palais de Bari, transformée en chapelle.
Pendant que l'archevêque de Bari unissait ce couple princier, Naples, impatiente, chantait le Te Deum devant les reliques de saint Janvier.
Ce furent vraiment les noces de fleurs sous un pavillon d'azur !
Mais les douleurs commencent aussitôt.
Le roi Ferdinand est frappé soudain d'un mal subit : la princesse Anne, héritière du grand duché
de Toscane, venue à Naples pour y assister à l'entrée solennelle de la nouvelle princesse héréditaire, y meurt, tout à coup, ainsi que la princesse Isabelle, fille du comte d'Aquila. Aussi les fêtes sont contremandées. Seule la clémence du Roi signale les noces de son fils. Tous les condamnés à mort sont graciés, sans aucune exception ; les condamnations à temps sont réduites; il est fait remise des amendes, et les deux tiers des procédures pénales en cours sont abandonnées. Les détenus politiques sont eux-mêmes rendus à la liberté, et embarqués pour l'étranger, tandis que leurs familles reçoivent d'importants secours.
Ah! comme elles ont pâli les roses de cette guirlande nuptiale, avec les fleurons de la couronne souveraine !
Trois mois se passent. Les époux d'hier, les voici rois déjà !
Ferdinand II, frappé d'un mal inexpliqué, dont les sectes révolutionnaires connaisent peut-être le secret, laisse en mourant son riant royaume miné cruellement par les complots du dehors!
Ensemble, François II et la jeune reine font le bien; ensemble, ils recueillent les acclamations de la reconnaissance... puis, soldats ensemble, ils luttent à Gaëte, les armes à la main, pour l'honneur et pour la patrie !
Hélas, ils ont sauvé l'honneur, mais la patrie a somxbré ! Ce puissant royaume de Roger, d'Alphonse d'Aragon et de Charles III, dont l'autonomie avait résisté à deux siècles de domination étrangère, devint tout à coup une vulgaire
province confondue dans l'unité factice de la péninsule italienne.
Les Majestés déchues s'en vont demander à l'étranger, un exil digne et grave, une retraite discrète, un silence voulu !
Lui.
Il a cinquante ans : mais l'épreuve a blanchi déjà ses cheveux noirs, creusé de rides profondes son bienveillant et calme visage. Il parle sans phrases; il s'exprime simplement. L'auréole du malheur et la dignité d'une vie droite enveloppent tout son être. Il est de ceux-là, bien rares, que saluent leurs ennemis.
Il cause aimablement, on pourrait dire modestement.
De Gaëte il parle peu, si ce n'est pour nommer ses héroïques compagnons.
Le zézaiement italien disparaît ou s'oublie presque insensible sur ses lèvres. Il sont si empoignants ces souvenirs de la suprême sésistance !
Voici Bauco, un village piqué sur un pain de sucre. Tout autour, vingt-cinq mille hommes dans la plaine, bien armés, hurlant de colère et montrant le poing aux assiégés. Dans la place, une poignée de braves..., quelques-uns étaient français. On tenta, pour les déloger l'assaut et le bombardement. Mais la disposition des lieux et leur bravoure indomptable leur permit une résistance acharnée.
Savez-vous ce qu'il a fallu pour les dompter? La famine? non, ils en souffraient; mais n'eussent pas cédé. Ils se sont rendus... quand le plomb et la poudre leur ont manqué... Et même ont-ils obtenu de gagner en corps la frontière pontificale avec les honneurs de la guerre!... A la descende de leur nid d'aigles, on put les compter, ils étaient quatre cents! Voilà les soldats de François II.
Commence l'exil. A Rome, hors du palais Farnèse, on rencontrait peu le roi. Il vivait retiré, presque solitaire, fuyant la foule et les hommages.
Les étrangers qui voulaient l'apercevoir se rendaient aux cérémonies pontificales.
Le vendredi saint, à l'exemple du Pape, tous les souverains présents aux fêtes de Saint-Pierre, entendaient, debout et pieds nus, le chant de la Passion. Or, à cette époque (1868), tous les souverains présents étaient dépossédés, et le spçctacle de ces grands, ne conservant qu'un seul de leurs droits perdus, celui de s'humilier solennellement devant Dieu comme aux jours de leur ancienne grandeur, impressionnait spécialement tous les témoins de cette scène.
Puis la Révolution envahit Rome elle-même, et les exilés cherchent un nouveau lieu d'exil : c'est Paris.
S. M. le roi des Deux-Siciles et de Jérusalem y vit, à l'hôtel Vouillemont, presque sans suite, et sans aucun apparat.
Paris est témoin de sa vie simple et régulière, d'une vie qui inspire le respect, d'une dignité qui jamais n'afailli, d'une charité qui jamais ne s'épuise.
d'une réserve que n'a lassée aucune provocation. Autour de lui, quelques amis, silencieux et discrets; un cercle modeste et qui fuit l'éclat, une famille sincèrement pieuse, tendrement unie, subissant la volonté de Dieu, sans amertume, sans récrimination, sans faiblesse, étrangère à toute intrigue au dedans et au dehors, pratiquant la vertu sans pose et sans rumeur, comme sans défaillance.
Elle.
Elle aussi, Marie-Sophie, duchesse en Bavière, naquit pour un trône : l'une de ses sœurs est l'impératrice Elisabeth d'Autriche, l'autre est princesse héréditaire de Tour et Taxis, une autre encore est S. A. R. la duchesse d'Alençon.
Qui est-elle, et qu'a-t-elle fait?
A Gaëte, elle est l'âme de la résistance; elle est soldat aux côtés de son époux : on l'a vue sur le rempart, à toute heure, éclaboussée par la poussière que soulèvent les boulets, animant de sa présence, de sa martiale énergie les pointeurs et leurs servants, se riant du péril, relevant le moral des assiégés, plus grande encore sous la mitraille qu'aux jours brillants de son royal hyménée.
Cette allemande est italienne par la grâce, française par l'énergie, reine par le caractère.
A Rome, au premier temps de son exil.
La reine, qui fuyait toujours le bruit et la foule, et qui vivait au palais Farnèse dans une retraite
presque absolue, accepta cependant durant le carnaval, un balcon sur le Corso et prit part à cette guerre de bouquets, de bonbons et de poudre blanche qui se poursuit huit jours entre les balcons et les passants. On pense bien que la foule s'arrêtait nombreuse devant Sa Majesté. Au lieu de riposter aux fleurs par des dragées, la reine envoyait à ses agresseurs de petits objets gracieux qui descendaient du balcon par un long ruban , et qui n'atteignaient pas toujours leur but. Heureux les plus grands, les plus agiles! De gaies batailles se livraient entre les acharnés, qui voulaient tous emporter un souvenir royal !
Les gerbes de fleurs pleuvaient aux côtés de la jeune reine, un moment souriante. Ceux qui n'osaient jeter des bouquets en faisaient remettre par des porteurs. Enfin il en parut un, si grand, si gros, qu'il ne put pénétrer par la porte cochère de la maison où se trouvait la reine. Quelqu'un de sa livrée descendit et pria de sa part qu'on présentât le monstre à l'église voisine (San Carlo al Corso). En effet, le double portail fut ouvert, et le bouquet gigantesque put être déposé devant le Saint Sacrement.
Peu de jours après, la reine perdait un enfant : la ville entière, le Saint-Père, les pauvres, les riches, s'associèrent à sa douleur royale, avec une spontanéité significative.
La pauvre petite princesse a-t-elle emporté tout ce qui restait de gaîté, de bonheur, d'espérance dans l'âme de la reine exilée?... on le croirait... rarement depuis, le sourire a fleuri ses lèvres!
A Paris, la vie de Marie-Sophie se résume en trois mots : prier, donner, consoler.
Dans l'obscurité voulue où elle s'est enveloppée, cette femme jeune encore, cette reine auguste et vraiment grande, impose à tous une vénération sincère et profonde.
Vous ne la rencontrerez pas aux lieux où l'on brille, aux lieux où l'on s'amuse, aux lieux où sa grâce, sa bonté, son rang et ses malheurs rencontreraient un hommage mérité.
Chez elle, à l'église, ou chez les pauvres : voilà où elle est, et là seulement.
Une expression sérieuse et douce a remplacé les joyeux épanouissements de Naples, l'énergie de Gaëte et la condescendance gracieuse de Rome. Une résignation pleine de fierté et qu'illumine la charité, domine tous les actes, toutes les inspirations de cette vie découronnée.
Le duc de Chartres
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