‹ Mes amisChapitre 9 sur 42 · MA GRAND-MERE · texte numérisé non relu

MA GRAND-MERE

Ma grand-mère, qui était née Mademoiselle de Carondelet, m'a élevé. Elle n'était point bavarde. Sur son passé, je n'ai appris directement d'elle que ce souvenir.

Délaissée par suite de l'émigration, elle vivait, toute petite et toute malheureuse, dans un pensionnat de Paris, oili, malgré ses répugnances aristocratiques, on l'obligeait à apprendre la table des Droits de l'homme, parfois même à figurer en costume allégorique dans les cortèges qu'aimait à multiplier le gouvernement du Directoire, et où la Vieillesse, V Abondance, V Agriculture défilaient avec pompe, en chars drapés que traînaient des bœufs aux cornes d'or.

Il se trouva, dans ce pensionnat très constitutionnel, une brave sous-maîtresse qu'animait en secret la foi des anciens jours. Aux heures de récréation, elle emmicnait cinq ou six jeunes filles de condition, que le malheur des temps avait rassemblées dans ce lieu; elle les entassait dans un grand fiacre, payé de sa pauvre bourse. Aussitôt chacune tirait un mouchoir de sa poche, en cou-

vrait avec empressement la quasi-nudité que les modes révolutionnaires imposaient aux femmes de ce temps-là, et répétait les prières apprises au berceau.

On arrivait dans un quartier perdu, chez deux vieilles demoiselles, qui avaient recueilli secrètement un proscrit, un prêtre non-jureur, lequel évangélisait en secret un très petit troupeau. Quand les jeunes filles furent préparées, le prêtre, dans sa soupente, leur distribua silencieusement la communion : son autel était une commode, et son luminaire un flambeau de cuisine.

Peu après, quand le culte fut rétabli, l'autorité diocésaine décida que l'humble fête serait renouvelée pour les mêmes enfants, avec l'éclat convenable. Mais je ne vous surprendrai pas en vous disant qu'entre la cérémonie secrète et la cérémonie publique les souvenirs de la grand'mère choisissaient la première, avec une préférence attendrie.

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