LE CARDINAL FOULON
Lorsque j'étais, à Notre-Dame des Champs, l'élève de l'abbé Foulon, il m'arriva ceci :
Une dignité scolaire dont j'étais investi me conférait le privilège de répondre la messe au supérieur, à l'abbé Foulon, privilège très apprécié, parce que cette messe était un peu moins matinale que celle de tous.
Un matin je ne me présente pas à la chapelle pour remplir mon office quotidien. En m'attendant, l'abbé revêt les vêtements sacerdotaux, dans la sacristie. Je tarde encore. L'abbé sans se troubler ni se fâcher, dépose les vêtements sacerdotaux, quitte la chapelle de l'établissement et monte dans la chambre du retardataire. Je devais à ma dignité le privilège d'un appartement particulier séparé du dortoir commun. Il paraît que j'en abusais quelquefois; car, ce matin-là notamment je ne m'étais pas levé à l'heure marquée par le règlement, et l'abbé, pénétrant chez moi, me trouva au lit, profondément endormi, tandis qu'un lumignon accusateur râlait dans le chandelier, et qu'un livre tombé à terre attestait un emploi de la nuit qui n'était pas conforme aux règlements de la maison.
L'abbé juge la situation d'un coup d'œil. Il ramasse le livre. Le livre n'était pas de ceux qui figurent sur les programmes scolaires : il en était même assez différent. Pendant que l'abbé le parcourt, le dormeur s'éveille enfin et trouve avec effroi devant ses yeux le juge tenant les pièces à conviction.
Je veux balbutier je ne sais quelle excuse, mais l'abbé a oublié le crime : il n'y a plus de délinquant penaud : il y a l'élève; il y a le maître, qui, le livre à la main, faisant ressortir tel passage, notant telle infériorité ou tel éclat de couleur, ou telle image riche, critiquant telle redondance, louant telle expression, telle idée, telle tournure heureuse, professe, debout devant le lit, agitant ses grands bras dans la chaleur de ses exposés, oubliant de souffler la chandelle qui brûlait au grand jour, et démontrant à son élève rassuré, ce qu'il faut prendre et ce qu'il faut laisser dans une œuvre, assez peu orthodoxe, signée Victor Hugo. Je dois ajouter qu'au point de vue disciplinaire, la leçon porta, mieux peut-être que n'eussent fait les reproches et le châtiment, en ce sens que j'eus soin de me lever désormais à l'heure. Mais au point de vue littéraire, surtout, cette classe particulière laissa dans ma jeune intelligence des notions vives. Je dois à cette circonstance un durable jugement sur le malencontreux volume auquel j'avais indûment donné toute la nuit.
C'était, du reste, la coutume de l'abbé Foulon que de respecter chez les jeunes esprits l'initiative individuelle dans le domaine littéraire. Cette indulgence voulue le portait, dans certains cas
exceptionnels, à fermer les yeux sur les fautes disciplinaire du moment qu'il s'y trouvait mêlé quelque effort intellectuel.
Un jour, par exemple, quelques-uns de ses élèves, j'étais l'un de ceux-là, entreprirent de rédiger, aux heures perdues, un véritable journal, avec articles de fond, faits divers, menus du jour, feuilletons; le tout, saupoudré de réflexions ou d'allusions qui n'avaient pour le personnel enseignant rien d'injurieux, mais qui n'étaient cependant pas exemptes de plaisanteries et de malicieuses critiques. Tel rédacteur, qui a écrit depuis dans les véritables journaux, s'exerçait déjà dans les aigreurs d'une innocente opposition; tel autre qui, à cette heure, plaide avec éclat, s'abandonnait déjà aux plus dithyrambiques réquisitoires ; tel autre qui publie maintenant de poétiques volumes, et tel que l'Académie française a couronné de ses lauriers, s'évertuaient chaque semaine à raconter des histoires comiques ou émouvantes, qui avaient pour cadre les murs du collège. Le journal avait sur d'autres cette supériorité qu'il était distribué gratuitement, c'est-à-dire qu'il passait subrepticement de main en main dans l'étude des grands. Ses parrains l'avaient appelé le Quinquet^ ce qui est, ou du moins ce qui était alors, le nom de l'appareil d'éclairage dans les salles communes. Le Qiiinquet eut beaucoup de succès : il fit rire, ce qui était un grand bien; mais il fit perdre du temps aux aspirants bacheliers qui le rédigeaient et aux aspirants bacheliers qui le lisaient, ce qui était un mal.
Des traîtres, j'aime mieux dire de simples bavards, laissèrem transpirer un si curieux événement. Les surveillants agacés finirent, malgré toutes les précautions de l'administration, de la rédaction et des abonnés, par saisir un numéro. C'était le n° 5. Le Quinquet est remis à l'abbé Foulon. Grosse affaire! Le cas est pendable. Les rédacteurs ont signé de transparents pseudonymes. L'opinion publique estime qu'ils vont être exclus de l'établissement. En effet, les quatre ou cinq délinquants sont appelés devant l'abbé Foulon dont l'aimable et spirituelle physionomie s'est masquée pour la circonstance d'un fulgurant courroux.
« — Je n'ai pas besoin de vous faire de phrases : vous comprenez votre faute, vous savez aussi la règle : je devrais à l'instant même vous rendre à vos familles!... Eh bien, n'avez-vous rien à me dire pour votre justification? »
Nous baissons la tête; celui même qui est devenu depuis avocat, ne trouve sur sa langue aucun plaidoyer.
« — Bien irrévérencieux pour plusieurs de messieurs vos professeurs, ce numéro 5 du Quinquet!
« — Oh! monsieur, exclame un accusé, il n'y avait rien contre vous dans le numéro 5, vous pouvez le relire.
« — Il ne s'agit pas de moi. D'ailleurs, au point de vue littéraire, il y a l'entrefilet de la troisième colonne qui est déplorable. C'est plein de qui et de que, il y a deux ou trois tournures de phrases qui sont à peine françaises.
« — Oh ! à peine françaises ! interrompt l'auteur offensé, je vous montrerai, monsieur, les pareilles dans Montesquieu ! »
Là-dessus s'engage une discussion vive et animée; l'abbé Foulon a oublié pour un instant son courroux. Mais soudain, il revient à ses foudres :
« — Je conviens que tout n'est pas à reprendre dans votre style et dans vos idée. Mais il y a faute grave, la peine doit être grave, je vais écrire à vos familles. «
Ici, le lourd silence qui suit les condamnations.
« — Cependant, reprend le juge, il y aurait un moyen de vous concilier la clémence que vous ne méritez guère. Je n'ai que le numéro 5 ; si vous remettez entre mes mains la collection du Quinquet, les quatre premiers numéros, cela m'intéressera beaucoup... Non : je veux dire que, toute coupable que soit la chose, cet acte de soumission me disposera en votre faveur. Est-ce convenu? »
Les délinquants s'interrogèrent du regard, sans hasarder aucune réponse. L'abbé Foulon voulut croire au repentir et à l'expiation :
« ■=— Retournez à votre travail; ce soir, sans faute, que l'un de vous m'apporte les quatre premiers numéros du Quinquet, vos péchés vous seront remis. «
Hélas, ce n'était pas chose facile que de présenter la collection du Quinquet! Elle existait, fort maculée, fort noircie par son trajet mystérieux, entre cent mains plus ou moins lavées; elle dormait en lieu sûr; on pouvait l'en tirer. Mais il y
avait un obstacle, un obstacle majeur à ce que cette rançon fût versée aux mains de l'abbé Foulon. C'est que, si le numéro 5 s'était heureusement trouvé sans aucune plaisanterie relative à l'abbé Foulon, personnellement, il n'en était pas de même des quatre autres numéros. L'abbé Foulon y eût trouvé quelques malices de gamins, relatives à ses distractions proverbiales ou bien à ses traits prononcés, malices sans méchanceté, car on l'aimait beaucoup, mais peut-être assez fâcheuses pour changer ses indulgentes dispositions. On tint un conseil de rédaction, et je dois avouer que tous les membres du conseil furent unanimes pour capituler avec leur conscience; voici comment :
On recommença les quatre numéros en supprimant avec soin les plaisanteries relatives à l'abbé Foulon, personnellement. Quand ces nouvelles épreuves furent achevées, on les plia, on les macula, on les froissa, on leur donna en un mot l'apparence d'un journal prohibé qui a passé de poche en poche. Puis, ces quatre faux numéros furent respectueusement remis à l'abbé Foulon, qui, lui, observa loyalement la convention, qui fit sur leur contenu ses observations littéraires, qui sourit bénévolement à certains passages, qui exigea la promesse de suppression du journal par consentement amiable, et qui pardonna.
La supercherie tourmenta, je dois le dire, ma conscience coupable, et je crus devoir la dévoiler à l'abbé Foulon; mais j'ai prudemment attendu
que le supérieur de N.-D. des Champs fût devenu évêque de Nancy; et c'est beaucoup plus tard, le rencontrant dans la Forêt Noire, qu'en présence dçs beaux sites et des cascades d'argent, je révélai au prélat toute les noirceurs de précoce journaliste. Le futur cardinal en rit de tout son cœur, avouant qu'on l'avait toujours pris par son faible quand on l'avait pris par la littérature !
Ma Grand-Mère
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