X PRÉFACE
dences poétiques. Que diriez-vous de quelqu'un qui se ferait présenter par un inconnu ? Voulez-vous qu'après la présentation on vienne vous demander quel est votre introducteur ? D'un autre côté, avezvous bien réfléchi à la position que vous faites à un ancien ami et à vous-même? Ne voyez-vous pas que si je dis de vous tout le bien que j'en pense, l'on mettra mes éloges sur le compte de mon amitié plus encore que sur celui de votre mérite, et que si, d'autre part, quelques critiques se trouvaient au bout de ma plume, vous pourriez bien reprocher à l'ami ce que vous permettriez à peine au critique.
Mais j'en viens tout de suite à la grande et décisive raison. Eh mon Dieu! mon cher ami, est-ce après cinquante ans d'une carrière littéraire aussi remplie que la vôtre, que vous avez besoin d'introducteur ou d'apologiste auprès du public ?
Est-ce lorsque vos vers et votre prose paraissent en France, dans je ne sais combien de recueils périodiques, lorsque vos Bluettes et Boutades y ont eu plusieurs éditions, lorsque votre nom vient naturellement s'y associer à celui de Tœpffer, que vous pouvez songer à vous réclamer d'auU^es suffrages que de ceux que vous avez obtenus du public ?
En avez-vous besoin, surtout auprès ùa public genevois ?
PRÉFACE. Xr
L'auteur du Fantasque, de la Miliciade, de je ne sais combien de contes, de chansons, d'épigrammes, d'écrits divers, tous marqués au coin de l'esprit, du naturel et de la gaîté, est-ce que cet auteur-là a besoin d'un introducteur auprès de nous?
Il s'est bel et bien introduit tout seul dans le cœur et la mémoire de ses concitoyens, de ceux d'entre eux qui aiment dans le moraliste la malice sans amertume, l'esprit sans recherche, l'observation sans pédanterie, et chez le poète, l'inspiration franche, le trait juste et incisif, la verve abondante et facile, et le vers coulant de source.
Sans parler des ouvrages de longue haleine que vous avez marqués de l'empreinte durable de votre talent, avec quelle profusion nel'avez-vouspasjeté dans mille pièces diverses inspirées par la circonstance! 11 n'y a pas dans notre histoire contemporaine d'événement, d'incident ou d'épisode qui n'ait provoqué votre verve , et à propos desquels vous n'ayez traduit le sentiment puWic en prose sentie ou en vers bien frappés.
Avec quel généreux laisser-aller n'avez-vous pas mis votre verve au service de vos concitoyens et de vos amis I Combien, parmi eux , n'auraient pas laissé passer un repas de corps, une naissance.