‹ Mes CommunionsChapitre 1 sur 5 · SANDER PIERRON · texte numérisé non relu

SANDER PIERRON

pour exalter

toutes

les Amours

et confesser

toutes

les Fois.

.tf-

L'HONNEUR DE LUTTÉRATH

A M°" Cornélie Eekhoud.

Voilà, depuis le premier jour de TAvent, au moins la septième fois que le sacristain de Geleen, bourgade en Limbourg, remet au four communal le petit pain de seigle dit korsbrood.

A force d'avoir été broyé entre les mains expertes du sacristain, ce pain est devenu dur P comme un disque de métal. La veille même de Noël, après une dernière cuisson, le boulanger, tout fier de son œuvre, a dit : « Korsbrood, petit pain de kermesse, à d'autres mains de te pétrir à présent! »

Et le second jour de la Noël, au sortir des ^'^nres, les grands garçons de Geleen et du pays

a ronde s'assemblent sur le parvis, devant la

lie du cimetière, afin de se disputer le kors- )od.

"^elui-là gagnera la partie, qui s'étant emparé

du pain de kermesse, parviendra à le brandir, serré dans sa main, au-dessus de sa tête, en s'écriant : « A moi le korsbrood ! » Sous prétexte de mollir le dur pain de seigle, des flots de genièvre de grain » de bière houblonneuse et de cidre arroseront la luette du vainqueur et de ses compagnons. Leur cortège mirifique parcourra le village. Partout on fera plantureux accueil au Roi. A lui gentes commères verseront le plus délectable breuvage.

Et ces honneurs dureront plus d'un jour. Toute Tannée, dans les fêtes et les jeux publics, la paroisse victorieuse aura le pas sur les autres. Ses congréganistes porteront le dais du saint Sacrement à la procession de la Fête-Dieu. Partout, même à l'église, le roi occupera la première place et tant qu'un -jouteur plus adroit et plus fort ne sera parvenu à lui ravir le korsbrood, la jeunesse de la contrée entière le reconnaîtra pour chef et sa commune natale demeurera le véritable chef-lieu du canton.

Il s'agit même moins d'une victoire personnelle que du prestige de tout un village. Une étroite solidarité rapproche les gars du même clocher. Il importe surtout que le gagnant soit un des leurs ^

Cette année les champions se sont divisés en

l'honneur de luttérath

trois camps : le premier, composé de Geleen et de son hameau Geleen-Saint-Jean ; le second, des garçons de Krawinkel et Neerbeek, et le troisième, des jeunes gens venus pour soutenir l'honneur de Luttérath. Ces partis se confondent dans la foule par groupées de quatre, de cinq, tout au. plus de six joueurs prêts à se renfoncer les uns les autres.

Bien longtemps avant que s'engage la partie, des milliers d'étrangers ont envahi Geleen. Auberges et cabarets regorgent de voyageurs. Aucun pèlerinage ne réunit autant de fidèles.

Comme la grand'place et les rues avoisinantes

servent d'arène, les curieux s'écrasent dans le

cimetière. A toutes les fenêtres se montrent les

jolies paysannes de la contrée. Les vieillards

n'ont garde de bouder une fête qui leur rappelle

tant de belles années de galantes et intrépides

prouesses; il n'est pas jusqu'aux invalides et aux

impotents qui ne se soient fait trimbaler pour la

circonstance, souvent d'une distance de plusieurs

lieues, jusqu'au théâtre de ces épiques gageures.

Et en attendant pour y participer qu'ils aient

teint l'adolescence, les gamins affriolés s'accro-

lent comme des grappes de fruits fabuleux dans

s ormes de la place. D'autres chevauchent les

10 MES GOMMUKIONS

murs des jardins ; il y en a dont les têtes joufflues s'encadrent dans la lucarne du grenier ; il s'en est aligné, tout le long de la bordure des toits, les jambes ballant dans le vide; mais le plus téméraire est celui qui, narguant les vertiges, au risque de se casser le cou, est grimpé le long de la tour pour affourcher le coq doré.

Au balcon du Grand Cygne ^ la principale hôtellerie du bourg, la mieux située pour jouir du spectacle, s'installe la blonde Isa, Tunique héritière du richissime fermier Borlinck, de Lut térath.

Avant qu'il fût marié et qu'il eût pris du ventre, Borlinck régna longtemps sur le pays comme champion du korsbrood. Après lui, Thonneur de Luttérath ne pâlit pas encore. D'autres jeunes gens s'en firent les intrépides chevaliers. Geleen et Krawinkel ne remportaient plus une sdule victoire. Mais il n'y a plus eu de roi du korsbrood à Luttérath depuis que le soldat Alm Vogelsang fut forcé de quitter le pays, sous peine d'être fusillé, pour avoir porté un mauvais coup au sous-oflîcier qui le tourmentait.

Au lieu du glorieux pain de kermesse, le fugitif, excellent ouvrier, gagne en France le pain amer de Texil I

l'honneur de luttérath 11

Et à présent c'est chaque fois Frans, le grand borgne de Krawinkel, qui conquiert la couronne. Ceux de Luttérath ne savent à quelle cause attribuer leur guignon. Alm était fort comme Goliath, mais son frère Willem le vaut bien, pourrait-on croire; puis, à défaut d'un Vogelsang, Luttérath possède une fournée de vigoureux compères aussi agiles et aussi crânes que les meilleurs des paroisses rivales, que tous les farauds qui les traitent de dégénérés et de femmelettes.

O rage! Aujourd'hui même, comme le contingent de Luttérath défilait en bon ordre, Willem et les siens n'ont-ils pas entendu ceux de Krawinkel ricaner et se chuchoter l'un à Tautre en se poussant du coude : « Regardez donc ces fanfarons, ne dirait-on pas qu'ils tiennent déjà le korsbrood! Et cependant, cette fois encore ils s'en retourneront bredouille. Que ne cèdent-ils la place aux filles de leur paroisse! Peut-être la vigueur de Luttérath a-t-elle passé des culottes aux jupons! » La honte de cette constante déconvenue rejaillit même sur tout le village. Les belles en sont arriîs à rougir de leurs galants. Les sœurs renient irs frères et les pères doutent de leur propre ig. Une si dévorante soif de revanche altère us les cœurs que dans l'espoir de ragaillardir

ceux qui vont courir cette nouvelle aventure pour Luttérath, Borlinck, le riche Borlinck, un fanatique du korsbrood, a juré que sa fille épouserait le vainqueur, ce vainqueur fût-il encore une foie Frans, le vilain borgne de Krawinkel.

Il en fait le serment malgré les larmes d'Isa, qui aime depuis longtemps Willem Vogelsang, le frère d'Alm, le proscrit, Willem, le plus beau gars de Luttérath, comme elle en est la plus éblouissante vierge.

De Tavis de tous les jeunes gens de la bourgade, ce Willem remporte aussi, en force et agilité, sur ses pays. Tous entretiennent la conviction qu'il sera le seul de la bande capable de conjurer le mauvais sort jeté contre Luttérath et de rendre son ancien prestige k leur fière et copieuse jeunesse.

(c Eh bien, c'est le moment pour Willem de justifier l'opinion flatteuse que ces braves, garçons ont de lui ! » a répondu Borlinck à sa fille qui le priait de revenir sur sa dangereuse résolution. « A ton Willem de profiter de cette belle occasion et de se montrer digne de toi ! S'il échoue, tu e perdue pour lui et je te marie à son vainqueur oui, celui-ci fût-il laid comme le diable! »

Willem sait l'implacable entêtement du père d<

l'honneur db luttérath 13

sa bien-aimée. Lui aussi a fait un serment : Ou bien il l'emportera, ou bien il restera sur le carreau. Il a même communiqué cette gipistre alternative dans une lettre à son frère Ata, son meilleur confident.

Il vient de prendre position, avec l'élite de ses partenaires près de l'entrée du cimetière. Non loin d'eux se campe, fier jusqu'à l'arrogance, Frans la Borgne, chef du contingent de Krawinkel, le successeur du digne Alm. Et plus loin encore, non moins présomptueux, se rengorge et parade Jef, l'espoir de Geleen. Il s'agit d'empêc]aer que, par un coup d'adresse, l'adversaire n'attrape à la volée le korsbrood lancé sur la place et ne décroche d'emblée et par surprise la couronne après laquelle halette chacune des coteries.

Willem promène une dernière fois les yeux

vers le balcou du Grand Cygne où il a reconnu

r.adorée. Elle, de son coté, ne cessera de le couver

de ses ferventes prunelles. De la tète, elle lui a

fait un signe d'encouragement. A travers l'espace,

en dépit des obstacles, quoi qu'il arrive, leurs

3s se promettent une éternelle communion. A

sent Willem soulèverait des blocs de rochers

iendrait tête à une armée entière.

ais attention ! Subitement le brouhaha s'apaise «

Quatre heures sonnent àTéglise. La porte latérale du chœur vient de s'ouvrir et le sacristain apparaît sur le seuil. Poings campés sur les hanches, les jeunes rustres ne bougent plus et tous dardent vers un même point de mire, vers la main qui leur montre le korsbrood, des regards plus fiévreux, plus ardents que le four où il fut cuit. Les spectateurs ne sont pas moins anxieux durant quelques secondes et, depuis le dernier coup de Theure, plus le moindre son ne traverse cette fluide et vibrante atmosphère de gel. Puis, une oscillation, une poussée et une longue clameur : « Voilà le korsbrood! Le voilà! »

Lancé du portail, le pain traditionnel roule, presque à ras de terre, non sans ricocher, dans l'étroit sillon que lui ménage la double haie des jouteurs. Tous ceux des premiers rangs se sont penchés à la fois : c'est un moutonnement de croupes houleuses, des centaines de bras plongent vers le sol pour agripper le palet de seigle au passage. Un des féaux de Willem Vogelsang y est parvenu, mais quelque prompte et furtive qu'ait été son action, elle n'échappe pas à la vigilance des autres gars, et avant même qu'il se soit redressé sur ses hanches, qu'il ait replié son bras vers sa poitrine, une trentaine de lurons du camp

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ennemi le séparent de ses partenaires, le pressent à l'étouffer, s'attachent à ses vêtements, pèsent de tout leur poids sur ses membres, au risque de récarteler, le maintiennent prosterné, le couvrent littéralement de leur masse truculente. Le patient geint et renâcle mais sans lâcher sa proie. Il donne à ses pairs le temps de pousser à sa rescousse. Willem, tout le premier, que Timpétuosité et la violence de l'attaque avaient brusquement séparé de son homme, revient à la charge, se rue comme un fauve à travers la mêlée et jouant des reins, des coudes, des genoux, même delà tête, il envoie rouler l'un à droite, Tautre à gauche, jusqu'à ce qu'avec l'aide des camarades qu'il entraine à sa suite par cette brèche, il soit parvenu à dégager leur ami qui glisse le korsbrood dans la poigne d'un autre des leurs, contre lequel se tourne à présent la furie des meutes rivales.

A en juger par cette entrée en lutte, la compétition sera plus acharnée que jamais.

C'est à croire que tous ceux qui participent à répreuve ont fait le même serment que le jeune

Dgelsang et qu'ils ont mis, à côté du korsbrood,

ur existence comme suprême enjeu de la

irtie.

Selon la coutume, les chefs se ménagent et

attendent, pour donner à leur tour, que Tun des trois ait saisi le pain de kermesse.

Qui comptera les mains par lesquelles circule le gage tant convoité ! Et pourtant, quelque diligence et quelque énergie qvie déploient ces détenteurs passagers, aucun ne parvient à remplir les conditions qui décident de la victoire !

Longtemps le korsbrood demeure daiis le camjS de Luttérath, puis il passe au parti de Gelèen, puis il fait encot'e retour à Luttérath, puis il tombe au pouvoir de Krawinkel. Et suivant qu'il bhange de possesseur, domine l'un ou l'autre de ces crîg de ralliement : « A Geleen ! A Krawinkel ! A Luttérath le korsbrood ! »

Willem estime le nloment arrivé de ravir le butin au gars de Krawinkel. Le champion de Luttérath s'empare de la proie avant que Frans le Borgne ait pu défendre son féal.

Les deux chefs vont donc se mesurer. Aussitôt leurs fidèles se massent autour d'eux; ceux de Luttérath s' évertuant pour écarter le terrible Frans, ceux de Krawinkel, au Contraire, mettant tous leurs efforts en œuvre pour que leur chef ait ses coudées franches et puisse harceler et tirailler à son aise le détenteur du korsbrood. Frans épuise sur Willem tout Tarsenal des ruses

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et des pratiques autorisées par les règles du jeu.

L'émotion redouble. Dans la foule des spectateurs les cœurs demeureront étreints jusqu'à la fin de la lutte. L'intérêt se concentre sur Luttérath et sur Krawinkel ; tous pressentent que la partie va se décider entre ces deux clochers rivaux, ou mieux entre leurs chefs Willem Vogelsang et Fràns le Borgne. Geleen ne donne plus que mollement oU n'intervient que pour contrarier le plus favorisé des deux champions.

On approche de- la période critique. Quelque crispàiites qu'aient été les péripéties auxquelles les spectateurs ont assisté jusqu'à présentj ils appréhendent, vaguement terrifiés, qu'il va se livrer entre Willem et Frans un assaut impitoyable, lin véritable duel à mort.

La mêlée est telle que les deux armées ne sernblent former qu'un seul noyau de plus en plus compact, une masse grouillante galvanisée par deux fluides contraires qui la galopent d'un bout à l'autte de Tàrène.

A peine l'effort collectif des compagnons de

'illem a-t-il fondu la cohue furieuse vers le cime-

5re, qu'un remous, en sens contraire, provoqué

îr toutes les forces du Borgne, projette brusque-

ment cette trombe humaine jusque sous le balcon du Grand Cygne. On dirait des béliers battant les remparts d'une place assiégée. Les maisons en tremblent dans leurs fondations. On entend craquer les os des joueurs presque broyés contre les murailles. D'aucuns y laissent l'étoffe de leurs vêtements^ la peau de leurs mains et de leurs genoux. Puis c'est un mouvement oblique. Place à l'ouragan ! Un arbre se trouvait sur leur passage, Le voilà par terre et ils sont déjà loin quand les gamins qui le couronnaient ont à peine lîni de se ramasser. Auront-ils aussi facilement raison de ce corps de ferme qui leur barre l'angle de la place? Gare là-dessous! Un grand fracas domine la clameur et le grondement continu des adeptes du korsbrood. La porte charretière vient d'être défoncée sous la poussée des joueurs. Patatras ! Elle s'écroule avec les deux piliers maçonnés qui l'encadrent. C'est miracle qu'aucun des cassecou ne soit écrasé.

Ils n'ont garde d^interrompre le jeu. A qui le korsbrood? Tel est leur unique souci. Attention, dans la cour est une mare gelée. Bon, voilà que tous s'engagent sur la glace. Crac ! elle cède sous leurs pieds. On les voit barboter jusqu'aux genoux dans la vase. Ils s'en aperçoivent à peine et ils

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sortent de l'eau ruisselants, contusionnés, meurtris, sans que leur attention ait été détachée un . seul instant de l'objet de cette lutte à outrance.

Rien ne pourrait les rebuter: la bourgade viendrait à flamber, le tocsin les appellerait au secours, un cercle de feu les entourerait, qu'ils n'en auraient cure et Tincendie ne leur représenterait tout au plus qu'un nouveau compétiteur sur lequel il faudrait gagner le korsbrood en le ravissant aux étreintes de la fournaise !

Ils ne se sont dépêtrés de la vase que pour ondoyer et turbuler de nouveau sur la place, tellement pressés les uns contre les autres qu'on les croirait agglutinés, soudés ensemble.

Les transes des spectateurs en les voyant sombrer dans la mare, sous les débris de la porte, n'ont été que passagères et à présent qu'ils reparaissent stoïques, le cœur toujours à la partie, des vivats réconfortants les saluent de toutes parts. Ah, c'est vraiment une royale fête de korsbrood !

De leurs vêtements mouillés efflue dans l'air

glacial une buée grise alimentée aussi par leurs

aleines et par l'évaporation de leur sueur, car

uoiqu'il gèle à pierre fendre, tous transpirent et

ioufïlent comme à l'époque de la moisson, et les

lippes leur collent encore sur le corps, de manière

ai

à modeler leur fîère chârnure, quand Teau de la mare s est depuis longtemps évaporée. La plupart, narguant les embûches et lés perfidies delasaison, ont retroussé leurs manches, dégagé leur encolure, relevé leurs chausses jusqu'aux mollets; ihême, pour être plus lestes, un grand nombre courent pieds nus.

A Geleen, le pain de kermesse! clament encore quelques joueurs, par acquit de conscience. A Krawinkel, le pain de kermesse! vocifère Frans le Borgne. A Luttérath, le korsbrood! s'écrient les tenants de Willem.

A la longue, pourtant, leur fatigue est telle qu'ils ne poussent plus que des appels inarticulés semblables à des plaintes et à des giries de patient et Tanhèlement convulsif de ce millier de poitrines dégénère en une sorte de râle qiiî suffoque même c^ux qui l'entendent.

De plus en plus dense, le nuage de vapeiit* flotte au-dessus du champ clos en suivant les mouvements de la cohue, et s'il existe encore, à deux lieues de là, une âme vivante qui ne se soit rendue à Geleen, elle apprendra, par ce météore, que la lutte approche de son plus haut période, de sa phase décisive. Cette vapeur ambiante accuse tour à tour une teinte roussâtre et livide.

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Oh la dirait chargée d'éclairs comme un pelage de félin et Tozone spécial qui s'en dégage évoque les gymnases, les salles d'armes et les loges de lutteurs.

Le brouillard devient même tellement épais ijù'il i*end les joueurs méconnaissables et qu'il les dérobe complètement à la vue des spectateurs. Puis lès cdrps cambrés dans des attitudes athlétiques surgissent par tronçons ; des têtes émergent comme celles de nageurs qui se débattent audessus de l'onde.

A la faveur d'une des éclaircies qui se produisent dans cette brume électrique et dans l'enchevêtrement luxuriant des joueurs, Isa parvient à reconnaître, au centre même de la tourmente, le fiancé de son cœur, son chevalier, Willem Vogelsang.

C'est toujours Willem et, avec lui, Luttérath qui l'emporte. En butte à tous les stratagèmes et à toutes les recettes du Borgne, Willem n'a pas encore lâché le précieux enjeu de la partie.

L'état dans lequel les barbares ont mis le noble

garçon publie son héroïsme : les vêtements boueux

/effilochent autour de son corps, le sang lui coule

u nez et de la bouche; il semble sortir d'un

.;oupe-gorge.

Le pis c'est que les assaillants redoublent d'acharnement et que le pauvre Willem se sent à bout de forces. Une expression de suprême détresse à laquelle Isa ne pourrait se méprendre un instant envahit son visage qui change continuellement de couleur. Un sourire atroce contracte ses lèvres.

Les yeux des amants se sont rencontrés et la jeune fille a compris que tout est perdu.

Jamais il n'aura la force de soulever le pain de victoire au-dessus de sa tête. D'une seconde à l'autre ses doigts le laisseront choir, mais à cette seconde-là, le sublime enfant laissera aussi s'échapper son âme. Et, en cette extrémité, il n'attendait plus que ce regard d'adieu de la bienaimée, ce regard qui lui dit qu'il a fait son devoir jusqu'au bout, que malgré la malchance il était vraiment le plus digne de son amour.

Isa se tourne vers maître Borlinck :

— Mon père, pour l'amour de moi, crie à Willem que tu lui accordes ma main. N'a-t-il pas fait largement ses preuves? N'exige pas plus de lui. Voilà près d'une heure qu'il tient tête à tous ces sauvages! En connais-tu bien d'autres qui aient jamais résisté comme lui? Il ne leur reste plus qu'à le massacrer. Est-ce cela que tu veux?...

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Père, tu m'entends, je te dis qu'ils va mourir!... Borlinck,- appâté par cette lutte, tout entier à l'ivresse de cette tuerie, rabroue l'importune qui trouble sa cruelle extase:

— Je n'ai qu'une parole : la couronne ou pas de

mariage.

— Mais il a pris cette parole trop au sérieux,

mon père ; il ne sait pas que tu plaisantais et il se fera tuer plutôt que de lâcher cette maudite croûte de pain !

— Tant pis pour lui ! il en naîtra d'autres qui le vaudront bien !

— Grâce, mon père! Fais grâce à mon Willem, je ne lui survivrai pas, je te le jure!

Elle se traîne à présent aux genoux du spectateur féroce, elle lui couvre les mains de ses larmes.

— La couronne ou pas de mariage ! grommelle le bourru, sans la regarder, sans détourner les yeux de la place, se repaissant des dernières phases de ce drame.

D'ailleurs, la foule entière prête au spectacle la même attention exaspérée. Tous goûtent Tâpre et lancinante volupté du dénouement qui se prépare et personne ne prend garde aux supplications d'Isa. Ils ne l'entendent, ils ne la voient même pas,

lorsque, se relevant toute droite, elle se penche au dehors du balcon et tend vers la meute ses bras conjurateurs :

— Arrêtez ! . . . Arrêtez ! . . .

Une troisième sommation lui reste dans la gorge. Le ravissement succède à ces affres mortelles. Quelle t)éripétie inattendue, quel élément imprévu est venu corser l'épilogue et démentir l'issue probable de là lutte ! Au déchirailt appel d'Isa, voici que répond, comme une victorieuse sonnerie de clairons, ce cri de ralliement éteint depuis près d'une heure : « A Luttérâth le korsbrood ! L'hoiinëur à Luttérâth ! »

Voyez, sans cesser de répéter le cri de bravoure, un homme de grande taille et de large carrure^ à la barbe et aux cheveux noirs, Un gaillard que personne n'avait encore remarqué, se fraie, aussi impérieux, aussi irrésistible que la prduè d'un navire, un passage à travers cette houle de corps effrénés et véhéments.

Il a bientôt bousculé et balayé tout Krawinkel, et il parvient jusqu'à Willem Vogelsang au moment même où, entrepris pour la dernière fois par le terrible Borgne, il allait s'abattre sur le carreau en lâchant le korsbrood.

— Donne, Willem, donne-moi le pairi de

l'honneur de lcttérath 25

kermesse! murmure Tétrànger à Toreille du pitoyable gariçon.

Qu'y a-t-il de péreiliptoire ou de si insidieux datis là parole de ce partenaire inespéré? Mais Willem tressaille, écarqûille les yeux et, bouch(& bée, lui abandonne la proie que le Borgne croyait déjà tenir.

Aussitôt Frans et ses hommes de se ruer sur Tiritrus. Vaine coalition d'efforts ! Le gaillard, en dépit dès engagés qui se cramponnent à son bras, agite victorieusement le korsbrood au-dessus de la multitude .

Déjà uri torihërre de hodrrahs salue âon exploit, sa prouesse providentielle. C'est lui le vainqueur ! Houzée |)our le roi! Mais avant i^Ué ceux de Krâwinkel soient revenus de leur stupeur, il tire à lui le jeûne Vogelsàng, lui gliSsé le trophée dans la niain droite, presse dans la sienne et soulève cette main eh Tair et la tient levée ainsi en proférant d'iine voix formidable :

« Le korsbrood à Willem Vogelsang! Le korsbrood à Luttérath! »

Puis, ii juche Willem et le met à califourchon

ur ses larges épaules, fait, toujours en clamant,

•ois fois le tour de la place enthousiaste et éblouie,

ît dépose enfîh le nouveau roi tout hébété sous le

3Jalcon de Theureùse Isa.

Tandis que sans cesse Luttérath, Geleen et même Krawinkel acclament Willem Vogelsang pour roi, comment se fait-il que lui seul demeure confondu, morne, comme honteux et embarrassé de son triomphe? Qu'il soit harassé par les efforts, abasourdi par ce brusque changement de fortune, on le comprend, mais du moins sa physionomie pourrait-elle exprimer Torgueil et la félicité! Or, c'est presque de la désolation et de la crainte qui se lisent dans ses traits !

Et lorsque la radieuse Isa, en personne, s'avance vers lui, à la tête du cortège des notables, la coupe de cidre à la main pour être la première à porter la santé du roi de Luttérath, du glorieux roi dont elle deviendra la reine, il fait presque le geste de repousser cette coupe de victoire ; c'est à peine s'il répond par un inintelligible balbutiement aux félicitations passionnées de son élue. C'est avec une ostensible répugnance qu'il boit au vase auquel ont cependant trempé les lèvres suaves d'Isa. Tel est même l'inqualifiable accueil de Willem que la débordante jubilation d'Isa reflue en glaçons vers son cœur.

Au moment où elle va demander au fiancé l'explication de cette humeur, Frans le Borgne accourt et interpelle les magistrats : « Halte-là I

l'honneur de luttérath 27

Qu'on ne remette pas encore la couronne à Willem Vogelsang. Ce serait une usurpation. La partie n'a pas été loyale. Il y a du louche, làdessous. Ce particulier, tombé xîomme de la lune au moment ou Luttérath succombait une nouvelle fois, avait-il le droit de prendre parti contre nous ? Peut-il prouver qu'il est né à Luttérath ? Appartient-il seulement à ce pays ? Quel est son nom ? »

— Frans a raison ! Que l'étranger se fasse connaître ! approuvent les joueurs de Krawinkel.

Willem sursaute et semble recouvrer sa présence d'esprit. — Un instant, dit-il, je veux interroger moi-même cet homme ! et il entraine l'inconnu à quelques mètres de là ; puis, d'une voix sourde :

— Toi, ici, toi, malheureux!

— Moi-même !

— Mais c'est la mort !

— C'est la vie pour toi, c'est ton salut! Ne m'avais-tu pas écrit ! Méchant, tu m'as cru capable de rester là-bas et d'attendre, les bras croisés, la nouvelle de ton mariage ou de ton enterrement. Puis, je n'en pouvais plus, le mal du pays me consume et, supplice pour supplice, je préfère la façon dont on va m'expédier ici. Oui, j'ai voulu en finir avec ma vie de proscrit, en te sauvant.

toi, mon cher Willem, le meilleur des deux fils Vogelsang, le seul soutien qui reste à notre mère...

— O r ne parle pas ainsi. Le meilleur des deux c'est toi. Tu le prouves en cet instant même. Ton crime ne fut qu'un accident. Ta colère était juste. A ta place, chàcuh eii eût fait autant:.. Et maintenant, pars, va-t'en!... Laissons le prix à ce braillard de Krawinkél... Il le mérite mieux que moi.

— Laissons aussi à ce Borgne la main d'Isa Boriinck ?

— Oui, aU besoin, je lui abandonne Isa... Dépêche-toi dé partir. D'autres que moi t'ont reconnu sans doute. Si les gendarmes étaient prévenus de ton retour...

— N'importe. Je les attends de pied ferme... Laisse-moi faire. J'ai gâché ma vie, te dis-je. Je veux nlourir au pays. L'agonie est trop cruelle à rétranger... On y meurt deux foi^.

— Tu nous mentais donc, à notre mère et à moi, lorsque tu écrivais que tout allait bien là-bas, et que tu vivais résigné et presque heureux chez les Français... Non; c'est à présent que tu veUx tlous tromper. C'est pour moi, pour moi seul que tu mourrais...

l'honneur de LUtTÉRATH 29

Longtenljis be combat de générosité se prolonge. Autour d'eux on s'impatiente et on murmure. Qu'ont-ils donc, ceâ deux, à débattre ainsi? Y aujpàit-il eu réellement tricherie, comme le prétend Frans ? Ceux de Luttétath perdent de leur belle assurance, tandis qùé Krawinkel relevé la tête. Frans le Borgne se frotte les mains. Isa souffre plus encore Icjue tout à rhëiire àù balcon.

— O pitié, ne parle pas si haut ! fait Willem à son frère, chaque fois (^ùe celui-ci élève la voix.

Et il leur faut se retenir; faire Un effort terrible, se côhtràindre au poiht de s'en bouri:eler la chair, pour ne pas se jeter dans les bras l'un de l'autre. Et les lèvres letii* démangent, et leurs entrailles frémissetit, et toutes letits fibres vont éclater. Et leurs voix s'humectent et se troubleilt autant que leurs prunelles.

— Qu'importent... tu ni'énterids, n'est-ce pas, cher Alm r — -la belle Isa et toutes les belles de ce lïibtide ! Aucune femme ne te supplantera, mon doux aimé, mon propre sang, ma chair unique,

ion autre moi-même!... Va, mêtné si tu persis-

lis à té trahir, sache bien que ton sacrifice

lerait inutile. Je ne veux plus de cette couronne,

e ne veux plus de la vie, je ne veux plus de mon

Isa!... Meurent plutôt alors moi-même, Isa, Lultérath et tout le monde avec nous !

Et il se précipite vers le peuple et s'écrie : «Frans le Borgne a raison. Il y a eu tricherie. Celui-ci est un étranger et un intrus. Que Frans et Krawinkel gardent le korsbrood! Honneur à Frans! »

Mais, écartant son frère, Alm Vogelsang arrache d'un geste brusque sa barbe et sa chevelure posti-. ches ; puis, se frappant la poitrine :

— Un étranger ! Moi! Quelle dérision ! Vous voyez bien que je suis de Luttérath ! Est-il encore quelqu'un qui songe à nous contester la victoire?

Alm Vogelsang ! Alm Vogelsang! se récrie l'assistance, à la fois émerveillée et stupéfaite.

— 0, mon pauvre Alm, qu'as-tu fait?

Les deux frères se tiennent étroitement embrassés et, pantelants, poitrine contre poitrine désormais, inséparables, ils oublient l'univers et tout ce qui n'est pas eux et, en attendant de mourir ensemble, donnent longuement carrière à leur accablante effusion.

Les spectateurs se renferment dans un silence funèbre à ridée du supplice qui guette le contumax.

Mais, tout à coup, Tunanime commisération

l'honneur de luttérath 31

cesse de crisper cette légion de cœurs. En la foule équitable s'est manifestée cette seconde vue qui fait* parfois de la conscience populaire le miroir de la volonté divine. Du fond de l'abîme de détresse où elle agonisait, Isa même s'est sentie renaître.- Tous acquièrent la certitude que le prince accordera une entière amnistie à Taîné des Vogelsang. Son dévouement fraternel le rend inviolable.

Une immense acclamation salue» les deux frères comme une prophétie de félicité.

Et c'est deux rois que Luttérath a couronnés ce jour-là.

lÀ PETITE SERVANTE

A Henry Maubel,

Petite servante de là-bas, servante novice, apportant dans tes bardes, dans ta cbair, dans ta cbevelure, sur tes lèvres, surtout au fond de tes grands yeux Tatmospbère vibrante et le ciel pensif du cher pays...

Annoncée et recommandée par maitre Martens, un brave homme de notable, un matin, à la saison des faînes, la petite servante franchit notre seuil.

Un gars de Brabantsputte, un de ces marchands de paillassons et d'estères, qui colportent le lundi jusqu'à Bruxelles les produits de la maigre indus-

ie campinoise et qui, allégés de leur rouleau de

ittes, s'en retournent au clocher vers la fin de la îmaine, avait piloté sa payse jusqu'à notre porte.

D'une voix un peu étranglée qu'elle s'eiDforçait

craffermir, la petite chargea son meneur d'un dernier bonjour pour la mère, le frère aîné et les petites sœurs.

— Entendu !

Le pacant nous tira sa casquette, fit remonter, d'un coup sec, la bricole à son épaule et s'éloigna en jetant son cri nasard et guttural.

Avant de déposer son modeste trousseau renfermé dans un mouchoir de coton rouge, elle promena ses grands yeux bruns couleur d'automne autour de la cuisine et dit simplement : » Je crois que je me plairai bien ici. »

Dans l'intonation de cet hommage, je démêlai de touchantes nuances.

J'y lus un appel à notre indulgence, le désir de s'acclimater, la vaillance d'un cœur de quinze ans qui doute un peu de sa force. Cela voulait dire : « Comme vous me paraissez de braves gens ; si je me montre gauche ou dolente, au début, vous ne me brusquerez pas trop, n'est-ce pas, et patienterez en songeant que je ne suis qu'uneenfant etque jamais, auparavant, je ne quittai mon hameau?. . . »

Elle ajouta : « Monsieur Martens m'a recommandé de faire honneur à son patronage et d'être très brave et très polie. »

Pour sûr qu'elle fît honneur à l'honnêteté des

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filles de Campine et à la confiance de M. Martens !

Dès ce matin elle se mit au courant mais, malgré son activité, à Theure des repas, elle bouda son assiette.

Le lendemain nous lui trouvâmes les yeux rouges et le visage tiré.

— L'idée du toit maternel la tourmente, maïs ce souci, qui prouve un bon cœur, ne durera pas I nous disions-nous.

Les jours suivants elle montra la même énergie à la tâche, mais Tappétit manquait toujours, et ses fraîches couleurs de pivoine satinée pâlissaient.

Le saipedi, sa tournée accomplie, le marchand de paillassons vint prendre de ses nouvelles.

Comme il s'éloignait, elle lui cria : « Surtout, dites-leur que je suis très, très heureuse, et que je ne voudrais plus retourner à Brabantsputte. »

Et, comme fière de sa force d'âme, après avoir battu la porte, elle m'interpella avec volubilité •

— Vous avez entendu, Monsieur, celui-là répétera à ma mère combien je suis contente chez vous !

Brave petite ! Je me méfiai pourtant de cette srânerie. Je devinai qu'elle avait coupé court à son mtretien avec ce brelandinier dePutte, rien que Dour ne pas être tentée de reprendre le chemin

des sapinières natales, car, en redescendant à sa cuisine, elle ne se détourna pas assez vite pour me cacher des larmes qui perlaient dans ses longs cils de brunette et noyaient d'un embrun de novembre l'opulence septembrale de ses grands yeux !

L'après-midi, elle récurait allègrement le vestibule. De ma chambre je l'entendais distribuer de véhéments coups de brosse, elle ne cessait de faire gémir la pompe et d'arroser les dalles à pleins seaux.

— Voilà qui va bien ! me disais-je. Elle a secoué sa nostalgie. Je ne serais pas étonné qu'elle se mît à chanter pour se donner du cœur à la peine !

La chanson, pourtant, se faisait attendre ; en revanche, le prélude devenait intempestif. A un moment le vacarme m'empêchant de poursuivre mon travail, je descendis pour prier la trop gaillarde travailleuse de manier plus discrètement son attirail de brosses et de seaux.

Je m'arrêtai sur le palier. La pauvresse mêlait bel et bien la voix à son tintamarre.

Mais la triste chanson ! La déchirante con: plainte !

C'était pour étouffer le bruit de ses sangloi que la petite servante se livrait à un pareil sabba

A la faveur du tapage je pus m'approcher d'elle sans qu'elle m'entendît venir.

— Eh bien ! dis-je, en lui touchant l'épaule, c'est ainsi qu'on s'habitue ?

Elle laissa choir ses ustensiles de travail, se couvrit le visage de ses mains, et, à travers une recrudescence de pleurs, elle m'avoua sa faiblesse, sa tant sainte faiblesse :

— Pardon, Monsieur... Lorsque je songe à chez nous, c'est plus fort que ma volonté et que ma force, il me faut crier ou j'étoufferais... C'est comme s'ils m'avaient attaché au cœur une corde sur laquelle ils tirent là-bas tant qu'ils peuvent... Ils tirent et ils finiront par me ramener à eux... sans quoi ils me décrocheraient l'âme... C'est stupide, je le sais. Aussi ce qu'on rira de moi au village !... Je n'en puis rien... Il n'y a pas de votre faute, non plus^ à vous autres, allez ! Je suis bien traitée ! Oh oui, trop bien traitée ici !... Et pourtant, tenez, vous seriez meilleurs encore. Madame et vous, vous seriez le bon Dieu et la sainte Vierge, que je ferais tout de même mon paquet... Aussi, per-

ettez que je m'en retourne , samedi , * avec ranske... le colporteur de nattes... »

Il n'y eut pas moyen de la retenir. En vain, urant ces huit jours, touchée par nos bonnes pa-

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rôles, nos égards, nos attentions, essaya-t-elle de réagir contre son idée fixe.

Plusieurs fois, à brûle-pourpoint, elle nous signifia sa résolution de rester et de se montrer raisonnable. Mais au moment même où elle se ravisait, Taccent, le regard, le pitoyable sourire démentait sa parole.

La veille même de la visite de son pays, irrésolue, ne sachant si elle obéirait à sa tête ou à son cœur, elle fit et défit vingt fois son humble bagage.

— Ma mère a promis de venir me voir ; eh bien ! j'attendrai son arrivée et raccompagnerai si cela ne va pas mieux...

— C'est dit, alors ?

— C'est dit.

Une minute après cette convention, machinalement la possédée courait consulter la pendule, et^trouvait déjà trop longues les heures qui la séparaient de l'apparition de Franske le libérateur.

Non, cela n'irait jamais mieux ! Inutile de nous confesser son manque de courage ! Nous la tenions quitte de son engagement.

Elle passa la dernière nuit et se leva bien avant le jour. Le marchand de paillassons ne se présen-

tait jamais de fort bonne heure; cela n'empêcha pas sa payse de tressaillir au coup de sonnette de la laitière.

Tout équipçe, ses hardes à la main, elle attendit Franske, dans le vestibule. S'il oubliait de passer aujourd'hui ! S'il ne s'était pas encore défait de son rouleau ! S'il craignait de nous importuner ! Autant de suppositions lancinantes angoissant la pauvre petite, trop inexpérimentée pour se remettre seule en voyage et retrouver le chemin du clocher.

On sonna de nouveau, et ce fut enfin à lui qu'elle ouvrit...

Le gars ne fut pas médiocrement surpris de ce brusque changement de décision. Il plaisanta sa protégée, entreprit de lui faire entendre raison.

Ce grand blondin, à l'allure délibérée, connaissait mieux la ville ! Depuis cinq ans qu'il battait chaque semaine le pavé bruxellois, bricolant ses nattes dans les rues les plus écartées, si la capitale n'était point parvenue à le séduire ou à le corrompre, du moins avait-elle cessé de l'effaroucher.

Les sages exhortations du porte-balle ne persuadèrent point la petite. Plutôt que de rester, elle se serait cramponnée à lui comme à une bouée

de sauvetage. Le gars en était tout confus et s'excusait pour elle ! S'il ne Tavait pas retenue dans Tentre-bâillement de la porte, elle partait sans nous dire adieu !

Je ricanais avec supériorité : « A-t-on jamais vu pareille sotte ! Elle s'enfuit comme si la maison s'écroulait ! »

Pose, affectation, contenance empruntée que tout cela, mon bel ami !

Intérieurement je pensais : « Je ne t'en veux pas de cette désertion, ma pauvrette. Et les tiens auraient tort s'ils se moquaient de toi ! Tu n'es pas seule à languir loin du terroir. Moi aussi, je me force, je compose mon visage. Je bûche et pioche avec fracas pour m'étourdir... Et si je m'agite et clame à la ronde, c'est afin qu'on n'entende pas saigner mon cœur... Comme toi, petiote, c'est quand j'ai l'air le plus faraud, le plus en train, que je suis sur le point d'éclater et de m'avouer vaincu...

« Chère petite, ma sœur en la sainte religion patriale, te rappelles-tu le jour où le gars de Brabantsputte t'apporta des nouvelles du hameau et des écarts à la frontière hollandaise ! Je vins vous relancer d'un air indifférent pour surprendre quelques bribes de votre conversation et minformai,

d'un ton détaché, des braves gens qui m'ont oublié ou ne m'ont jamais connu, mais qui « sont » de là-bas, portent des noms semblables aux nôtres, parlent le dialecte aimé, hantent les bruyères ou les alluvions où j'ai vécu ma meilleure, ma seule vie !

« Aussi puéril que toi, dans mon fanatique attachement, j'incline à croire le soleil et surtout les étoiles de la Campine différents de ceux d'ici, à moins que, comme moi, les astres exilés se renfrognent, se composent un visage énigmatique et cachent leur implacable souffrance sous un masque de froideur et de scepticisme...

« Franske disait : « Et le fils de la veuve Hen- « drikx, du Bon Coin, épouse Bella du sabotier... « Les Marinckx ont tué leur porc samedi... Et « Bastyns part pour la troupe et Machiels en re- « vient... Et Nand, le louche, a été administré... « Et, à présent, la fanfare joue le samedi chez « Laveldom... »

« A cette gazette parlée du village, interrompue oar tes récris naïfs : « Zou het ? Hoor* ye ! » Vraiment? Ecoutez donc!) — à ce chapelet de nonotones racontars dévidé par le colporteur de nattes, surgissaient en moi des corrélations si émouvantes, si topiques...

« Ah ! j'aurais écouté cette dolente psalmodie des heures, de longues, longues heures, comme j'écoutais le vent dans les feuilles, les beuglements des bœufs et le son des cloches...

« Après le départ du gars, de cet indifférent, de ce canapsa, les livres me parurent plus fades, mes amis plus maniérés, mon métier plus insupportable et la ville plus fermée.

« Entre nous soit dit, chère petite, je suis aussi faible que toi. Le carnaval de la vie bourgeoise me navre de plus en plus ; mon masque et mon déguisement urbains commencent terriblement à me peser. Approche aussi pour moi le temps de retourner au pays coûte que coûte, ne fût-ce que pour m'en aller dormir, tout près de Téglise, tu sais, au pied de la tour ardoisée, son bonnet pointu planté de travers, qui fait signe les dimanches, pardessus les rideaux d'arbres, aux traînards qui vont, manquer V « élévation » ; — tu sais, Tendroit où les bien-vivants, les jeunes blousiers se confient leurs amours et parlent à voix basse pour ne pas tenter les morts... »

A Emile Verhaeren,

Autrefois, notre pensionnat, le Bodenberg- Schloss, fut un établissement de bains, rendezvous des malades élégants ou même des latents névrosés de la Suisse et de l'Allemagne du Sud. Le château, le schloss, présente une façade de la fin du XVII® siècle, percée, aux deux étages, d'une rangée infinie de fenêtres éclairant des chambres à coucher si nombreuses que de mon temps chacun des cent élèves avait la sienne. Un balcon à élégante rampe de fer forgé court tout le long du premier étage , affecté au?c classes et aux appartements du directeur. En bas, une galerie couverte ouvre ses portes vitrées sur Tancien casino converti en réfectoire et en chapelle. Une partie des installations hydrothérapiques , relé*

guées dans les sous-sols, fit place à des celliers, mais la plupart de ces souterrains, immenses comme des catacombes , abandonnés aux cryptogames et aux araignées, ne servent plus qu'à de mystérieuses parties de cache-cache.

Le site est merveilleux et vraiment « romantique », comme disent les Allemands. Le bâtiment principal, avec ses communs et ses annexes, couronnant trois terrasses superposées, garnies de balustres et de vases de fleurs , domine un vallon d'une dizaine d'hectares, borné à l'ouest par les premiers contreforts du Jura, dont la sévère muraille, boisée d'essences sombres, sapins et mélèzes, s'exhausse vers Soleure en deux massifs rocheux, échancrés de gorges abruptes : le Weissenstein et le Hasenmatt. A l'orient, la ceinture de coteaux égayés de vignobles et de bosquets s'écarte pour ouvrir une échappée sur le fertile plateau de l'Aar. Les méandres argentés de la rivière festonnent les pâturages smaragdins, et, tout au fond, dernière dégradation de la perspective, le panorama des Alpes se dentelle et s'irise aux caprices du soleil et des nuées.

Le vallon même, tracé en parc anglais, présente un noble étang arrosé par un ruisseau tombant du Jura et encadré de pelouses où se jouaient des

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parties de foot-ball et de cricket dignes des joutes homériques d'Eton et de Rugby. Alentour régnent de longues avenues de pommiers et de pruniers dévolus à de clandestines cueillettes et force bocages dont, en dépit des foudres directoriales, on décimait à coups 'de pierres le chœur chatoyant et mélodieux.

Malgré les ressources que ce parc offrait à notre humeur libre, à notre turbulence de casse-cou, certains jours il ne suffisait plus à notre expansion aventurière. Nous étions tentés dans notre désir de liberté par cette circonstance que, comme toutes les propriétés en Suisse, le domaine de Bodenberg n'était pas entouré de clôtures. Le traversait, s'y promenait qui voulait, à condition pourtant de s'abstenir de toute dégradation. Cette absence de murailles ou de fossés nous incitait à nous engager bien au delà du territoire, cependant si étendu, réservé à nos ébats et à incursionner jusqu'aux villages voisins où, à tour de rôle, Tun de nous, désigné par le sort, allait, courant à toutes jambes, s'approvisionner de chocolat Suchard frelaté, de noirs cigares de Vevey et même de bouteilles de piquette et de liqueur. A chacune de ces escapades on courait le risque d'être pincé, car au milieu de nos heures de liberté la cloche nous

convoquait dans la grande salle où il s'agissait de répondre à l'appel de notre nom.

L'institut Bodenberg n'avait pas son analogue au monde.

. t Depuis près de vingt ans , les héritiers de familles riches venus non seulement des principaux pays d'Europe, mais même des deux Amériques, des Indes et de l'Australie , se rencontraient et fraternisaient en ce coin élyséen du riant canton de Soleure. Composé de nationalités aussi variées que les confessions, le milieu y était étonnamment cosmopolite, éclectique et tolérant. On n'abusait ni de la discipline, ni des punitions, ni de la surveillance ; la plus grande somme de liberté était laissée à l'élève; les maîtres n'intervenaient qu'à la dernière extrémité dans les querelles et réprouvaient sévèrement l'espionnage et la délation. Une atmosphère de loyauté et de franchise morale correspondait avec les sains effluves • des forêts jurassiques. L'enseignement, confié à des émigrés politiques de France, d'Allemagne et d'Italie, hommes d'un caractère immaculé marchait de pair avec une admirable culture physique, un souci perpétuel de notre développement et de notre perfectionnement corporels. Par le sérieux des études, Bodenberg pouvait rivaliser avec les plus

fameux gymnases allemands ; par l'éducation en plein air, Timportance accordée aux exercices du corps, il eût été considéré comme type et modèle chez les Anglais. On exigeait d'autant plus de nos jeunes cerveaux que rien n'était négligé pour assurer l'expansion harmonieuse et logique de l'enveloppe.

Les leçons contractaient une portée, une étonnante vertu persuasive, une intensité quasi apostolique par ce fait que l'enfant ne se trouvait pas devant de simples et routiniers pédagogues, mais bien en présence de véritables personnalités, de lumières scientifiques doublées de chaleureuses flammes révolutionnaires, de penseurs hardis que la persécution avait exilés. Rien dans leurs allures, dans leur parler qui trahit le cuistre et qui eût justifié ces taquineries dont la gent pédante est victime dans presque tous les collèges du monde. Nos jeunes esprits très aiguisés, en quelque sorte sublimés par un programme d'études substantielles, se retrempaient dans de longues séances de gymnastique et d'escrime, dans des excursions "ers Bienne, vers Soleure, des ascensions du Jura, es voyages pédestres dans les Alpes, l'Oberland, 3 Valais, jusqu'en Savoie et en Italie. A l'époque où je faisais mes études à Bodenberg-

Schloss, c'est-à-dire aux environs de Tan 187..., j'avais pour condisciples Henri de Kehlmarck, un patricien anversois, descendant d'une famille de négociants hanséates établie dans la grande métropole flamande dès le xvi® siècle, et William Percy, un Anglais de la Cornouaille, fils du comte d'Evansdale, membre de la Chambre des Lords. Le premier représentait ce que le pensionnat comptait de plus brillant, au point de vue des facultés intellectuelles; le second réalisait un parangon de santé et de robustesse physique. Si Tun faisait honneur au système d'éducation morale de la maison, l'autre illustrait à merveille la méthode adoptée pour favoriser l'épanouissement de notre organisme. Les dehors seuls de ces deux êtres révélaient la dominante de leurs goûts et de leurs aptitudes. Le jeune Kehlmarck était un blondin gracile, légèrement menacé d'anémie et de consomption, la physionomie réfléchie et concentrée, au large front bombé, aux joues d'un rose mourant, un feu précoce ardant dans ses grands yeux d'un bleu sombre tirant sur le violet de l'améthyste ; la tête trop forte écrasant sous son faiv •les épaules tombantes, les membres cliétifs, la pc trine sans consistance. William Percy, au co; traire, quoique n'ayant qu'une quinzaine d'aï

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nées comme TAnversois, était un fort garçon, ex. traordinairement large d'épaules, la taille d'un homme fait, aux bras presque trop musclés, les pectoraux saillants, aux mollets rebondis, aux hanches puissantes, le torse harmonieusement assis sur des reins et des cuisses qui eussent tenté le ciseau d'un sculpteur italien de la belle époque. Il tenait de sa mère, une créole rencontrée par Lord Evansdale à la Havane, ce teint lilial, légèrement ambré, des lads et des misses de la haute aristocratie, ses profonds yeux noirs brillants et d'une vivacité léonine, et sa chevelure d'ébène, aux mèches constamment révoltées , crépue à outrance.

Alors que la plupart de leurs condisciples, mieux équilibrés, réunissaient, comme les gentilshommes italiens et anglais de la Renaissance, les qualités de l'homme d'étude et celles de l'homme d'action, Kehlmarck n'était qu'un lettré et Percy qu'un gymnaste. A deux ils se partageaient l'admiration de la communauté. Henri régnait à l'étude, William dirigeait les récréations. La constitution dé- )ile de l'Anversois le désignait aux brimades, nais il y avait échappé par le prestige de son inelligence , prestige qui s'imposait jusqu'aux professeurs. Tous respectaient son besoin de solitude,

de rêverie, sa propension à fuir les communs délassements, à se promener seul autour du parc, dans Tombre et le silence, n'ayant pour compagnon qu'un auteur favori ou le plus souvent même se contentant de sa seule pensée. Au demeurant, camarade serviable et d'humeur égale, mettant complaisamment et même avec joie sa supériorité intellectuelle au service de ses condisciples.

Un seul ne partageait pas notre déférence et notre humilité vis-à-vis du jeune prodige, c'était précisément son rival, ou plutôt son extrême, sa vivante antithèse, le baronnet William Percy. Celui-ci, débonnaire au fond, mais brutal dans ses dehors, témoignait, à Tégard du petit Flamand, une taquine et hargneuse hostilité. Avec lui seul il se montrait rogue et se targuait de sa force. Souvent il se bornait à le bouscmer, mais d'autres fois il le harpait au passage , le tenait longtemps à sa merci, s'en amusant comme d'un jouet. Il le soulevait à bras tendu , ou bien il lui broyait les poignets, au risque de les briser pour lui arracher un mouvement de révolte qui eût justifié, de la part du tourmenteur, un redoublement de brimades. Mais Henri seroidissait, supportait stoïquement la torture, sans une larme, sans une plainte. Alors agacé, mis au défi, l'hercule, sur le point

d'abuser de sa vigueur, lâchait sa victime impassible et la repoussait d'une taloche ou d'un simulacre de coup de pied.

Le violent Percy était le seul cauchemar de l'Anversois, le seul être de toute la colonie qui détournât parfois son attention de ses beaux rêves

^ tranquilles ou de sa sereine et précoce mélanco-

lie, pour le plonger dans un état d'irritation maladive et de haineuse révolte. A ce moment, où tous deux allaient courir leur seizième année, l'antipathie devint de l'obsession. Quand il faisait une lecture où figurait un scélérat, Henri lui prêtait enfantinement les traits de son ennemi. Ainsi I le beau William se trouva affublé de la bosse de I Richard III et du masque félon d'Iago.

I L'état maladif du petit Kehlmarck augmentait

I encore sa susceptibilité. Souvent des migraines, ! des fièvres intermittentes le clouaient au lit etl'i-

\ solaient durant plusieurs jours.

William s'épanouissait de plus en plus crânement. Il incarnait une véhémente joie de vivre. Il évoquait la jeunesse d'un dieu dont les travaux ntrépides ont développé les forces et préservé 'innocence. Sa belle santé affrontait le malingre tCehlmarck. Leur antagonisme devait tourner au tragique.

Un matin de novembre, Henri s'était aventuré, avec un autre collégien, dans la barquette sur Tétang. Tandis qu'il lisait, son compagnon jouait des rames.

Percy les héla de la rive : « Hé, le pâlot, hé, Fifi Sang de Grenouille, aborde, il y a place encore dans la barquette ! »

Henri frissonna, et tandis que son compagnon ramait vers le bord, il était bien résolu, lui, à sauter du bateau aussitôt que Tennemi y entrerait. . Mais à ce moment, il se ravisa par orgueil. L'autre aurait pu croire qu'il avait peur. Henri demeura donc assis en face de l'Anglais qui avait saisi les avirons. Percy avait un rire exceptionnellement méchant. Devinait-il le sentiment qui avait fait se rasseoir le chétif Anversois, si piètre amateur de canotage? La mine du jeune lord semblait dire : « Attends mon bonhomme, on va t'en donner du plaisir ! Tu n'auras plus envie, après ça, de te risquer sur Teau. » Et l'Anglais se mit à ramer, en fredonnant une assez inepte chanson de son pays : « Jolly beggars, hère we are, Begga,rs on sea, Beggars on shore ! »

La barque filait et virait avec une vitesse extravagante. En quelques minutes, Wiliam lui fît faire quatre fois le tour de la pièce d'eau. Il

cogna même à plusieurs reprises rembarcation contre les berges comme s'il eût voulu la mettre en pièces.

L'Anversois ne se départissait pas de son attitude insouciante. Un sourire dédaigneux plissait même ses lèvres fines et ses yeux essuyaient ironiquement les regards comminatoires de Tenragé rameur.

Tout à coup, comme ils se trouvaient au milieu du lac, c'est-à-dire en un endroit où il y avait près de douze mètres de fond, William lâcha les avirons et les rejeta loin de lui, si furieusement et si loin qu'après avoir décrit une couple de ricochets ils allèrent s'empêtrer dans les roseaux de la rive.

— Que veux-tu faire, Percy ! En voilà une idée ! fit le troisième occupant de la barquette. Pas de bêtises, hein ? Comment regagner la terre à présent ?

— Dame ! En ramant avec nos doigts ! répondit le jeune Evansdale. Mais rien ne presse. Et tout '^'abord, amusons-nous un brin !

Et reprenant son refrain de marinier ivre, il

piait la contenance d'Henri, guettait un mouve-

nent de peur ou d'anxiété sur son visage. Henri

conservait sa petite moue de supériorité : « A ion

aise, grand nigaud! » persiflait cette moue impertinente. L'Anglais laissa échapper une bordée de jurons et ses yeux volcaniques disaient clairement : « Ah! c'est ainsi ! Eh bien, à nous deux maintenant! »

Et voilà que, debout, un peu ployé sur les jarrets, arquant ses jambes écartées, poings sur les hanches, il entame un nouveau couplet de la vulgaire barcaroUe et se met à peser tantôt à bâbord , tantôt à tribord. Et à chaque impulsion de son corps, en cadence, la barque penche à droite et à gauche. Et cela toujours plus fort et plus vite, le jeune lord précipitant le rythme de son refrain et redoublant de vigueur. Si bien que tantôt Tun côté, tantôt Tautre plonge dans l'étang et qu'à chaque oscillation l'esquif cuve l'eau à pleines écopes.

— Mais finis donc, William ! C'est stupide à la fin ! hasarde encore le compagnon de Percy et de Kehlmarck. Si tu continues nous allons chavirer !

Sans répondre, Percy consulta furtivement la physionomie de Kehlmarck, s'attendant peut-être à une prière, à ce qu'il joignît ses plaintes à celles de celui qui venait de parler, mais bien qu'Henri eût déjà de l'eau jusqu'aux mollets, il restait crâne et ferme, assis sur son banc, sans daigner adresser la moindre prière à cette grosse brute d'Anglais.

Ce mépris exaspéra la rage de William. Et il accéléra les efforts, pour hâter une catastrophe qu'il souhaitait, qu'il appelait à présent de toutes les forces de son âme bouillante. Il s'essoufflait mais chantait encore, basculait avec rage, précipitait le roulis.

Toutàcouplabarquechavira ettous trois se trouvèrent dans l'eau. D'un coup de pied Percy envoya l'embarcation à plusieurs mètres de là ; puis royal nageur, riant à gorge déployée au risque de boire force tasses, il se mit à tirer sa coupe vers le rivage. Le troisième, nageur presque aussi exercé, le suivait à peu d'intervalle. Quant à Kehlmarck, il était descendu une première fois à fond pour remonter aussitôt à la surface, mais sans parvenir à se maintenir au-dessus de l'eau : avant d'enfoncer de nouveau, il eut le temps de voir les deux autres s'éloigner, les rives lui parurent désespérément lointaines' aussi, et un cri allait lui sortir de la gorge, lorsqu'il se sentit sombrer une seconde fois.

Percy touche au rivage. Tout fier de son équi- >ce, dans sa joie à l'idée du tour qu'il vient de ouer à ce petit fesse- cahiers, il ne s'est pas arrêté m instant à la supposition que son ennemi ne sût >as nager ! Il n'était pas admissible à un nageur

comme Percy que quelqu'un ignorât les secrets de la natation. Et comme lui et comme leur compagnon, le petit Flamand en serait quitte pour un bain froid.

Au moment d'atterrir, William se retourna pour jouir de la drôle de tête que ferait le gringalet qui s'essoufflait sans doute à le suivre à quelques brassées de là, lorsqu'il aperçut, à l'endroit où ils avaient sombré, des bras qui battaient au-dessus de l'eau, puis qui disparurent en-dessous avec le reste du corps, sans doute pour ne plus remonter à la surface.

L'issue fatale que pouvait avoir sa prouesse jaillit pour la première fois à l'esprit du jeune Evansdale. Aussitôt, il se porta au secours de Kehlmarck, toute sa générosité foncière, son altruisme lui angoissant le cœur, résolu à rester lui-même dans l'étang plutôt que d'y laisser son ennemi. Il parvint à le repêcher et à le ramener sur la rive : Henri ne donnait plus signe de vie. Affolé, William l'étreignit dans ses bras et ruisselants tous deux, — le sauveteur aussi blanc, aussi glacé que le noyé, — il courut jusqu'à la maison, portant dans ses bras ce corps inanimé dont la tête ballottait sur son épaule.

Henri de Kehlmarck ne devait reprendre entiè-

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rement connaissance qu'après plusieurs semaines de délire, de veilles moitié lucides où les choses réelles qui se passaient autour de lui se confondaient avec les hallucinations.

Ainsi, un jour, il lui sembla entendre un fracas de portes battues, un tonnerre ébranlant toute la maison, une ruée de barbares montant à l'assaut, un hourvari de prison qui se vide, des trépignées dans les escaliers, un culbutis de malles et de coffres traînés à travers les corridors, dégringolant, cahotés de marche en marche jusqu'au bas, et cela, en dépit» d'appels, de commandements irrités, de graves injonctions essayant de dominer ce tumulte panique.

Et à cette tourmente succédait un total, un absolu silence, un silence tellement implacable» et sépulcral qu'en se prolongeant il finit par mieux réveiller Kehlmarck que ne l'aurait fait une explosion.

Le malade, les yeux ouverts, voyait enfin. Ses

sens très affûtés interrogaient les ambiances. Au

dehors pas un bruit, pas un murmure dans le

hâteau. De Timmobilité, du calme, presque du

ride.

Peu à peu Kehlmarck acquit la certitude que le 3lein hiver était venu et qu'il remplissait le vallon,

ensevelissait les collines, capitonnait la glace de rétang d'une couche de neige tellement épaisse qu'elle étouffait les moindres sons de la campagne.

Mais pourquoi faisait-il tout aussi morne, peutêtre plus léthargique encore dans cette maison d'ordinaire si tapageuse ? Les autres fois qu'il était arrivé à Kehlmarck d'être malade et de garder la chambre, il percevait, pendant le jour, mille rumeurs intermittentes et variées trahissant la présence d'une nombreuse communauté. Le pensionnat respirait. La vie y abondait, véritable fermentation, comme dans une ruche ou une volière. Depuis le matin jusqu'au soir c'était, aux commandements de la cloche, des ruées d'une classe à l'autre. La psalmodie des leçons lui arrivait par bribes, par sentences graves et dolentes qui le berçaient à leur austère cadence. Puis il sursautait aux déchaînements de la récréation, à la frénésie des athlétiques parties de jeu engagées sous ses fenêtres, au tollé des contestations et aux hourrahs des triomphateurs.

Et les nuits d'été, outre les bruits de la campagne, amortis et pour ainsi dire tamisés par les moustiquaires enchâssés dans les croisées ouvertes — mourant clapotis des jets d'eau, cascatelles

CLIMATÉRÏK 59

arpégées du ruisseau alimentant le lac, flûtes des crapauds pâmés au bord de leurs cavernes, — ses insommies surprenaient le souffle de toute cette adolescence distribuée, autour de lui, dans une enfilade de chambres et dont la présence, le fluide, finissait par transsuder à travers les parois. Ou, guidés par des plaintes échappées à Talarme d'un somnambule, c'étaient les pas vigilants d'un maître faisant sa ronde et arpentant le long couloir abbatial.

Mais à présent, qu'il fît jour ou qu'il fît nuit, il ne percevait plus rien. Pourtant il n'était pas devenu sourd car s' étant parlé et quoiqu'il n^eût fait que chuchoter, il s'entendit parfaitement et même sa voix résonnait si clairement qu'elle en devenait presque cruelle. Que signifiait alors cette paix lugubre, cette accalmie jalouse entretenue autour de lui comme autour d'une morgue ?

Il se rappela — était-ce un souvenir de la vie

ou du rêve — les dernières minutes qu'il avait

passées avec ses semblables. C^était^ dans une bar-

auette sur l'étang du château, Kehlmarck assis

s-à-vis de William en train de ramer. Soudain,

un geste résolu l'Anglais jetait les avirons et se

lettait debout. Sa belle figure d'ivoire antique,

n peu convulsée par du dépit, de la menace dans

ses yeux d'aigle, le béret renversé en arrière, en manches de chemise, sa culotte de velours feuilles mortes bridant sur ses jambes sculpturales, les genoux un peu ployés, les jarrets fléchis comme dans les mouvements du patineur. A ces secousses la barquette penchait à droite puis à gauche, et le lit de Kehlmarck répétait les oscillations de la barquette. Percy chantait d'une voix rauque et saccadée. Ses yeux brillaient, effrayants, presque sinistres, et fouillaient avidement ceux de Kehlmarck. Subitement les infernales prunelles s'éteignaient avec le dernier son de la sarcastique barcarolle. La barquette, plutôt le lit, s'abîmait sous du froid et du glauque. Un éblouissement, une suffocation. Que s'était-il passé ensuite ? Que devenait Percy ?

Combien de fois Kehlmarck avait-il fait ce rêve et s'était-il réveillé en clamant le nom de son naufrageur, quand, un jour, d'insolites lamentations répondirent à son appel de détresse, des gémissements sans fin montèrent comme l'inondation et saturèrent de leur désespoir les étages voués au funèbre silence ? Des voix inconnues, des voix de femmes auxquelles se mêlaient un bourdonnement apitoyé, des exhortations évangéliques mais si timides^ plus impuissantes encore

que les ordres qui avaient tenté de dominer le sabbat de l'autre jour. Seules, Rachel et Niobé pouvaient se lamenter ainsi ! L'une de ces femmes ne s'était-elle pas écriée : « William ! William ! » avec une compassion intense pour celui que Kehlmarck venait de maudire.

Et âpres cette rafale de détresse, un silence plus lugubre que jamais reprit possession du Bodenberg-Schloss. A cette obsédante et presque asphyxiante torpeur Kehlmarck eût préféré ce chœur atroce des femmes mytérieuses, même la voix trop lancinante de celle qui plaignait le cruel Percy . . .

Kehlmarck entendit la porte de la chambre s'ouvrir doucement ; quelqu'un lui tâtait longuement le pouls et, penché sur son lit, ce visiteur Tinterrogeait avec sollicitude :

— Comment vous sentez-vous , mon petit ami ?

Effaré, Kehlmarck se redressa sur sa couche et reconnut le médecin de la pension :

— Mais je me sens vivre, docteur !... Ai-je donc été plus malade que les autres fois ?

— Ah, oui ! Nous avons craint surtout que vous ne devinssiez plus malade encore. Heureusement tout s'est bien terminé... Savez-vous que

VOUS êtes plus solide que tous nous le croyions ici... Ah ! vous serez bien surpris d'apprendre... Mais, motus ! Assez de paroles aujourd'hui... Dormez !... Demain nous causerons plus longtemps...

Henri de Kehlmarck aurait eu tant de questions à poser au docteur : « Que devenaient les camarades ? Pourquoi n'a-t-il vu personne ? A-t-il rêvé ce funèbre silence deux fois interrompu par d'inoubliables tempêtes ? »

— Eh bien, lui raconta le docteur le lendemain, les élèves ont été renvoyés dans leurs familles. L*institut est licencié depuis trois semaines. Cinq de vos condisciples sont dangereusement atteints du typhus : Raymond Daniels, Emilio Bo" ratello, Fritz von Achenbach, Valère Chrétien et William Percy...

— William ! Malade du typhus !

— Et plus grièvement encore que les autres. Leurs malheureuses mères ne quittent plus leur chevet. Lady Evansdale, surtout, fait peine à voir !... Ah ! vous avez de la chance ! La hideuse maladie n'a pas voulu de vous et vous en avez été quitte pour un simple refroidissement causé par le bain forcé que William vous fit prendre dans )'étan.2^..^

— Comment ! Ce plongeon, cette noyade, Taventure de la barque ! C'est donc vrai !

Et Kehlmarck exulte : William, son bourreau ; William, Tinvincible, le lutteur que nul ne parvenait à tomber, a enfin trouvé son maître! Impossible de feindre de la pitié pour ce malade. Henri réservera sa compassion pour les quatre autres. Aussi ce William l'avait trop persécuté. Il n'oubliera jamais de quels yeux sataniques Percy le couvait sur Tétang ; de quel regard d'aigle, prêt à fondre sur sa proie, il tentait de le fasciner. Non, l'Anglais fût- il à Tagonie, qu'Henri ne parviendrait à le plaindre, à lui pardonner !...

— Vous ne lui en voulez plus sans doute à ce pauvre William ? poursuit le docteur. Savez-vous — non, vous ne savez pas — qu'après vous avoir plongé dans Tétang, c'est lui qui vous en a retiré au moment où vous alliez périr... C'est lui qui vous a transporté dans votre chambre, couché dans votre lit, déshabillé, frictionné, réchauffé entre ses bras, enfin rappelé à la vie ! Vrai, il vous a même fait revenir de loin ! Et durant votre évanouissement, il se montrait si désolé, si repentant, que nous éprouvions encore plus de pitié pour son état que pour le vôtre. Il a même fallu l'entraîner de force, car, atteint déjà par la fièvre, il s'obsti-

nait à demeurer auprès de vous et il n'est sorti de votre chambre que pour s'aliter à son tour. . ,

A cette révélation, Tâme de Kehlmarck franchit d'un essor fulgurant Tabime séparant deux mondes de sentiments opposés. La nouvelle de la maladie de l'Anglais l'avait surpris, mais celle-ci le bouljBverse jusqu'au tréfonds de son être :

William, son mortel ennemi, Ta sauvé !

William a témoigné du remords de son action malicieuse. Lui, le hautain, le fanfaron, le bravache qui se moquait de tout et n'aurait jamais avoué son tort, s'est désolé et repenti au point de succomber lui-même. Soudain et pour jamais s'efface Timage méchante de William Percy, debout dans la barquette, telle qu'elle avait hanté et obsédé le délire de Kehlmarck. La douceur du pardon lénifie Tâme vindicative du jeune Anversois et la sature d'une impérieuse sympathie, d'une presque cuisante tendresse, mais aussi d'une inquiétude plus poignante que celle qu'engendre la jalousie. Il se préoccupe sans cesse des phases de la maladie du jeune lord. Sa sollicitude entière se concentre sur lui. C'est à peine s'il s'informera des autres.

Par un étrange caprice de l'organisme humain il se trouva que l'accident qui avait failli enlever

GLIMATÉRIE 65

Kehlmarck détermina la crise salutaire, la réaction si longtemps souhaitée par les siens. Non seulement une rapide convalescence lui rendit ses forces anciennes mais il se surprit à grandir, à se carrer, à gagner des muscles, des pectoraux, delà chsôr et du sai^.

Ironique et bizarre corrélation : la métamorphose de Kehlmarck coïncide avec le déclin et l'imminente éclipse du plus victorieux adolescent qui ait réjoui la communauté de Bodenberg- Schloss ! Le jour où Henry put descendre pour la première fois, les typhoïdes se trouvaient dans l'état le plus critique et on ne conservait plus le moindre espoir de sauVer William Percy.

Aussi, lorsque Kehlmarck s'assit à table avec les mères des malades, elles semblèrent lui en vouloir de sa guérison.

Depuis six mortelles semaines ces femmes,

venues de pays différents, rapprochées par une

même catastrophe, solidaires dans une affliction

commune, martyres réunies dans la même prison

"vant de recevoir le coup de grâce, trouvèrent

ans la communion du malheur le poignant et

louloureux langage des bouches convulsées, des

eux humectés, des joues ravinées, du visage qui

îe décompose et du corps entier ployant sous la

Croix. Elles ne se rencontraient même à table que pour se prodiguer de mutuels conforts et, après avoir entamé à peine les collations légères que leur prescrivait le médecin, elles remontaient spectrales, à pas lents, s'arrêtant parfois afin de se soulager des pleurs qu'elles devaient cacher à leurs bien-aimés.

A la vue du jeune Kehlmarck^ la physionomie de Lady Evansdale trahit une aversion atroce. Elle le couva d'un regard encore plus féroce que celui que lui avait jeté son fils, le jour de la noyade — d'un regard chargé de malédictions et d'anathèmes ! Ce Flamand n'est-il pas la cause de Tagonie de William ? De quel droit échappe-t-il au sort de ses camarades ? Si quelqu'un était désigné pour une mort prématurée, c'était bien lui. Son aïeule même avait dû s'habituer à l'idée de le perdre. Et voilà qu'il ressuscite, qu'il commencera seulement à vivre pour de bon! Aujourd'hui, lui seul, dans ce château morne et déchu, atteste le renouveau. Ecrasé pajr la réprobation de ces deuillantes, comment Kehlmarck se ferait-il pardonner sa présence presque imprécatoire, sa dissonante santé !

Il crut en avoir trouvé le moyen : il demanda au directeur l'autorisation de relayer Lady Evansdale

GLIMATÉRIE 67

au chevet de William, résolu à sauver son ancien ennemi ou à contracter lui-même le mal et à mourir avec lui. Mais le directeur n'eut garde d'étancher cette soif d'immolation. L'aïeule de Kehlmarck comptait sur le climat salubre et l'hygiène de Bodenberg-Schloss pour rattacher à la vie, pour régénérer l'unique descendant d'une race illustre. Son Henri idolâtré était le seul enfant de ses enfants morts. Et c'est au moment où le directeur venait d'avertir l'aïeule angoissée du miraculeux avatar d'Henri, que le généreux enfant, dégoûté de cette vigueur inopinée, haletait après une contagion implacable. Tel un héritier dilapiderait, en un vertige de compassion, les trésors d'un héritage inespéré. Henri ne se rendit pas aux sages objections de son maître. Combien de fois, aimanté par un amour fanatique, n'essaya-t-il point de parvenir jusqu'à la chambre de William, aussi rigoureusement isolée qu'un navire en quarantaine ? La vigilance des gardes-malades, les admonestations du directeur, voire les lettres éplorées de l'aïeule n'eussent point eu raison de sa folie sublime. Pour le proscrire de la chambre infectée,

1 fallut lui faire accroire que son apparition por-

erait le coup de grâce au patient.

Comment se déprendre de l'obsession du sacri-

fîcel Kehlmarck tente de se replonger dans la lecture. A présent, quand il lui arrive de relire ses poètes favoris, ce senties héros, les belles âmes, les archanges et les paladins surnaturels qu'il revêt de la noble figure du jeune seigneur anglais.

Avec le don d'adolescence il est venu à Kehlmarck une candeur, une ingénuité dont son âme trop réfléchie jusque-là ignorait la tiédeur et le velouté. Ainsi, une étrange nostalgie le reporte, lui, le contempteur des travaux physiques, vers les jeux où William avait excellé. Empli de sympathie, il se suggère la grâce, l'agilité, la vigueur membrue et l'adresse nerveuse du jeune Anglais. Il se réjouit au souvenir des prouesses et des tours de force accomplis par William. On dirait que tel est l'afflux affectif du malingre enfant d'autrefois pour son ancien tortionnaire qu'il s'efforce de lui ressembler, de lui faire honneur. Son âme, son désir tendent uniquement vers le vainqueur méconnu.

Oui, ce lourd garçon boucher, ce grossier abatteur, comme il l'appelait autrefois, absorbe et détient toute sa pensée. Aussi, personne dans cette maison, pas même Lady Evansdale, ne passera par des affres si cruelles en songeant à une suprême séparation.

Dire que c'est le barbare et implacable Percy qui Ta cherché au fond de Feau, qui le pressa contre son cœur, éperdu de regrets, qui ranima ce corps frigide contre sa chair pantelante. Ce même Anglais dédaigneux et hautain, rebelle aux émotions, blasphémant toute souffrance, s'est penché maternellement sur lui pour river sa bouche sanguine et frémissante à ses lèvres déjà violettes, pour lui insuffler son haleine, pour accorder et stimuler à sa respiration les battements de son cœur engourdi.

Cette santé florissante, cette force inattendue, cette sève juvénile/ n'était-ce pas William qui la lui avait transmise dans son baiser rédempteur ! Et peut-être avait-il exhalé son âme en voulant conjurer la sienne et s'était-il tué en lui prodiguant la vie !

Et à force d'évoquer ce William, de songer au destin inique qui ravirait cette noble pousse humaine aux harmonies de la création, Henri de Kehlmarck s'éprend pour ce moribond d'une niété pour ainsi dire expiatoire, d'une de ces ten- Iresses exaltées que les païens convertis portaient ,u Dieu qu'ils avaient honni et blasphémé !

— Ah, se disait Kehlmarck, s'il revient parmi nous, je me ferai son émule, il trouvera toujours

en moi le féal prêt à entreprendre avec lui les plus hardies équipées. Ce n'est plus moi qui bouderai aux péripéties des gageures violentes. Avec quelles délices je m'évertuerais à ses côtés, m'jattachant à sa fortune, me riant des crocs-en-jambe, des bourrades et des coups de pied. Comme je le seconderais, son partenaire fidèle dans les assauts courtois, son entraîneur dans les concours gymniques, son second et même son remplaçant dans les contestations sanguinaires, les cartels à la boxe, au fleuret démoucheté et à la pointe de compas ! Je lutterais toujours, inséparablement, à ses côtés ; il serait ma cause et mon salut ! »

A ces perspectives, Fenthousiasme dilate sa poitrine, il se rengorge, ausculte de ses poings la solidité de son coffre, se cale sur ses hanches, admire et caresse ses biceps, rejette fièrement la tête ^n arrière, sourit dans la glace à ses prunelles martiales, à ses joues enflammées par une ardeur héroïque et, courant aux engins de gymnastique, il s'escrime de la massue, jongle avec des haltères, s'enlève comme un funambule, dans l'essor du trapèze !.. . Ah, qu'il lui tarde de revoir la saison des gageures hardies et des tournois impétueux !

Maisla nature semblant atteinte, elle aussi, d'un

hiver incurable, tournait en dérision les mirages de vaillance et de gestes leurrant la dévotion de Kehlmarck. Le givre continuait à aveugler les vitres, les brouillards houssaient de leurs funèbres tentures le château presque entièrement abandonné, la neige confondait la montagne, la forêt et la plaine. Décidément il n'y avait plus d'avenir pour ce pauvre collège licencié. La vie le quittait sans retour comme elle allait renier William Percy qui avait été, lui, le foyer, le symbole, l'âme même de cette patriarcale et salubre maison brusquement convertie en un lazaret !

Alors Henri s'en voulait de retourner à la vie. Elle le bourrelait comme une usurpation. 11 éprouvait le besoin de la cacher aux yeux des mères, surtout à ceux de Lady Evansdale. Et dans cette maison des agonisants il ne trouvait plus de recoin assez noir, assez funèbre, pour y enterrer cette santé disparate. Du moment que le jeune Evansdale se mourait, à quoi bon lui survivre? Pourquoi Téclosion d'une fleur isolée au milieu des frimas ! Aube fallacieuse et dérisoire ! Il s'épanouissait trop. tard. Sans William Texistence serait superflue. ,

. Oui, il en arriva même, dans Taffolement, dans l'acuité.de son adoration pour William/à maudire

laguérison des autres typhoïdes. A force de soins, de sollicitude presque surhumaine, leurs mères étaient parvenues à les reconquérir sur l'affreux mal qui les emportait.

Aussi, réconciliées avec la vie et le spectacle du bonheur, lançaient-elles à Kelmarck des regards moins jaloux et moins hostiles : elles n'auraient bientôt plus rien à lui envier pour leurs garçons !

Elles avaient peine à se contraindre et à épargner à Lady Evansdale Tépanchement de la félicité que leur procurait le retour à la vie des êtres les plus chers ! Il leur en coûtait de devoir se renfermer en sa présence dans un silence apitoyé et des attitudes de commisération, alors que l'espérance bouillonnante remettait leur cœur en fête. Leur félicité choquait au moins autant Henri que Lady Evansdale. C'est à peine s'il répondait à leurs avances amicales ; il prêtait une oreille distraite et ennuyée aux nouvelles de plus en plus rassurantes de leurs enfants. En revanche, il témoignait à la mère de William une déférence quasi filiale et s'associait par un poignant silence et des regards pitoyables aux affres qui la consumaient. Cette sympathie n'avait pas encore désarmé la rancune de Lady Evansdale ou plutôt la malheureuse femme se renfermait trop dans sa

désolante pensée pour accorder la moindre attention à la physionomie et aux actions d'autres êtres que son enfant. Elle n'avait même point remercié Kehlmarck lorsqu'il avait tant insisté pour veiller William avec elle.

Aussi, quel ne fut pas le ravissement d'Henri, lorsque le lendemain d'une terrible crise qui devait infailliblement entraîner le dénouement attendu, une lueur qui ressemblait à un sourire illumina les traits amaigris de Lady Evansdale et qu'elle attacha pour la première fois un regard bienveillant sur Kehlmarck. Et comme il s'informait du malade, elle lui apprit que contrairement à tout diagnostic, la nuit avait été bonne. Si la fièvre, brusquement coupée, ne reparaissait plus avant la fin du jour, William, aussi, pourrait échapper à la mort.

A cette perspective, l'émotion de Kehlmarck fut si forte qu'il éclata en sanglots et qu'il baigna de ses larmes les mains que Lady Evansdale lui abandonnait avec complaisance. Une félicité sans ^ornes lui sature la poitrine. Il est plus heureux

le si on lui apprenait la résurrection de sa

are !

William vivrait !

Lady Evansdale perd à son tour la physionomie

calvairienrie de la madone sept fois percée au cœur. Elle participe de la jubilation des autres mères. Elle aussi a été plus forte que le mal. Elle aussi a donné une seconde fois le jour àsonbienaimé! Le deuil, la contrainte disparaissent pour de bon. Les cœurs aimants s'épanchent en de perpétuelles actions de grâces.

Déjà les quatre autres jeunes gens ont quitté leur chambre de douleur. Le château presque mortuaire se reprend à sourire, à vibrer de jeux et de chansons.

Les convalescents s'émerveillaient de la belle mine d'Henri de Kehlmarck. On aurait dit qu'à l'exemple de certaines fleurs il avait puisé sa force et sa sève dans un sol délétère et contaminé.

Quelle émotion délicieuse encore pour Kehlmarck en apprenant par Lady Evansdaleque William s'était longuement informé de lui, de son ami Henri de Kehlmarck! Oui, il l'avait appelé son ami ! Et en entendant parler de la métamorphose du chétif et maigre collégien d'autrefois, il s'était écrié plein de belle humeur : «Ah!* s'il devient fort comme moi, je tâcherai de devenii savant comme lui. Nous nous compléterons Tur Tautre! »

Plus tard, quand sur sa demande Lady Evans

dalelui lut quelques pages des poètes qu'il dédaignait avec une incompréhension de rustaud, — des poètes anglais cependant ! — les grands favoris de Kehlmarck, William s'initia par sympathie aux beautés et au charme de ces poèmes et ne tarda point à partager la ferveur de son ami.

Il semblait qu'en échange de la vie physique qu'il avait transmise au noyé, Percy eût cueilli sur cette bouche de sagesse le premier ferment de la vie intellectuelle, la première révélation d'une existence et d'une mission autres que celles d'un bel animal, glorieux de sa chair et de ses muscles.

Quel événement quand l'Anglais sortit pour la première fois de sa chambre et descendit appuyé au bras de Lady Evansdale !

Averti de son approche, Henri le guettait, haletant, le cœur plus révolutionné qu'un tambour de bataille. Afin d'éviter au convalescent une émotion et une secousse trop fortes, les médecins et les maîtres avaient recommandé à ses camarades de modérer leurs transports d'effusion et de contenir Texcès de la grande joie éprouvée à le revoir sain et sauf.

Donc Kehlmarck s'efforçait de maîtriser les élans de son cœur, de mettre une sourdine à son allégresse frénétique.

Le voilà ! Une figure appâlie, une forme spectrale, Tombre du glorieux William Percy s'encadre dans Tembrasure de la porte. A Tautre bout de la grande salle, Henri, cruellement étreint dans chaque fibre, se compose un visage aussi calme que possible ; il affecte d'être engagé dans une conversation indifférente avec les autres jeunes gens. Il essaie de continuer son discours, les paroles s'arrêtent net dans sa gorge. Pourtant, il s'impose de rester surplace, de river ses pieds au sol, mais ses prunelles convulsivement distendues dardent vers les yeux noirs de Percy, agrandis par la minceur du visage, des regards altérés de tendresse infinie — vers les yeux noirs de Percy tellement diaboliques le jour de la noyade et maintenant presque trop bons, trop caressants, fidèles à en devenir cruels, oui cruels à force de magnétisme affectif, pour celui-là même dont ils conjuraient le pardon, dont ils imploraient la sympathie éternelle !

Percy, négligeant l'appui de Lady Evansdale, ouvre les bras à Kehlmarck qui n'ose pas, ébloui de bonheur, afïblé par un vertige de tendresse, courir pour s'y précipiter. Mais comme William s'avance en trébuchant et, présumant trop de ses forces, chancelle sur le point de défaillir, Henri

n'a que le temps de se ruer vers lui pour le soutenir, le presser contre sa poitrine, et il aspire à ses lèvres comme la consécration delà vie que son sauveur lui avait inhalée après l'avoir retiré de Teau...

Au dehors, un souffle attiédi par le premier soleil d'avril, écoule, aux joues blanches et rigides de la neige, des larmes d'espérance, des larmes de gratitude envers le printemps qui s'avance victorieux pour reprendre possession de Bodenberg-Schloss.

A Victor Gilsoul.

En un des affectifs villages de ce pauvre pays de Campine, un dimanche matin, et Tété...

Au milieu d'une placette occupée presque tout entière par le champ des morts, s'élève la petite église à la tour inachevée. Entre les maisons basses, cabarets ou boutiques formant une ceinture au cimetière, s'aperçoit, par échappées, la plaine immense traversée de « drèves ». Deux ou trois fermes, les seules de la contrée, encapuchonnées de chaume moussu d'où spirale la fumée de midi. Autour de ces chaumines, des fossés irriguant la lande et y ménageant des oasis de pacages et de labours'.

Des sentiers zigzaguent parmi les taillis déjeunes chênes, et des sapinières festonnent l'horizon de leur bordure sombre. Rejoignant, tout là-bas, la ligne infinie de la terre, pesant lourdement, despotiquement sur ce sol aplani, c'est le ciel gris chargé de lavasses, mais dans lequel le soleil rédempteur déploie parfois de rouges apothéoses.

En attendant la fin de la grand'messe, Jâak Corepain, le marchand de* complaintes, et la Belette, la poitrinaire chanteuse, ont adossé à la grille du cimetière leur tréteau et leur paravent peinturluré (1).

Mais aujourd'hui l'attention des villageois sera réclamée par un autre spectacle. Quel concurrent de Jaak a donc dressé son échafaudage à l'autre angle de la place, devant le porche même de Téglise ? S'agit-il de montreurs de chiens savants ou d'autres faiseurs de tours ?

Non, tout à Theure l'ingénieuse bienfaisance communale mettra les indigents, enfants,ou vieillards, en adjudication et les livrera comme domestiques à celui qui s'engage à les nourrir pour le moins d'argent.

En voici une douzaine de ces pauvres : quelques

(1) Voir la Belette dans les Kermesses.

tout vieux, presque des invalides ; une femme au

chef branlant, une jeune fille idiote et même un

garçonnet de dix ans.

Comme le Sauveur, celui-ci était né, au plus fort de Thiver, dans une étable où son père, le chaudronnier ambulant, et sa mère, la souffredouleur de cet ivrogne, avaient obtenu Thospitalité. La martyre mourait lorsque le mioche n'avait que six ans, et le bourreau ne tardait pas à succomber à une attaque de clélirium tremens.

Aussitôt qu'il put se tenir sur ses jambes, Torj)helin, à charge de la commune, dut faire son apprentissage de vacher.

Régulièrement, après un an d'essai, les paysans, chez qui l'avait placé le bureau de bienfaisance, lo renvoyaient à la tutelle publique, déclarant qu'ils ne reprendraient plus ce polisson, même si on leur payait dix et vingt fois la pension convenue. Et voilà comment, pour la sixième fois, le fils du chaudronnier va devoir remonter sur le tréteau de ces enchères dérisoires.

A la différence de ses compagnons de misère accroupis au pied de l'échafaudage en des attitudes affaissées et pitoyables, en attendant que Ton prononce de nouveau sur leur sort, Rik s'est assis sur le rebord de la grille du cimetière et il sifflote

en bayant à droite et à gauche aux pigeons qui volettent sur la place ou aux corneilles virant autour du clocher. Tout à l'heure, en fixant les yeux vers un coin du cimetière, il s'est mis à siffler plus fort et personne n'a vu le brouillard qui passait devant ses prunelles!

L'étrange, Ténigmatique enfant : un maigriot élancé et nerveux, aux mouvements agiles comme ceux d'un jeune chat, avec des yeux d'un bleu sombre cillés de noir, de beaux yeux hardis et scruteurs, pétillants de malice effrontée ou veloutés et réfléchis, presque somnambuliques ; la bouche assez grande et charnue, au pli désenchanté^ contrastant avec la fraîcheur candide des lèvres, le nez évasé aux narines faites pour humer les vastes parfums de Taventure, le teint légèrement bistré, fouetté de rouge aux pommettes, des cheveux bouclés et très noirs, crépus à outrance, qui faisaient le désespoir de ses maîtres et qui, à peine taillés et tondus, repoussaient comme l'herbe folle pour cacher des oreilles un peu grandes et retomber en frisons capricieux jusqu'aux sourcils sur un front large et bombé. Ses derniers patrons l'avaient affublé d'une manière de sac d'emballage calomniant les proportions déjà heureuses de son corps de sain enfant et d'où émergeaient des bas de

jambes et des bras grêles, mais fermes et fuselés.

La messe est finie. J^en ouailles sortent lentement de réglise. Puis les habitants des écarts et des hameaux isolés delà paroisse allongent le pas, sans s'attarder, pour regagner leurs chaumes avant midi. Les bigotes défilent, yeux baissés, devant la haie des jeunes farauds campés avec crànerie, Tair émoustillé, passant la revue des jeunes filles. Et après que ce sont éloignées les pataudes rieuses, les gars entrent au cabaret ou vont s^ébaudir en écoutant les dernières complaintes de Jaak Corepain.

Toutefois, la plupart des trôleurs s'arrêtent devant les tréteaux sur lesquels seront adjugés les pauvres. Dans Tattroupement des badauds, on remarque des bazines (1), fermières en grande toilatte, Tair important de ménagères se rendant au marché et ruminant des emplettes précédées de féroces marchandages. Mais c'est surtout un remous de pyramidales casquettes de soie noire flanquées chacune d'une paire d'oreilles écarquillées, roses et translucides comme des coquillages, — une couche de visages poupards et de tignasses claires, un fouillis de kiels d'un indigo sombre

(1) Baes, ftazine; maître, maîtresse; patron, patronne.

s'harmonisant aveo l'ardoise grise du ciel, balonnant sur les dos ronds, force gaillards fessus culottés de noir entre les jambes écartées desquels se

glissent les mioches avides de se faufiler au pre-

mier rang.

Voici le garde champêtre et à son arrivée le brouhaha s' apaise, même la voix nasardeet fêlée do la Belette s'est tucàTautreangledelaplace. A tour de rôle, le garde fait monter sur les tréteaux les pauvres diables qu'il s'agit de placer. Un loustic, ce garde ! Estimant sans doute que l'opération lamentable à laquelle il procède a besoin d'être égayée le plus possible, il présente chacun de ces parias en un boniment burlesque et farci de scurrilités. Et les pitauds hoquetants se trémoussent aux saillies du truculent champêtre.

— Nous avons preneur pour vingt francs... Allons, personne ne s'en chargerait pour moins ?.. . Ceci vous représente un soldat de Napoléon... Il ne joue plus du fusil mais des aiguilles à tricoter. .. Il sait peler les pommes de terre et cuire la marmite aux vaches . — Voyons, pour dix-huit francs ! . . . Pour dix-sept! Pour seize... Au surplus, c'est presque un^ femme cet ancien militaire... Que dis-je, il vaut encore mieux qu'une femme, car il est muet comme un poisson !

Le vieux brave, tout usé, incapable de rendre encore le moindre service, s'efforce de sourire pour se concilier les chalands. Celui qui s'en en^pêtre perdra certes au marché }

— C'est bien vu, vii et entendu, personne n*en veut plus... adjugé. ^

Le pauvre vieux a tout de même trouvé un foyer pour y traîner sa misérable guenille.

Au suivant ! Un paupérien à peine plus valide.

Des grigous qui désirent engager un domestique à peu de frais, tournent autour de la piètre marchandise humaine, ils palpent cette chair chrétienne comme s'il s'agissait d'un bœuf.^ Parviendront-ils à faire rendre à ces épaves plus que ce qu'ils seront forcés de débourser pour leur entre* tien ? La sueur suprême de ces ilotes vaut-elle la peine d'être recueillie ?

La plupart des simples assistent sans remords à cette traite, et ricaneurs, ils ne se doutent pas de Ténormité de ce qui se passe ; la conscience satisfaite, ils sortent cie l'église où il leur a été si souvent prêché de s'aimer les uns les autres !

— A ton tour, vaurien ! Et vivement !

Et le garde hisse le petit Rik sur l'estrade en le rant un peu par l'oreille. Quoiqu'il y ait plus de force dans les membres

de ce petiot que dans toutes les carcasses réunies des marmiteux qui viennent de défiler, Rik sera d'un placement plus difficile encore. C'est, comme disent les porte-balles, une marchandise de mauvaise défaite. Le garde lui-même ne s*en cache pas et (1 fait l'article » sans enthousiasme.

Après tous les maîtres que Rik a déjà servis, celui qui se chargera de ce mauvais sujet se fera largement rémunérer. Qui voudrait encore de ce petit sauvage, fainéant et rôdeur incorrigible, turbulent comme un fauve, dont le seul talent consiste à imiter le cri des animaux. L'indemnité que le bureau de bienfaisance alloue à ses gardiens compense à peine les amendes et les autres frais que le polisson leur procure. Qu'attendre aussi de bon de semblable graine de bohémien, enfantée dans le vagabondage, l'ivrognerie et la maraude?

L'enfant a-t-il conscience de ce mauvais gré, mais il enchérit encore sur son attitude impudente. Il se rengorge, provocant, et promène ses grands yeux d'aiglon par-dessus les têtes badaudes et béates levées vers lui. Il tient les mains/enfoncées dans les poches. Et tandis que le garde champêtre fait de lui un éloge négatif et mendie pour ainsi dire la charité des assistants, Rik a des haussements d'épaules et des flageolements de jambes

dédaigneux. Ah ! ce serait à dégoûter les meilleures âmes de s'intéresser à lui. La charité publique a tellement conscience des tares et des vices de ce fieffé paresseux, qu'elle consentirait à payer le maximum, soit vingt florins à qui voudra bien l'en défaire. Et personne n'est appâté par ce fort tarif, même les plus cupides hésitent. Alors le garnement, comme pour narguer son triste destin et faire la nique à sa bonne mère la société, pousse à trois reprises un formidable cocorico et chaque fois, en se piétant sur ses orteils à la façon cf un jeune coq se redressant sur ses ergots.

La galerie éclate de rire et le garde champêtre allonge un maître soufflet à l'irrévérencieux galopin. Rik le reçoit sans broncher, sans même porter la main à la joue meurtrie.

Les paysans s'ébaudissent, s'affriolent, en se poussant du coude, un peu scandalisés au fond, et songent de moins en moins à recueillir sous leur toit une pareille graine d'insubordination.

Donc il y a grand danger que Rik reste pour ^ompte à la philanthropie publique.

Est-ce le fait de la brutalité du garde, mais, récitée, bazine Boljans, la fermière des « Sureaux», i tiré son mari par le bras et lui dit : « Si nous le >renionschez nous, hein, notre homme? L'enfant

a l'air intelligent et nous avons précisément besoin d'un vacher. »

— Du diable ! Y songes-tu ? proteste le fermier.

— Och oui, baes Boljans, prends-moi! intervient d'une voix sourde et tendue, le petit, dont Toreille fine a surpris la parole de la bonne femme et à qui revient son visage maternel : « Je travaillerai comme un cheval et vous pourrez me battre pour user vos mauvaises humeurs... Quand votre coq dormira, c'est moi qui réveillerai vos gens ! »

— C'est dit. Emmenons-le ! insiste la charitable fermière, d'un ton indiquant qu'elle aura le dernier mot. Avant que son époux ait eu le temps de protester elle fait signe au garde.

— Nous le prenons pour rien !... Arrive, petiot !

— Adjugé ! proclame le garde, mais je ne vous dirai point Proficiat !

Peu fier de son emplette, en el'fet, Boljans entraîne sa femme en bougonnant, sans accorder un regard au petit paria qui, lui, n'a fait qu'un bond du haut de l'estrade et qui suit ses nouveaux maîtres avec des turbulences de chien lâché.

L'acte inconsidéré des Boljans est sévèrement jugé par l'assistance. Des éclats de rire et des lazzis, presque des huées, accompagnent leur retraite. Elle est pour le moins déplacée cette com-

«-fi-

passion témoignée à un incorrigible vaurien, à un incurable vagabond. Toute la journée on en glose dans les cabarets. C'est Tévénement de ce dimanche : « Décidément bazine Boljans est devenue folle ! — Ils éprouvent toujours le besoin de se distinguer ! — Ils ne savent rien faire comme les autres !... Ils possèdent sans. doute trop d'argent, qu'ils introduisent pareille vermine dans la place... Autant y lâcher une bande de mulots... » Le plus acharné à bêcher Boljans est précisément son voisin, le gros Guidon, un hâbleur, bouffi de vanité et d'arrogance, qui par son incurie et ses sottises accélère le déclin de sa ferme des « Cigognes » et qui assiste avec envie à la prospérité croissante des « Sureaux ».

Rik était-il réellement si mauvais que cela ou son diable de caractère farouche et turbulent l'emportait-il sur ses bonnes intentions ; les exilées de son tempérament de sauvageon avaientîs raison de sa reconnaissance ? Mais il justifia pronostics les plus désobligeants des villa- Dis, au point que la digne bazine Boljans re-

grettait souvent elle-même d'avoir cédé a un mouvement de pitié.

— Tu le vois bien ! disait le baes. Quelle bénédiction !

T- N'importe. Patientons encore ! faisait la bazine.

Et ils poussaient cette patience jusqu'à reprendre le petit lutin à la fin de Tannée.

Ce n'était pourtant pas faute de corrections que ce rejeton de traîne-les-routes demeurait différent des autres gamins du village. Sans cesse les gifles lui pleuvaient sur la caboche, et les coups de pieds au bas du dos. A tort ou à raison, tout le monde venait se plaindre de lui à Boljans, et à chaque dénonciation il essuyait une soufïletade ou une fessée.

Clic, clac ! C'était le curé à qui on avait volé des pommes et on ne pouvait être évidemment que ce damné bohémien, car aussi gourmands et picoreurs que fussent tous les autres enfants de la paroisse, aucun n'aurait osé escalader le mur du presbytère et commettre un vol presque sacrilège.

Clic, clac ! De la part du bourgmestre don. l'espiègle avait pourchassé les poules jusqu'à let faire sauter dans la mare^ où Tune d'elles s'étai noyée ! •

Clic, clac ! Parce qu'au lieu de surveiller les vaches, Rik les laisse constamment s'échapper et jpaitre sur les prés de Guidon. Et chaque mise en contravention vaut une amende à Boljans et une raclée à son vacher.

Avec cela, sale et négligé, fait comme un malandrin, ou mieux, comme la poussière des routes qu'avaient battues ses parents. Plus souvent vautré par terre et dans Therbe que planté sur ses jambes. La bazine passe son temps à rapiécer ses nippes et il aurait Tair de porter l'habit d'Arlequin si bientôt toutes ces pièces de couleur et d'étoffes diverses ne s'enduisaient d'une uniforme patine de glèbe et de fauve.

Une chose indispose surtout le village contW lui : c/est une sorte de fierté assurément déplacée chez un être si chétif et d'extraction si louche. Il restera souvent des jours sans adresser la ^parole ou même sans répondre à qui que ce soit. A ces accès de mutisme succèdent des crises de turbulence et de joie désordonnée. S'il éclatera d'un rire sauvage et intempestif en entendant raconter des histoires tristes, en revanche il opposera une physionomie presque affligée à celui qui prétendait narrer des farces. L'heur ou le malheur d'autrui ne le touchait en rien.

Aux veillées il ne frémit point en entendant la légende du « Berger incendiaire » ou des histoires de batailles. Au contraire, plus le conte est sombre et tragique, plus l'aventure est sanglante etbelliqueus.e, plus Rik respire allègrement et ses yeux brillent alors d'un éclat intrépide qui le fait ressembler aux héros ou même aux misérables qu'il envie.

Puis il est têtu à désespérer les pierres. Coupable, il n'avouera jamais sa faute; innocent, il dédaigne de protester et il se laissera battre comme un dizeau de blé par son baes, sans répandre la moindre larme, sans accuser trace d'émotion. Mais si un autre que Boljans s'avise de porter la main sur lui, il regimbe comme un jeune loup, à coup de patte, de griffe ou de dent, son adversaire fûtil bien plus fort que lui et, lorsqu'il a le dessous, il se laissera écharper plutôt que de se rendre ou de crier merci.

Entre tous ses ennemis, il n'en comptait pas de plus inconciliable que le brutal Guidon. Le vacher des Boljans étendait même sa haine à la fille unique de Guidon, la petite Annette, une doud blondine, inoffensive et timide, ayant à souffrii des mauvaises humeurs et de l'intempérance pa ternelles. Lorsque Rik rencontrait la petiote au*

champs, il lui barrait le passage, lui faisait d'effrayantes grimaces et ne la laissait passer qu'après ravoir taquinée de cent manières. Une fois qu'elle revenait de traire les vaches, il renversa ses jarres de lait ; une autre fois il la jeta dans un fossé d*où il la retirait ensuite couverte de boue jusqu'à la ceinture.

« Ah ! c'est donc vrai que vous êtes si vilain et si méchant que tous le disent ! » Et il y avait dans ce reproche de la blondine, s'interrompant de pleurer et de sangloter, comme une nuance de regret et de déception qui troubla le tourmenteur. Toutefois, il lui tourna le dos et s'éloigna en sifflant à la façon des merles.

A mesure que Rik grandissait, le maître des « Sureaux » avait tenté de l'initier aux diverses besognes d'un bon valet de ferme. Mais à toutes ces œuvres, le bizarre gamin apportait la même maladresse ou la même négligence. Il va courir sa quinzième année et, lorsqu'il! guide la charrue, il trace des sillons aussi capricieux que la marche d" fermier des « Cigognes » après les libations ( ainicales.

M moins ferait-il un passable batteur en grange ? I .'es un essai, Boljans le renvoya à ses vaches : i jouant du fléau il perdait la mesure ou tapait à

faux, contrariant, plutôt qu'il n'aidait le manœuvre attelé avec lui à cette besogne.

Ce fut bien pis, Tété, quand son baes l'essaya comme moissonneur. Partout où avait passé le piquet de Rik, l'éteule avait près d'un pied de long ! « C^est une honte ! Une véritable honte ! » ne cessent de lui répéter ses bienfaiteurs.

Ils étaient même sur le point de renoncer à ses services, lorsqu'un événement le leur rendit presque cher. Pour se rendre à une pièce de terre assez éloignée des « Sureaux », Boljans s'avisa de monter un étalon qui n'était plus sorti de Técurie depuis quinze jours. A peine au dehors, la bête s'effraya et fît un si brusque écart que Boljans fut jeté hors de la selle. Avant qu'il eût eu le temps de raccourcir les rênes et de retrouver l'équilibre, le i cheval s'emporta si bien que le cavalier, un pied engagé dans l'étrier, la tête en bas, restait suspendu, ballottant comme un sac de farine, aux flancs de sa monture. A tout instant il allait s'a vrir le crâne sur le pavé ou se le faire écrabouill par un coup de sabot. Le cheval lancé à fond i train et l'homme en détresse passèrent, sur

route, devant la prairie où Rik polissonnait en gardant les vaches. Il entendit les clameurs de la bazine Boljans et des gens de la ferme courant, éperdus, à la chasse de l'animal.

— Arrêtez ! Arrêtez ! criaient-ils aux paysans qui arrivaient en sens inverse. Mais du plus loin que ceux-ci voyaient, approcher cette trombe vivante, soulevant un tourbillon de poussière et arrachant des éclairs au pavé, pris de panique ils se hâtaient de se jeter sur les accotements et de se garer derrière les arbres.

Aussitôt qu'il eut avisé le cheval et reconnu son baes, Rik n*hésita pas un instant à enjamber le fossé et à se planter résolument au travers de la route pour disputer le passage à la bête effrénée* Au moment où, écumante, les naseaux frémissants, elle fondait sur lui, il ne se détourna que tout juste assez pour se jeter à sa tête. Saisissant les rênes d'une main, se cramponnant de l'autre à la crinière, il se roidissait, pesait de toute sa masse, et ses pieds nus touchant le sol, les orteils ^«.claient le pavé et s'efforçaient de s'y incruster )mme les dents d'un frein.

Le cheval enleva encore ses deux maîtres sur n parcours de quelques portées d'arbalète, puis t course échevelée se ralentit et bientôt il ne fit

plus que les traîner. Les autres valets arrivèrent alors à la rescousse de Rik et achevèrent de maîtriser la fougueuse monture. Il était temps. Lorsqu'on dégagea Boljans, il avait le front écorché et plusieurs contusions au crâne ; heureusement le cuir seul était entamé. Rik était peut-être plus mal arrangé encore ; ses pauvres pieds, si calleux et si durillonnés cependant, à Tépreuve des ronces et des cailloux du chemin, avaient été mis en lambeaux et ne représentaient que des moignons sanglants.

Cette prouesse conquit au petit vacher l'estime et le respect de beaucoup de villageois, mais ne suffît pas à lui rallier leurs sympathies. Son courage, qui les humiliait, fut taxé de témérité par les poltrons et les envieux. S'il avait risqué sa vie, ce n^était point par amour pour son bacs, c'était parce qu'il n'attachait aucun prix à l'existence, un présent de Dieu, dont la créature humaine ne saurait être assez parcimonieuse et jalouse ! En somme, il avait agi en désespéré et son prétendu héroïsme ne passa bientôt plus que pour une tentative de suicide.

Il ne tarda pas à donner une preuve plus critiquable encore de ce courage mal placé. Revenant de la ville par une nuit de gel, un colporteur

raconta qu'il lui était apparu un étrange fantôme assis à son rouet et en train de filer paisiblement sa quenouille au milieu de la bruyère neigeuse. Le colporteur avait pris ses jambes à son cou et regagné son logis en invoquant le bon dieu, la vierge et tous les saints duparadis. Quelques gars, de ceux qui passaient pour avoir du poil au menton, se postèrent, étroitement groupés, plusieurs soirs de suite, en un endroit d'où les regards pouvaient embrasser la vaste plaine nue, mais ils eurent beau s'y morfondre depuis dix heures jusqu'à minuij;, aucun fantôme ne daigna se montrer. Ils accusaient déjà le colporteur de s'être amusé à leurs dépens ou d'avoir été encore plus ivre que d'habitude, lorsque le samedi suivant, «'étant rendus une dernière fois à l'affût du fantôme, ils aperçurent, en effet, une fileuse installée au milieu de la campagne déserte. Aussi peureux que le colporteur, toute la bande s'empressa de tourner les talons et de détaler au plus vite. L'aventure ayant été rapportée à Rik, selon son habitude il se moqua impitoyablement des poltrons et s'engagea même à accoster le fantôme s'ils pouvaient éellement le lui montrer. En conséquence, le samedi d'après, vers onze heures, la petite troupe, [*enforcée du vacher des « Sureaux », se rendit de

nouveau à Textrémité de la paroisse. Gomme ils détournaient le dernier chaume du village et débouchaient devant la plaine, au dernier coup de onze heures : — Regarde, regarde, le voilà ! — les dents claquaient, tous les bras tendus vers le même point. Rik distingua, en effet, une pâlô jeune fille occupée à filer sa toile aussi blanche que la neige qui l'entourait, ou que la clarté de la lune qui mêlait ses rayons aux fils de lin, si bien que la diaphane apparition semblait tisser une toile de neige avec les fils d'argent des astres nocturnes.

Rik n'avait pas tremblé ou reculé ym instant. Il se dégagea de l'étreinte de ses compagnons qui voulaient le retenir et sans même prendre la précaution de se signer, il marcha droit vers le fantôme. Les autres n'attendirent pas même qu'il l'eût rejoint pour fuir éperdus et rentrer au village, certains que cette apparente fileuse de neige se trouverait être une rouge diablesse, une sœur du Berger incendiaire, qui l'envelopperait dans un suaire de feu.

A la profonde surprise de Rik, à mesure qu'i: approchait, les regards franchement braqués [sur le spectre, il lui trouvait des traits de ressemblance avec une jeune mortelle du village. Il finit

même par ne plus douter : la mystériuse fîleuse n'était autre que la petite Annette, sa voisine, son souffre-douleur. Aussitôt qu'il l'eut reconnue il pressa le pas : « Vous, Annette, que faites-vous donc ici ? En voilà une idée... »

— Rik, répondit-elle, plus émue et plus décontenancée que lui-même, si vous avez vraiment un peu de cœur ne me trahissez point. Vous saurez toute la vérité. Chaque samedi je me rends à la veillée avec les autres filles du village, tantôt dans une ferme, tantôt dans l'autre, et, comme mon père gronde et me maltraite lorsque je n'ai point tissé une certaine longueur de toile, je n'ose rentrer avant d'avoir complété ma tâche...

— Le barbare ! grommela Rik entre ses dents. Mais malheureuse, c'est folie de votre part, vous mourrez de froid, il gèle à faire grelotter les morts dans leurs tombes...

C'était la première fois qu'il lui échappait un mot de compassion et Annette en fut plus étonnée que de le voir...

— Vous ne direz rien à personne, pas même à vos baes, insista la jeune fille, car mon père me battrait !

— Je vous le jure, Annette, mais ne puis -je rien faire pour vous?

— Rien... Rien! Votre silence suffira !

Et Rik éprouva comme une vague joie qu'il y eût un secret entre eux. Un besoin de protection chevaleresque s'empara aussi de lui. L'ayant aidée à rassembler son attirail, il ne voulut jamais qu'elle se chargeât du rouet.

Cheminant sans mot dire à ses côtés, . dans la nuit éthéréie, malgré le froid il s'approchaità regret du logis. Il raccompagna jusqu'au seuil des « Cigognes » où, avant de la quitter, il lui pressa la main, avec un rauque bonsoir.

Le lendemain Rik raconta aux villageois scandalisés par son courage impie et tout surpris de le voir encore vivant, qu'à son approche la fîleuse s'était dissipée et fondue avec un bruit de vapeur d'eau bouillante. Ce fut là son premier mensonge. Depuis ce moment Rik traita sa blonde voisine avec une certaine camaraderie timide et respectueuse, et cessa complètement de la taquiner. Il perdit beaucoup de sa turbulence. Comme il prenait un certain soin de sa personne, qu'il liait plus intimement connaissance avec l'eau et le savon, s'initiait à l'utilité du démêloir, se donnait la peine de brosser ses culottes et d'entretenir l'empois et la propreté de ses blouses, les honnêtes gens le considérèrent avec plus d'attention et les

Boijans, les tout premiers, admirent que ce bru^ net musclé et charnu, aux yeux peut-être trop grands et trop noirs, aux grosses lèvres et aux cheveux bouclés, ne représentait par un gars trop mal découplé.

Malheureusement la besogne n'allait pas mieux. Au contraire ! Le goût de la rêverie l'emporte sur son humeur vagabonde. Au milieu de son travail, il s'arrête court et appuyé sur le mancheron de son araire ou la paume de sa bêche, il s'abîme dans la contemplation du paysage ; caressant de ses regards veloutés des arbres qu'il voit pourtant tous les jours et s'attendrissant au ramage d'oiseaux dont le chant est pourtant toujours le même.

Le dimanche de la kermesse il donna suite à un projet qu'il caressait depuis longtemps et dont il ne s'ouvrit à personne. Après la soupe de midi, il se fit le plus brave qu'il pût, mit sa belle culotte de drap noir, un kiel (1) flambant neuf, piqué de soie bleue à l'encolure et aux poignets, une haute casquette de moire, et le gourdin à la main il s'engagea dans l'enclos des « Cigognes », décidé à

tenir d'Annette qu'elle l'accompagnât le soir à

danse.

l) Kiél^ blouse, sarreau.

Guidon, attiré par les aboiements du chien, intima, du seuil de la porte, à Tintrus Tordre de rebrousser chemin.

— Qui t'appelle ici, maudit bâtard. Veux-tu bien t'en aller et vite...

Rik continua bravement, décidé à passer une fois pour toutes sur la mauvaise humeur du père d'Annette et même à.se le concilier.

— As-tu compris ou je lâche mon chien ?

Et comme Rik marchait toujours, le sourire aux lèvres, le fermier détacha en effet le molosse qui tirait furieusement sur sa chaîne. Aussitôt la bête se rua sur Rik avec une telle impétuosité qu'elle lui fendit la culotte, depuis le genou jusqu'à la cheville.

L'attaque avait été si brusque que Rik n'avait pu se mettre sur la défensive ; mais comme le dogue allait le mordre de nouveau, il lui asséna un terrible coup de gourdin qui l'envoya rouler, aux trois quarts assommé, à quelques mètres de là.

Le fermier des « Cigognes », qui avait ingurgité force alcool après la messe, se porta, le cou teau à la main,, au secours de son dogue: « Attends^ misérable, je vais te crever à ton tour ! » Ril l'attendait impassible, un peu plus pâle, les yeu?

(lardés dans les siens. Au plus fort des aboiements et des invectives, Annette s'était montrée sur le seuil de la ferme et elle tordait vers Rik des bras suppliants. A sa vue le jeune homme résolut de ménager Tivrogne. — Je me contenterai de parer les coups ! se dit-il.

Cependant d'autres personnes avaient été appelées par le tapage, entre autres le fermier Boljans, et au moment où Guidon s'élançait, le couteau levé, sur Rik, il empoigna le forcené et réussit à le désarmer non sans se blesser lui-même. Deux ou trois autres témoins de cette scène s'étaient jetés de leur côté sur Rik et, parvenus à lui arracher le bâton avec lequel il décrivait de terribles moulinets, ils s'échignaient à le ramener au logis. Mais à présent la fureur avait pris possession de 1 ame du garçon et oubliant Annette, pour ne ressentir que l'insulte et l'agression dont il venait d'être victime, il se débattait pour courir sus à son ennemi et ne cessait de crier en se tournant vers lui : a Ah ! Guidon, prends garde ! Je ferai chanter le coq rouge sur ton toit ! » Boljans l'ayant rejoint aux « Sureaux », le trouva eurant de rage, la poitrine pantelante, farouche )mmeun désespéré qui rumine un mauvais coup. « Ecoute, mon garçon, lui dit-il, c'en est trop.

nous ne pouvons continuer à vivre ainsi. Non seulement tu ne me rends aucun service, mais tu me vaux quantité de tracas. Par ta faute me voilà devenu Tennemi du voisin, avec lequel nous ne nous entendions déjà que trop mal... Autrefois, tu m'as sauvé la vie ; sans moi il te saignait comme un porc. A présent nous sommes quittes ! »

Le pauvre Rik ne répond rien. Décidément il n'aura jamais la moindre chance ! 11 sera toujours haïssable et maudit ! Il coule un regard douloureux vers la bazine, espérant qu'elle interviendra selon sa coutume. Mais cette fois elle ne dit mot, elle se détourne même.

Alors il monte rassembler ses nippes et quitte / la ferme sans un adieu, sans dire où il va, sans regarder derrière lui.

Cependant, les Boljans se sont couchés. Généralement la conscience à l'aise^ ils s'endorment tout de suite, mais ce soir ils demeurent éveillés, à se retourner sur leur couche, plus inquiets qu'ils ne se l'avouent l'un à l'autre du sort de leur valet; éprouvant presque du remords et n'osant parler de lui de peur de s'accabler de mutuels repro ches.

Depuis longtemps les dernières orgues se son tues, les danses ont cessé et les amants ont étouff<

leurs chuchotements et leurs baisers au seuil des portes séparatrices.

Comme les Boljans viennent de recouvrer enfin le calme et l'oubli du sommeil, tout à coup une clameur et une lumière les réveillent.

Ce n'est pas encore le chant du coq, ce n'est pas non plus la clarté rose de l'aube.

Ociel! c'est un autre coq qui chante. Celui-ci a la voix du tocsin et le plumage de l'incendie, et ce plumage est si rouge qu'il colore de ses reflets jusqu^aux parois de la soupente où dorment les Boljans et qu'il a traversé leurs paupières ! Ociel ! c'ei^t la ferme des « Cigognes » qui flambe...

Boljans et sa femme à peine vêtus, lui, de ses chausses, elle, d'un jupon de dessous, se précipitent au dehors. Pauvre Guidon, et surtout pauvre Annette! Qui les sauvera? Qui bravera les atteintes de ces flammes déjà maîtresses de tout le bâtiment. Pour sûr le feu a pris de tous les côtés à la fois.

Mais tandis que les uns se taisent, immobiles, srlacés d'horreur, que d'autres crient et se démè-

:nt, quelqu'un s'est résolument lancé dans la

arnaise... Son action a été si prompte que les

isistants n'ont pas même eu le temps de le reconaître* Quelques secondes... Le voilà, portant

dans ses bras Annette évanouie. Mais c'est lui ! Qui donc? Rik. le vaurien! Le vacher des Boljans ! Hourrah ! Vive Rik !

Écartant la foule il dépose la jeune fille sur une botte de paille et indifférent aux cris de jubilation qui l'exaltent et qui publient son héroïsme, il guette le retour à la vie de celle qu'il croyait haïr et qu'il aime.

Mortellement angoissé, il épie un mouvement des paupières et des lèvres, l'oreille appliquée contre la poitrine de la jeune fille, il cherche à surprendre les battements de son cœur. Mais voilà que tout à coup, aussi rapidement que les souffles du ciel, le courant du sentiment public a tourné : les noëls se transforment en haros, les acclamations en huées !

— Oui, c'est lui ! C'est lui ! A mort l'assassin ! L'incendiaire ! Le lâche ! Tue ! Tue ! Haro ! HdLWOurt !

Car les villageois se sont rappelés la querelle sanglante du garnement avec le père d'Annette, et la sinistre menace qu'il proféria à plusieurs reprises : « Je ferai chanter le coq rouge sur toi toit ! »

Et c'est qu'il a tenu sa diabolique parole.

Le coq a chanté. Il chante même encore

Secouant sa crête flamboyante, fantastiquement dentelée, le voyez-vous courir et bondir, étoiler de ses ergots de feula ferme, la grange etl'étable! Il chante, le coq rouge ; il triomphe !

C'est ce maudit vagabond qui Ta lâché. Ah, il chante son hymne atroce de misère et de mort, de sang et de famine, le coq dévorateur échappé des basses-cours de Tenfer! Il a chanté le trépas du fermier et de ses domestiques, embrasés et étouffés sous ses ailes de feu et son cocorico néfaste a empêché qu'on entendit leurs cris de désespoir. . .

Et personne pour imposer silence au monstre. Une se taira que lorsqu'il aura éparpillé en paillettes d'or, en fumée et en cendre les derniers vestiges de la ferme de Guidon.

Mais au moins pourra-t-on tirer vengeance du suppôt d'enfer qui lui a donné la volée !

— A mort ! A mort ! Arrêtez-le !

Rik n'entend toujours pas. Tout entier à scruter le retour à la vie de la bien-aimée.

Déjà des forcenés le bousculentj des poignes agrippent rageusement pour le massacrer. Il ne ent pas plus qu'il n'écoute... Et il n'aurait pas incore entendu ce concert de malédictions si elle l'avait enfin ouvert les yeux. Et c'est le regard

d'Annette qui lui fait comprendre ce que hurle et vomit autour de lui la foule ivre de représailles.

Annette a entendu avant lui et elle a cru aussitôt la voix publique...

Rik lit rhorreur et Tanathème dans ses yeux d'orpheline, et ces mains fraternelles, ces mains providentielles, ces mains de salut qui viennent de la disputer aux mortelles caresses de l'incendie, et qui la palpaient comme un trésor précieux et suprême, lâchent prise et la laissent retomber, de nouveau inanimée, sur la litière.

Annette Ta jugé avec les autres ! Il ne songe point à tenter une justification, une résistance ; à opposer ne fût-ce qu'un mot ou un geste à ce populaire prêt à Técharper.

Il passe pour infâme. Soit! Du momentqu'elle doute de lui, il n'est plus ce qu'il voulait être, ce qu'ail est. Il devient tel qu'elle le juge. Puisqu'il désirait être, ne compter qu'à ses yeux...

Le garde champêtre et les gendarmes ont traversé la cohue. A la première sommation luimême tend les mains à leurs entraves, après s'être détourné pour ne jamais, nejamaisplusla revoir. Presque radieux, s'enorgueillissant de la haine qui l'entoure, il se laisse emmener ; fier surtout d'être seul à savoir la vérité.

Son procès fut rapidement mené. Devant la justice, il se renferma dans une attitude taciturne et quasi dédaigneuse. Comme il refusa de choisir un défenseur, on le pourvut d'un avocat d'ofïîce. Il y eut grande affluence de villageois ; un interminable défilé de témoins, tous à charge, au nombre desquels figurait Annette, la fille de Guidon. Elle ne chercha point à accabler le prévenu, mais elle dit simplement — non sans de fréquentes crises de larmes au souvenir de son père — ce qu'elle croyait être la vérité. Tout le temps qu'elle parla Rik ne lui accorda pas le moindre regard, et les yeux obstinément fixés sur les juges, sans un trouble, sans un tressaillement, il répondit d'une . voix ferme par un « oui » ou par un « non » aux questions que lui posait le président. Et lorsque, tirant fatalement de cet interrogatoire de la victime, une conclusion écrasante contre Rik, le Drésident se répandit en reproches et en objurgaons grandiloquentes, insistant sur l'odieux de ce ;ime exécrable, sur cette inferjnale duplicité ousséepar l'assassin jusqu'à vouloir se faire pas- ^r pour le sauveur d'une malheureuse dont il

venait d'assassiner le père, lorsque la salle enRévrée par ce mouvement oratoire faisait entendre un sinistre grondement, l'incendiaire ne se départit point de son flegme cynique ; mais les bras croisés, la tête rejetée en arrière, un indicible sourire tiraillait par moments sa lèvre adolescente et ses grands yeux noirs restaient fermes et secs.

Entre les autres témoins ce fut un assaut de racontars, une liste de préventions, un grossissement de toutes ses frasques et escapades, de ses pauvres petits larcins d'enfant.

Les femmes, comme toujours, se distinguèrent dans cet ignoble remous de médisances et de délations, toutes tenant à jouer un rôle, avides de se donner de Timportance, d'avoir vu et su des choses ignorées des autres commères.

Seul le couple Boljans disputa le malheureux à Topinion publique unanimement acharnée contre lui : le baes raconta comment le prétendu sanscœur lui avait sauvé la vie, et la femme retrouva quelques traits fugitifs attestant le caractère droit et foncièrement probe de son petit domestiqiie. L'accusé ne montra pas plus de trouble à ces témoignages sympathiques qu'auxvilenies jappées par une meute d'ennemis résolus à le perdre.

Dès la première audience les journaux s'accor-

dèrent à lui trouver la figure des criminels-nés et lui découvrirent tous les stigmates énumérés dans les traités de Lombroso. L'alcoolisme de son père contribua aussi à le rendre odieux. Sa noble et originale figure fut déclarée repoussante. Les feuilles illustrées s'ingénièrent à travestir en une caricature sinistre sa tête d'archange rebelle. Son attitude impassible, son hautain silence lui aliénèrent les cœurs les plus portés à la pitié.

Dans son réquisitoire le ministère public eut beau jeu, le prévenu lui faisait la partie par trop belle. L'avocat fut exécrable.

L'assistance exaspérée aurait presque réclamé le rétablissement de la peine de mort par représailles contre cet incendiaire rusé et « machiavélique » — comme avait vaticiné le substitut du procureur royal.

On ne s'expliqua même pas la clémence des juges qui — le verdict, affîrmatif sur tous les points, rendu par le jury — firent bénéficier le scélérat de cette circonstance qu'il n'avait que dix-sept ans et qui, pour ce motif, se bornèrent à l'interner jusqu'à sa majorité dans une maison pénitentiaire.

Au sortir du Palais, la voiture cellulaire fut presque mise en pièces. La foule, l'immonde

tourbe, la lie hypocrite et conforme, se distinguant comme toujours par son zèle justicier.

Les Bol j ans recueillirent la jeune Annette^ demeurée sans protecteurs et sans parents, et prenant en mains la gérance d'un héritage bien entamé, s'occupèrent de lui reconstituer un patrimoine.

Des mois s'écoulèrent. On apprit un jour que le boute-feu s'était évadé. Le village entier écuma et gémit, comme si on le frustrait de sa vengeance. Jaak Corepain ajouta quelques couplets à la complainte deRik et le Coq rouge. Les dimanches la Belette achevait ses restes de poumons sur cette chanson, à la même place où le petit vacher avait été exposé et adjugé quelques années auparavant !

Les Boljans furent mis en quarantaine à cause de leur déposition favorable au monstre, éternel déshonneur de Thumanité, comme avait dit aussi le magistrat. Annette fut presque confondue dans cet opprobre pour avoir accepté le couvert, le gîte et les services de gens qui avaient tenté de « blanchir le noir assassin de son père ».

Et voilà qu'au plus fort du tollé, de la fermentation et des cabales dirigées contre les fermiers des « Sureaux », une nouvelle plus étrange encore que celle de l'évasion de Rik, une rumeur vrai-

ment consternante bouleversa et mit sens dessus dessous réquitable communauté : un récidiviste moribond, détenu dans une maison de force, confessa à Taumônier, puis à la justice, qu'il avait incendié la ferme de Guidon, parce que celui-ci l'avait chassé de la grange où il dormait.

Cette nouvelle fut accueillie d'abord avec une sorte de regret. On aurait dit de félins auxquels on arrache leur ration. Est-il rien de plus irritant pour les mortels que de devoir revenir sur une conviction dans laquelle ils s*étaient retranchés une fois pour toutes? Puis, après cette vilaine phase, le revirement se produisit avec une violence extrême, avec une sorte de fanatisme. Les accusateurs se sentirent coupables et iniques. Une soif d'expiation s'empara de la communauté.

Au prône, le pasteur, qui n'avait pas été des derniers à accabler la brebis galeuse, engagea ses ouailles à demander pardon à Dieu du mal qu^ils avaient causé à un juste.

Tous avaient contribué à le faire condamner ; tous, sauf les Boljans ; aussi cette révélation foudroyante détermina-t-elle dans la paroisse une réaction générale en faveur des braves gens tenus depuis le procès en une injurieuse et ^rancunière suspicion. Les villageois se prirent à les vénérer

et à les exalter avec autant de frénésie qu'ils leur avaient jeté de la boue et des pierres.

Le village entra dans une ère inattendue de pénitence et d'amélioration morale, non pas ren?frognée et austère, mais simple, mais évangélique.

Les commérages diminuèrent et, partant, les médisances et les venimeux coups de langue. Les censeurs du prochain commencèrent par s'observer et se punir eux-mêmes. Les paysans aisés furent meilleurs et plus charitables aux pauvres. Faute de pouvoir abroger légalement la coutume impie des adjudications d'indigents, par pénitence ou mieux par un véritable esprit de charité, les ménages se disputèrent les enfants sans parents et les vieillards sans famille.

La communauté n'entretint qu'un désir : revoir Rik, le faux incendiaire, mériter de le revoir. Ah ! quelle rentrée triomphale ils lui ménageraient. Le cortège d'installation de leur pasteur avec ses cavalcadours rustiques et ses chars plus fleuris qu'un reposoir de mai ou que les rozenlands de la Saint-Pierre-et-Paul (1), pâliraient à côté de la

(1) Voir la Fête des saints Pierre et Paul, dans les Nouvelles Kermesses.

bienvenue qu'ils comptaient souhaiter à leur victime.

Aux veillées où elles s'entretenaient sans cesse du paria d'autrefois, les bonnes gens réduisaient à leur anodine et si normale importance tant d'espiègleries et de fugues, que le préjugé public lui avait imputé à crime. Cet incendiaire était donc un héros; ce gueux, un juste; cetassassin, un sauveur!

L'exécration tournait en un véritable culte. Dans leur zèle de convertis, les villageois allumèrent un beau feu de joie du lot des complaintes flétrissantes que la Belette avait chantées de sa voix de sybille poitrinaire. Et le rimeur remplaça ces strophes injurieuses par une sorte de légende dans laquelle le vil possédé de Satan se trouvait béatifié.

Le mystère qui continuait à planer sur son sort alimentait et pathétisait cette nostalgique idolâtrie.

La plus repentie était nécessairement Annette. Chacun compatit à sa douleur. Hélas ! n'avait-elle pas été, pour le pauvre garçon, la plus injuste, la plus implacable de toutes ! Ne lui avait-elle point porté le coup du désespoir ? Et le fiel, dont les autres l'avaient abreuvé, était dictame comparé à son épouvantable reniement.

Aux « Sureaux », la publication de rinnocence du petit valet avait rempli les fermiers et leur pensionnaire d'une joie profonde mélangée, chez Annette, d'un remords indicible. Elle répandait des torrents de larmes, elle qui n'avait cru pleurer que son père.

Elle aima furieusement son sauveur, elle ne se l'imagina plus que dans un nimbe de flammes, héros naïf qui l'avait ravie — comme les paladins dont les images du porte-balle racontaient les travaux — aux flammes de la géhenne. Il l'avait sauvée et elle l'avait perdu à tout jamais. Peutêtre comprit-elle alors l'orgueil, la grandeur d'âme de -Tinfime garçon ! Et, dans cette âme simple, l'amour frénétique s'aiguisa, s'exaspéra de toutes les lanxîinances du désespoir.

Annette et les Boljans vécurent dorénavant dans le souvenir du condamné. Une gêne, une tension avait régné d'abord entre la jeune flUeet ses bienfaiteurs, car, tandis qu'elle le croyait coupable, eux n'avaient jamais douté de son innocence.

Ah ! ce que le cœur de Torpheline conjurait son sauveur méconnu. Des fois, telle était la violence de son désespoir qu elle aurait voulu niourir ! Puis^ d'autres jours, se sentant rongée par une

de ces mystérieuses consomptions morales, qui tuent lentement et implacablement, elle avait peur d'expirer avant de Tavoir revu, le temps de lui demander pardon, puis de s*éteindre à ses pieds sans même lui avouer un amour qu'elle n'était plus digne de lui porter, elle si aveugle et si injuste!...

Au village on s'étonnait de ne pas voir revenir Texilé S'il vivait, que ne s'empressait-il de reparaître au grand jour, pour jouir de la confusion de ceux qui s'étaient acharnés à sa perte et l'avaient lâchement accablé !

Annette et la bazine Bol j ans firent force neuvaines, elles se rendirent même en pèlerinage à Brasschaet, où existe un sanctuaire fameux consacré à saint Antoine de Padoue, le patron des égarés, celui qui fait retrouver les trésors.

En gérant les biens d'Annette communément avec les leurs, les Boljans arrondirent l'héritage de leur pupille.

La ferme des « Cigognes » avait été dégrevée peu à peu, mais depuis sa reconstruction par les soins des Boljans, les gens du pays l'avaient débaptisée et ils l'appelaient à présent « le Coq rouge » en souvenir de l'incendie.

Annette, âgée de vingt-deux, était devenue une

héritière et beaucoup de jeunes gens rêvèrent de l'épouser. La douleur avait amati et spiritualîsé des formes qui sans cela eussent été par trop gourdes et plantureuses. Son visage acquérait une distinction et un galbe que ne possèdent généralement point les beautés villageoises.

Elle menait une vie de recluse, de béguine, toujours préoccupée de Tabsent et soignant les dignes Boljans avec une tendresse filiale.

Combien de kermesses se sont passées, combien de danses a-t-elle écoutées de sa chambre où elle prolongeait de pieuses veillées ! Le dimanche elle ne sortait que pour se rendre aux offices. Si son Rik ne revient pas, si Dieu lui refuse cette grâce, alors elle ira le chercher au ciel ; il faudra bien qu'elle finisse par le retrouver.

D'abord dépités, les poursuivants éconduits s'étaient moqués de cette dévote et l'avaient même surnommée « la Poule du Coq rouge », mais dominés par le prestige de cette fidélité et de cette douleur, peu à peu ils considérèrent Annette comme une créature sacrée, une femme élue, auprès de laquelle toute démarche amoureuse eût été une profanation. Les plus cupides et les plus entreprenants se désistèrent. Nul ne s'obstina à marcher sur les brisées du disparu.

Aux a Sureaux » la vie d'Annette et de ses protecteurs revêtait une grandeur, une importance auguste. D'honnêtes gens qu'ils étaient, ces Boljansdevenaient de saintes gens.

Une voix occulte leur garantissait le retour de Rik. Sans enfants, ils résolurent d'abandonner leurs biens à lorpheline après lui avoir donné Torphelin pour époux. Mais ils ne dirent encore rien de ce délicieux rêve d'avenir à l'inconsolable.

La ferme contractait une vertu singulière. Le prestige des maîtres se communiqua aux domestiques et jusqu'aux choses. Les trivialités et la licence disparaissaient des propos et des gestes. On eût dit ce chaume imprégné d'une présence céleste. Ils communiaient avec la douleur, mais aussi avec l'espérance. Il est de ces intérieurs évangéliques qui magnifient jusqu'au symbolisme les simples travaux de la terre. Chez les Boljans on se serait cru chez un de ces « maîtres de la vigne » dont nous entretiennent les paraboles du Christ.

Aussi le village considérait-il cette ferme avec autant de respect que l'église. Ils en attendaient la toute-puissante médiation qui les réconcilierait avec Dieu. C'était là, par la pénitence et le

remords d'Annette, que s'expiait leur commune injustice.

Peu à peu le charme s'étendit à la paroisse entière. L'atmosphère était prête : tiède, onctueuse et sainte. Une bonté irradiante saturait la contrée. C'était bien le berceau prédestiné où devait s'accomplir un acte de cette justice de la nature inconsciente.

Une caresse, une douceur suprême lénifia certaine vesprée de juillet. Il faisait un recueillement de pâmoison mystique, délicieux jusqu'à la navrance, tendre comme les larmes aux joues des mères qui pardonnent.

S'il est des pressentiments de malheur que conduisent les fluides éléments et les ambiances, il est aussi d'occultes messagers, annonciateurs plus subtils encore des grâces et des bonnes npuvelles. La voix du rossignol se fondait en de mélodieuses rosées, le grillon n'avait jamais été plus musicien et les arbres tremblaient ainsi que des fibres de harpes prophétiques.

Au degré de sainteté où en étaient arrivés les habitants des « Sureaux » ils devaient être lei tout premiers sensibles à une telle langueur...

Qui s'avançait dans cette paix lumineuse ? Ur grand garçon basané, presque bronzé, la lèvre

fournie d'une moustache épaisse, Tallure dégagée, portant dans sa personne quelque chose d'exotique, voire de légendaire.

Tous le reconnurent. Ils firent un grand cri, incapables d'ajouter un mot, et se portèrent à sa rencontre. Il les reconnaissait aussi, les nommant à tour de rôle, de sa noble voix grave, comme les saints d'une litanie.

C'était bien le village, son village , tel qu'il l'avait quitté, les mêmes sentiers, la même bruyère florissante, la même petite tour en cône tronqué regardant par-dessus les tilleuls de la place.

Il ne l'avait racontée qu'à l'aubergiste, à rentrée de la paroisse, et tous savaient déjà son histoire : son exode aux Indes, après son évasion, les combats surhumains où il voulait mourir, un bout de vieux journal qui lui apprend son innocence juridique, le congé que lui accorde son capitaine touché par le récit de ses malheurs...

Émerveillé, le village lui faisait escorte, mais discrètement, le suivant à distance : ils auraient )ulu baiser la trace de ses souliers...

Le sacristain s'était mis à sonner les cloches ui dans le soir amortissaient leurs tintements, insi bourdonnent très doucement les cloches au

bord de la mer. On les dirait noyées de larmes, enflées de sanglots. Et ces cloches qui avaient sonné le tocsin et proclamé son anathème, semblaient repenties, elles aussi, et le suppliaient de leur pardonner, de leur être miséricordieux !...

Aux <( Sureaux » la maisonnée s'agenouillait comme à Tangelus. Annette éprouvait une terreur délicieuse.

Par la fenêtre ouverte elle le vit approcher. Avec les Boljans elle se précipita au dehors. Il pressait le pas car il la voyait défaillir. Elle voulut se jeter à ses genoux, mais il lui ouvrit les bras et, délicate, elle semblait s'enrouler autour de lui, avec des grâces et une faiblesse de liseron, toute blanche, plus blanche encore que la fîleuse déneige... Elle se sentait pardonnée, chérie, indispensable.

Il la tient pour ne plus la quitter.

Ce qu'il y a d'eucharistique dans le couchant, ces rayons tièdes, câlins et fervents, dégage moins d'onction que le regard dont il enveloppe Faimée. Et toute blanche et lumineuse elle ne représente que l'ombre de cette chaleur du pardon !

A Sander Pierron.

. . . And as riyers lose

Their names when they are swallow'd by the Océan,

In you alone ail facuIUes of my souI

Are wbolly taken up l

(Philip Massinger, The Pieturt.)

Le jour d*octobre désertait, rayon par rayon, la salle d'honneur du château de Gasparheyde, où, seule, assise devant un grand feu de bois, la comtesse lisait et reprenait sans cesse la lettre que lui avait écrite, de la capitale, son intime et plus ancienne amie.

Telle était la préoccupation de la comtesse que lorsque les ténèbres comblèrent les vides laissés par la lumière dans la vaste pièce et qu'il n'y eut plus que les éclairs de la fouée pour en révéler les lambris, les trumeaux, les gobelins et les por-

124 MBS COMMUNIONS

traits héraldiques, elle s'opiniâtra à déchiffrer la fin de cette lettre stupéfiante.

Illuminées ainsi, par saccades, aux reflets de 1 atre, les lignes de l'écriture sympathique revêtaient une portée, une signification occulte, les mots disaient plus qu'ils ne voulaient dire; ils contractaient un bizarre accent de conjuration, se scandaient en des rythmes énerveurs, crépitaient avec les flammes de Tâtre et se mettaient à chanter, insidieux, psalmodiques, lourds de ces intonations morbides qui mordent aux fibres les plus intimes ceux qui hésiteraient à fuir :

« ...Aide-moi. Sauve-le ! Viens à notre secours... A celui de la mère et du fils !... Toi seule le peux, ma toute bonne, ma chère Minerve... le nom bien légitime dont on t'appelait à la pension... La grande ville ne valait rien à mon pauvre enfant. Il est intelligent, enthousiaste jusqu'à l'exaltation, sensitif et ardent, trop chevaleresque, trop idéaliste, enclin hélas, à confondre avec la sévère algèbre de toute la vie les mélodieuses chimères qui chantent en sa vingtième année !... Sache aussi qu'il est beau, tellement beau qi jamais, à Tépoque où je le concevais, les pli ambitieux mirages maternels ne me le montrèrei revêtu de perfections semblables... Or, une c

Il ^ ' .Mil. I , ,

ces odieuses filles contre les maléfices desquelles notre religieux amour, à nous autres mères, n'a jamais prévalu, se flattait de le perdre, de le ravaler à la taille des plus piteux viveurs ; je désespérais, je me consumais d'angoisse et de détresse, j'étais orpheline de mon enfant. Une crise rédimante déchira cet abominable roman : l'infidélité de la charmeuse fut prouvée à mon fils. Le coup faillit l'emporter. J'ai profité du bouleversement, de l'incandescence de son être pour le déterminer à rompre sur-le-champ... Mais je ne voyais pas encore la fin de mes affres. En l'atmosphère empoisoonée de la ville, je craignais une rechute. J'étais aussi perplexe qu'un chirurgien en quête d'un asile pour le patient auquel il vient de faire subir une opération suprême. Un coup de lumière céleste, une inspiration des anges m'a désigné ton ermitage, ta sainte et saine retraite champêtre, le château de Gasparheyde, comme le sanctuaire, le havre de salut où les dernières tourmentes passionnelles expirent en un murmure balsamique et '•'^parateur. Sois-lui bonne, sois-lui une autre .oi-même ; non, grâce à ta radieuse et sou veine sagesse, sois-lui meilleure que sa mère. . . Il i fallait avec la compagnie d'un esprit aimable supérieur, les espaces tonifiants, les courses et

les battues aventureuses par les forêts et les bruyères... Un mot, vite un mot, et il débarque à Gasparheyde... Tu l'écris, n'est-ce pas? Eh bien, c'est inutile de le jeter à la poste ; je n'ai pas attendu, je n'attends pas ce mot d'acquiescement; sûre de toi, je t'envoie mon fils par le train qui suit ce courrier... Pardonne, mais, il n'y avait pas un instant à perdre. La goule pouvait le ressaisir et alors c'en était fait de moi, de lui, de notre race... »

— Non, non ! Je ne veux pas ! C'est impossible !

En prononçant ces paroles, la comtesse se redressait frissonnante, effarée, aussi saisie que si un étranger était survenu brusquement dans le salon... « Recevoir ce jeune homme! ici, sous notre toit ! En Tabsence de mon mari ! Dans quel embarras me plonge la baronne ! Mais si, comme elle l'annonce, il arrive ce soir, pas moyen de le renvoyer, nous lui devons au moins l'hospitalité cette nuit... »

Un élan subit de la flamme lui montra son image dans une haute glace vénitienne vis-à-vi du foyer.

— Une vieille femme comme moi, une ermit qui pourrait être sa mère, entretenir de pareil

scrupules ! Fi donc ! Et mes quarante ans ! La pré sence de mon frère ne suffit-elle pas, d^ailleurs, pour sauver les convenances... Puis, nos voisins ont repris leurs quartiers d'hiver. Allons, rendons ce petit service à nbtre inséparable d'autrefois... Oui, mon amie, — dit-elle avec attendrissement en baisant la lettre, — je serai bonne, aussi bonne que toi, vraiment maternelle,' pour notre cher enfant ! »

Au domestique qui apportait des flambeaux et rétablissait l'édifice des bûches sur les chenets, elle ordonna de préparer l'appartement pour le visiteur attendu. Elle-même monta, peu de temps après, afin de mettre la dernière main à cette installation ; puis, elle passa dans sa chambre de toilette, tordit et lissa d'admirables cheveux et finit par se draper d'une opulente robe de satin noir qui aristocratisait encore sa prestance impériale et faisait valoir la blancheur et la matité de sa carnation .

Ses craintes^son ridicule malaise l'avaient abandonnée ! Elle ne représentait plus qu'une parente aflfectueuse attendant la visite d'un polisson de neveu, prête à lui passer ses fredaines et même à en goûter le récit.

Une voiture s'arrêta devant la grille, la cloche

jT

retentit et le domestique annonça M. le baron de

Presles.

Dès le premier coup d'œil, M™® de Gasparheyde constata que la baronne n'avait pas exagéré les agréments physiques de son héritier. Grand, fluet, de taille cambrée, nerveux, blond avec des yeux de velours, si profondément bleus, qu'ils en paraissaient noirs, Une moustache naissante ombrant le corail des lèvres, les coins de la bouclie légèrement contractés par la tristesse, le teint nacré, une pâleur intéressante, le charme de ce voile dont la première épreuve couvre un visage adolescent, une physionomie à la fois spirituelle et réfléchie. Sur le champ, la comtesse se sentit attirée vers lui par des postulations impérieuses ; elle fut conquise plus qu'elle ne Taurait voulu, mais elle se jura à elle-même qu'il ne connaîtrait jamais de cette affection véhémente que les manifestations d'une pure amitié.

De son côté, Edmond avait été sympathiquement impressionné par la châtelaine de Gasparheyde. Il subissait le prestige de cette figure grave et touchante, de ce profil de camée poétisé par le! douleurs, fièrement subies, d'une épouse privée d'enfants et d'amour conjugal ; il appréciait 1' flexion gracieuse et mélancolique de ee cou, 1

noblesse du port de tête, la gloire de son buste, les proportions parfaites, la ligne sculpturale de toute sa personne ; son air de déesse antique ou de Romaine de Plutarque : Minerve ou Lucrèce. Quoique jeune, à peine âgé de vingt ans, Edmond de Presles était un raffiné connaisseur de la femme, et le quart de minute qu'il mit à dévisager M*°® de Gasparheyde lui suffît pour estimer qu'elle avait représenté un de ces rares parangons d'idéale beauté qui éblouissent une génération et proclament le génie du créateur. La révérence prolongée qu'il lui fit en lui baisant la main tenait d'une admiration d'artiste et d'une ferveur de croyant.

Tandis qu'en M"*® de Gasparheyde surgissait un de ces sentiments qui nous rongent et nous consument s'ils ne nous exaltent jusqu'aux félicités vertigineuses, Edmond se sentait simplement pris d'un commencement d'amitié très normale et très raisonnable. Un morbide et émoUient état de souffrance contribuait d'ailleurs à les rapprocher : la comtesse n'avait jamais connu le bonh ir et lui croyait avoir déjà à se plaindre de la

Elle devina la nature de la sympathie qu'elle il jpirait au jeune baron. Elle en fut à la fois

flattée et ulcérée. En admettant qu'elle eût été sur le point de céder à l'intensité de son penchant, cet abo'rd approbateur, déférent et platonique eût sufïî pour la calmer. Trop fîère, trop haute, à ses propres yeux, pour tromper un mari qui l'abandonnait, elle se sentait surtout trop loyale pour trahir la confiance de son amie. Pleinement rassurée quant à sa force d'âme, en s'avouant son amour elle fut presque enchantée de l'occasion qu'il lui fournirait de remporter une - nouvelle victoire sur elle-même et de justifier son surnom de Minerve.

Aussi fut-ce avec une grâce enjouée jusqu'à la bonhomie qu'elle souhaita la bienvenue au jeune baron et lui dit en riant : « Eh bien, mauvais sujet, on vous met en pénitence chez moi ? » Désormais convaincue de sa sécurité, elle s'acquitta de ses devoirs de maîtresse de maison avec un naturel et une aisance irréprochables. Au dîner, elle mit la conversation sur la mère d'Edmond ; elle raconta avec une verve émue les souvenirs de la pension où elle avait connu la baronne. La présence du chevalier d'Hapelterre, frère de la com tesse, un gentleman-far mer d'humeur accommo dante et de caractère loyal et franc, acheva d< mettre à l'aise les deux autres convives.

En M. d'Hapelterre, Edmond devait trouver, durant son séjour à Gasparheyde, le plus agréable compagnon pour les exercices en plein air que lui recommandait la baronne. Le lendemain ils inaugurèrent leurs excursions : autour du château se déployait un parc admirable, digne de rivaliser avec les marmënteaux de l'Angleterre ; puis c'étaient des lieues et des lieues de landes giboyeuses, imposantes et farouches comme la steppe.

La comtesse accompagna plusieurs fois les chasseurs ; amazone intrépide, elle étonna Edmond par sa crânerie et son sang- froid. Ils firent des rondes de charité, visitèrent des fermes. I^es paysans s'extasiaient sur la belle mine du jeune étranger. Une rustaude remarqua naïvement qu'on aurait pris la comtesse et le jeune baron pour... frère et sœur. C'est un autre rapprochement qu'elle avait été sur le point do suggérer. Tous deux eurent un instant de trouble. Mais cet embarras fut si furtif, que bien longtemps après, seulement, ils se rappelèrent le propos de cette villageoise.

Durant les premiers mois rien n'altéra cette vie cordiale, réconfortante et simple. La tristesse d'Edmond s'était promptement dissipée. Entièrement à son rôle de conseillère et de guérisseuse

d'âmes, la comtesse tenait la baronne au courant des excellents et rapides résultats de la cure ; le baron écrivait à sa mère des lettres vibrantes d'enthousiasme sur la paix délicieuse et les amis incomparables qu'il avait rencontrés à Gasparheyde. Averti , pour la forme, du service que ^me ^Q Presles avait réclamé de la comtesse, le comte répondit à sa femme de retenir le jeune baron à Gasparheyde aussi longtemps que cette villégiature lui serait profitable.

Une sorte de camaraderie s'établissait entre la comtesse et son hôte. Ils oubliaient, elle, qu'elle avait déjà quarante ans, lui, qu'il n'en comptait que vingt ; ils se croyaient du même âge. M""® de Gasparheyde en vint à se reporter non seulement parla mémoire, mais par sa gaieté, sa pétulance, ses saillies, sa joie de vivre, au beau temps où elle s ébattait et folâtrait au couvent avec la mère de ce grand garçon.

Par degrés insensibles, l'admiration d'Edmond changea de courant. En vénérant un peu moins ce'.te noble et sainte femme, il osa la chérir un peu plus. La beauté si imposante, presque auguste de M™® de Gasparheyde lui parut s'humaniser de jour en jour et retrouver les séductions de la jeunesse. Cette beauté affecta, pour ainsi dire,

une magie plus actuelle, moins rétrospective. Il finit même par se reprocher comme une erreur son appréciation à l'arrivée ; il était impossible que la comtesse eût à peu près Tâge de M™® de Presles ; elle s'était vieillie à plaisir, peut-être par une pudeur farouche, par une de ces coquetteries des saintes qui craignent d'inspirer une affection profane. A présent, elle se révélait sous sa véritable forme, croyait-il. Dépouillée de sa réserve vaguement austère, de son air de patronage, plus libre d'allures, plus expansive, c'était ainsi qu'avaient dû l'admirer les lions et les roués des salons d'il y a vingt ans.

Une métamorphose s'opéra aussi dans les façons du jeune homme. A certains moments, il traitait la comtesse avec cette gaucherie, ces hésitations, ce mutisme, ces accès de mélancolie particuliers à l'amour qui s'ignore. Il se prenait à la couver de regards emplis d'une flamme ou d'une humidité singulière. Si elle s'était aperçue de la crise que traversaient les sentiments d'Edmond, la comtesse eût été transportée de bonheur mais eût, en même temps, été atterrée. Il commençait à l'aimer d'amour, mais la respectait trop pour oser lui avouer jamais une tendresse presque sacrilège, tant cette femme lui semblait ascendre au ciel !

Tous deux se faisaient violence, s'ingéniaient à se donner le change sur leur norme passionnelle, à *tel point que lorsque M""* de Gasparheyde s'aperçut des bizarreries du jeune homme, elle les attribua au souvenir de son ancienne maîtresse et la jalousie ajouta sa brûlure à toutes les souffrances qu'elle endurait.

Les veillées d^hiver les rapprochèrent au coin du foyer. Des heures entières elle tenait ses mains pressées dans les siennes. Gomme un refrain ils se répétaient de douces et viriles déclarations d'amitié.

— Que d*âmes tendres, se disait-elle un soir, à mi-voix, ne rencontrent qu'à Theure de la maturité le compagnon rêvé, Têtre idéal avec lequel elles auraient dû fraterniser, germer et s'épanouir ! O r atroce et cruelle destinée qui nous met au monde trop tôt ou trop tard. Il nous faut brûler, sans arrêt, les étapes de la vie. Nul espoir de rejoindre le désiré qui nous y avait précédé ! Nulle perspective qu'il nous rejoigne jamais si nous sommes partis avant lui !

Et, tout haut, s efforçant de sourire, atténuant

un peu la réflexion douloureuse qu'elle se modu-

ait : « Quel dommage que je n'aie pas vingt ans

et que je ne sois pas un garçon, comme toi, dis ?

Qufelle paire d'inséparables nous aurions fait ! Complètement Tunà l'autre, n'est-ce pas, dans la peine et dans le plaisir ! Toutes nos frasques nous les eussions commises ensemble, nous aurions fait bourse commune... voire vie commune !.. . »

Il l'interrompit, et ce fut la première fois que ses yeux et sa voix faillirent le trahir : « Quant à moi, je vous le jure, jamais je n'aurais pu mieux vous aiiner qu'à présent ; c^est comme vous êtes aujourd'hui que j'aurais toujours voulu vous voir ; vous m'êtes encore plus chère que me l'aurait été le meilleur ami ! »

— Et comme nous gommes promptement devenus amis ! reprit-elle, un peu anxieuse, mais sans mesurer encore combien il l'exaltait au-dessus des autres attachements terrestres.

— Mais aussi que vous avez été bonne, que vous êtes divinement bonne !

Il répéta le qualificatif banal en y mettant une intention gourmande, une chaleur féline qui fit affluer le sang au pâle visage de la comtesse et lui donna la petite mort.

Lettrée des plus délicates, érudite comme les femmes de la Renaissance, aussi loin de la pédanterie et de l'affectation que de la banalité, elle demeurait aussi charmante, aussi dévotieuse,

aussi suavement féminine qu'une Jane Grey.

S'effaçant à propos, jouissant des trouvailles d'esprit et de sensibilité qu'elle inspirait à son interlocuteur bien-aimé, ses discours s'harmoniaient avec le timbre délicieux de sa voix et la noblesse de sa physionomie.

Musicienne d'élite, aussi, souvent elle se mettait au piano, interprétait quelque sonate de Beethoven, presque toujours une des dernières, Tappassionata ou le douloureux et testamental adagio de celle en ut mineur dédiée à Tarchiduc Rodolphe ; et ce qu'elle n'osait confier aux simples mortels, elle le noyait, elle l'épanchait dans le génie du compositeur.

Elle ne lisait rien de beau, ne contemplait rien de rare ou d'exquis qu'elle ne rapportât au jeune baron de Presles. Ayant appris sa dévotion à Léonard de Vinci, elle acquit à grand frais, pour en tapisser sa chambre, une superbe collection de gravures et d'eaux-fortes d'après le maître. Ses fleurs de prédilection s'épanouissaient en gerbes luxuriantes dans toutes les pièces du château. Mais ces marques extérieures et tangibles de I sollicitude insigne que lui vouait la comtess< n'étaient rien en comparaison de la prière, dt l'extase, du magnétisme, de la fervente et volatil

caresse qu'elle avait fini par communiquer au milieu.

C'était bien douloureusement qu'elle jouissait de sa présence et pourtçmt, pour ne jamais être séparée de lui, elle eût consenti à être exposée, sa vie durant, aux flammes d'un brasier ! Redoutant de l'obséder, de l'importuner, d'engendrer la monotonie, elle interrompait souvent leurs entretiens ; elle le laissait seul, le renvoyait passer une couple de jours à la ville, elle l'engageait à revoir ses amis, mais à peine l'avait-elle congédié, qu'elle redoutait une absence définitive. Oui, elle poussa la tactique jusqu'à railler sa conduite trop régulière, elle provoqua ses confessions les plus délicates, lui fit raconter ses bonnes fortunes. La mort dans Tâme^ elle Teût envoyé à une rivale si pour le revoir un jour et le garder dans l'éternité ce partage avait été indispensable. Elle souhaitait d'incarner toutes les femmes capables de lui plaire et jamais, avant son arrivée, elle n'avait cru déplorer à cet extrême le déclin de sa jeunesse! Qui nous révélera les stades, les péripéties, 3s victoires sinistres de la campagne que la comesse menait contre son propre cœur ! Comment y prit-elle pour étoufTer à ce point le cri de son 3tre, pour amortir constamment l'expression de

son visage, assourdir l'éclat de sa voix, pour demeurer attentive, simplement douce et bénigne? Qui divulguera les miracles opérés par cette commensale de la douleur, pour transposer en une calme et maternelle berceuse les concerts brûlants, les hymnes enflammés de Tadultère ?

La comtesse savourait Tàpre et poignante volupté d'un holocauste volontaire, du meurtrier triomphe remporté par le devoir sur la passion. Elle était de ces amantes héroïques qui, sans espoir de retour, prodiguent les dévouements, raffinent sur leur désintéressement sublime, et pour rendre leur cœur plus sensible, plus aimant, martyrisent ce cœur et y plantent les sept glaives du sacrifice. Souriantes, nimbées d'une lumière d'apothéose, radieuses, elles emportent dans la tombe le secret qui les a tuées. Amour cuisant que connurent les prophètes et les messies !

0 pauvres âmes, c'est vous qui devriez nous retracer les affres du -moment climatérique où, parvenu au sommet de la vie, avant de dévaler Tautre versant, on promène une dernière fois le regard sur la vallée et les coteaux prêts à dispa raltre pour toujours, sur ces paysages arides 01 fleuris si ravissants au soleil de la vingtième an née ! Irrévocable adieu de Texilé à la rive natale

sourire poignant du moribond bénissant tous ceux qu'il aime ou qu'il aurait aimés; tendresse crispante, tendresse ineffable qui se cramponne à relu, . au préféré et qui sent approcher le pouvoir fatal tranchant les liens les plus chers ! L'épouvantable délice de cette suprême pensée : k toi! Ah ! quel vivant ainsi conjuré pourrait résister, si le charme s'en prolongeait, à cette incantation plus impérieuse et plus corrosive que les pleurs, les spasmes et les frénésies des volcans ! Et comme on s'explique alors la légende des vampires appelant de la tombe l'objet de leur adoration ou descellant le sarcophage, soulevant le mausolée pour aimer jusqu'au sang ! Ames en peine, véhémentes, orageuses, à jamais inassouvies, revenant chercher, en deçà de la tombe, les trésors dont elles n'ont pas joui ! ... Et c'est cette passion exacerbée, ces laves paroxystes que M"*® de Gasparheyde se flattait de pouvoir refluer toujours au fond de son cœur héroïque pour les distiller en un dictame digne de celui que Iqs sainte Thérèse et les François d'Assise offrirent à leur dieu !

« Pour tout salut, pour tout paradis, je me connterais de le voir : sa présence ferait l'éternelle imière et pas plus que les anges ne se lassent ^ la contemplation du Très-Haut, je ne me las-

serais de m'anéantir en sa beauté ! » Telle était la prière de la comtesse.

Le baron de Presles se sentait enveloppé d'un souffle à la fois despotique et câlin, d'une influence subtile et géniale ; la comtesse le captait dans toutes ses fibres, jusqu'au tréfonds des moelles ; ses mouvements, ses attitudes, tout ce qui émanait d'elle était velours, duvet, harmonie, et sa chair fleurait la saison des frambroises et le mois des fenaisons ! A la fin, sans se convaincre encore de l'amour éperdu qu'elle lui portait, lui ne se possédait plus, il s'abîmait en cette femme, il défaillait sous ses yeux.

Les derniers temps elle eut beau l'exhorter à prendre des distractions au dehors, il s'obstinait à demeurer auprès d'elle, et, chaque jour, il lui découvrait un charme nouveau ; elle lui semblait toujours la plus sublime des femmes et chaque fois d'une autre façon !

Un incident les édifia enfin sur l'essence identique et la réciprocité de leurs affections. La baronne de Presles rappelait Edmond qui venait d'atteindre sa majorité : il s'agissait de lui rendi des comptes de tutelle, de prendre des arrange ments avec les notaires, d'un tas de formalit( paperassières pour lesquelles sa présence éta

indispensable et que son séjour à Gasparheyde lui avait fait perdre de vue. La baronne l'entretenait aussi, à mots couverts, d'un projet matrimonial q^u'elle venait de concevoir pour lui !

Très contrarié, il contesta l'urgence de son départ, mais la comtesse, de plus en plus surhumaine, pressentant peutêtre l'approche du dénouement qu'elle éludait depuis phisieurs mois, l'engagea, au contraire, à retourner dès le lendemain à la ville. Oui, elle parvint même à lui parler de la fiancée qui l'y attendait. Il ne dit rien, mais il lui lança un regard de reproche qui faillit lui arracher son secret.

Elle aurait voulu quitter le salon, mais elle demeurait clouée sur sa chaise, en face du bienaimé, évitant même de rencontrer une nouvelle fois l'imploration poignante de ces chers yeux. Quoi qu'elle fît cependant pour éviter ces regards capables de fondre un marbre, elle ne parvenait point à se dérober à leur suggestion. Pour la dernière fois, ils se trouvaient ainsi dans cette chambre familière. Quelques heures encore à l'avoir là, tout près d'elle ! Et demain, puisqu'il s'agissait de le marier, l'éternelle séparation ! Le rapide tic tac de la pendule narguait leur insupportable silence. Leurs cœurs battaient de plus

en plus vite et si fort qu'ils en entendaient les battements. A la fin, ils articulèrent quelques phrases banales, de ces formules quelconques plus inattendues sur leurs lèvres que ne l'eussent été de brûlants aveux de tendresse, mais la disparate entre ces anodins propos ' et le halètement, l'essoufflement, la sécheresse de gorge, l'humidité des lèvres, qui les accompagnèrent, fut si éclatante que les mots expirèrent comme stupéfaits en un soupir, presque en un râle. Elle évoquait le soir d'octobre et la lettre annonçant l'arrivée du jeune baron. Elle se rappelait les phrases lues et relues, scandées au coin du feu : « Les mélodieuses chimères chantant en la vingtième année... L'austère algèbre du restant de nos jours !... Sois-lui meilleure que sa mère! »

Plus que les autres soirs, les ambiances entraient en fermentation. Les meubles, tout imprégnés de leur fluide amoureux, en savaient bien plus long qu'eux-mêmes sur le concert de leurs êtres. L'air était saturé de désir et de nostalgie.

— Hélène !

C'était la première fois qu'il l'appelait ainsi.

— Hélène I nous nous aimons... Tu m'aim n'est-ce pas? supplia-t-il en tombant à genoux.

Elle eut encore la force de le repousser et

' proférer cette rectification glaciale : « Oui, comme une sœur ! »

Il éclata et sa voix tenait du sifflement que produit un fer chauffé à blanc plongé brusquement dans Teau :

« Quoi, vous ne pourriez m' aimer autrement! Alors, si vous vous montrez si bonne, tellement

; bonne pour moi, c'est que vous êtes la plus méchante, la plus abominable des femmes, c'est que vous n'avez pas le moindre cœur... Vos bontés étaient d'atroces ironies, votre malédiction serait préférable à votre indulgence ; votre sourire me navre, votre douceur me brûle à petit feu... Mais non, je blasphème et toi tu mentais. Nous nous aimons, nous nous voulons, je le sais. »

Et la comtesse, avec tout ce qui lui restait de force : « Mais oui, nous nous aimons ! />

— Oh ! Pas ainsi, rugit-il, protestant contre l'intonation donnée à cette phrase, c'est d'amour pour de vrai, du seul amour que nous brûlons

I Tun pour l'autre !

Elle se redressa, voulut fuir, ne put que tomber dans ses bras :

— Non, non, je ne veux pas ! C'est impossible ! Edmond! Edmond!.*. Nous sommes perdus !..• Épargnez-moi !-..

C'en était fait de Taustère algèbre de l'existence : il n'y avait plus de Minerve.

Elle pleurait, pleurait de joie, ineflFablement malheureuse, jouissant pour la première fois de sa sainte faiblesse, abdiquant, dans un baiser de totale communion, toute son illusoire supériorité. Pâmée contre la poitrine d'Edmond, elle se sentait mourir, s*abimer dans un océan de charité. Si le néant l'attendait au bout de ce vertige, elle se réjouissait d'agoniser, d'expirer avec lui, confondus pour jamais. Autour d'eux l'univers fulminait la réprobation et l'anathème, mais l'essor, la flamme de leur amour n'en jaillissait que plus démesurée. Et plus on les couvrait d'opprobres, plus ils touchaient au zénith des béatitudes.

Ils échangeaient leurs êtres, leurs destinées, leurs aspirations et ne se reprenaient qu'afîn de pouvoir encore se donner plus totalement. Mystère où la fleur possédait la saveur du fruit, le fruit le charme et le parfum de la fleur. La dose, la mesure de félicités divines que peuvent s'assimiler sans éclater les fragiles prisons de nos âmes, nos amants Tépuisèrent en une seule nuii Ils connurent tout ce que l'amour ouvre d'écbaf pées sur le ciel.

DES AN&UERS

A Hubert Stiemet.

Une taverne du centre de la ville, en pleine nuit, à l'heure où il y a peu de clients...

Des Angliers a fini de manger et, las, il épie les allées et venues, au tapage des « Bon ! » des porteurs de bocks et de plats froids.

Les garçons blafards, vêtus de noir, sanglés dans leur veste, engainés dans leur long tablier blanc, ont un air louche, une obséquiosité fausse que dément leur vilain œil, leur mauvais sourire, leur voix de camelot.

Des Angliers plaint le pauvre petit «pompier », apprenti de ces ateliers de mangeailles : douze à latorze ans, une tête encore jolie de brunet, ais prenant déjà le pli, l'expression ambiguë et rvile, mercenaire. De grands yeux que des cer-

nés suspects agrandissent. O les souffrances et peut-être les infamies de l'apprentissage ! Avec son terrible esprit de -suspicion et son flair trop subtil Des Angliers devinait les mystères de l'office et du lavoir. Initiations prématurées, cruautés, abus de pouvoir.

Des Angliers médite en écoutant pisser les robinets dans la vasque. Les fleurs du comptoir mêlent leur odeur de fane au rancis des fumets refroidis et des bouts de cigares. '

Le petit pompier se prodigue d'un air ahuri. Tout le « personnel » s'arroge des droits sur lui comme un équipage sur un mousse. Des serveurs Tinterpellent rageusement, d'une voix rogue, péremptoire ; d autres lui commandent avec des flexions caressantes et d'insidieuses douceurs dont l'indulgence inquiète l'observateur pour le docile manœuvre, plus encore que les bourrades qu'on lui administre sans relâche.

— Du pain au deux !... Un couvert au six !

Derrière le comptoir, la caissière : l'expression stéréotypée d'une sidonie. Les murs couverts d'un peinturage où l'on démêle un vol de cigognes. Un couple finit de repaître : l'alphonse tourmente de son cure-dents la carie de ses molaires, Tautn main passée dans sa chaîne de maillechort ; la sou

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peuse rit professionnellement et piaille à vide et regarde béatement, sans pensée, sans rien, rien, rien d'une femme digne d'amour. Elle taille en pièces une pelure de pomme, avec peut-être, mais bien lointain dans ce qui lui reste d'âme, le désir de déchiqueter le viveur suspect qui l'abalourdit de coups et d'ennuis...

Et l'attention de Des Angliers baguenaude mais toujours intiriguée par le gracile « pompier ».

Heure et milieu excédants quoique stagnants, à la surface. Des Angliers scrute et jauge d'autres écots.

— Ces gens ont-ils du moût de bière sous le crâne, en guise de cervelle ? se dit l'amer psychologue.

Il n'en démord pas : le seul être intéressant de cette gargote est bien le petit pétras galopé et brimé par ses initiateurs. Du moins n^a-t-il pas encore eu le temps celui-là d'être trop bête ou trop méchant ! L'enfant va, vient, vire, toupillant, les yeux gros de sommeil, somnambulique, ne sachant auquel entendre de tous ces chefs bourrus ou captieux.

— Bocks... quatre! L'addition du six !...

Et Des Angliers éprouve en ce moment l'envie d'affranchir, de libérer ce frêle manœuvre, en

commençant par l'envoyer coucher dans sa soupente. Pour l'arracher à cette atmosphère de goinfrerie aphrodisiaque, à cette antichambre de la maison de passe, il lui démangeait de chercher querelle à ce grand diable de rousseau, grêlé, à côtelettes, lippu, camard, les cheveux à la Capoul, qui affecte une façon sournoise, systématique, constamment préméditée de bousculer, de pincer, de rabrouer Taide placé sous sa compromettante et venimeuse tutelle.

Avec des « Gare ! » et des « Bouge-toi donc ! » qui arrivent toujours trop tard, le rossard pousse Tentant du coude et du genou, tandis que celui-ci se penche sur la corbeille au linge ou au pain, obstruant le passage de sa mince et délicate personne.

Mais à mesure que cette sympathie pour le souffre-douleur augmente. Des Angliers devient timide, redoute dé se distinguer. Y a-t-il quelque chose de plus ridicule aujourd'hui qu'une bonne action ? A l'idée de Tinterprétation la plus lâche, la plus diffamante que les chers amis donneront à cet acte de don-quichottisme, le consommateur trop timoré sent le rouge lui monter au visage. I ne sera jamais assez circonspect ! Aussi ne dévisage-t-il plus que furtivement le petiot qu'il eûi voulu rédimer..

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Ah ! toujours la même chose : Des Angliers maudissait ce respect humain, mais se sentait tellement veule, tellement contraint qu'il n'aurait jamais rêvé même de s'en affranchir... Ah ! moralement, il était bien autrement esclave encore que ce mioche !

Il se hâta de régler.

Alors, ostensiblement, il donna un gros pourboire au grand garçon roux, à cet odieux braillard, transfuge de la barrière parisienne, forcé de migrer en Belgique, et il n'osa pas même abandonner la moindre monnaie au doux petiot, qui, sur l'injonction du brutal, l'aida à passer son pardessus.

— Voilà, Monsieur! fit l'enfant d'une voix douce, oh ! si fatiguée, si nostalgique de sommeil, de couchette loin, loin de ce vestibule des lupanars!...

Des Angliers, ému, tout vibrant de sympathie, remercia du ton le plus rogue ; ne négligeant pas de saluer, oh d'un air protecteur, mais de saluer tout de même, le grand garçon roux.

Et dire qu'il eût voulu verser tout le contenu le sa bourse entre les menottes du petit manœure. Le racheter, l'adopter peut-être !

Il resta même deux mois sans oser retourner à

ce café^ où il s'était rendu coupable d'une bonne, d'une généreuse et légitime pensée.

Chez cet étrange sensitif, que de sensations analogues secrètes, contradictoires, perverses. Des incompatibilités de Faction et de la pensée. Tune neutralisant l'autre, — même des conflits entre l'impression et l'expression, aboutissant à l'indifférence, à une abstention perpétuelle.

Ainsi, presque toutes ses heures il les passait avec des gens qui l'ennuyaient à mort et qu'il détestait. Contrariant, tuant, étouffant, rendant invisibles aux yeux de la galerie ses affinités surtendues vers les élus de son cœur.

Un esprit fort ! Quoi !

C'était Pavis de tous. O misère de nous !

TANTE MARIE

Homme de sang, de crime, assassin et voleur. Ta mort à bien des yeux amoindrit ta souillure. Et moi je toucherais, moi dont la main est pure, Bien plutôt ta main que la leur I

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