MARIE
Combien de fois, aux heures crépusculaires, ne me suis-je absorbé dans la contemplation de ton lilial fantôme de phtisique, tante Marie, jeune sœur de ma mère, la benjaryiine de mon aïeule, ma sœur aussi ou mieux ma mère cadette ! Je ne t'aimai que par delà la tombe, car je ne possède de ton passage corporel sur cette terre que ce portrait peint qui te suggère adolescente au teint nacré, aux yeux profonds, aux noirs cheveux en bandeaux, douce tante Marie à la maladive et poignante beauté des fleurs lunaires et des étangs de minuiti
Quant à ton passage spirituel parmi les hommes, je préserve un souvenir plus puissant encore : ta pensée, ton âme réfléchie dans le miroir sonore des vers !
Aussi combien de fois, après m'être attendri le cœur aux rayons occultes, et presque jocondiens des grands yeux bleus de ton image, ai-je retiré de mon tiroir aux reliques les poésies que tu écrivis pour les tiens, pour tes neveux, pour quelques aimés, ô lettrée sensitive, grande âme délicate qui te consumais de pitié et de justice et qu'acheva de dévorer, plus ardent que la fièvre,, le désir éperdu de Tavènement d'Amour.
Oui, je reprends ton touchant petit livre, chère exaltée, et je me récite pieusement ces vers de généreuse révolte et à la fois de pitoyable communion adressés aux habitants d'Anvers la veille d'une exécution capitale.
Ah ! quelle aspiration consolatrice et absolvante vers ce « mourant plein de vie » que tu conjurais dans ta nuit poétique, lointaine veilleuse de Timminent supplicié !
Que je m'enorgueillis de notre parenté, ô sainte amie, quand, après avoir flétri les juges, les bour reaux et le Roi, leur chef, lui le dispensateur des grâces qui préféra donner la mort, tu glorifies el
TANTE MARIE
consoles la victime : « Je toucherais, moi dont la main est pure, bien plutôt ta main que la leur ! »
Bientôt, à force d'épouser ta haine contre les coupeurs de têtes et de m' assimiler ta tendresse maternelle pour le misérable qui t'inspirait pendant sa nuit suprême tes strophes rédemptrices, ces strophes que tu lui envoyais comme les baisers de Fange des pardons et des divines clémences, je me suis mis à le choyer en ton souvenir, ce supplicié, ton élu ; j'unis dans ma pensée sa pauvre tête ensanglantée à ton sidéral visage de sainte ; je confonds dans le même culte celle qu'endormait lentement la mort envoyée de Dieu et celui que fauchait la mort sacrilège complice des hommes !
La main de la sainte a touché la main du larron et les lèvres de Fange prête à remonter au ciel ont oint le col ensanglanté du patient: Et l'hom,me proscrit par les hommes m'est devenu aussi sacré que la femme rappelée par Dieu.
Tante Marie, ta charité répare le crime d'Hérodiade, car au lieu de faire tomber la tête que tu baisas^ tu la défendis, tu voulus en écarter le ( luperet.
Combien de fois, aux heures crépusculaires, me I lis-je absorbé dans la contemplation du lilial
Titôme de tante Marie jusqu'au moment où à
côté de la pâle apparition surgissait le chef plus pâle encore, le chef exsangue du guillotiné, la tête à la fois exsangue et sanglante.
Et j'ai recherché, dans les archives de Tépoque, les moindres mentions de la figure et des gestes de ton protégé, de ton « pardonné », ô tante Marie, sœur de ma mère, ma mère cadette, tant fîlialement aimée par delà la tombe.
Il ne compte qu'un peu plus de trente ans, le tragique garçon, élancé, nerveux et puissant, taillé pour atteindre l'âge des patriarches, avec un visage régulier et pensif, à la rose carnation, autour duquel frisonne une flamboyante chevelure rousse qui semble crépiter à Tardent soleil de juillet tandis que l'infâme charrette le cahote et le ballotte de la prison jusqu'à la Grand'Place.
Pourquoi ce grand gars au placide visage a-t-il assassiné son camarade de prison, pourquoi Ta-t-il recherché lorsque tous deux avaient fini leur temps ?
Pour le voler, a-t-il avoué lui-même aux juges, et les juges l'ont cru, ou bien ils ont fait semblant de le croire, de peur de toucher à des mystères insondables, faits pour effaroucher leurs couardes morales et leurs ignobles pudeurs !
Quoi ! le forçat serait allé tuer là-bas ce compa-
TANTE MARIE 155
gnon, son frère de bagne, pour le dépouiller xi'un pécule dérisoire, de quelques maigres sous, alors qu il abonde de si dévalisables bourgeois dans la grande ville. Non, les loups ne se mangent entre eux que lorsqu'il n'y a plus de moutons gras dans les parcs et bergeries.
Mais respectons le silence du supplicié et ne lui demandons pas plus qu'il n'a voulu dire. Il préféra passer pour voleur que de profaner des sentiments intimes, et si là-bas, dans les bois d'une pauvre paroisse de sabotiers, il cribla de coups de couteau le visage de celui dont il avait tranché la gorge, du moins n'a-t-il jamais mutilé par une parole indiscrète la mémoire sombre et incendiaire de rimmolé.
Non, certes, ce gars ne fut pas un malandrin bassement et vulgairement cupide.
Je l'évoque songeur et réfractaire, sanglé dans ses vêtements de chaloupier et de loueur d'yoles, dans son jersey et ses bragues collantes, la visière de la casquette effrontément relevée, perpétuel siffleur, incorrigible baguenaudier, transgresseur absolu.
Les vagues insidieuses, peuplées d'invisibles mais très musicales sirènes, ont dû lui parler de maintes ivresses détendues, et, plus tardj aux
heures sédentaires et lâches du pénitencier, les murs, non-seulement barbouillés de préceptes et d'emblèmes subversifs mais saturés de fauves et délétères émanations^ lui confirmèrent les incantations sournoises des vagues où fleurent les bromes, les iodes et les phosphores qui font monter les viriles sèves et se débrider les passions.
C'est dans son canot même, au bord de la rive, où il cuvait, étendu, l'alcool des libations furieuses, que sont venus le cueillir les gendarmes intrigués par ses ribotes et ses orgies extravagantes.
Se ruait-il dans la débauche en vulgaire bourreau d'argent ou buvait-il pour oublier?...
Et, dans ce cas, quelle chose, quel être?
Lui seul, ou toi peut-être me le dirait, ô bouche du portrait de ma sensitive parente!...
C'est en plein jour, en juillet, à la saison des cerises, qu'ils ont guillotiné le protégé de tante Marie, — à la saison des cerises, au mois par excellence de la Vie!...
A neuf heures et demie, la charrette le trimbal. le cahota, de la prison à la Grand*Place houleus noire, suante de foule affriolée, et même émoui tillée.
P|ar;ÇV
TANTE MARTE
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Dans ce grouillis, il y avait encore plus de femmes que d'hommes ; il s'y pressait même de toutes jeunes filles. Et pas seulement des mégères et des harpies vomies par les sentinfes des quartiers sordides, mais beaucoup d'élégantes, des dames et des demoiselles qui, la matinée avançant et le soleil devenant intolérable, déployèrent leurs coquettes ombrelles pour préserver les lys et les roses de leur teint.
On était à la saison des cerises ; on criait même le fruit succulent dans la rue ensoleillée...
Et, justement, il se fit qu'une marchande de cerises encore toute mignonne, de douze à treize ans, avait suivi par curiosité, et aussi en flairant une extraordinaire chalandise, la marée humaine qui chassait toujours vers la Grand'Place.
Poussant sa charrette, elle s'est faufilée à travers le remous, et la voilà qui débite à Tenvi les bigarreaux sucrés et les griottes agréablement surettes.
Une jolie tête séraphique au teint aussi lacté que le tien, tante Marie, aux traits effrayants de s énité. Et sa voix grêle, son cri guttural domine 1 brouhaha de la multitude.
îUe cria ainsi le fruit rouge et sapide, elle en '\ idit par pochées et par jointées jusqu'à ce que
de furieuses oscillations dans la compacte cuvée de chair humaine eussent annoncé l'approche de notre misérable ami, ô tante Marie.
Alors elle se mit debout sur sa charrette et elle suivit d'un regard aigu le sillage d'une autre charrette soubresautant cahin-caha vers réchafaud, et sur laquelle l'homme, notre homme, se tenait debout^ lui aussi.
Au moment où le patient passe devant elle, le soleil semble la confronter avec lui, tant il fait flamber leurs chevelures d'un même roux cruel et aveuglant, la tignasse en partie rasée du plastique condamné et les frisons follets de la petite marchande de cerises. Et comme elle domine, tout comme lui, la houle des têtes haletantes, aux bouches bées , une voisine d'impasse qui la reconnaît s'écrie : « Sa fille ! »
Sa fille n'a pas entendu.
Elle n'a pas senti un instant la curiosité du populaire autant que celle des belles dames à ombrelles se porter sur elles ; elle n'a pas même achevé le cri qu'elle jetait machinalement. A présent, ses grands yeux clairs d'enfant, ses yeux d froide innocence, monstrueusement féroces à fore de candeur, regardent, regardent là-bas, sansémc tion , ce que ces milliers de prunelles attendaiei
TANTE MARIE
depuis la nuit, et regardent, regardent avidement.
L'homme a lestement gravi les degrés de Téchafaud ; il s'avance au-devant de la plate-forme et salue, crâne et presque déluré, à droite et à gauche.
Le carillon entame sa courte ritournelle du quart avant dix heures^ un air gai. . .
Elle regarde, regarde...
Et, pouf...
Avant la dernière note, une masse blafarde et rouge, cueillie en un éclair de couteau, a rempli et rougi, là-bas, un grand panier, et Ta rougi d'un rouge plus intense que celui des griottes et des bigarreaux empourprant de leurs luxuriances les paniers de la petite rousseaude.
Sa fille ! Mais s'aimaient-ils, seulement?
Il est mort sans avoir révélé l'essentiel de sa tragédie et de sa passion...
Il mourut trop crânement pour n'avoir représenté qu'un vil détrousseur de pauvres diables. Sans doute, un plus impérieux et plus fatal mobile poussa son couteau de marin...
Tu sais, toi, son secret, et c'est peut-être ce qui fait plus énigmatique et plus apitoyé le sourire de ton portrait, ô tante Marie, et c'est à cette révéla-
lation que ton regard doit cette expression jocondienne qui m'attire, qui me navre, mais me rend aussi plus passionné de toi et de lui , tante Marie, veilleuse des suppliciés, ma touchante et maternelle initiatrice !
BURCH MITSU
A Fernand Brouez.
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ul -
Onse vorderen waren vri.
En vri so bliven wi, So lanc een hert dat lafheid haet In eenen Keerleenboesem slaet.
(Nos pères étaient libres
Et libres nous resterons.
Aussi longtemps qu'un cœur haïssant la lâcheté
Battra dans une poitrine de Kerel.)
(Chanson des Kerets flamands.)
Autrefois je passais, chaque année, quelques
jours à Ostende, non point « par genre » et pour
^^^'•e signalé sur une plage élégante parmi les riches
les jouisseurs perpétuels, mais uniquement pour
e retremper dans Tatmosphère salubre de TO-
an et m'imprégner de l'avifiante poésie des
y sages maritimes.
Pour moi, notre littoral west-flamand est toujours cette farouche Kerlingalande des premiers siècles, qui tenait en respect les pirates normands et qui, fanatique de liberté, échappa longtemps au joug des Isemgrins, les tyrans féodaux.
En cette lîn de siècle, durant la saison, les Isemgrins sont représentés à Ostende par la nuée des cosmopolitains, des banquiers, des juifs allemands, des courtisanes, des souteneurs en habit noir et des aigrefins de la haute. Mais les pires Isemgrins résident à demeure dans le pays et s'appellent armateurs, poissonniers, écoreurs, pour lesquels les Kerels d'aujourd'hui, nos pauvres marins, sont race taillable et exploitable à merci.
Les énormes caravansérails, les villas à noms exotiques et courtisanesques où s'installent les richards me plaisent assez, à condition de les voir de la pleine mer; la distance effaçant alors les mesquines rocailles et les placages de l'architecture à la mode pour n'en plus révéler que les vastes proportions et les grandes lignes bornant d'une façon presque imposante le panorama de a terre ferme.
Mais en eussé-je eu les moyens, encore me rais-je bien gardé de me faire rançonner et éc -
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cher dans ces hôtels plus ou moins sublimes. Non, je descendais dans quelque petite hôtellerie du quartier populaire, mitoyenne de Therberge flamande et de la britannique boarding-house. Avec sa façade ocre, chacune des fenêtres garnie d'un lattis vert derrière lequel écarlate le géranium, cette fleur pleine de bonhomie ! — la maison dégage une respectability tempérée de cordialité. A Tintérieur, tout reluit de cette propreté particulière aux navires de guerre. Aux trumeaux de la dining-room, quelques crabes géants alternent avec les réclames des grandes lignes de steamers et contrastent de toute leur difformité avec les mutines figures de babies et de misses chromolithographiées dans les Christmas numbers.
Mais je hantais, de préférence, la salle du devant,
le cabaret même , plus topique , plus accueillant
encore. Surplombant le zinc poli du comptoir, des
pintes de calibres variés alignent leurs régiments
bien fourbis et attendent leur mobilisation pour
les batailles d'ale et de stout. Gigots et roastbeefs
froids, jambons dTork imposants et majestueux
régal de queen Victoria sanguinolent sous des
loches qui sont de véritables coupoles de pan-
léons; et, de temps en temps, avec un geste d'o-
resse apprivoisée, la bazine, une Ostendaise
britannisante , après avoir repassé son coutelas, découpe une large tranche que le capitaine de navire, le mate de chaloupe, le yachtsman, le débarqué de la malle reluquent d'un œil carnassier. ,
O la confortable et ragoûtante auberge !
Le plaisant va-et-vient des gens de mer, depuis le petit mousse imberbe et joufflu jusqu'au timonier hirsute qui s'y amènent, bras ballants, jambes roulantes. Ce sont des Français de Dunkerque pataugeant jusqu'aux fesses dans des bottes béantes, aux bardes lâches et débraillées, d'un blanc douteux , striées de viscosités, coiffés d'une manière de casque à mèche, porteurs de noms superbes comme des appels de clairons bibliques : Marie-Saint-Esprit-des-Anges ! — des Anglais, en gros bleu, au béret rejeté en arrière, moins hâbleurs, plus propres , mais hargneux et despotiques ; puis les pêcheurs ostendais mêmes, d'aspect et d'allure placides , de beaux gars , les meilleurs enfants de la terre, un peu dépaysés, gauchis jusqu'à en paraître piteux et godiche« dans cette taverne cosmopolite où leurs conçu rents de Grimsby et de Ramsgate, autreme protégés et défendus par leur gouvernement q^ nos marins belges, se comportent comme athon
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A certaines intonations, à des échanges de regards, à des lampées qui sont des déSs, je pressens plus d'une fois que des parties de boxe et de couteau se lient d'une tablée à l'autre.
Quoique notre baes, un grand diable d'Engiis^, ancien forban, demeuré quelque peu contrebandier, penche naturellement du côté de ses compatriotes, il se pique d'impartialité et il expulserait l'agresseur quel qu'il fût, de sorte que les chamaillis qui couvent et s'alimentent ici dans les fumées du houblon et de l'alcool, n'éclatent généralement qu'au dehors, plus loin et plus tard.
En attendant, les heures s'écoulent benoîtement en veillées vocales et chorégraphiques. Song and dance ! Séances dont les étrangers font les frais. Romances d'un bleu de myosotis, chantées avec une componction de première comtnuniante par des gabiers barbus et mal équarris qui font rouler à bord des jurons plus acres que leur chique et plus abondants que leur salive ! Et des bourrées ! Et des bagpipes ! A mesure que les pieds du danseur, un pilotin membru, tricotent de plus en plus V( dgineusement, sa physionomie devient de plus ei plus grave et se revêt d'on ne sait quelle exp: ^ssion nostalgique- Puis, sa performance achev , souriant, il fait la collecte au profit des petiot^^
d'un ancien qui a bu le grand coup ou, simplement — pardi, il a raison de l'avouer, la monnaie n'en pleuvra pas moins dans son béret — au profit de réquipage en bordée.
Que de soirs déjà lointains, de maritimes et taciturnes soirs passés, en fumerie, en beuverie, à observer, à écouter, à m'angoisser délicieusement, comme en un rêve ! La béate torpeur après les baignades et les excursions de la journée! Dans la porte ouverte s'encadre, de plus en plus sombre, le velours bleu de la nuit où le rubis d'un fanal au sommet d'un mât scintille à côté du brillant d'une étoile... Good night. Les matelots lourdement démarrent, et leurs pas traînards s eloignent, cadencés. Mais, à l'écart, dans les ténèbres des quais extrêmes ou dans le dernier bouge ouvert aux hourvaris et aux bagarres noctambules, éclate le cri de ralliement des anciens Kerels: Harop ! Harop !
Sous le Flamand abalourdi et passif reparait le cher mauvais coucheur des Communes. En garde, les Anglais ; toi , le roucouleur de cantilènes, et toi, le talonneur de gigues ! En garde ! Han ! Harop !
Le matin, en ouvrant ma fenêtre, je conteir e les bateaux de pêche alignés côte à côte, rap{ •-
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chés frileusement, agitant au sommet de leurs mâts une petite langue de drapeau. Un peu plus tard, ils ont disparu comme par enchantement. Le bassin est désert. Pas une barque n'est restée au port. Elles ont prestement déployé leurs voiles et, remorquées par équipes jusqu'à la sortie du chenal, elles ont repris la mer à marée haute. En revanche, quelques heures après, à condition que la mer soit propice, toutes seront revenues à quai. Ainsi les pigeons s'envolent et migrent de compagnie.
Devant moi se dresse le bâtiment de la minque dont la cloche sonne les périodiques criées comme autant d' angélus. La minque, toujours saturée d'un encens vireux mais salubre, regorgeant d'offrandj^s entassées dans les cloyères et les bannettes, etcharrpyées du quai par des mousses et des poissonniers musclés. Et les chasse-marée attendent sur un rail de raccordement avec la gare, le moment d'apporter tout ce poisson aux voraces terriers. Vides, — le dimanche, par exemple ou dans la soirée, — ces grands wagons servent de t 3âtre aux sublimes parties de cache-cache des ( ilottins et des bambines fagotés comme leurs ] irents, héritiers rougeauds et poupards d^une • oeextraordinairement prolifique. Future chair
lO
à poisson, ces gamins rieurs affectent déjà Tallure balancée des loups de mer ! Combien de ces délurés espiègles mourront sur la terre ferme ? Car il s'en faut que la mer soit toujours la chatte caressante qui flatte et câline de ses vaguilles festonnées les mondaines des beaux mois d*été.
Il s'en faut aussi qu'elle se montre nourricière généreuse pour ceux qu'elle attire sur ses abîmes; d'ailleurs, elle aurait beau prodiguer les pêches miraculeuses, le meilleur, la presque totalité du gain remplit les coffres d'âpres et cupides courtiers.
Que d'angoisses lorsque la mer a ses fureurs noires et qu'elle s'agite comme en mal d'enfant, car ses gésines préparent des mortuaires au lieu d'annoncer des naissances ! Heureuses, lesOstendaises, quand il n'y a pas d'absents, quand toutes les barques sont rentrées ! Ces jours de tourmente, il y a foule sur l'estacade ; les femmes guettent à l'horizon la voile du père, du mari, du frère, du fiancé, du fils bien-aimé. Ces jours-là, les cheminées des masures n'arborent pas, à l'heure dfi midi, la joyeuse fumée. Et les derniers écus, d€ • tinés à tromper la faim, se fondent, pour tromp ' les angoisses, sur les comptoirs des cabarets ! I i ces jours-là aussi, la marmaille, accrochée a' :
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jupes des ménagères, criaille et, reslomac vide, n a pas le cœur au jeu !
Et comme s'il ne suffisait pas des bourrasques pour décimer cette population compacte, de temps en temps le typhus, le choléra, la variole distribuent quelques coups de balai dans ce grouillis de misérables qu'on croirait, à les voir peiner si dur, ne pas souhaiter mieux que d'être supprimés une bonne fois ! Et pourtant le pullulement recommence de plus belle. Et pour un naufragé, il y a toujours six nourrissons. Le père entre dans la nuit sous-marine, avant que son dernier-né voie le jour ! Chaque été les pots de géraniums arborés aux fenêtres des bicoques n'épanouissent pas une fleur de moins, et les ménages comptent toujours le même nombre de petiots !
Les vieillards, au seuil des portes, semblent presque aussi nombreux que les mères et les bambins, car il faut croire que TOcéan est surtout friand d'hommes dans la fleur de l'âge. Les veuves de plusieurs époux ont des enfants de plusieurs lits, on pourrait dire des orphelins de plusieurs tempêtes. Le dernier mari est souvent à peine plus âgé que le fils aîné !
Que de flâneries par les petites rues batelières, laides, oh oui ! sales et trop droites, mais si pitto-
resquement habitées. Et Taspect de ville joujou, aux maisons bariolées comme celles des boîtes de Nuremberg, que présente le quai des Pêcheurs, vu de la plaine entourant le nouveau phare.
Je m'arrête devant les éventaires des échoppes et régale les marmots^ aux prunelles élargies par de gourmandes convoitises, d'une livre de bigarreaux ou de cerises noires. Les commères prennent 1q frais sur le pas de leurs portes, remaillent les filets ou tricotent pour leurs hommes un de ces jerseys de laine bleue, sans couture, — comme la tunique du divin maître, — dans lequel se moulent les torses bombés. Que de crépuscules passés à contempler ce quai des Pêcheurs avec ses allées et venues de matelots !
A les juger sur leurs allures, on prendrait ces solides maroufles pour les ouvriers les plus paresseux de la terre. Ils promènent leurs grandes carcasses flegmatiques et charnues le long des quais, sur les estacades, ou s'allongent à plat ventre et baient aux nuages et scrutent au plus profond de Thorizon les voiles des camarades. Quelques-r-^T sont briquetés, d'autres ont des physiononf J ligneuses et basanées ; presque tous ont la p ' aussi dure que le pain noir qu*ils mangent. A » voir batifoler entre eux, ou s'éterniser devan' t
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verre de bière, on se méprendrait sur leur énergie et leur activité.
Pendant la saison, ceux que la pêche n'occupe pas guettent, surTestacade, le passage des clients, pour leur proposer une promenade en mer, dans Tun de ces petits canots à voiles garés au pied des pilotis rongés de varechs. Neuf fois sur dix, le flâneur passe, importuné. Moi-même, au début, Je faisais à peine attention à ces humbles industriels, et écoutais avec impatience le boniment qu'ils me baragouinaient en un français de contrebande :
— Un bon petite brise pour un petite tour en mer. Monsieur?... Un joli bateau et un bonne matelot, Monsieur ?
Un jour cependant, la figure d'un de ces braves garçons indiqua tant de supplication et de contrariété à mon refus, que sur le point de passer outre, je consentis à fréter sa coquille de noix. Il godilla son embarcation jusqu'à ce que nous fussions sortis du chenal. Puis il se mit en devoir de guinder son mât et de brasser sa voile.
C'était un grand blondin,'au teint briqueté, membru et robuste comme un homme fait, quoiqu'il n'eût pas encore Tâge d'un conscrit. La bouche charnue et songeuse, parfois mutine, démasquait des dents extrêmement blanches et
saines. De ses yeux bleus, de ce bleu profond et enveloppeur des chaudes nuits die juillet, coulaient des regards expansifs. Visage ouvert et candide, dont l'expression caressante et débonnaire contrastait avec la carrure imposante et les ronds biceps du sujet. Le jersey enfoncé dans ses bragues collantes, une courroie jaune serrée à la taille ; sur la tête, la petite casquette des marins d'Ostende, un peu rejetée en arrière : dans cet accoutrement sommaire ses gestes avaient une liberté, une assurance et une véritable grâce. Aussi porté que je sois pour les gens du peuple, celui-ci me revenait particulièrement.
Je me mis à converser avec lui, et il faut croire que je lui inspirai confiance et qu'il devina ma sympathie, car il m'apprit dès cette première promenade un tas de particularités sur sa personne, sa famille, sa condition et son métier.
Il s'appelait Burchard, ou plutôt, par abréviation et plus familièrement, Burch Mitsu. C'étaitle second de cinq frères, dont l'aîné, de deux ans plus âgé que lui, pêcheur et marin modèle, é^ " engagé pour la navigation hauturière et se re dait, comme les marins de Paimpol, jusqu' Groenland, à Terre-Neuve et en Islande, à chaq saison de la morue. Burch me vantait ce gra
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frère avec une admiration lyrique et rêvait de marcher un jour sur ses traces.
En attendant, il faisait son apprentissage à bord des bateaux qui vont pêcher le poisson côtier. J'avais plaisir à entendre ce brave garçon me parler de lui et des siens. Il me disait avec tant de simplicité leur vie de labeur et de périls; leurs salaires dérisoires ; les souci's que causaient à leur mère, demeurée veuve, les tout jeunes frères et sœurs, une véritable couvée, tout un petit monde qu'il fallait nourrir et surveiller, et pourvoir de sabots, et tenir en bonne santé ; il me parlait avec un tel abandon, une effusion si flatteuse pour le confident de ces détails intimes, que je ne me las* sais pas de l'entendre. Tout en causant, il manœuvrait le mât et la voile. Sa silhouette fière se découpait sur l'immensité du paysage. Plus d'une fois, en l'entendant, je me rappelai ce passage de Gœthe où Werther parle de l'impression que lui procure une idylle d'amour racontée avec le plein accent de la passion vraie par le valet de ferme i en est le héros. Le mâle et doux langage était iprégné de la notion du devoir compris dans ^ n sens le plus hautain et tout y vibrait de l'amaité sans phrases d'un de ces chauds et panteits cœurs du peuple, d'une de ces natures vier-
ges et presque infantiles, d'impulsion logique, d'instinct juste, de compréhension généreuse, qui ne connaîtront jamais les transactions viles, les subterfuges et les félonies.
En voilà un, me disais-je, qu'il serait difficile, mais bien dangereux, de pousser à bout ! Une fois hors de ses gonds, il n'y rentrerait plus !
Je m'attachais de plus en plus à ce compagnon et renouvelais souvent mes excursions le long du littoral jusqu'à Knocke, d'une part, jusqu'à La Panne, de l'autre.
L'habitude de sa présence s'invétéra à tel point que les matins où un contretemps m'empêchait de m'embarquer avec lui, un vide se creusait dans ma journée. Parfois aussi, il avait été engagé par d'autres clients, et je me voyais forcé, plus pour lui faire plaisir que par goût, de louer la barque et de me contenter des services d'un camarade, à qui le digne garçon me recommandait. J'ai même souvent pensé, par la suite, que mon ami ménageait ces occasions pour faire profiter de son aubaine un concurrent moins avantagé et pl"« nécessiteux que lui. Aucune délicatesse native devait lui être étrangère. Je n'eus, d ailleui jamais à me plaindre de ces remplaçants. C'étaie de braves marins comme lui, qui, loin de ch(
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cher, comme c'est généralement le cas à cette époque d'âpre lutté pour la vie, à lui enlever sa pratique et à l'amoindrir, à le « débiner » pour mieux «e faire valoir, disaient de lui tout le bien imaginable, me vantaient son talent professionnel, confirmaient ce que je savais de son intéressante famille, enchérissaient même sur des traits que sa modestie l'empêchait de publier.
Cette année encore plus que les autres, je vis s'approcher la fin de mes courtes vacances avec un sentiment de tristesse et d'appréhension.
La mer me captive et me béatifie à tel point que je ne l'ai jamais quittée, pour rentrer dans la grande fournaise citadine, sans un crispant serrement de cœur. Et c'est presque navré jusqu'aux larmes que, dans le train, le nez collé à la vitre, je vois décliner la silhouette du phare derrière la bordure d'arbres prosternés par le vent d'ouest !
A présent que j'avais trouvé une âme parfaitement adéquate à la contrée de mes délices, un être qui s'harmonisait avec cette nature patriale, ion départ devenait plus cruel encore ! Quelque iperbe que soit une région, j'estime, à rencontre 3 beaucoup de misanthropes rustiques et depaysastes boudeurs, que l'homme en demeure le vérifie centre, le plus éloquent foyer. Souvent, il
suffît d'un être humain, d'une créature bellement autochtone, pour condenser et résumer la nature d'un pays, voire d'une race, avec toute Tintensité et la magnificence du symbole.
Ainsi, je le répète, ce simple ouvrier — qui ne soupçonna jamais quelle prépondérance il revêtait à mes yeux — m'incarnait à la fois le mystérieux et toujours jeune océan et la noblesse stoïque et intrépide du métier de marin. Des générations de naufragés sublimes revivaient et sympathisaient en l'épanouissement de sa blonde jeunesse. Ce pauvre diable^ ce paria était corrélatif aussi de la patrie flamande et, avec son masque à la fois résolu et placide, viril et touchant, c'est ainsi que je me figurais les Kerels ou les Pieds-Bleus, la terreur des Isemgrins et des Normands. Mais plus encore que tout cela, un charme mystérieux, indéfinissable, queje ne m'expliquai que plus tard, me retenait auprès de ce matelot fruste et illettré. Souvent, dans son discours et dans sa physionomie, dans ses gestes les plus simples, dans ses attitudes pendant les manœuvres de notre barque, dans toute sa personne enfin, en dépit de la signi fication et de la portée actuelle de ses paroles e de ses mouvements, surgissait un prestige occult et virtuel. En l'écoutant et en le regardant, j
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songeais — je n'aurais su dire .pourquoi — à de généreux sacrifices, je l'assofîiais à des pressentiments alissi mélancoliques que des regrets. Je l'avais devant moi et déjà il m'était mémorable, je dirai même légendaire.
Plus d'une fois me venait aux lèvres ce refrain de ses très arrière-ancêtres : « Nous allons chanter les Kerels. Ce sont de mauvais gredins. Ils veulent dicter la loi aux chevaliers et portent leur bonnet de travers I » Aujourd'hui je m'explique cette voix passionnée, cette allure lointainement tragique et cette lumière bizarre et fatidique qui le nimbait à certains moments !
Mon dernier soir d'Ostende flatta et exaspéra singulièrement ces mystérieuses dispositions sympathiques. J'étais resté longtemps avec Burch sur la digue, au pied de l'ancien phare, à contempler et à écouter la mer. Depuis des heures nous ne parlions presque plus. Il fallait nous résoudre à rentrer. Au moment de la séparation, nos mains demeurèrent longtemps étreintes : « Alors, à Tannée prochaine, lui dis-je, à moins que d'ici-là vous ne consentiez à vous aventurer un jour à Bruxelles. »
Mais à l'idée de s'engager à l'intérieur des terres, pour toute réponse Burch tourna fiilialement ses regards vers la féline hypnotiseuse et les
ramena ensuite vers moi, avec un bon sourire incrédule, exprimant plus éloquemment que des paroles l'absolue incompatibilité de ce voyage avec sa personne. — avec son destin peut-être.
La mer grondait, chantait doucement ; elle avait Tair çle Caire le gros dos. Or, en ce moment de nos adieux^ comme si l'élément despotique, suzerain absolu de mon féal camarade, devenait envieux de notre intimité, une grosse vague s'éleva là-bas, au-dessus de la nappe à peine agitée, bondit vers nous et, phosphorescente, en s'éparpillant sur le brise-lames, crépita comme un lointain feu de peloton.
Cependant juillet revint et, avec ce mois, les quelques jours de trêve si impatiemment attendus. A mon arrivée à Ostende j'eus bientôt relancé mon ami de la saison passée. C'était toujours le même brave, superbe et cordial garçon. Et dès notre nouvelle rencontre nous nous retrouvions ajustés, nos caractères s'emboîtaient comme ^' nous ne nous étions jamais quittés. Un air plu grave, plus préoccupé me frappa chez mon fé camarade et perça sous les éclats de sa belle hv
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meur. Dans la voix mâle et cuivrée, au métal généreux qu'on aurait dit coulé dans le même moule que les bourdons des beffrois communiers, grattaient, rauquaient des notes étranglées et sourdes révélant une préoccupation, un souci qui demandait à s'épancher. Sa fierté Tempêcha longtemps de me confier cette peine et aussi désireux que je fusse de provoquer sa confidence, je craignais de Teffaroucher en le questionnant directement. Je remarquai aussi que plus je lui parlais avec bonté pour l'amener à m'ouvrir son cœur, plus sa voix rude et ferme tremblait et s'engorgeait ; et plus ses yeux vaguement brouillés de larmes démentaient le loyal sourire de ses lèvres. Le digne Burch ne plaisantait plus avec sa rondeur et sa gaillardise habituelles dans ce ragoûtant et pittoresque dialecte west-flamand, langage aux flexions insinuantes, se perdant en un gazouillis de voyelles, dont les molles intonations jurent avec Tair crâne et les gestes énergiques de ceux qui le parlent.
Un jour, las de sa contrainte, je me décidai à lui demander nettement ce qui lui pesait sur la poitrine. Il essaya de protester, de se récrier en enflant la voix et en éclatant de rire, mais je ne fus pas dupe de cette fausse hilarité et j'insistai, me fâchant presque, froissé par sa méfiance :
« Vous n'avez donc aucune amitié pour moi ? » finis-je par lui dire. A ce reproche il fondit en un flux de paroles lourdes et crispantes comme autant de sanglots qui menaçaient à tout instant de tourner en larmes et qu'il déguisait sous une toux convulsive. Il m'avoua et me dépeignit sa gêne profonde, celle des siens, celle de tous ceux de son métier. De plus, la conscription le guettait cet hiver, et ce n'est pas un gaillard fait comme lui qu'on exempterait du service s'il tirait un mauvais numéro I Leur dangereux et pénible labeur ne rapportait presque rien, alors que les nécessités de la vie augmentaient de jour en jour. Ils ne péchaient pas moins de poisson cependant ; ils montraient toujours autant d'ardeur et d'énergie au travail ! Comment se faisait-il alors qu'autour d'eux on s'enrichissait, on vivait dans l'abondance, sans un mauvais jour^ en se croisant pour ainsi dire les bras ! Pourquoi les travailleurs étaient-ils seuls à pâtir ! « Est-il juste, Monsieur, disait Burch, que nous ayons si peu de pain ? Chaque jour le bourgeois rogne sur la maigre ration qu'il no"s accorde.- Nous ne leur coûtons pas grand'chos cependant, aux patrons 1 Du moment qu'il y a quoi manger nous sommes contents de notre soi Notre luxe, c'est un peu de braise dans la chauf?
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reite de grand'mère, un mouchoir de couleur ou une bague en argent pour notre promise, un caramel, un babeleer pour les mioches, des pantoufles à fleurs ou des bottines à piqûres de fils de couleur et à très hauts talons pour faire le brave et nous ballader avec nos amies après la besogne, une poignée de censs encore au fond du gousset de notre bonne culotte de drap noir — neuve depuis Pâques dernière — juste de quoi battre quelques flikkers dans les salles de danse du port et vider au même verre un ou deux litres de bière brune en grignotant une tranche de scholle (1) qui rend la boisson plus caressante au gosier ! Jusqu'à présent ces douceurs ne nous étaient pas refusées ! Nous prenions gaiment la vie et s'il survenait une contrariété, ma foi, celle-ci passait comme une nuée ; nous mordions plus rudement notre chique, voilà tout ! »
Sur ces entrefaites, Gust, le frère aîné de Burch, le digne pendant de mon inséparable, mais plus hâlé, plus massif, déjà barbu, la vivante image '^e ce que Burch serait devenu dans deux ans, était
5venu de la grande pêche et, en mer, un jour que
.) Scholle, carrelet; flikkers^ entrechats; censs, deux cènes; babeleer, sucrerie favorite des enfants du peuple.
je les avais loués tous deux, ce Gust me compléta le tableau de la situation pitoyable des marins de notre littoral :
Les écoreurs, c'est-à-dire les commissionnaires qui se chargent de vendre la cargaison d'un bateau de pêche moyennant un pour-cent véritablement usuraire, se liguaient avec les armateurs et les gros poissonniers contre les infimes manouvriers de la mer. Et comme s'il ne suffisait pas de ces écoreurs, ou plutôt de ces écorcheurs, pour rançonner les pauvres diables, Togre État et Togre municipal, représentés par un tas de gabelous et de recors, achevaient de les dépouiller des deniers obtenus au prix de tant de luttes et de périls. Enfin, ceci pour le coup de grâce, Tètranger faisait, sur le marché d'Ostende même, une concurrence désastreuse aux marins belges. Oui, les gros marayeurs ostendais, au lieu de favoriser leurs pauvres concitoyens, les pêcheurs indigènes, leur préféraient les Anglais et les Français !
Ainsi, ayant pris la mer vers la fin do juin, la flottille islandaise dont Gust faisait partie avait é^^^é précédée au port par un gros arrivage de bateai boulonnais et la présence de la morue des Frar çais avait abaissé à la minque la morue ostei daise de dix francs par panier, de sorte que celu
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ci ne valait plus que soixante-dix francs. Pour ajouter à l'amertume de Gust et de ses compagnons, c'était à la consignation d'écoreurs et d'armateurs ostendais que les bateaux de Boulogne étaient venus vendre leur pêche.
— « Et dire que lorsque tout se passe pour le mieux nous gagnons à peine de quoi subsister ! ajouta l'aîné des Mitsu. Jugez-en^ Monsieur : un sloop est généralement monté par quatre hommes et un mousse, commandé par un patron. Après une pêche qui dure, lorsque le temps est favorable, sept à huit jours, — je parle de la pêche ordinaire dans la mer du Nord, 7- mais qui se prolonge beaucoup plus longtemps lorsque la mer est mauvaise et le vent contraire, le bateau regagne le port avec une cargaison valant en moyenne cinq cents francs. L'armateur commence par retenir de cette somme le total des frais de remorquage, droits de minque, prix de la glace, total qui monte bien à deux cents francs. Il s'attribue encore quinze pour cent pour les avaries et l'usure de la barque, pour rentretien des cordages, ce qui fait soixante-quinze francs. Restent donc deux cent vingt-cinq francs de bénéfice, dont chaque homme de l'équipaqe ne touche que cinq pour cent, soit une douzaine de francs. Et c^est avec ces douze
francs que le pêcheur est obligé de faire vivre sa famille !
Non seulement les étrangers, avec la complicité de nos protecteurs naturels, viennent nous arracher de la bouche cette misérable croûte de pain, mais nous sommes persécutés et spoliés de toutes façons pari nos concurrents dans les pêcheries de la mer du Nord. Ils ne se bornent pas à nous fermer leurs ports et leurs marchés, mais ils voudraient encore nous empêcher de prendre le poisson. Quant au gouvernement belge", la protection qu'il nous accorde est tout bonnement dérisoire !»
Et Gust, entrant dans des explications détaillées, me raconta les conflits entre chalutiers belges et harenguiers anglais. Les chalutiers pèchent au moyen d'un filet en forme de sac. Celui-ci, rattaché, à l'aide d'un câble solide, au bateau qui dérive avec la marée, drague le fond de la mer. Le harenguier, lui , use de filets perpendiculaires plongeant à plusieurs mètres sous l'eau et s'étendant sur un espace d'une lieue et plus, retenus par des bouées qui flottent à la surface. Le l teau harenguier, amarré à cette muraille flottant garde une immobilité relative, tandis que le cl lutier se livre à de continuels déplacements. Il
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résulte que lorsque dans sa course le chalutier rencontre les filets du harenguier, il ne peut avancer qu'en relevant son filet et en perdant parfois plus d'une heure que dure cette opération, à moins de passer outre, brutalement, et de déchirer les engins obstruant sa route. C'est à ce moyen expéditif que les chalutiers, de loin les plus nombreux, les Belges aussi bien que les Anglais, les Hollandais et les Français, recouraient presque chaque fois au début, exaspérés qu'ils étaient par les barrières qui se dressaient dans toutes les directions devant eux. Mais les honnêtes English se défendirent d^user jamais de ces pratiques violentes et en attribuèrent le monopole exclusif à nos pêcheurs flamands. Ils donnèrent même le nom de belgian devil ou diable belge à Tun des instruments tranchants employés pour perforer les filets des harenguiers et ils exhibèrent cet outil
destructif, en manière de pièce à conviction, pour accabler leurs rivaux, dans tous les procès ou enquêtes provoqués par des différends entre pêcheurs des deux nations.
Nos simples matelots, à commencer par Gust Burch Mitsu, se disaient avec la logique priïrdiale des Kerels, les anciens aborigènes, que mer étant libre, nul n'a le droit de s'y implan-
ter à Texclusion des autres, et partant ils estimaient que l'emploi du diable belge ou de tout autre diable du même genre n'avait rien de criminel.. Longtemps donc, ils ne se firent faute de frayer, à coups de haôhe et de tranchet, un chemin à travers les rets des gêneurs, et de mettre en capilotade les filets des harenguiers. Toutefois, depuis la convention de La Haye, nos gaillards, soi-disant mieux éclairés sur leurs devoirs, ont délaissé ces pratiques sommaires. On ne trouverait même plus à bord de nos chaloupes ,ostendaises un seul des engins prohibés. Cela n'empêche pas les Anglais de nous accuser comme devant. Le préjugé s'invétère surtout à Lowestoft, où les tribunaux se montrent d'une partialité outrageuse à Tégard des marins flamands. Lorsque ceux-ci ne sont pas poursuivis pour avoir lacéré lés filets des harenguiers britanniques/ on leur cherche chicane à propos de la disposition de leurs feux. D'autres fois nos pêcheurs auraient menacé ou assailli les étrangers, comme s'il pouvait raisonnablement venir à la pensée de l'équipage d'un sloop ostendais, composé tout au plus de cinq a six placides matelots, dont un gamin, d'aborder d'assau^^e?', comme disent les insulaires, un hî renguier monté au minimum par dix formidable
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gaillards. Enfin, les chicaneurs d'outre-mer poussent Tachai'nement contre nos malheureux compatriotes jusqu'à les accuser de résistance aux croiseurs britanniques qui les surprennent en état de contravention, comme si un infime petit bateau, équipé de la manière qu'on vient de voir, s'aviserait jamais de lutter contre quarante à soixantedix bluejachs de la marine royale, armés de carabines, sans parler d'une réserve d'armstrongs et de hotchkiss.
Je rapporte, ici, une grande partie des renseignements que Gust Mitsu me procura sur la condition des pêcheurs belges comparée à celte des étrangers, car ces particularités feront mieux comprendre les événements que cette condition, précaire jusqu'à en devenir inique, allait amener.
Gust me raconta encore qu'il était avéré que maintes fois les armateurs britanniques poursuivant les Belges pour de prétendues nuisanceSy par exemple pour la destruction de leur matériel de pêche, avaient envoyé en mer des engins détériorés et hors d'usage, dont ils se faisaient ingé-
lieusement payer le remplacement par nos débon-
iiaires compatriotes.
Si la grande pêche ne rapportait guère, l'autre
îtait plus ingrate encore. Burch me conta que les
ir.
poissonniers riaient au nez de sa fiancée lorsqu'elle s'avisait de demander trois francs d'une manne de crevettes contenant une dizaine de kilos. Ils lui mettaient le marché à la main et il lui fallait bien passer par leurs exigences ou sinon les exploiteurs s'adressaient à une pauvresse plus coulante, peut-être, hélas, plus dénuée, plus désespérée encore. Et dire que dans les restaurants une poignée de crevettes servie, en hors d'œuvre, allait juscfu'à des deux et trois francs !
— Ah, se demandait le pauvre garçon, pourquoi ces riches messieurs et dames ne traitent-ils pas cTtrectement avec nous ? Pourquoi cet entêtement à enrichir les gros boutiquiers, les fournisseurs qui nous accordent à peine un liard pour ce qu'ils revendront une pièce d'or !
Et je songeais qu'à tous les échelons de la vie économique, les intermédiaires jouaient le rôle d'affameurs. La disproportion entre le gain du salarié, du principal facteur de toute production et celui du marchand roublard et parasite criait vraiment vengeance à l'avenir, au siècle '^^ demain ! Et je déplorais cette paresse, cette b( d'indolence, cette sotte vanité du millionnaire ( paie au mercanti sans marchander, sans bronch< des sommes fabuleuses pour la denrée à la ce
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quête ou à la fabrication de laquelle le misérable, serf de la glèbe, de Tocéan, du charbonnage, de Tusine ou de l'atelier de couture n'a ramassé que tout juste de quoi ne pas crever de faim ! Et, en me faisant ces réflexions, je me sentais devenir bien plus enragé, bien plus révolté que les victimes de cette abominable exploitation et je ne savais lequel était le plus inouï, de la résignation et de la mansuétude de Tindigent ou du cynisme des oligarques !
Ces huit jours de vacances s'écoulèrent pour moi dans un état de malaise et d'énervement. Je ressentais profondément la détresse ambiante et Burch ne m'eût-il pas confié les tribulations qui Faccablaient, lui et tous ceux de son métier, que la rue, le quartier des pêcheurs, jusqu'aux façades de leurs bicoques, jusqu'à la lourdeur même de l'air qu'ils respiraient me les auraient révélées.
Les orgues de Barbarie et les orchestrions des
cabarets voisins de mon auberge, les moulins à
musique qui si souvent m'avaient empêché de
''ormir et fait pester les nuits du dimanche et du
mdi, n'accompagnaient plus les ébats des lourds
anseurs fringuant entre eux ou accolés à leurs
bonnes amies ». Plus, que jamais les marins des
verses nationalités faisaient bande à part. La
hargne, la provocation, la haine transpiraient dans les moindres gestes et dans les plus indifférentes paroles des Ostendais, d'ordinaire si conciliants. A présent des rixes éclataient tous les jours et les batailleurs n'attendaient même plus pour en venir aux prises, les heures nocturnes et les endroits écartés, mais en plein midi la police devait intervenir dans les échauffourées et conduire au poste des pugilistes ou des joueurs de couteau.
Dans la ville neuve et mondaine, sur la digue fashionable, on ne se doutait pas de cette fermentation de sombre augure et c'est à peine si un écho de ces chamaillis défrayait incidemment les conversations des tablées d'hôtes ou se mêlait aux potinières parlotes de la plage. Un temps superbe contribuait à bercer le monde élégant dans son bien-être opulent et sa végétative quiétude. La chaleur, cette année, était même telle qu'elle en devenait insupportable partout ailleurs qu'au bord de l'océan. Jamais, de mémoire d'Ostendais, difficiles à contenter cependant, la saison n'avait été aussi rémunératrice. Hôtels, villas, pensions regorgeaient de baigneurs.
Aux heures d'exhibitions mondaines c'était, sur Testran, devant le « carré » des bains, un éblouissement de toilettes claires savamment chiffonnées.
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une corbeille de professionnelles beautés de tous les pays du globe autour desquelles bourdonnait, en des flirtages ostensibles, l'essaim des jeunes bêtas insupportables d'arrogance et de fatuité.
Les soirs, au Casino, on dansait et on jouait avec rage. Les concerts panachés du Kursaal remémoraient aux abonnés des Opéras et des BouflFes les grands succès de l'hiver précédent ; Wagner alternait avec Delibes et la valse des Maîtres Chanteurs s'acoquinait aux pizzicati de Silvia.
Cependant, les pêcheurs flânaient et chômaient en plus grand nombre que d'ordinaire. Ils mettaient une certaine jactance bourrue à encombrer l'asphalte du promenoir et ils accaparaient d'un air torve, des heures, sans démarrer, les bancs commodes réservés à l'indolence des promeneurs du high-life.
En rue, les musards ne s'abordaient plus avec leur bonhomie et leur jovialité habituelles, avec ces grosses mais cordiales appellations ponctuées de bourrades qui font s'épanouir plus largement et se détendre plus radieusement encore leurs bonnes faces plébéiennes.
Dans le chenal au bas des pilotis, les chaloupiers cessaient d'off'rir leurs embarcations et leurs bons services aux habitués de Testacade.
Peu de barques ostendaises prenaient la mer. Le mouvement du port et de la minque n'était plus alimenté que par l'étranger.
Je me rappelle spécialement, en poignant contraste avec le marasme du marché, un jour de régates : les yachts de plaisance venant de Douvres, luisants, corrects, peints à neuf, batelets de luxe enfilant le goulet d'où tant de besoigneuses chaloupes ostendaises appareillèrent pour le naufrage, — le canon prodiguant des salves de bienvenue, — les voiles blanches comme un plastron de dandy, les carènes vernies ainsi que des escarpins de bal, les flammes multicolores nouées coquettement, en manière de cravate, au sommet du mât. Cette flottille de ballade, ces équipages d'amateurs , ces dilettanti de la navigatiçn défilant devant les vides et rugueuses barques de pêche ostendaises, barques grévistes qui loin de faire parade comme en d'autres temps de Kermesse, avaient ramené ou même enlevé leur pavillon !
La kermesse d'Ostende coïncidant avec ces fête» mondaines, rendit toutefois une apparence d< joie violente et de vie en dehors au quartier des pêcheurs. Chez les logeurs, mes voisins, les mu siques rabâchèrent leurs loures et leurs quadrille
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fastidieux. Mais cette allégresse sonnait faux ; il semblait, à observer danseurs et buveurs, que ceux-ci voulussent se donner le change et s'étourdir une bonne fois, en une cène turbulente, avant de monter à je ne sais quel Golgotha. Je n'avais plus vu les Mitsu depuis plusieurs jours. L'absence de Burch m'inquiétait surtout. Celle du dimanche au lundi de la kermesse était la dernière soirée de mon séjour à Ostende et mon inséparable, averti cependant de cette circonstance, ne donnait point signe de vie. Après l'avoir vainement attendu à notre rendez- vous habituel, je me mis à sa recherche et, courant de guinguette en musico, je tombai enfin sur lui. Il était accompagné de sa fiancée, la pêcheuse de crevettes, une blonde qu'il m'avait présentée Tan dernier et dont la mine plantureuse et saine réjouissait alors les yeux et le cœur^ A présent elle avait l'air famélique et débraillé d'une coureuse de grèves. La misère avait creusé ses joues roses et rebondies, et les rides, semblables à des encoches, marquaient le nombre des ^ ours sans pains. C'est même à gi^and'peine que 1 parvins à dominer l'affligeante surprise que me usa cette métamorphose. Burch paraissait avoir 1 plus que de coutume et ma présence sembla abord l'embarrasser.
— Eh bien, lui dis-je sur un ton de reproche, que devenez-vous ? On fainéante, on s'est mis en grève, alors...
— Ah, Monsieur, s'exdama-t-il fiévreux, tout est perdu, tout est fini... Je ne me reconnais plus moi-même et je ne sais ce qu'ils font, ce qu'ils feront encore de moi!... Non, vous n'imaginez point ce qu'ils inventent pour nous réduire à la famine. Ils n'ont rien trouvé de mieux à présent que de permettre à des richards d'Anvers de se liguer pour nous faire concurrence, à nous autres, pauvres diables, dans nos derniers moyens de ressources. Ces intrus possèdent une rosse de bateau à vapeur pouvant embarquer à la fois une centaine de passagers, de sorte qu'à cette heure tous les amateurs de promenades en mer ont délaissé nos barquettes à voiles. A quoi bon nous morfondre alors au pied de l'estacade ? Tenez, mieux vaut ne pas assister à ce spectacle, car nous sentions la colère nous retourner le sang et aussi vrai qu'il y a un Dieu nous allions nous porter à quelque extrémité, pris d'un impérieux besoin de détruire les choses et même les êtres. Voilà pour quoi vous ne me verrez plus à mon poste. Vous i Monsieur, vous nous restiez fidèle, il est vrai mais nous sommes nombreux et comme voi)
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ne pouviez nous engager tous, je n'ai pas voulu être le seul...
Il n'acheva pas, tout gêné, rougissant, ayant peur de se vanter de son abnégation et de sa touchante solidarité.
Le noble, le sublime garçon ! C'était donc pour ce motif qu'il m'évitait et que je ne le rencontrais plus.
— Burch, murmurai-je, mon pauvre Burch ! Et ne trouvai point d'autres paroles tant mon
cœur se gonflait jusqu'à se fendre pour contenir tout le sien.
La veille le fâcheux paquebot dont se plaignaient les chaloupiers d'Ostende avait off*usqué mes regards, mais si mes goûts esthétiques avaient été choqués par cette machine aussi ingénieuse qu'horrible où les bourgeois anachroniques s'entassaient comme sur l'impériale d^un omnibus, une véritable haine s'empara de moi en apprenant que cette abominable patache ne se bornait pas à attenter à la grandeur, à l'harmonie deTOcéan, mais qu'elle servait à aff*amer les travailleurs les plus intéressants, ceux qui m'étaient le plus chers.
— Burch ! Mon pauvre Burch ! . . .
Je ne pus que répéter ces mots, sans parvenir à lâcher les mains de l'ami et en le regardant au
plus profond des yeux bleus pour m'éblouir à jamais des reflets de sa grande âme.
Si la séparation m'avait coûté l'année d'avant, combien mon regret était plus crispant aujourd'hui, car il se doublait de véritables affres morales au sujet de mon compagnon préféré. J'avais conscience que pour ne pas m' alarmer il me voilait les plus sombres perspectives. Je me mis au lit mais sans pouvoir dormir ; toute la nuit l'image de Burch me hanta comme le fantôme d'un ami déjà pleuré.
Dans l'auberge attenante un accordéon reprenait sans cesse le même air dolent à prétentions dansantes, une polka fallacieuse comme toutes celles que Burch dut danser cette nuit-là.
Pourquoi les accords de cet instrument faubourien me reportèrent-ils aux temps légendaires de la Kerlingalande ? Par instants je croyais ouïr la cornemuse pathétique et belliqueuse des aborigènes.-Correspondance plus suggestive encore et d'une action plus actuelle : une crevasse dans le soufflet de l'accordéon déterminait une lamentable fuite de mélodie et périodiquement, à chaqu( appel de la note perforée, le son s'échappait comme un râle, comme d'un poumon troué par une ball< et d'où le sang giclerait avec les derniers souffles
Bp^^^
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Par surcroît d'obsession, des pétarades de carabines et des pièces d'artifice éclataient, non loin de là, sur le champ de foire. Et j'en vins à me rappeler ma dernière soirée avec Burch aux vacances précédentes, sur la digue, au bord de la mer jalouse, lorsque les vagues brasillântes m^avaient évoqué de lointains feux de peloton. Cette nuit le crépitement de l'occulte fusillade s'était bien rapproché depuis l'autre fois et, après chaque déto* nation, l'accordéon me semblait implorep le coup de grâce et gémir, plus oppressé, plus suffoqué par sa blessure.
Quelques jours après ma rentrée à Bruxelles, les journaux constataient, en leur style apathique, les premiers éclats de la tourmente. Une dépêche énonçait ceci : « Aujourd'hui, M. Duvyvre, armateur-écoreur, ayant mis en vente de la morue de provenance étrangère, le mécontentement des -riecheurs s'est traduit par des manifestations
multueuses et l'on a dû renoncer à continuer la
nte. »
Il n'y avait encore là rien de bien tragique,
nis, transi d'inquiétudes, je lus et relus ce télé-
gramme succinct dont les lettres dansaient en flamboyants zig-zags devant mes yeux ; puis, je courus tout d'une traite à la gare et sautai, après une mortelle attente d'une heure, dans Texpress pour Ostende.
Quand j'arrivai vers le soir, rien n'indiquait une effervescence populaire : mêmes criailleries de grooms, de chasseurs, de cochers et de commissionnaires assaillant, à la descente du train, une nuée de baigneurs élégants ; même cavalcade d'omnibus et de fiacres, emportant, avec force claquements de fouets, ces retardataires non moins empilés et encaqués que leurs colis, vers les caravansérails de la digue et du centre de la ville.
La rue de la Chapelle, où je m'engageai à la suite de l'étourdissant cortège, gardait sa physionomie d'artère de fausse capitale, quelque chose comme la rue de la Madeleine ou la rue Neuve de Bruxelles émigrées au bord de la mer avec les étalages, les brevets et les enseignes de leurs fournisseurs fameux. L'invariable mouvement de flâneurs et de désœuvrés cosmopolites en équipent ; fantaisiste d'un négligé savant, d'un laisser-al ' laborieux, regagnant avec une langueur affeci i les vespérales tables d'hôte que les bouffées a •
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chantes des cuisines annonçaient aussi éloquemment que les appels des cloches.
Les patrons de Tauberge ne furent pas médiocrement surpris de me revoir, surtout lorsque je leur eus dit la cause de ce retour. Ils se moquèrent presque de moi : « Vraiment, s'exclama la bazine, on prend à Bruxelles ces bisbilles-là au grand sérieux I... Un simple malentendu, Monsieur. On s arrangera, on finit toujours par s'arranger ici. Nos pêcheurs ne sont pas gens à se monter la caboche. Si traitables, si doux, de vrais moutons ! On en a raison avec quelques bonnes paroles ! Ainsi, vous avez cru assister ici à des horreurs comme celles qui se passent chez ces mauvais coucheurs de charbonniers ! Rassurez-vous. Aujourd'hui il n y paraît déjà plus ! » Et l'Anglais souligna les dires de sa femme par ce mot dédaigneux iHurnbug ! Des bêtises !
L'optimisme de Thôte et de Thôtesse ne me rassura qu'à moitié. Qfuoique établis en plein quartier besoigneux, ils vivaient si distants de leurs voisins* et leur prospérité relative, leur clientèle cosmopo- Hte, leur commerce qui ne chômait jamais, les rendait indifférents à la situation famélique de leur entourage.
Je me mis à la recherche des deuxfrèreisMitsu.
Non seulement ils n'étaient pas chez eux, mais toute là famille avait quitté le logis, car je cognai vainement à la porte.
Cette absence anormale justifiait mes premières appréhensions. J'entrai dans quelques cabarets du quai et m'informai de mes amis. Nul ne put me dire où ils se trouvaient. Les buveurs causaient avec calme et paraissaient s'entretenir de choses indifférentes. Pas une allusion aux incidents de la veille. Plusieurs pêcheurs à qui je touchai un mot de ces troubles, haussaient les épaules avec humeur comme si j'avais voulu les mystifier. Décidément, ou bien ces humbles se défiaient de moi, ou bien les gens de Thôtel disaient vrai et les journaux avaient exagéré un simple malentendu. Je finis par admettre la seconde de ces suppositions et regagnai ma chambre, bien décidé à reprendre, le lendemain, un des premiers trains pour Bruxelles.
Tandis que je m'habillais, rassuré, aux tintements de la matineuse cloche de la minque convoquant les acheteurs à la criée, un hourvari se, déchaîna tout à coup sous mes fenêtres, le c i retentit de trépignements et de clameurs in • lites dans lesquelles je reconnus des. protestât! s et des menaces. Matelots et pêcheurs se porta t
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à la hâte vers le bassin où le rassemblement de plus en plus houleux grossissait jusqu'à représenter une véritable insurrection.
C'est donc que le bal recommence.
Je descends dans la rue etcommejem'enquiers des causes de cette surexcitation, un des manifestants me montre une chaloupe anglaise et un chalutier de Berwick qui viennent d'entrer dans le port. Or, on attendait quatre bateaux de pêche ostendais, — entre autres la Constantia, sur laquelle était monté l'aîné des Mitsu, — et encore sous l'impression de leups griefs de la veille, les Flamands sont résolus à s'opposer à la vente de la cargaison des English. Ceux-ci, encouragés par quelques commis de mareyeurs et par la présence des employés de la minque, croient à de simples bravades do la part des indigènes. Goddam ! ils ne se laisseront pas intimider par ces criailleries ! Et voilà qu'ils se mettent en devoir de déposer sur le quai les paniers gorgés de poissons. Auraient-ils raison, ces spoliateurs, de nous compter pour si peu de chose? Les Flamands d ^ujourd^'hui ne représenteraient-ils plus que des b )uillons et des pleutres, à qui les grandes n tions pourraient imposer le régime auquel les b meurs ou bullies des collèges d'outre-Manche
soumettaient autrefois les fags, leurs soufïre douleur I
Une dizaine de bannettes s'alignent déjà le long du rivage, prêtes pour la billotée et, toujours les Ostendais se contentent de les entourer en se gargarisant d'injures et en roulant de grands gestes dans le vide. Pas un ne bouge efficacement.
J'éprouve un sentiment étrange et complexe : d'une part, je serais tenté de me réjouir de rinoffensive issue de cette contestation; d'autre part, cette tolérance, cette veulerie de mes compatriotes ne laisse pas de m' énerver et de m'humilier profondément.
O Kerels ! O les Pieds Bleus ! O Zannekin ! où êtes-vous? Vos descendants n'ont-ils plus dans leurs veines une seule goutte de votre sang rebelle et farouche ?
— Allons, assez de criaillerie! Qu'on se range un peu et qu'on fasse place ! clame le facteur de la halle, en s'interposant, tandis que les English s'apprêtent flegmatiquement à caler les lourds paniers sur leurs épaules.
Comme s'ils n'avaient attendu que ce sign; tout à coup, sans mot d'ordre, nos pêcheurs ruent sur la marchandise. Harop ! Harop! Cou de pieds, à droite, à gauche ! Toutes les cloyè'
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renversées sur le sol. On dirait des cornes d'abondance dégorgeant leurs trésors. O le joli poisson, aux écailles irisées, aux tons de nacre et d'azur ! L'appétissante et fraîche marée, l'espoir des riches gourmets, dispersée aux quatre vents ! Elle est propre à présent, la délectable marchandise! C'est qu'ils vous l'accommodent sur place, sans poêle à frire ou sans casserole, nos fricasseurs expéditifs : ils vous en trempent une waterzooi (1) comme n'en rêvèrent jamais, à la veille des ventrées, nos sensuelles bourgeoises! Raies, turbots, plies, congres, aiglefins, cabillauds, barbues, poissons Saint-Pierre se métamorphosent en autant de poissons volants qui replongent, en ricochant, dans Peau salée ou vont s'abattre, plus vite qu'ils n'en furent extraits, sur les chaloupes de la vieille Angleterre !
Merry England cède le pas à Merry Belgium! Tout à la joie, les Flamands ne récriminent, ne sacrent plus. Émoustillés, exultant, ils se livrent à cet ex.ercice avec la gaillardise de collégiens eng"?és dans une partie de balle. Ah! je les calomn .is ! Qu'ils sont beaux nos pêcheurs, nos mousses n isclés et râblés, s'amusant à se renvoyer, du
) Waterzooiy sorte de brandade.
poing et du pied, les poissons gluants par-dessus les têtes de leurs propriétaires consternés. Les commères accourues du fond des venelles riveraines se mettent de la partie avec plus d'entrain encore que leurs hommes.
Quelle joie, oui; mais quelle terrible, quelle sinistre allégresse. Lorsqu'on rit ainsi ; c'est qu'on n'a plus de larmes à répandre. Non seulement ils rient, mais ils chantent, ils dansent. Ils achèvent de détruire la marchandise maudite en la foulant sous leurs sabots au rythnie d'une gigue effrénée.
L'émeute ne s'en prend pas encore aux personnes toutefois, mais les Anglais, déconcertés par l'imprévu du coup de main, ont jugé prudent de sauter à bord de leurs bateaux d'où ils assistent ébaubis à la destruction de leur pêche. L'algarade se bornerait à des pertes matérielles, si les agents de police — toujours opportuns, ces policiers ! — ne s'avisaient de vouloir arracher aux iurieux la denrée désormais impropre à la consommation, la charogne boueuse, l'innommable matelote qu'est devenue la ragoûtante pêche des Anglais. Mal en prend aux alguazils. On les lapic avec ces éclaboussures, on les vautre dans cernai gouillis, on les barbouille de fiel et de laitance Leur sifflet d'alarme appelle à la rescousse i
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piquet de gendarmes. Avant que ceux-ci aient eu le temps de mettre la baïonnette au canon, on la leur arrache des mains, on la convertit en tirebouchon, comme s'il ne s'agissait que d'un simple fil de fer. Débordés, argousins et pandores fuient dans la direction de la minque où ils espèrent se retrancher. La foule se rue à leurs trousses ; elle les rejoint, elle les précède même dans la halle au poisson. Tombés au pouvoir de leurs ennemis, il va leur en cuire lorsque tout à coup une diversion se produit. Quelqu'un s'écrie : « Hé camarades, lâchez ces malheureux; il y en a de plus malfaisants ! Allons plutôt faire visite à Duvyvre et Valckeniers! »
J'ai reconnu la voix de Burch Mitsu et je l'aperçois dominant, au moins d'une tête, la bande des émeutiers. Ils subissent son ascendant, faut-il croire, car ils abandonnent leurs prisonniers et s'ébranlent à sa suite, au pas gymnastique, en criant : <c A bas Duvyvre ! A bas Valckeniers ! »
Duvyvre et Valckeniers sont les écoreurs destinataires du poisson anglais. Je me laisse emporter dans la bourrasque populaire jusqu'aux abords des bureaux et des magasins désignés à la vengeance des pêcheurs. En quelques minutes ils ont enfoncé les portes, brisé les fenêtres, dégarni
les étaux, ravagé et piétiné la marchandise. Si, flairant le grabuge, les patrons n'avaient jugé prudent de se réfugier chez des amis, on les aurait écorchés comme de simples anguilles. La dévastation s'accomplit au roulement d'imprécations terribles : « A mort les traîtres ! A Teau les Judas ! A bas les amis de l'étranger ! Ils nous arrachent le pain noir de la bouche ! La patrie n'existe plus ! Nos protecteurs nous ont vendus ! La marâtre affame ses enfants ! Les tempêtes sont moins meurtrières que les armateurs ! Ils battent monnaie avec notre misère et font suer de Tor à nos cadavres! »
Désespérant de mettre la main sur les exploiteurs, ne trouvant plus rien à détruire, la horde, toujours commandée par Burch Mitsu, retourne aux bassins et s'y confond avec d'autres colonnes de révoltés.
La population entière a déserté ses taudis pour se répandre sur les quais. Les mères hâves et ridées traînent à leurs jupes une marmaille famélique et lamentable. Chez cette classe de prolétaires les mâles préservent plus longtemps le fleur de jeunesse et de santé dans les athlétiqu' opérations du plein air, les bromes du large n< toyant leurs poumons et entretenant la pureté
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leur sang. Les épouses, au contraire, sont flétries et fanées, avant Tâge par de nombreuses couches, par de continuelles privations, par Thumidité, les ténèbres et la pestilence de leurs galetas. Les marins passent des aventures et des crises de leurs pérégrinations sur Tocéan, aux turbulentes et folles bordées sur la terre ferme ; ils se gobergent de l'avenir, se retrempent constamment dans l'action, et après avoir cuvé leur alcool, retournent s'enivrer d'héroïsme. Les femmes connaissent les veilles sinistres, les insomnies pleines d'effrois. Pendant les tempêtes meurtrières, les transes et les aflres sont pour celles qui attendent à terre et non pour les lutteurs intrépides et ingénus qui se mesurent, corps à corps, avec les éléments inéluctables. Eux expirent debout, sans ' voir approcher la mort, mais elles agonisent durant toute leur vie.
Aujourd'hui, pourtant, le souffle tragique les a visitées à leur tour, elles ne connaissent plus la prévoyance, la prosaïque sagesse, la résignation ^agnarde, la terreur du lendemain. Les conseilères calmantes et timorées sont devenues autant Tinstigatrices incendiaires. Non seulement elles pprouvent la rébellion des pêcheurs, mais elles es exhortent à persister dans leur résistance.
Elles circulent de groupe en groupe pour haranguer leurs frères, leurs fiancés, leurs maris. Elles trouvent de ces paroles corrosives qui avivent et tisonnent le feu des représailles dans les cœurs les plus évangéliques. Ah^ il ne faudrait pas que l'un d'eux s'avisât de reprendre la mer ! Elles se chargeraient de le débarquer mort ou vif.
Tandis que les pêcheurs faisaient acte de sommaire justice chez les Duvyvre et Valckeniers, elles se sont rendues à bord des barques grévistes et après avoir ramené les pavillons, elles ont drapé les voiles de funèbres bandes de crêpe, comme lorsque l'équipage a laissé quelqu'un des siens dans la grande tasse. « Vous le voyez ! s'écrientelles, en montrant les barques endeuillies, nous demandons la mort ! »
Les cheveux épars, les yeux égarés, la bouche convulsive, la voix fêlée, le geste impérieux, leur laideur devenait sublime, et ces pauvresses généralement passives, qui ne connaissent de la vie que les soucis délétères et la croupissante obscurité, évoquaient les prophétesses et les sibylles fulgurantes des temps bibliques.
Elles faisaient jurer aux hommes de s'oppos jusqu'à la mort à la vente du poisson de pro\ nance étrangère et, pour donner plus de porté
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ce serment, tous le prêtaient sûr la tête de leurs enfants. L'une de ces désespérées, tendant audessus de l'eau le nourrisson qu'elle portait à la mamelle, menaçait de le noyer plutôt que de subir plus longtemps ces spoliations.
L'occasion se présenta de mettre leur rancune à l'épreuve. Un chalutier de Ramsgate ne s'est-il pas avisé de braver l'animosité des pêcheurs d'Osténde et d'entrer au port avec sa cargaison de marée ! On lui a bientôt fait passer le goût de cette provocation.
Sur les estacades, d'où la gent fashionable et oisive, pêcheurs pour rire, flirteurs et flirteuses s'étaient empressés de déguerpir dès la première bagarre, déferlaient à présent des flots de révoltés munis de pierres et de projectiles de toute espèce, dont une grêle incessante mitrailla le pont du bateau anglais, à peine eut-il enfilé le goulet du port.
Les femmes, hors d'elles-mêmes, effrénées,
éperdues, s'étaient poussées aux premiers rangs.
S' écroulant sur les escaliers des débarcadères,
'>enchées par-dessus les gardes-fous, tordant des
)ras que la frénésie allongeait et dotait de Télasti-
ité de pieuvres, quelques-unes armées de gaffes
;t de harpons, les yeux roulant dans les orbites et
ambiant sur le point d'en être projetés comme
'onde, la brise faisant claquer et sifflerdes de ■vipère autour de leur masque de gorl'effort de leurs hurlements déposant sur vres une écume plus acre que celle des rongeant les pilotis, leur aspect fut tellenplacable que les Anglais, après s'être ■es à quelques mètres du chenal, remirent 'ers la pleine mer, littéralement affolés par sien dantesque, dont les huées les poursuiusqu'au large.
■r scène émouvante détermina enfin la ) à parlementer avec les mutins et en conce ceux-ci députèrent à l'hôtel de ville les pulaires de leur confrérie, îvenant de la jetée, j'appris par Buroh, uq lociateurs, qu'il.>! avaient obtenu un comnent de satisfaction : on ne vendrait plus, nouvel ordre, de poisson étranger ; les ( anglais seraient reconduits en pleine mer; jendrait quelque temps le service des baixcursionnistes vers Blankenberghe ; enfin, IX petit paquebot dont se plaignaient les chas et les loueurs de canots, regagnerait au :e les eaux de l'Escaut et la rade d'Anvers, lit moins par humanité, par sollicitude cause de ses pauvres administrés que dans
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le but de ne pas léser les gros intérêts des hôteliers et des boutiquiers que le magistrat souscrivait à ces conditions.
Il était temps de conjurer le désastre. Déjà les locataires des villas situées au nord de la digue, dans le voisinage de Tancien phare et des bassins, refluaient, consternés, vers le Kursaal. Beaucoup avaient demandé leur note, bouclé leur malle et pris le train. Les blêmes maîtres d'hôtel et lés concierges, atteints dans leur cupidité, torturaient rageusement leurs favoris en grommelant : « Ces sales gens auraient bien pu attendre la fin de la saison ! » Pour enrayer l'exode général, à peine l'arrangement eut-il été conclu, des proclamations rassurantes et paternes furent affichées. Les journaux publièrent des communiqués de ce genre : « On a beaucoup exagéré le récit de ces émeutes; pas un étranger n'en a été importuné, et sur la digue comme aux environs du splendide Kursaal on ne se fût pas douté qu^il y eût une émotion populaire,, Sut la plage, les enfants jouaient et se ^'vraient à la construction des forts comme le lontre notre dessin, » Et le texte veule et phiistin renvoyait, en effet, le lecteur à une !de ces captes quelconqueries du fluent crayonneux ars.
Cependant, en dépit dé la pacification officielle, le bourgmestre avait convoqué la garde civique et la garnison était consignée dans ses casernes. Pour ce qui me concerne, j'étais loin d'être rassuré. « Tout est donc fini, avais-je dit à Burch Mitsu, et vous allez vous tenir tranquilles ? — Oui, tout est fini ! » avait-il répondu, mais d'un ton rauque et avec un sourire énigmatiqué qui donnaient une signification plus inquiétante que conciliante à ses paroles. Je lui trouvai Tair farouche et en quelque sorte absent, Tocculte prestige que dégageait sa personne me paraissait approcher d'une manifestation définitive. Un crispant silence nous séparait, un secret le détachait de moi. « Je ne m'appartiens plus ! murmura-t-il très bas, comme en rêvant, et bientôt personne, sur terre, n'aura d'influence sur moi ! » Quoique nous ne fussions qu'à deux dans son humble chambre, il semblait s'adresser à un confident invisible. Ses chers yeux aussi ne me regardaient plus; ils fixaient, ils scrutaient j'ignore quel au-delà !
Maintenant que je l'avais rejoint, j'étais fermement résolu à ne plus le quitter. Je l'empêchera coûte que coûte de se compromettre dans de noi velles échauffourées. C'était bien assez du sac df poissonneries Duvyvre et Valckeniers, pourlequ
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il serait sans doute inquiété et poursuivi comme principal meneur.
Il sortit et, sans qu'il fit attention à moi, je marchai à côté de lui. Au dehors, j'éprouvai un réel soulagement en constatant qu'une sorte d'apaisement se produisait dans la population. La fureur faisait place à une exubérance fiévreuse. Une bande, précédée du peu subversif drapeau tricolore, se promenait par les rues de la ville, en chantant une conciliante Brsibançonne. Allons, ce n'était décidément pas encore le grand branlebas ! Les patrons de mon auberge jugeaient bien cette race : des enfants débonnaires dont les tardives colores étaient promptement calmées par de feintes et leurrantes concessions. En me faisant cette réflexion, je regardai Burch, espérant que sa physionomie confirmerait mon optimisme. Au contraire, il me suffit de le dévisager pour pressentir une irréparable catastrophe. Elle ne se fit pas attendre longtemps.
Comme le cortège débouchait sur le quai, soudain une poussée se produisit, la musique cessa de jouer, la Brabançonne s'arrêta dans la gorge des chanteurs, et quoique j'eusse pris le bras de Burch en m'effaçant le plus possiblcj sur le trottoir, nous fûmes entraînés dans le tourbillon,
bousculés et séparés l'un de Tautre. La Constantia, un des sloops ostendais attendus depuis le matin, venait de rentrer au port et la foule entourait avidement les pêcheurs qui racontaient comme quoi ayant rencontré le chalutier reconduit en pleine mer, les Anglais, sans provocation aucune, avaient tiré eux. Gust Mitsu, qui faisait partie de Téquipage, avait été atteint au bras et, la manche retroussée, il étalait aux regards de ses camarades une blessure non encore pansée d'où le sang ne cessait de couler.
En un instant, la colère s'empara de nouveau de la foule ; le feu qui couvait, mal éteint, se remit à flamber. Ils rêvent d'immédiates représailles. Mais qui frapper ? Ils se rappellent que les deux bateaux de pêche anglais qui ont provoqué les troubles, savoir la chaloupe Meredith de Grimsby et le chalutier Pacific de Berwick, se trouvent encore dans le premier bassin. Il s'agit de les en faire sortir au plus vite. Commandés par les deux frères Mitsu , voilà que tous se précipitent de ce côté.
L'artillerie de la garde civique, tenue sour armes pour faire face à toute éventualité, déboi au même moment du pont faisant communie ce bassin avec l'écluse de marée* Les rautir
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voient disputer le passap^e. Le commandant les somme de s'éloigner du quai. Loin d'obtempérer à cet ordre, les pêcheurs résistent et tiennent tête aux artilleurs. Ceux-ci mettent la baïonnette au canon et s'apprêtent à charger. Les pêcheurs viennent résolument à la rencontre des gardes, se découvrent la poitrine, et, empoignant la pointe des armes, font le geste de Tenfoncer dans la chair.
La garde civique parvient enfin à refouler le gros du rassemblement à quelque distance du quai. Toutefois, elle n'a pu empêcher quelques intrépides et lestes gaillards de sauter sur le Meredith amarré au quai, ou, comme Burch et Gust Mitsu, de se jeter dans deux embarcations de plaisance d'où ils gagnent, à force de rames, le chalutier mouillé à une cinquantaine de mètres de la rive.
Le commandant les hèle : « Revenez sur le champ î — Jamais de la vie ! — Allez-vous débarquer ! — A vous autres de nous déloger d'ici ! »
Et les crânes lurons de narguer la garde civique avec le mépris de gens ayant le pied marin, pour ceux qui n'ont jamais foulé que le plancher des vaches.
Burch, les mains en poches, se mit même à
danser une bourrée dont il sifflait la mélodie. La grâce téline et presque quintessencielle ajoutant un cachet suprême à sa copieuse et plastique beauté, me faisait oublier l'heure farouche et les ambiances sanguinaires.
Le commissaire l'interpella : « Voyons, vous, Burch, soyez raisonnable, ne faites pas le polisson ! Donnez plutôt l'exemple aux autres et remettez pied à terre comme un bon sujet ! » Burch faisant la sourde oreille, le personnage devint solennel, entama une harangue. Les clameurs et les rires couvraient sa voix et on n'entendait ronfler de temps en temps que ces gros mots : légalité, justice , rapports internationaux, respect de la propriété, fraternité universelle. Burch n'interrompit même pas ses ébats chorégraphiques. Son humeur gouailleuse et badine se communiquait à ses copains. Ils paraissaient ne pas douter un instant de leur absolue sécurité.
Ces gardes civiques n'étaient-ils pas des Ostendais comme eux? Les uniformes neufs, les sabres fourbis, les fusils astiqués, les buffleteries bi^" blanches de ces a soldats citoyens » ne leur i posaient pas plus aujourd'hui que les dimancl: au retour de l'exercice, lorsque, musique en te ces masques débouchaient sur la place d'arir
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et qu'après le sacramentel ^c Rompez les rangs » ils envahissaient les terrasses des cafés où ils s'attardaient, pintant et piaffant, histoire d'exhiber le plus longtemps possible leur déguisement hebdomadaire. Les pêcheurs reconnaissaient des fils d'armateurs et de gros poissonniers et les appelaient à leur tour par leur nom, familièrement : « Hé, Mijnheer Chaarel ! Hé, Mijnheer Luik ! »
Puis, n'accordant pas plus d'attention à ces fichus poseurs, nos gaillards se mirent à inspecter leurs prises. Ils faisaient jouer les agrès, les poulies, les cordages, déployaient ou carguaient les voiles, éprouvaient la solidité des filets; d'aucuns descendaient dans les cabines et à fond de cale ; d'autres, grimpaient aux haubans.
En batifolant ainsi, une idée vint tout à coup à l'un d'eux.
— Hé ! dites-donc, vous autres, si nous levions l'ancre pour de bon ?
— C'est ça, reconduisons nous-mêmes ces maudits Anglais en pleine mer !
'l y a mieux encore, intervint Burch. Appâtions tout simplement pour la pêche, en em- ; mtant les bateaux de nos acharnés concurrents ! '*n ! qu'en dites-vous ?
- Bravo! Burch. En route! Hé, hisse! Hé, hisse!
Et tous de se trémousser. Sur le quai, les pêcheurs qui avaient entendu la mirifique proposition de Burcli ne trouvaient pas la farce moins capitale et se tordaient de désopilation.
— Gust Mitsu commandera le sloop et Burch le chalutier!
— Entendu ! Partageons-nous les hommes !
— Chauffons la machine ! Aux voiles ! Dépêchons !
En effet , ils se séparaient en deux équipages et se mettaient en devoir de lever l'ancre et de démarrer incontinent, la chaloupe remorquée par le chalutier à vapeur. Telle était leur désinvolture, qu'elle finissait par endormir mes appréhensions. La police et la garde civique elles-mêmes semblaient désarmées par le piquant et l'originalité de cette plaisanterie.
La drôle de grimace que feraient ces sacrés Goddams, réfugiés en ce moment chez leur consul, lorsqu'ils s'aviseraient de remonter à bord !
Le tour serait complet.
Un silence expectant s'était fait sur le qi Les spectateurs ne perdaient plus un mouveme plus une parole de ces impayables lurons.
Déjà, on guindait l'ancre du chalutier :
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— Un instant, s'écria Burch, il est entendu que nous naviguons sous pavillon Èelge !
Il détache de la hampe le drapeau tricolore promené tout à l'heure par la ville et, tenant un coin de l'étoffe entre les dents, il grimpe au grand mât pour y arborer les couleurs nationales.
Une immense acclamation, une clameur brève, mais frénétique, salue ce raffinement de prouesse. Les pêcheurs exultent jusqu'au délire.
Burch monte, monte toujours, mais en prenant son temps ; parfois il s'embarrasse dans les plis du drapeau, d'autres fois il affourche une vergue et se repose pour échanger de là-haut une grosse bourde avec un autre flambart qu'il démêle dans le grouillement de la foule. Tous les regards le couvent anxieusement et le caressent de leur sympathie, de leur solidarité.
Enfin, il arrive à la pomme du mât. Pour aller plus vite, il en arrache le drapeau britannique.
La huée féroce et étourdissante qui approuve cet attentat rappelle les autorités au sentiment de leur rôle. D'ailleurs, la foule devient par trop
îmuante, et pèse tellement sur les gardes ciiques que ceux-ci risquent à tout instant d'être 3tés à l'eau. Il faut absolument en finir.
Très pâle, nerveux, blessé dans son importance
d'officier amateur, le commandant, après s'être concerté avec le commissaire, ordonne au premier rang de coucher en joue les envahisseurs des bateaux anglais. En même temps, le second rang s'est retourné vers la cohue, et crosse en l'air s'efforce de la faire reculer.
— Pour la dernière fois, allez-vous descendre ? clame l'officier à Burch Mitsu.
Pour toute réponse, le jeune homme esquisse du geste une ithyphallique parodie du salut militaire.
— Peu ! gronde l'officier, dominant et étranglant le rire égrillard de la multitude.
Les balles s'égarent ; mais ils ont tiré tout de même ! Vrai, ces muscadins, ces a fils de famille », comme on dit en style bourgeois, — ce qui ferait supposer que ce qu'on appelle famille n'existe pas pour les déshérités, — ces dadais pommadés, au visage poupin, ont été munis de poudre et de balles! Les doigts leur démangeaient de s'en servir, si bien que les fusils seront partis tout seuls !
Mes yeux dévoraient Burch . Le grand mom imminait. Je voulus m' élancer, le conjurer par cri. Impossible! Mes jambes étaient paralysé j'étais pressé dans les étaux de la cohue; et su:
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quant d'angoisse, je ne pouvais plus tirer un son de la gorge.
Quant à lui, mon héros, il ne s'était pas seulement détourné à la détonation ; il n'avait même pas tressailli. Il continuait tranquillement de substituer le drapeau belge au pavillon britannique, et il officiait avec ces bonheurs d'attitudes et ces trouvailles do gestes dont il me régalait en appareillant, lorsque nous partions en excursion. Sa silhouette inoubliable se détachait sur un de ces couchers de soleil qui exacerbent encore l'hystérie de Péquinoxe et les spasmodiques mirages de septembre. Les reflets de l'horizon l'éclairaient avec une sorte de volujpté ; des feux Saint- Elme papillonnaient dans les frisons de sa chevelure : il n'avait plus l'air d'un simple vivant, il éblouissait comme un ressuscité.
L'aigre commandement traversa une seconde fois l'espace léthargique.
C'en était fait. Ils firent feu pour de bon, cette fois, en visant de leur mieux, faut-il croire, comme s'il s'agissait de tirer au pigeon et de rapporter uelques couverts d'argent à leurs ménagères.
Trois corps s'abattirent sur le pont. Dans Tun î reconnus Gust Mitsu. J'appris plus tard que eux spectateurs, postés sur le quai, de l'autre côté
du bassin, avaient été tués par la fusillade. Lui, du moins, était sain et sauf! Mon illusion ne dura pas plus longtemps qu'un soupir.
Je le vis chanceler. L'une après l'autre, ses mains lâchèrent prise; il porta la gauche à la poitrine, perdit pied et, comme il demeurait suspendu dans le vide, tournant plusieurs fois sur lui-même, il s'enroula dans les plis du drapeau mal attaché à la drisse, de sorte que lorsqu'il s'abattit sur le dos, non loin du grand frère, sa tête blonde, appâlie, sa douce figure de novice émergeait seule du linceul tricolore. Ce que m'avaient prédit l'autre été la mer phosphorescente et, hier encore, les sanglots de raccordéon durant la nuit d'insomnie, c'étaient donc les pantèlements furieux de cette noble poitrine ! Peu à peu aux flots de sang giclant du poumon perforé, le drapeau national se teignait en un prophétique étendard rouge.
Alors, se redressant sur ses coudes, dans la posture d'une vigie fidèle, Burch dirigea ses yeux mourants vers Thorizon où l'édifice des nuages lui représenta le phare de la Révolution promise.
Quelle cause m'empêcha de chercher le trépi à sa suite? Une pudeur difficile à défini
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une vague conscience de mon indignité, la peur de mêler un sang profane à cet holocauste agréable à l'avenir. Avant de dépouiller la vie, était-ce que je devais mieux m'imprégner de Tâme populaire ? Me fallait-il concourir d'une manière plus efficace que par une fin prématurée, un martyre encore immérité, au bonheur de ceux que je prétendais tant chérir! Tel un catéchumène des âges évangéliques ne recevait que bien longtemps après les autres le sacrement de la mort violente.
Si ma place n'avait jamais été parmi les tourmenteurs directs des misérables, elle n'était pas encore parmi les persécutés ! Un jour peut-être serai-je digne des pauvres et des parias ! Quand j'aurai confessé et expurgé mes intimes préjugés sociaux, que je me serai affranchi des dernières conventions profitables aux affameursj quand aucune des impostures du progrès et de la civili' sation ne me faussera plus la conscience, je mériterai sinon de mourir avec les interdits et les anathèmes, du moins de m'immoler pour faire place à leur postérité.
La vanité et la présomption suprêmes de notre part ne consisteraient-elles pas à nous croire, nous les rêveurs angoissés, les pâles augures des
prochains cataclysmes, appelés à jouer encore un , rôle dans rédifîcation du monde nouveau ?
Bientôt, c'en sera fini des présages et des avertissements de la période comminatoire. Ne ferions-nous pas mieux de disparaître avec ceux que nous avons condamnés et flétris, nous autres transfuges de cette civilisation, de ces mœurs abolies ; nous autres, gravats qui encombreraient le chantier anarchiste !
Autant partir sans récriminer. Laissons passer la justice de Caïn. Faisons place à des âmes vierges, à des âmes sans remords et sans passé. Les meilleurs, les plus jeunes d'entre les bourgeois sont inaptes aux récoltes des jours prochains, c'est à peine s'ils prêteront une main utile aux semailles, ils serviront tout au plus aux amendements. Nous serions gauches, maladroits, fatalement désorbités. Car nous ressemblons aux broussailles couyrant les novales et que le défricheur réduit en cendres pour les restituer sous forme d'engrais au sol épuisé dont elles étaient les parasites.
Et ce sont eux, tous ceux que nous chérissons, qui sans le savoir, en se jouant, parce que fatalité, le destin les aura enivrés et leur aui poussé le'bras, ce sont les élus qui nous immoleror pour leur plus grand bien.
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Trop de bonheurs et de privilèges nous entachent et nous dégénèrent pour que nous soyons dignes de communier dans la mort avec les doux et sublimes parias !
Résignons-nous, au jour des représailles et des cataclysmes, à tomber confondus avec les mauvais riches. C'est pour donner aux aimés la plus intense preuve de notre tendresse que nous devons consentir à cette méconnaissance, à cette méprise. Il nous faut accepter toute la cruauté de ce sort, et cela sans espérer que jamais nos justiciers nous pleurent; au contraire, avec le désir que jamais — pour qu'ils n'en éprouvent d'oiseux et inutiles remords — ils sachent à quelle extrémité, à quel paroxysme nous les chérissions! Il faut, afin que rien ne trouble leur œuvre sereine et régénératrice qu'ils continuent de nous croire coupables.
Afin qu'ils conservent la foi et l'espérance puissent-ils ne douter jamais de leur charité !
Mais pour nous, quelle volupté dépassant toutes les autres : celle de mourir de leurs mains immaculées. C'était toujours à l'épée de ses affranchis, gladiateurs violents et candides, que. César demandait le coup de grâce. Et pour mourir, réconcilié, Amfortas attend Parsifal.
Radieux quoique un peu tristes ; tristes tout juste ce qu'il sied pour nous croire heureux, ô chère âme, pauvre frère, nous nous sommes embarqués ce midi-là sur TEscaut, comptant nous rendre d'Anvers à Tamise.
L'yole quitte la rade, mais, calme plat.
Nos deux matelots, deux brunets candides et rudes, beaux comme des mousses au début de leur carrière, tentent vainement d'accorder la voile à la brise. Il leur faudra ramer, ramer... Tant pis. Ils y vont de plein cœur.
Après des heures de jour un peu cru, le soir
tombe lentement, distribuant ses magies dans le
rand ciel septentrional où se cabrent les nuées
iolâtres et cuivrées.
Nous croisons des chalands et des voiliers en )umant le dos au panorama de la grande ville et
en ne regardant que nos rameurs, et en ne rapportant qu'à ce couple savoureux toutes les incantations vespérales qui nous circonviennent.
Hé hisse ! Ils se renversent comme pâmés. Hé hop! Ils se redressent comme offensifs. Ils se ramassent pour se détendre et s'allonger de nouveau, rythmiques.
A ces taquineries du vieux fleuve par les avirons de nos deux adolescents, gagnerons-nous jamais Tamise ?
N'importe. N'arrivons pas ; voguons sans hâte puisque nous devrons les quitter en abordant. C'est ta pensée et aussi la mienne. Jamais plus étroite connivence ne régna entre nous. Le délice de nous trouver avec deux compagnons qui ne sont pas « des nôtres » ; avec deux garçons tout simples auprès de qui nous ne serons pas forcés de faire des phrases et de nous récrier d* admiration, pour la galerie; ou même de parler d'amour. Comme si Ton pouvait jamais parler d'amour !
Ceux-ci, par exemple, n'articulent que de rares vocables mais en leur galbe et en leurs gestes réside une suprême harmonie, et nous nous régalom > leur présence, et leurs mots vulgaires contrac ï de mystérieuses significations. De toute \ * virile personne émane le parfum des chênes: i
mp^'
parfum qui fortifie les sentiments et met en fuite la bagatelle.
O cette heure et ces éléments, combien favorâbles aux mélanges psychiques !
Et voilà comment il se fit, qu'isolés, à quatre, deux pauvres diables et deux amants remontèrent sans y songer le cours du grand fleuve très occupé, le sournois charmeur, de leurs étourdies petites personnes...
Volupté indicible de se traiter en.égaux; puis même, insensiblement, en pareils.
Eux s'absorbent en nous, quitte, nous autres, à nous incorporer dans eux. Ah ! communier ne fût-ce que durant une nuit sous les espèces du pauvre diable. J'ignore comment tout cela finira. Mais quelle appréhension, à l'idée ' que cette bonne entente devra finir.
— Autant d'heures pour arriver! disaient-ils au départ, et la traversée vous coûtera...
Quelle somme?
Nous nous en moquons pardi ! Nous leur '^'^nnerons tout ce qu'ils voudront. Leurs yeux
gnes des horizons et des vagues, nous répon-
mt : « Tout ce que vous voudrez ! » On ne par-
ra plus ni du temps, ni du prix. Convenu.
?our sceller le pacte nous bûmes fraternel-
lement à même leur bouteille de genièvre qui passait à la ronde.
N'est-ce pas que nous concertions à ravir?
Quant à me rappeler ce qu'ils nous déclarèrent, autant vous répéter très mal F éternelle complainte des musiques de rue. Les notes changent, la voix reste. Ou prenons que ce fut une romance sans paroles.
Qui donc aimai- je à outrance ce soir là au fil de l'eau, sous les nuées sardoniques et sur le fleuve lubrifiant, entre deux rives presque pareilles bornées de digues herbues, tout juste assez hautes pour nous . masquer les plaines d'alluvion à la fois grasseis et farouches, les Polders de si navrante bonhomie. . .
Quatre comptions-nous tout à Theure, deux pauvres diables, et deux amants!...
Oui nous sommes quatre, mais quatre pauvres diables, autant d'amants !...
Les deux gars consentent à tout ce qui les entoure, même aux mouvements de nos tendresses et des leurs; les leurs devenues les nôtres, les mêmes, les seules.
Combien de fois ont-ils abandonné les aviror combien de fois les leur avons-nous repris? me rappelle que parfois nous ramâmes à dev
Tune fois aussi j'étais le partenaire de Tun des matelots, la fois d'après je m'appariai à l'autre rameur.
A mesure que s'écoulait cette soirée magnétique nous nous sentions de plus en plus rapprochés. Nos pensées se tutoyaient et se cherchaient comme des bouches; nos pensées étaient des baisers, et par peur de paraître moins confondus que ces caresses, nous nous taisions, frileux, ou nous ne murmurions que de ces mots spasmodiques qui suspendent les battements des cœurs saturés de délices.
Nous avions échangé nos coiffures. Leurs casquettes à visière droite ragoûtaient nos physionomies blafardes et nos chapeaux ne dénaturaient pas trop l'expression de leurs ronds visages ambrés par le hâle mais aux joues ^oses encore comme celles des petiots.
Et poussant le chassé-croisé jusqu'au bout, je crois même qu'après une critique baignade où ils nous furent providentiels, nous étions entrés dans leurs bragues goudronnées et leurs jerseys de
grosse laine bleue tandis que, râblus et carrés, ils
lisaient sauter les coutures de nos complets de
oyage.
Avons-nous ri ? je ne sais plus. Mais si nous
avons ri je jurerais que c'était sans en avoir lair, et que nous nous livrâmes à ces folles mascarades d'un air très grave avec des propositions qui sonnaient comme des répons de psaumes...
La nuit tomba, la pleine nuit.
Nous devions avoir atteint le confluent de TEscaut et du Ruppel car la nappe d'eau s'étendait très, très large comme si les ondes avaient voulu éloigner le plus possible les rives où nous attendraient, d'un côté aussi bien que de l'autre, les humains que l'on voit et les choses que Ton fait tous les jours.
Et plus l'eau maternelle élargissait son cercle protecteur autour de notre quatuor, plus nous nous aimions harmonieusement ; plus je te livrais volontiers à cette caresse de leurs âmes balsamiques et plus ils se cédaient mutuellement aux effusions plus félines de nos deux consciences. '
Où avons-nous abordé? En aval de Tamise sans doute? Où avons-nous dormi? A quel moment la vie conforme nous reprit-elle dans ses filets? Après combien d'heures, hélas, nous remîmes-nous en la posture des gens de ne monde ; redevînmes- nous, en sauvant les fameu apparences, ce que nous avions toujours été ! Leur avions-nous seulement dit adieu à
deux êtres d'élite qui nous imprégnaient la chair de leur cordiale essence autant que nous nous étions exhalés en leur appétissante enveloppe ?
Pourquoi s'étaient-ils détachés de nous en reprenant leurs rugueuses nif)pes de marins et ne nous laissaient-ils d'eux-mêmes, de leur admirable pousse humaine, plus rien à voir, à toucher, à hunier, ou même à penser ; en nous rendant, avec nos vêtements de terriens, nos visions coutumières, nos étreintes affaiblies, nos souffles éventés, et nos amours taries ?
CHARDONNERETTE
A Léopold Courouble. .
Certains coins de banlieue sont comparables à des pays orphelins tombés au pouvoir d'une marâtre. Ils jouissaient du bien-être et de la quiétude agrestes lorsque Taccapareuse industrie vint les prendre au collet pour les flétrir et les exploiter. Les vestiges qu'ils conservent d'un sort meilleur accentuent leur condition lamentable, car si les monuments en ruines dégagent une mélancolie tempérée et romantique, il n'y a rien de sinistre comme le délabrement d'un paysage. Tel est le cas d'un vallonnet situé à l'occident e la grande ville. Les coteaux gazonneux d'au- :efois ont été convertis en talus et en remblais où es monceaux de scories et de tessons de bouteilles emplacent les vaches vautrées dans les hautes
herbes. La maigreur des poteaux télégraphiques parodie l'élégante sveltesse des bouleaux blancs et des peupliers. Un rivetet efîarouché par le voisinage d'une briqueterie et d'une de ces affreuses cités ouvrières — dénonçant Tabîme entre- la philanthropie et rÉvangile — s'efforce de sourire et de folâtrer encore, à l'approche des sordides affluents qui le guettent là-bas, lorsqu'il se sera perdu derrière le viaduc du chemin de fer pour s'encaisser entre des kilomètres de murailles manufacturières. Combien- dolente la suprême cantilène des sources limpides et des moulins d'amont que se chante le ruisselet condamné !
Mais c'est au printemps que la zone spoliée vous impressionne au delà de toute expression. Ma mémoire ne parvint jamais à se déprendre d'une journée d'avril vécue en ces provinces critiques. Le sourire du renouveau les illuminait fallacieusement. Enfant radieux et mutin^ le soleil agaçait la contrée endeuillie et lui communiquait on ne sait quelle grâce factice et sournoise.
Un morbide état d'esprit m'avait entraîné ce matin-là vers cette région si douloureusemc transitoire. Je m'y sentais plus seul, plus loin ( nulle part. A jamais privé d'espérances, je \ noyais dans le vide de mes anciennes nostalgie
CHARDONNERETTE 237
je m'assimilais à ce pays en désagrégation participant de deux souffrances, se débattant à la fois dans les convulsions de Tagonie et dans les spasmes du devenir, — à ce pays où la conjonction brutale de la cité et de la campagne ressemblait au baiser corïosif et meurtrier d'un viol. Il me tardait d'émigrer, de m'éperdre, de me dissoudre pour tout de bon. Aucune affinité normale n'étreignait plus mes fibres, aucune consolation permise ne devait me visiter et, en attendant la métamorphose imminente, je savourais la complaisance de ce dernier printemps pour la malingre et cariée banlieue industrielle. J'aspirais à sortir de ce monde pour aborder à des rivages nouveaux. Mais auxquels ? Et par quel moyen ? Mes pressentiments d'un indispensable avatar n'impliquaient point la fin de ma vie sur cette terre. La raison me disait que sans quitter cette planète il y aurait moyen de créer un monde et une humanité nouvelles, d'autres mœurs et d'autres dieux , en dehors de toute tradition.
^n ce moment de mes spéculations, dévalant V talus, prêt à m'engager dans le défilé le plus I ^êche de cette campagne de barrière, je croisai 1 j jeune fille, une façon de mendiante, la véri-
table aborigène de ce terroir. A là fois infantile et vieillot, cet être revêtit à mes yeux une importance surhumaine. Promesse ou déclin, il hésitait entre Taube et le crépuscule, suggérant à la fois la nuit à venir et îe jour à naître. Il flattait et renforçait l'impression produite par un milieu si topique et je ne doutai pas qu il fût issu spontanément de la rencontre du soleil rédempteur et de la banlieue damnée.
L'insexuel compliquait Tindéterminé de ïage. Le visage tenait d'un garçonnet autant que d'une gamine, le corps eût convenu à un éphèbe comme à une adolescente.
Maigre, nerveuse, hâve, vêtue de haillons cousus avec de la paille en guise de fll ou rattachés avec des épines en manière d'épingles, elle s'imposait à Tattention par un de ces visages d'exprès* sion complexe et passionnée, une physionomie à la fois aimante et haineuse, ingénue et précoce, tendre et révoltée, une figure d'un ovale allongé au teint blafard, rosé par places, au nez busqué et mobile, au menton volontaire, au front lisse, presque trop génial pour une femme, contrasfc' avec le pli sarcastique des lèvres charnues, affi lantes quoique un peu flétries. Ce visage pass du sourire luron et ambigu d'un gavroche dépn
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à Textatique et langoureuse mélancolie d'un ange de maître gothique.
Et dans cette physionomie topique rien d'intense et de troublant comme les yeux d'un bleu indicible, tour à tour perlés et pétillants d'allégresse ou s' obscurcissant, se veloutant de désolation ; des yeux un peu injectés, à la fois railleurs et suppliants, enfoncés sous Tarcade^sourcilière, ombrés de longs cils pâles, cernés de violet comme par des contusions. O ce regard qui commençait comme une prière d'enfant martyr et qui finissait par une œillade de prostituée. Pour bien défiijir Teffluence, le fluide que dégageait cette interlope créature, je dirai qu'elle eût entraîné à des jacqueries la légion des gueux urbains et ruraux^ et \ qu'en temps de panique et de représailles bourgeoises, les honnêtes gens l'eussent fait coller au mur, tant elle transpirait la subversion, l'anomalie, Ten-dehors.
Elle se planta devant moi, me barrant le passage, tendit sa main calleuse et gercée et me demanda l'aumône d'une voix faubourienne, mélo- ; [jue à la façon des inflexions de rapsodes fo- : ins, poignante comme les appels sur un navire quarantaine.
Me voyant ému, au point de ne pas trouver la
monnaie dans ma poche, elle interrompit sa complainte et me prenant très familièrement la main : « Viens! » dit-elle. — Où cela? balbutiai-je. — J'ai faim ! me confia-t-elle en jriant douloureusement, tandis qu'elle m'enveloppait d'un regard .carnassier et câlin. Si j'avais à peindre la Faim, ce serait ce regard-là que je lui prêterais !
Nous nous rendîmes, moi complètement à sa merci, l'homme lige de cette réprouvée sociale, vers une guinguette déchue, où jadis, aux vesprées dominicales, les couples urbains en rupture de comptoirs et d'aunages baillaient et toupillaient aux accords de périodiques crincrins. Je me réjouissais de son impérieuse confiance et me laissais piloter comme si c'avait été partie liée entre nous que cette halte dans le bouge, comme s'il eût été convenu qu'elle m'attendrait ce matin-là au passage, en ces confins de la grande cité.
Chardonnerette — la cabaretière l'avait saluée de ce nom suggestif, presque rudéral, le vrai nom convenant à cette plante de terrain vague — dévora les frugales platées que je lui fis servir. P»»*fois elle s'interrompait de manger pour promer sur moi l'onctueuse et presque trop reconnaissai caresse de ses prunelles, si reconnaissantes < prunelles qu'elles me semblaient ironiques
CHARDONNERETTE 241
m'inspiraient le remords de ma piètre bienfaisance ; puis, aussitôt après, ce veloureux et lubrifié regard devenait dur, rétractile, presque vindicatif. Quand elle eut terminé cette réfection, tandis que je réglai, elle vint à moi, me reprit la main et avec la résignation d'une vagabonde acculée qui se rend aux argousins : « A présent, paie-toi ! Puis, soyons quittes ! »
Déjà dépoitraillée, elle fit signe à la patronne qui s'apprêtait à nous conduire vers une soupente, Chardonnerette, le pied posé sur la première marche de l'escalier^ se retourna vers moi. Ah ! toujours cette physionomie d^expression contradictoire ! Si l'énigmatique enfant commençait à à attiser mon être sensoriel, elle m'envahissait, elle me saturait jusqu'aux moindres recoins de l'âme. Ce qu'il y a toujours de protecteur dans la pitié tournait peu à peu en respect, et même en vénération. A mesure que ma sympathie devenait de l'amour, c'était elle qui commençait à m'humilier, c'était moi qui devenais pitoyable.
— Non, tu ne me dois rien ! m'écriai-je. Ce serait affreux! Et presque sanglotant : « Comme tu (le méprises pour me croire capable d'exploiter ta aim ! » Elle haussa les épaules : « Allons, ne dis lonc pas de bêtises ! Tu m'étrenneras, voilà tout !
A moins que tu ne sois dégoûté !... — Chardonnerette ! Fadjurai-je. — Eh bien, quoi ? Décidetoi alors ! Montons là-haut et dépêche ! Ou bien fais place aux autres et cède ton tour au second de la série... » Je lui serrai le bras à le fracasser : (c Tu as des amants ! » Ce cri de jalousie m'échappa comme le sang gicle d'une artère perforée. Elle éclata d'un rire faux, enroué : « Des amants ! Dis donc des tas d'amants ! Tous ceux qui m'accostent sur la route ! Tous les passants ! » Et, nerveuse, elle fît le geste de les compter sur les doigts qu'elle agita ensuite comme pour en secouer une invisible poussière dont chaque grain eût représenté un de ses innombrables galants.
En ce moment j'eusse simultanément voulu la couvrir de baisers et la rouer de coups. Je compris ces désespérés qui, sur le point de commettre, ou même après avoir commis le pire des attentats, massacrent l'objet de leur monstrueux désir et se croient moins damnables assassins que sacri lèges ; je me les assimilai même à tel point que, les oreilles bruissantes, des larmes rouges plein les yeux, d'un effort je gagnai la porte pour t la tentation de les imiter jusqu'au bout.
Chardonnerette s'était jetée devant moi et, e core une fois, ce long, cet ambigu regard de (
CHARDONNERETTE 243
resse et de menace, de prière et d'exaspération me vrilla le cœur et me retourna les moelles. Sous ïa vertu de ce regard ma fureur fit place à une délicieuse stupeur. Je défaillais à la pressio^i de sa main devenue tutélaire, à la chaleur d'une hanche fraternelle frôlant la mienne et, dans ses yeux sans préjugés et sans mensonges, je buvais Toubli de tout ce qui ne serait plus sa présence. Était-cerange attendu, l'annonciateur du monde nouveau? Marchant sans parler, deux somnanbules, nous nous trouvâmes, presque sans le savoir, en pleine campagne, loin du faubourg. .
<c Retournons, murmura-t-elle d'une voix sourde et envieuse, il fait trop heureux, trop sain ici. Tout ce pays sent le beurre et les choux gras. Ces chairs flasques et bouffies dégagent une odeur de suif... »
La nature rurale trop sereine, béate et salubre,
résignée jusqu'au servilisme, s'accordait mal avec
la couleur subversive de nos pensées. Légitimant
les intimes répugnances et les acides affinités de
ma compagne, j'enchéris sur son di^e : « Oui, re-
;ournons où l'on souffre, où l'on vit toujours cabré
lous la constante menace du pilori et de la geôle,
)ù toute licence nous glorifie ; allons où Tamour
)lasphème, où le baiser saigne, où les possessions
sont des affres, où l'on s'adore à s'entre-tuer ! » A ces paroles les yeux de la paie enfant me parurent plus incendiaires, plus grégeois que jamais. Au lieu des rustiques clochers coiffés d'or, nous voyions repoindre les cheminées usinières déroulant * des crêpes funèbres. Les placides angélus villageois étaient étouffés par les cloches des fabriques carillonnant la passagère délivrance de
leurs forçats.
Marchant d'un pas accéléré, par tapées, gourde au flanc, pipe en bouche, déhanchés, poudreux, tous regardaient effrontément ma compagne, comme si tous avaient eu des droits sur elle. Beaucoup me lançaient des inj ures ou de méprisants clins d'œil. Pourquoi, si irritable, si porté à me ruer sur le moindre offenseur, n'en voulais-je pas à ces prolos et me sentais-je au contraire passer à leur bord ? Nous en croisions de merveilleux, aussi éloquents que des symboles, vraies incarnations de la force débonnaire ou des latentes révoltes ; de membrus et de plastiques aux méplats de médailles romaines, patines et boucanés, les bardes fauves collées sur leur cuir par 1 suées et les ahans du labeur. Les uns, tout chair et en volutes musculaires, les autres, te en prunelles et en physionomie.
CHARDONNERETTE 245
Chardonnerette les saluait par leur nom ou un croustilleux sobriquet. Pour celui-là elle avait une larme attendrie, pour celui-ci un sourire ; à Tun elle faisait une moue lascive, elle gi*atifiait l'autre de son geste préféré, elle parodiait le tic, le faubourien roulement de hanches d'un quatrième et saluait d'une gravelure imprécatoire et déflagrante les plus bourrus, souvent les plus déguenillés, coucheurs à Temporte-pièce, âpres et calleux, qui la voulaient, brutale et batailleuse, à leur image. Inexplicable phénomène ! Plus ils semblaient rafales et miséreux, plus elle leur témoignait au passage sa crispante et indélébile solidarité. Phénomène encore plus incroyable, loin de les jalouser j'aurais voulu me concilier ces parias, m'afïîlier à Timmense tribu des asservis et des pendards ; partisan d'une sorte de polyandrie, je me serais contenté de partager les faveurs de Chardonnerette avec les derniers dessous de la truandaille, avec la tourbe des argotiers et des drouineurs. Comme si elle eût lu dans ma pensée, elle se récriait d'enthousiasme : « Oh oui !... De fiers gre- ( is, plus riches de sève et de sang que de pé-
< ne! Us me battaient ferme aussi ; j'en ai subi
< ces caresses qui vous rompent tout entière et as crèvent aux trois quarts comme une jument
de fiacre ! » Avec volubilité, avec une fièvre féroce qui Tenrouait et l'essoufflait, elle m'évoquait en phrases courtes, haletantes, les pratiques et les exigences de ces mâles ; elle me suggéra les siestes dans les briqueteries brûlantes comme des solfatares, les accouplées nocturnes dans un renfoncement de meule, et les stupres des dépôts, et l'audace, la furia sexuelle de ces gueux déchaînée jusque derrière les bancs de la Cour d'asssises, à deux pas des gendarmes, tandis que le magistrat nasillard et prud'hommesque requérait contre l'un ou l'autre dépuceleur qui avait tiré trop de sang à ses patientes. Mais je la ramenais toujours aux traits de son expérience personnelle.
Elle me narra ses communions avec les souffredouleur, les fringales qu'elle avait assouvies, les soifs qu'elle avait désaltérées. La sublime drôlesse n'estimait guère ses faveurs à un plus haut prix que la chique et le tabac, les autres consolations du frelampier. Combien de récidivistes et d'incurables étaient venus chercher, endoloris et sordides, en les bras de Chardonnerette, une promesse de rédemption, une aumône de félicit Aux grévistes de la grève perpétuelle, ricocha" de la correctionnelle à la centrale, et de l'asile < nuit aux phalanstères des vagabonds, aux bless
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de notre géhenne sociale, elle représentait la minute de trêve balsamique, Tonguent suave, l'ambulance toujours ouverte. Mais parfois elle opérait comme les cautères et les pointes du teu. Dans rimagination de ses obligés elle allumait des rêves de cataclysmes expiatoires. Elle s'était inoculé le virus des représailles pour le transmettre par les ventouses de ses baisers aux ilotes trop soumis et trop patients. Elle induisait aux crimes généreux les beaux garçons de la canaille. Et sur son sein pantelant de charité féroce les plus radieux adolescents, si naïfs et si tendres qu'ils souriaient encore à leur misère et à l'iniquité de leur sort, s'étaient réveillés un matin anarchistes à outrance. En revanche, elle s'imprégnait de généreuse et virile essence, elle se modelait sur ses amants. La race des pouilleux héroïques avait façonné ses appas à leurs mains gourdes, à leurs grosses bouches convulsives de Tantales assoiffés de bonté et de justice.
Sa déchéance la paraît d'une noire splendeur i^nrgatoriale.
Plus elle me nombrait ses ignominies, plus je
imais, cette totale perdue, cette Madeleine des
•yous. Oui, je l'aimais. Et de quel amour absolu
panthéiste ! C'était tout le peuple, toute la souf-
france, Tinfinie douleur humaine que j'adorais en cette prostituée, martyre et sainte, et j'aurais voulu incarner la plèbe tragique et rebelle pour la posséder, la béatifier à jamais.
Mon aberration affective en vint à reporter sur elle mes nostalgies du monde meilleur. Ses nomades et innombrables amours Texaltaient à mes yeux. Infiniment rédi mante et piaculaire, elle avait essuyé plus de larmes que les petites vierges des carrefours. Comme de lancinantes et volcaniques oraisons jaculatoires, comme ces prières de naufragés qui tournent en imprécations de désespoir, l'avaient fouettée les déclarations furieuses de ses fidèles. Beaucoup ivres, appassionnés jusqu'à répilepsie, en ces stades amoureux où chez les tempéraments primordiaux Tépanchement de la tendresse se confond avec les transports de la haine, l'avaient battue, mordue, contusionnée, foulée aux pieds, tatouée comme un mur de geôle.
Notre-Dame des Claque-Dents et des Pei\ailleux, durant leurs amoureuses neuvaines, c'était de plaies et de blessures que ses truculents pè rins couvraient son corps en guise d'ex-voto!
Quand nous fûmes entrés dans la guingue je tombai à ses genoux.
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« Je t'adore, lui criai -je, en arrosant ses pieds gercés et poudreux, de toutes les larmes accumulées dans ma poitrine depuis que le destin m'avait confronté avec cette gueuse. — Oh ! je te porte un amour déréglé... monstrueux, diront mes anciennes amours abjurées pour toi!... Mais pardonne-moi ma faiblesse et mon noviciat: A toi de d'initier aux redoutables mystères... Vois, je m'humilie, je tremble encore à tes pieds. En ce moment tu dispenserais des secours trop formidables pour mon anodine détresse, toi qu'il faut aimer à toute extrémité... Les lâches bonheurs m'imprègnent encore trop. Avant d'entrer dans les capiteuses tanières de la révolte, il faut que je secoue à Tair libre le fade remeugle du chenil ! Attends pour m'accorder une part de ton être, que j'aie renié ma race, mes origines, la famille et le mariage, que j'aie connu la faim, la proscription, les pénitenciers, les traques, les souillures, les outrages de toute sorte que le mauvais riche prodigue à Lazare, l'ombre et le repoussoir de son '^bleuissante prospérité... Pour m' approcher delà ene anarchiste, j'attends d'abord le baptême de interdit. C'est de ta conjonction avec Tun ou autre ruffian, c'est de Ion giron d'adolescente, lus ruiné que celui de Toctogénaire de laprophé-
tie, que sortira sans doute TAntechrist^ rincendiaire, le Purificateur ! »
Ses guenilles tombèrent en signe d'acquiescement à mes présages. Dans sa nudité de poitrinaire agonisante, avec ses pauvres bras décharnés, ses jambes frêles et ligneuses, avec sa gorge et ses flancs de souffre-douleur ocellés de cicatrices, tout ce corps épuisé et famélique qui eût tenu trois fois dans un cercueil d*enfant, elle surgit plus navrante qu'un jour de grève, plus dévorante que le pétrole et le grisou, plus damnable qu'un chauffoir de bagne et en même temps plus pure et plus lustrale que les fonts baptismaux. Les épaules étaient si chétives qu'elles semblaient ployer sous le faix des longs cheveux de fumée auréolant de deuil le visage séraphique et déchu.
Les yeux bleus dilatés à Textrême, aussi bleus que le ciel au premier jour du monde, scruteurs comme des consciences, m'en tr' ouvraient des vertiges de honte et de salut, d'iniquité et de rédemption.
Alors, cuvant en mon être toutes les forces, toute les aspirations, toutes les pléthores affectives c la racaille et des gueux qui lui avaient payé tr but, je rétreignis, je la pressai contre moi, pj
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tagé entre Thorreur et le fanatisme, plus farouche qu'un voleur de reliques.
Au contact de ses lèvres, un froid délicieux, la la fraîcheur sapide d'un fruit paradisiaque envahit les principes mêmes de ma vie et je me sentis sourdre et tarir éternellement en la prière exaucée de l'universelle souffrance...
A Eugène Demolder,
Ames enfantines et mystiques ne goûtant pas le plaisir sans une sourdine d'intimité et de ferveur.
(Nouvelle Carthaçty G. E.)
« A propos, Tami Marius, espèce de samaritain de lettres, j'ai conservé quelque chose pour vous ! — me dit à la fin d'un dîner, où nous avions beaucoup causé marine et navigation, le courtier et armateur Josse Deridder, du quai Ortélius, à Anvers, chez qui j'étais allé passer mon congé de oël. — C'est la copie d'une lettre d'un marin îi à sa grande sœur qui demeure avec leurs ux parents et une flopée d'enfants puinés, en I âge, comme on en trouve toujours chez les ivres gens, ruelle de la Coupe, près du Poids
XT
de Fer, au cœur de ce grouilleux quartier Saint- André qu'on appelait si pittoresquement autrefois le Marché-aux-Poux, et où je vous conduirai à votre prochaine visite... Si le gaillard a écrit à cette sœur plutôt qu'à son père ou à sa mère, c'est parce qu'en dehors de lui, elle est la seule de la famille qui sache à peu près tenir une plume et déchiffrer un griffonnage. Toutefois, il faut croire que la mâtine s'est vantée ou que son frère entretient trop haute opinion de sa science, car elle est venue, au bureau, nous demander de lire la missive dont nous avons alors gardé copie à votre intention. »
Josse Deridder est un des rares négociants qui aient quelque idée de la valeur d'un livre sincère et artiste et qui n'assimile point nécessairement un écrivain à un vagabond et à un repris de justice. Enormité qu'il a toutes les peines à se faire pardonner par la gent mercantile : il s'essaie luimême à coucher sur le papier des idées autres que celles de son journal et rédigées en une langue moins cursive. Ainsi il est arrivé à tourner asp^^^ proprement le vers. Josse Deridder lit beauco» et comprend même ce qu'il lit, phénomène pe être plus rare encore que celui d'un négocia poète. A côté de plusieurs bons tableaux signés
noms qui ne sont point exclusivement ceux de quelques favoris d'un chauvinisme ignare et provincial, il possède ui^e bibliothèque bien fournie et dont on ne craint point, en la consultant, de détériorer les riches reliures. Homme d'éducation, de naissance patricienne, amphitryon fastueux quoique cordial, Josse Deridder compte parmi les dix à vingt négociants qui nous réconcilient avec une engeance essentiellement malhonnête et arrogante. Si vous acceptez à dîner chez lui, ne craignez point qu'il vous dise à chaque plat ce que celui-ci lui coûte, ou qu'en vous servant à boire, il constate que vous n'avez point l'habitude de humer pareil nectar, ou qu'il étale sur la table toute l'argenterie de ses dressoirs, ou qu'il se fasse apporter, au milieu du repas, comme par hasard, une immense pile de louis d'or, une en- , caisse qu'il s'agit de vérifier d'urgence. Non, jamais Deridder ne parlera de sa profession que pour rapporter des faits et des circonstances qu'il sait devoir intéresser ses convives ; aussi ai-jo toujours tiré profit de mes familières causeries avec ceright et gentleman^ et accueillis-je comme de précieuses aubaines ses charmantes offres d'hospitalité.
Dans les circonstances présentes, il avait encore
une fois deviné juste et trouvé le moyen de m'obliger en réservant pour mon reliquaire cette fruste épître d'un gars du peuple, ce document si instructif et si édifiant pour celui qu'il venait d'appeler avec bonhomie un samaritain de lettres.
L'épitre en question, datée du 12 octobre, venait de Santos, un port de la côte brésilienne, et était conçue en ces termes :
« Chère sœur, — je mets la plume à la main pour vous faire connaître Tétat de ma santé qui n'est malheureusement pas aussi bonne que je le voudrais, mais j'espère qu'il en va autrement chez nous, à la maison, et que tous vous vous portez comme poissons dans Teau.
« Voilà six mois déjà que nous relâchons à Santos, mais nous allons enfin lever l'ancre la semaine prochaine. Ce n'est, fichtre, pas malheureux, car il fait si malsain ici que chaque jour des matelots meurent des fièvres. Si vous n'êtes pas très solide de la poitrine, c'est à peine si vous pourrez résister à cette vilaine maladie. Depuis trois semaines elle me guette et tourne autour de moi comme un de ces vilains serpents ou de ces grosses chauv souris, buveuses de sang, qui font le charme ce pays. Heureusement, je suis plus malin et pi fort que le monstre jaune et j'ai déjoué ses fein