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apprentissage de cordonnier. . . Le directeur m'a muni d'uiie lettre pour un patronage...
— Oui, oui, Appol ! approuvait Brouscard, nous nous conduirons bien ! Il s'agit de faire notre devoir... Il n'y a encore que la vertu et le droit chemin pour nous épargner des misères. J'en ai plein le dos de vivre comme un chien de rue, toujours traqué, toujours pourchassé !...
Et ils se répétaient d'un ton déclamatoire des ' aphorismes de prêcheur bourgeois, les lieux communs de la morale écrite, les sentences rabâchées le dimanche dans les sermons de T aumônier.
Au fond ils n'en pensaient rien, songeant ôhacun à ce qu'il en adviendrait de leur liaison. Pourtant, dans cette débauche de paroles, pas une allusion à cette absolue intimité, à leur .étroit appariement, à ce qui les unissait jusqu'aux moelles, alors qu'ils n'avaient tous deux le cœur plein que de cette conjonction indissoluble, que rien, rien d'autre ne leur importait sur la terre !
Leur conversation, leur désinvolture, leur ton détaché, leur pétulance était pure comédie, fanfaronnade, irritation et dépit. Suffocants, ils s'en voulaient l'un à l'autre de ne point dire la parole qui devait les accoupler pour la vie et leur faire continuer, libres, l'égloguepar trop païenne qu'ils
menaient à la prison. Plus cette souffrance s'exacerbait, plus ils enchérissaient d'indifférence et de gaité, plaisantaient, riaient, mais leurs voix, trop tendues grinçaient prêtes à se lêler et ils se devinaient des yeux si pleins de sincérité et d'effusion qu'ils se détournaient avec affectation pour ne pas se trahir et perdre en un instant le bénéfice de cet effort de rupture.
— Au prochain carrefour nous nous séparons !
— C'est convenu. J'oblique à droite et toi tu tires à gauche.
Et là : « Bah ! Faisons encore quelques pas ! — Jusqu'au poteau indicateur ! »
Plus loin : « Tiens, ce poteau ? L'aurions-nous dépassé ? — Tant pis ! Nous bifurquerons au suivant ! »
Ils pressaient ostensiblement le pas, pour le ralentir tout de suite, de commun accord, et leur volubilité fiévreuse, presque sardonique, tombait comme un tourbillon de poussière à l'approche d'une crise de pluie.
— Adieu Brouscard, et bonne chance !
— Adieu, toi ! Et...
Ils se serrèrent la main presque cérémonieuse ment» Mais tout à coup, au moment où leu^
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mains allaient se détacher, leurs yeux qui se fuyaient toujours, leurs yeux dont ils se méfiaient, leurs yeux qui s'étaient dit tant de choses, des choses encore plus profondes et plus subtiles que leurs essentielles pensées, leurs yeux se rencontrèrent : ils étaient noyés de larmes, et aussitôt les fausses voix se turent, les mots menteurs leur restèrent dans la gorge, les éclats de leur gaîté négative furent coupés net, tous les prud'hommismes civiques et moraux refluèrent, une chaleur mutuelle leur parcourut le corps, la pression de leurs doigts s'attendrit et se prolongea en même temps que leurs jambes refusaient d'avancer. 0 les piteux cabotins ! Incapables de jouer plus longtemps cette comédie d'indifférence et de détachement. A la bonne heure : ils se retrouvaient à présent. Et les lèvres frémissantes ils se jetèrent dans les bras Tun de l'autre et se fondirent plus totalement que jamais.
Lorsqu'ils se remirent en marche, tous deux étaient décidés à vivre en irréconciliables hors-laloi, à s'invétérer dans ce mirage, à s'aimer à cœur
>erdu, — ah oui, terriblement perdus pour le
este de la création.
Ils devinrent ce que le langage judiciaire appelle des récidivistes, des criminels endurcis, et ils acquirent une prompte célébrité dans le monde de la pègre : Brouscard était un cambrioleur redoutable, le génie même de Tefifraction; Appol, son aide, un fieffé voleur à la tire. Pour mieux opérer, le gamin avait tenu pendant un mois rauriculaire fortement plié sur la main par un bandage. Il en était résulté une étrange déformation : la deuxième et la troisième phalanges du petit doigt de chaque main étaient rétractées sur la troisième et ce doigt avait la forme d'un crochet. Cela permettait à Appol de plonger plus facilement dans les poches.
Lorsqu'ils s'enrôlaient dans une bande de malfaiteurs, ils y entraient à deux, à l'exemple de ces acrobates et de ces bateleurs qui, ayant toujours travaillé de concert, se complètent, s'amalgament dans les jeux du cirque, l'agilité et les nerfs de l'un suppléant aux muscles et à la vigueur de l'autre. Jamais amatelotage sur un navire, mariage de galériens traînant le même boulet ne fut auss étroit. Ils étaient pour ainsi dire jumelés.
Les drouineurs et les zingaris bivaquant dans
les plaines de Tour-et-Taxis avaient surnommé Appol, la Fouine. Fluet, les os ductiles, presque élastique, il se glissait dans les maisons par le soupirail, passait entre deux barreaux et venait alors ouvrir la porte à Brouscard. Auteurs de centaines de vols, les deux larrons n'en expièrent que quelques-uns, car, lorsqu'on les mit en jugement, on ne put jamais établir de preuves contre eux que pour une anodine portion de leurs méfaits. La renommée qui leur endossait les vols mystérieux et particulièrement hardis, les légendes courant sur leur technique scélérate ne suffisaient point pour les faire condamner à de longues détentions.
C'était Appol qui flairait et combinait les beaux coups et qui dépistait la police. Les rares fois qu'ils se firent pincer ce fut par la faute de Brouscard, trop téméraire ou trop lent à décaniller ; son complice écroué, Appol s'arrangeait aussitôt pour venir le rejoindre. Alors il préparait, en vrai virtuose, des évasions inexplicables dont tous deux ont emporté le secret lors de leur évasion su- 3rême, leur fuite loin de la terre !
Tout ce qu'on savait c'est qu' Appol taillait les carreaux des cellules comme s'il avait hérité de jette herbe à couper le fer dont on attribuait Tin-
vention à Vidocq. C'est ce que le gamin appelait jouer do la harpe. Le diable sait où, pendant la visite, il parvenait à dissimuler un de ces minuscules nécessaires de serrurier, appelés « bastringues », contenant les scies et les limes avec lesquelles il avait raison des grillages les plus solides. Lorsque ses geôliers le questionnaient à ce propos, Appol montrait ses jolies quenottes blanches et les tapotant du doigt : « Les barreaux ! Mais je les ai rongés ! »
Une nuit, lors d'une de ces périodiques battues et razzias que les veneurs de la police organisent dans ces chasses si croustilleusement giboyeuses de Tour-et-Taxis, réveillée en sursaut et d'humeur peu accommodante, la gent traquable et rudoyable à merci se rebiffa et en vint aux mains avec les trouble-fête. Un moment serrés de près, débordés, harcelés par tout un camp de bagaudes, les argousins firent usage de leurs armes. Appol, qui gîtait ce soir-là de ce côté avec Brouscard, et qui s'était jeté dans la mêlée à la première alerte, fut blessé à la cuisse. L'arrivée de renforts de la rousse mettait ses amis en fuite, et le subtil garnement allait tomber au pouvoir de ceux qui l recherchaient de longue date lorsque Brouscard assez grièvement atteint lui-même à la hanchf
APPOL ET BROUSGARD 321
dégagea son Appol, le chargea sur son dos et remporta à travers champs. Perdant le sang tous deux, ils fournissaient une piste rouge à leurs limiers. Avec sa charge précieuse, Brouscard enjambait des fossés, escaladait des haies et des palissades, laissait même de sa chair et de ses grègues à des murailles hérissées de chardons et de culs de bouteille. Il finissait enfin par tromper le flair et lasser l'ardeur de la meute, et échouait avec son féal, à deux lieues de là, dans les bois de Laerbeek, entre Wemel et Ganshoren. Epuisé et fourbu cette fois , lui le champion invincible , l'infatigable tourneur du Moulin-horloge s'était évanoui, perdant toujours le sang, sur le corps inanimé de son bien-voulu.
Et lorsque Brouscard ouvrit les yeux, étendu dans les fougères, c'était son protégé qui le veillait après l'avoir pansé, maternel et balsamique comme la rosée matinale, les dernières berceuses et les premières aubades des feuillages ciselés.
Quelque tolérance que le monde des hors-la-loi éprouve pour les pires inversions, on les avait raillés moins à cause de l'anomalie de leurs rapports que du caractère invétéré et chronique de cette affection. Hors du phalanstère des claque-
dents pareilles communions n'avaient pas de raison d'être ! Mais, comme au pénitencier, Brouscard imposa promptement silence aux plaisantins. Puis, cette amitié fanatique, illimitée, abondait en traits si généreux et si crânes, elle se manifestait de part et d'autre par un courage , une loyauté, un dévouement, une abnégation si complète, tellement surhumaine, tellement au-dessus des actes inspirés par des attachements moyens et réfléchis, qu'elle finissait par s'imposer, qu'elle en devenait sacrée, qu'elle confondait les simples vi-, cieux, les fanfarons de corruption comme elle devait apitoyer plus tard au tribunal la conscience rigide de quelques vrais justes !
• Seules, les femmes de la bande, avec cet instinct de jalousie que leur inspirent les grandes amitiés d'homme à homme, celles-ci fussent-elles même fraternelles et platoniques, en voulaient sournoisement aux inséparables et surtout à ce mièvre et gentil Appol qui déjouait leurs coquetteries et parodiait leurs manèges. Le blondin mettait à taquiner ces gaupes, la plupart peu appétissantes, une malice et une ingéniosité de singe Il se faisait désirer, affectait de passer par leui exigences, jouait le trouble et l'éblouissemen^ mais il se reprenait tout à coup , leur tirait ^
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langue , répondait par des coups de griffes et des cabrioles à leurs cajoleries, esquivait leurs caresses comme autrefois les bourrades du maître savetier.
Aussi quelle vengeance elles rêvaient de tirer de lui ! Quelle fête le jour où elles parviendraient à les séparer ! Mais les lagos mâles et femelles en étaient pour leurs tentatives. Au lieu de se fatiguer l'un de l'autre, chaque jour les deux féaux se sentaient plus étroitement ajustés. A la moindre absence c'était pour chacun un vide, un dépaysement étrange, un singulier état de nervosité et d'irritation, un besoin de s'étourdir, de changer de place, l'impossibilité de s'acquitter de n'importe quelle tâche, voire de songer à autre chose qu'à l'absent.
Appol avait peine à cacher au reste du monde, c'est-à-dire au monde sans Brouscard, l'indifférence et l'antipathie qu'il lui inspirait du moment que son inséparable n'était point là pour lui peupler ce monde, pour lui ensoleiller ce ciel, pour lui rendre supportable cette vie! Il n'était plus rien qu'il ne rapportât à son protecteur.
Brouscard, non moins aimant, mais plus contraint et plus réservé sous les yeux de la galerie, eût été furieux si on avait lu jusqu'au fond de sa
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pensée et il aurait battu, même supprimé l'imprudent qui se serait avisé d'y lire à haute voix.
Car, ainsi que tous les sentiments intenses, poussant leurs racines aux entrailles mêmes de l'être, cette passion était doublée d'une certaine pudeur, d'un besoin d'en masquer l'étendue infinie à l'espionnage et à la profanation de leurs entours. Mais ils avaient beau s'observer, lorsqu'ils se mêlaient à leurs camarades et participaient à un déduit collectif, au milieu de la conversation générale, leurs voix, leur attitude, leurs regards trahissaient leur intimité absorbante et exclusive.
Leur seul équilibre, leur seule vergogne, leur unique point d'honneur résidait dans cette tendresse quintescenciée ; leurs facultés amatives s'étaient concentrées en un foyer unique ; entre ces deux escarpes, la première parole méchante, le premier reproche, le premier froissement était encore à naître.
Parfois Brouscard contentait en passant, expéditif au point d en être brutal , Tune ou l'autre gouine s'offrant à ses fringales. Il n'attachait au cune affectuosité, rien de son cœur à ces accou plements charnels et ne tâtait de ces maîtresse? lortuites et passagères que comme savoureux rc
gais et breuvages de fêtes exceptionnelles ! Après ses rendez-vous erotiques, il n'avait rien de plus pressé que de rejoindre son ami essentiel, et c'était alors des épanchements et des accolades comme s'ils s'étaient quittés des semaines et des mois !
Appol et Brouscard cheminaient bras-dessus bras-dessous, complotant une de leurs expéditions nocturnes, lorsqu'une femme les croisa dans la plaine au coucher du soleil.
— Peste , la superbe « gonzesse » ! s'exclama Brouscard.
Elle était superbe, en effet. Grande, dans toute la fleur de la vie , admirablement modelée, avec un visage d'une pureté de traits presque enfantine, une bouche rouge comme la grenade et altérante comme le piment, un délicieux menton à fossette qui eût tenu tout entier entre les lèvres de Brouscard, un nez alliant un effronté frétillement de la narine a la noblesse de la ligne, des cheveux aux luxuriances folles, sauvages, bleus de ce bleu des chaudes nuits septembrales, nuits de velours où se pâment les dernières exhalaisons; un teint très discrètement ambré, mat , avec de légers et fébriles luisants roses aux pommettes, mais par-dessus tout cela des yeux volcaniques.
deux éclairs affolants, deux escarboucles infernales qui évoquaient Torage comme ses cheveux évoquaient la nuit, des prunelles où se lisait l'instinct de la destruction et du rapetissement, la puissance des trombes et des cyclones qui dévorent tout ce qu'ils rencontrent. Mais, aux séductions fatales de ce'visage d'une Méduse qui eût eu raison de riiorreur de Persée, s'ajoutaient les prestiges harmonieux et rythmiques de son buste et de ses membres, les ondulations de sa chair ferme, mûre à point, enivrante à cueillir et à savourer avec les fruits de l'arbre de la science du bien et du mal.
C'était — le procès de Brouscard révéla ces conjonctures — la maîtresse d'un .agioteur qui avait fini par voler sans prudence et se faire mettre à l'ombre pour cette lorette plus dispendieuse qu'une impératrice. De tempérament exigeant, curieuse de l'hommme quel qu'il soit, elle profitait de sa liberté pour rouler dans la prostitution, non pas celle qui réclame des arrhes et qui appartient à tout venant, mais celle qui choisit et qui paie. Ses rentes d'entretenue lui servaier à entretenir à son tour — une semaine, un joui une heure, mais jamais plus d'un mois, selon s toquade — les mâles rencontrés dans son orbite
Envieuse de toute force, aimant à épuiser, à flétrir, à perdre, elle était de ces femmes r^gaies qui dissolvent les plus nobles métaux, qui fondent l'or aussi bien que le cuivre — de ces vampires qui éteindraient la flamme du génie comme elles assèchent la sève de la brute. Et parmi ses amants elle comptait autant de poètes que de voyous.
Aguichée par tout ce qu'elle avait lu et entendu dire de cette excentrique et clandestine région de Tour-et-Taxis, elle s'était aventurée de ce côté, rôdeuse , en quête de rencontres originales et topiques, dans cette jungle de frelampiers.
Les éclats cuivreux du soleil prêtaient à sa toilette tapageuse et affriolante une provocation de plus. Elle semblait plus que jamais sous les armes. Son corsage évoquait une cuirasse, et il y avait dans le froufrou de ses jupes le bruissement agressif et belliqueux d'une armure d'amazone.
En passant, elle frôla Brouscard, le dévisagea, le trouva à son gré, lut dans ses yeux, entendit son exclamation. En gaillard sûr de sa force et de ses avantages , il avait accompagné d'une moue de supériorité ce cri de ravissement, et dans cet hommage il y avait un grain de fatuité et de mé-
pris. La femme avait eu un mouvement de tête qui lui disait : « Suis-moi ! »
Brouscard tombant en arrêt, résistait à son compagnon qui voulait le faire avancer. Appel haïssait d'emblée cette passante, et d'autant plus qu'il ne pouvait se dissimuler — l'antipathie ne tue pas l'admiration — son éblouissante beauté. L'acuité de sa tendresse , le fluide affectif dont il enveloppait Brouscard et dans lequel il aurait toujours voulu Tisoler, lui faisait pressentir en cette femme la rivale, l'ennemie, peut-être Tusurpatrice.
Ayant fait quelques pas, elle s'arrêta et se retourna aussi, répétant son suggestif mouvement de tête.
Brouscard, tride ainsi qu'un étalon, se débarrassa , presque avec impatience, de l'étreinte angoissée de son compagnon. Celui-ci comprit qu'il fallait ruser, gagner du temps et , la mort dans l'âme, il affecta de rire : — Part à deux, hein? — Allons, comme tu voudras ! répondit l'autre. Ils retournèrent sur leurs pas et Brouscard, abordant la femme en se tortillant, le feutre à la mai lui fît cérémonieusent la proposition saugren de passer la nuit à trois. Elle éclata de rire et, plaçant entre eux, elle leur prit un bras à chaci
Avait-elle deviné l'aversion sourde du jeune Appol? Mais pour échauffer et étourdir encore Brouscardj qui sait, peut-être pour le monter infailliblement contre son ami , elle se mit à faire la coquette avec le blondin, feignant de le préférer au grand brun, lui prodiguant les câlineries, les jeux de prunelles, les caressantes inflexions de voix, les furtives et chatouilleuses pressions, enfin, toutes les minauderies de la femme amoureuse. De son côté, Appol — que le désespoir rendait maladroit — se flattait de dégoûter son ami de cette gueuse, en s'efforçant de répondre à ses gentillesses. Il ne cessait de la lutiner et lui volait des baisers plus faux que ceux de Judas.
Tous trois ayant ainsi Fair à la fête, le moins en
train étant peut-être Brouscard, arrivèrent dans
une louche guinguette du Heysel, près de Laeken.
Brouscard retint une chambre dans laquelle, après
leur avoir servi à manger et à boire, l'aubergiste
les laissa à trois et leur permit de s'enfermer,
garantis contre toute visite importune. On but,
►n s'échauffa, les deux gars serrant de plus en plus
»rès leur opulente conquête. Si l'ardeur d' Appol
[onnait le change à Brouscard, elle était loin de
uper leur compagne. A la vérité, la fille, ou-
tragée par ces simulacres de désir, rendait haine pour haine à ce mièvre comédien; malicieuse, vindicative, avec une joie abominable, elle voyait monter dans le sang de Brouscard les bouillons d'une colère fratricide, et si elle continuait à flatter et caresser le blondin misogyne , c'était pour le désigner plus sûrement aux coups du mâle qu'elle voulait accaparer entièrement, ravir à toute autre tendresse !
Chacun des galants entendait passer avant l'autre et comme ils s'en rapportèrent à la femme, celle-ci poussa la scélératesse jusqu'à choisir Appol. Une dispute s'éleva : Brouscard, affolé, prenant de plus en plus au sérieux la passion de son ami pour cette biche, alors qu' Appol n'adorait en ce moment que Brouscard, ne l'avait jamais autant adoré, Tadorait à ce paroxysme de jalousie qui se confond avec la haine. Brouscard crut à cette haine, persuadé qu' Appol était épris de cette garce autant que lui-même.
Des mots vifs, des reproches et des défis, ils passèrent aux insultes: Appol sifflant, livide et moqueur ; Brouscard rogue, congestionné, éblou
Mollement, l'horizontale s'interposait. Un sou flet claqua sur la joue d'Appol. Tous deux eurei le couteau à la main. Se ravisant aussitôt, App
laissa tomber le sien, mais Brouscard Tavait déjà Irappé sous le sein gauehe, enfonçant la lame très affilée jusqu'au manche à l'endroit même où il avait tatoué le symbole de leur majeure ten* dresse !
. Appol s'affaissa sans un cri. Ce fut Tautre qui poussa un hurlement de douleur ; ainsi le chien fidèle hurle à la mort du maître. Avant que la main crispée de Brouscard eût retiré l'arme de la blessure, il collait déjà ses lèvres repenties au souffle agonisant de l'inséparable.
0 le moulin du dépôt ! le bois de Laerbeek ! le suave sacrilège pendant que le Mauvais Pasteur paissait ses ouailles de feu dans les bruyères de Merxplas...
Et leurs yeux se rencontrèrent plus religieux, plus idolâtres que sur la grand'route le jour de la sortie du dépôt.
Cette fois pourtant ce serait la séparation. Il fallait bifurquer. Adieu !
La femme, dépoitraillée, piaillait, tirait le meurtrier par la blouse, l'engageait à fuir et criait pour appeler au secours et ameuter la police.
Devenu inconscient de la présence de cette créature si désirable tout à l'heure, Brouscard ne détournait plus même la tête de son côté etregar*
dait mourir la vie, leur vie aimante et fidèle, dans les yeux du cher assassiné.
A la fin, importuné par ces plaintes et ces giries profanes près du seul être qu'il eût aimé, il ramena d'un mouvement réflexe le poignard à lui, puis, d'un effort plus nerveux, mais accessoire, épisodique, toujours sans se retourner, il pointa derrière lui dans la direction de celle qui les avait brouillés et la fit taire pour jamais, sans y prendre garde, sans détacher, ne fût-ce qu'une seconde, ses yeux désespérés du visage d'Appol, mort en souriant, car il avait vu, lui, le coup méprisant qui supprimait cette butineuse d'amour et qui réunissait Appol et Brouscard dans la nuit miséricordieuse où rien, rien, rien ne narguerait de son bonheur et de sa sécurité leur irrémissible, leur terrestre déchéance.
A Louis Delattre.
Au dîner chez le ministre d'Italie et M™® la comtesse de Casa-Ferrata -r- style des chroniqueurs de journaux — Léonce de Mauxgavres se montra particulièrement excentrique et cassant.
Les milieux élégants lui pardonnaient beaucoup à cause de sa mine agréable, de son nom historique, et surtout à cause de sa fortune énorme dont, orphelin, enfant unique et célibataire, il était le seul maître. Très dandy, le sourire interloquant, du plus grand air, cuirassé par une tenue hermétique contre les familiarités et les indiscrétions, jeune encore, trente ans à peine, il émettait d'un ton égal et calme, avec une précision et une dialectique extrêmes, sans trahir un trouble, une émotion quelconques, des idées outrancières, légitimait
avec empressement les forfaits et les attentats dont la nature devait particulièrement horrifier l'agrégation oligarque et rentière où le hasard l'avait fait naître. Chacun étant persuadé que Léonce ne croyait pas un mot des énormités qu'il débitait sans broncher, de sa voix métallique et incisive dont il proscrivait jalousement toute inflexion un peu émotionnelle, en braquant sur ses interlocuteurs des yeux aciérés et froids comme une perpétuelle garde à l'escrime, on lui passait ces propos plus que déplacés et les moins idiots goûtaient même, certains jours, la virtuosité, la maestria avec laquelle il soutenait de prétendus paradoxes.
Auprès des femmes, il raffinait encore sur la forme impeccable de ses discours et de ses manières, mais aussi sur l'acide subvQrsion de ses pensées. A dire vrai, il était heureux que la plupart des contemporains de son cercle fussent bouffis de suffisance, encroûtés de préjugés jusqu'à Tankylose, sinon ils se seraient aperçus depuis longtemps que ce soi-disant mystificateur à froid, cet aristocratique pince-sans-rire les tenait tous — et toutes encore davantage — en un incendiaire mépris et qu'il en pensait beaucoup plus long qu'il ne disait sur l'iniquité sociale -^ un
grand mot qu'il scandait comme pour s'en moquer.
Ce jour-là, cependant — peut-être couvait-il un surcroit de rancœur et de compassion, — il dépassa la mesure et finit par se livrer.
De galant et révérencieux ironiste qu'il se montrait toujours avec les douairières ou les jeunes pimbêches armoriées qu'on lui attribuait pour voisines, il s'accusa à plusieurs reprises pamphlétaire corrosif et fustigeant, au point que ces dames auraient pu supposer que, contrairement à ses habitudes de végétarienne sobriété, le prince de Mauxgavres avait trop honoré le chambertin de l'ambassade. Il se gaussa ayec des ricanements — lui qui ne souriait guère ! — des règles de la sacro-sainte morale en tout pays civilisé : l'Etat, la famille, le mariage, la monogamie, la pudeur, les galères conjugales, l'hypocrisie d'une union qui n'est plus qu'un mutuel enfer ; bref, il fut païen et au delà, réfutant le fameux argument des moralistes de l'économie politique et domestique : ta conservation de Vespèce, par de spécieuses et sataniques paraphrases de la strophe baudelairienne :
Maudit soit à jamais le rêveur inutile Qui voulut le prerriiet* dans sa Stupidité^
S*éprenant d*un problème insoluble et stérile, Aux choses de Tamour mêler Thonnêtetél
L'art pour Tart, l'amour pour l'amour ! proclama-t-il en se levant de table.
Au fumoir, il éprouva le besoin d'accélérer et d'outrer sa griserie verbale en sablant coup sur coup plusieurs verres de fine Champagne et, rompant toutes les digues, il continuait à plaider passionnément en faveur de l'exception et de la prétendue monstruosité. Il en vint à maudire rhumanité prolifique engendreuse d'ilotes et d'avortons, pour se déclarer partisan d'une sélection esthétique et d'un retour aux passionnelles libertés de la Grèce... Non, à aucune époque de servitude et d'esclavage, il n'y avait eu tant de parias si misérables, si laids ou tant de beau sang sacrifié à la pourriture utilitaire.
« Mais si tout le monde pensait comme vous, ce serait la fin de l'humanité ! » prud'hommisa l'un des fumeurs particules.
« D'abord, il n'y a pas de danger que tout le monde pense cQmme moi, ce serait malheureux pour votre « tout le monde », mais encore pli atroce pour moi. Ah ! oui, je me vante bel et bie de mon incompatibilité d'humeur avec la mas qui préjuge et gouverne l'individu ! Je suis réfra
traire, nihiliste, anarchiste ! Tout ce que vous voudrez ! . . .
« La conservation de Tespèce ! De l'humanité à la grosse ! Des hommes de pacotille ! Une frelaterie humaine ! Il n'y a que trop d'animaux reproducteurs ! Et pour ce qu^ils reproduisent ! Franchement, n'avez- vous pas assez de soldats, de prostituées et de galériens ?... S'il en manquait, il serait toujours temps de recourir aux primes!... Et même, en quoi la fin de l'humanité — cette humanité selon votre cœur— serait-elle une catastrophe ? Pensez-vous réellement que les enfants que vous engendrez ou plutôt que vous bousillez sur la terre vous doivent une telle reconnaissance ? Pensez-vous qu'ils vivent par amour de la vie ? Non, ils subissent tout simplement la crainte de l'inconnu, crainte encore renforcée par l'éducation chrétienne, sinon la moitié au moins se suicideraient. Et vous vous prétendez des aristocrates, vous autres ! Allez donc ! Et vous répudiez le premier élément d'aristocratie : l'individualité, le culte de son moi!.,. L'amour de soi-même, le
îommencement de l'amour des autres ainsi que la
blie est le commencement... »
Il n'acheva pas le proverbe, rappelé non pas à
'ordre, mais à son habituel mépris par l'exprès-
sion comiquement scandalisée et éplafourdie de ceux qui socialement étaient pourtant ses pairs, ses seuls égaux accointables, et s'il parvint avec peine à réprimer un bâillement plein de nausée, il ne se priva point du besoin très impoli de consulter sa montre, impatient, avide d'air respirable et d'any where eise, ont ofhis world.,.
Son coupé l'attendait à la porte ; il le renvoya, préférant marcher.
La tête brûlante, la cervelle à l'état de lave, jamais il ne s'était senti dans pareil électrisme.
Il faisait très chaud à l'ambassade et les fleurs jonchant la table l'avaient pris à la gorge ou plutôt aux méninges dès son entrée dans les salons. ;
La nuit était lourde, tissée d'un singulier brouillard dans lequel les passants contractaient des apparences de fantômes et que trouait cette lune rougeâtre dont on éclaire les scènes de sabbat. Il tombait une petite pluie, fine et insidieuse, tiède, avivant une odeur de tourbe qui sourdait du pavé et prêtant aux ténèbres l'urticaire moiteur d'un corps de fiévreux.
Léonce de Mauxgavres chemina au hasard,— longtemps ? Il n'aurait su le dire, — poursuivani le cours des pensées qu'il avait failli prostituer l ces âmes philistines;
Lui, le railleur, le prétendu égoïste, le sceptique blasé, le poseur énigmatique et irritant, n'avait jamais éprouvé pareilles lancinances de tendresse, pareilles fringales de sentiment partagé, mais il endurait surtout une mortelle soif d'autre chose, d'une chose fût-elle la toute dernière, la suprême par laquelle il passerait ; la soif du Christ après l'éponge trempée dans le fiel. Las d'amour virtuel et spéculatif, son cœur éclatait dans l'ébullition de son sang.
Léonce en était arriva à ce degré d'impatience et de révolte concentrée où on provoquerait à tout prix une aventure, un imprévu, un risque compromettant; il introduirait cette nuit même, coûte que coilte, un impromptu dans son existence chronométrique, — ah ! bien malgré lui, — mais chronométrique tout de même !
Le mauvais pavé qui se faisait sentir à travers le chevreau de ses chaussures le rappela au sentiment des ambiances. Où se trouvait-il ? Jamais il n'était venu, même en voiture, dans ce quartier gravateux. Depuis une demi-heure, il longeait, sans s'en apercevoir, une sempiternelle chaussée, irrégulière et sinueuse à maisons plutôt vieilles qu'anciennes ou prématurément ruinées par la brutalité et le vandalisme de leurs habitants, un
de ces commencements de grand'route qui projettent dans lés salubres campagnes les humeurs et les scrofules de la vie citadine, comme les cheminées éructent vers le ciel pur leurs crachats de fumée et de vapeur.
En sortant de sa songerie, dans les dispositions d'esprit où se trouvait Mauxgavres, ce quartier le flatta ; il le conciliait avec la teinte fauve, calcinée, rouilleuse et quasi contraventionnelle de ses évagations.
C'était un lundi de kermesse. De cambouisleux couloirs, véritables boyaux, menaient à des salles de bal, reléguées delà rue comme à dessein, des salles de bal préméditées, et dont les musiques orgueilleuses, rauques, étouffées, ressemblaient de loin à des hourvaris, à des éclats de disputes populacières.
Quelle foucade induisit Léonce de Mauxgavres, Thomme bien né et bien mis, logeant encore dans ses habits les parfums aristocratiques de l'hôtel Oasa-Ferrata, à dévaler dans un de ces graillonneux et pouacres bastringues ? A quelle suggestion obéissait-il ? C'est à peine s'il avait lu dans les romans naturalistes des descriptions de bals d< barrière, mais aucun de ces antipathiques procès verbaux, grossoy es par des commissaires-priseur
OU des camelots d'écrits, ne lui avaient transmis le fluide, l'aimantation, Tâme de ces milieux.
Il déboucha dans la salle mal éclairée, plus embrumée encore que la rue par les haleines, les sueurs, les évaporations de Teau répandue de temps en temps sur le parquet aux fins de rabattre la poussière.
D'abord Léonce ne distingua presque rien : un arrogant orchestrion, aussi monumental qu'un orgue d'église, trônait sur une sorte de jubé et mugissait, armé d'autant de cuivres et de timbales qu'un orchestre, des danses saccadées, outrageusement polkantes , des strépidations épileptiques qui devaient parfaire dans le sang des balleurs le délire causé par des ingurgitations d'alcool poivré.
C'était la synthèse même de la joie patibulaire et dominicale.
Léonce deMauxgavres démêla quelques couples : deux souillons qui dansaient ensemble alors qu'une douzaine de drôles, les abandonnant à elles-mêmes, giguaient et toupillaient deux à deux. A la fin de chaque danse, ils allaient s'affaer, en rangs d'oignons, tassés les uns contre les iutres, sur un banc régnant le long de la paroi Darbouillée d'une épinarde vue d'Italie sous un 3iel encore plus bleu et plus bête que nature qui
se pâmaient épicièrement dans ce casino peu sentimental.
L'intrusion de Mauxgraves devait être d'autant plus remarquée que les quadrilles commençaient à languir et qu'il ne restait plus grand monde. Les retardataires, noctambules incorrigibles, se le désignaient avec des rires et des allusions effrontées. C'étaient d'assez beaux garçons, carrés de la croupe plus que des épaules, des adolescents nerveux à mine trop précoce, hâlés ou plutôt fumés, comme saurés, les hanches et les reins sanglés dans des nippes haillonneuses, vestes rousses, culottes de gros velours brun ou d'étoffe tapageusement rayée, à pied d'éléphant.
Dans ces visages chiffonnés marquaient des yeux agrandis par les cernes de la débauche, aux regards lubriques et impudents, des bouches aux étranges contractions, des lèvres poppystes, des nez évasés et frétillants aux narines élargies par l'habitude d''y fourrer les doigts. L'un de ces pendards, émoustillé par les autres, s'approcha de Léonce et le dévisageant, non sans rougir un peu comme à la crainte de Ténormité qu'il allait commettre, il lui demanda, en son patois de barrière s'il voulait danser avec lui.
Contre toute vraisemblance Léonce ne mani
festa pas la moindre surprise à cette étrange invitation. Depuis plusieurs minutes il s'y préparait, ayant vu le polisson rôder autour de lui en louvoyant avec des déhanchements avantageux. Loin de Vappréhender, Léonce désirait cet abordage, à telle enseigne que le voyou — qui s'attendait à être rebuté et qui ruminait déjà les plus ordurières gueulées de son répertoire pour en accabler Taristo et provoquer une bagarre à la faveur de laquelle on l'eût assommé et dévalisé — fut bien autrement ébaubi et faillit même perdre contenance quand ce monsieur accepta sur le champ son offre incongrue et lui prenant une main, posant Tautre sur son épaule, accorda ses pas aux siens, le traitant avec la familiarité d'un voisin de carrefour, d'un gars de son bord, modelé et pétri comme" lui au dévergondage de la basse plèbe.
Ils firent plusieurs tours de valse à la profonde stupéfaction des regardants non moins intrigués que leur camarade par l'aisance avec laquelle l'intrus s'assimilait le débraillé du milieu.
Ce fut un véritable coup de théâtre. Ils n'en pouvaient croire leurs yeux. Son aplomb déroutait leur tactique et ne laissait pas de les inquiéter.
La valse terminée, Mauxgavres, se rapprochant du comptoir, offrit une consommation à son nou-
veau camarade, et comme celui-ci, reprenant un peu de son assurance, rengageait à payer aussi à boire aux autres, il leur fît servir à leur choix de la bière ou de l'alcool. Un cercle de drilles raillards ou chafouins s'était formé autour du généreux payeur. Il vainquit ses répugnances innées ou éducationnelles, refoula tous ses préjugés d'homme délicatement élevé, jusqu'à trinquer à la ronde avec ces greluchons mal embouchés et de pantomime sans vergogne, jusqu'à vider d'un trait, à leur exemple, les verres remplis de rogomme qu'ils lui tendaient en signe d'alliance après y avoir trempé leurs lèvres puant le carrelet et la chique. Par un miracle de volition, avec un effrayant sang- froid, Léonce s'empêtrait dans cette aventure. Loin de songer à la retraite, il voulait se la couper, se boucher toute issue, se compromettre davantage, uniquement par réaction contre ses habitudes. Il prenait même franchement goût à cette gageure qu'il se proposait à lui-même. Jaloux de dégoter ces sacripants, il rivalisait avec eux de verve et d'à-propos scurriles, contractait leur ton saugrenu, leur allure débridée, b résolu à ne se formaliser d'aucune licen d'aucune privauté. Il ne songea même pas q était désarmé et que, six contre un, ces boup
pouvaient lui faire un mauvais parti, ou s il y songea, ce fut au contraire pour se réjouir du danger. Il cultivait cette volupté du péril connue seulement des âmes de forte trempe. Oublieux de sa mise recherchée, il affectait de ne pas s'apercevoir des œillades et des autres signes d'intelligence que ces garnements échangeaient entre eux. Le solitaire qu'il portait au doigt, Tor de ses boutons de chemise et de sa chaîne de montre se reflétaient déjà en éclairs de convoitise féline dans les yeux de ses régalés, si bien qu'en abaissant un moment ses regards, à la suite des leurs, sur son plastron encore immaculé, il crut voir à la place des boutonnières trois rubis liquides qu'il ne se connaissait point. « Bah ! » fît-il à cette hallucination inquiétante, comme un mauvais présage, et, sans y attacher d'importance, il commanda de nouvelles tournées .
Feignant de participer à l'entretien général, il examinait de plus près le petit rôdeur avec lequel il avait dansé et manœuvrait ostensiblement pour se trouver toujours dans ses parages.
C'était le plus jeune, la physionomie la plus inpressante de ce conventicule. Sans doute encore
>vice, apprenti du crime, placé sous la tutelle et
vasselage des autres, tous récidivistes, ceux-ci
Tavaient-ils chargé de faire cette nuit œuvre de maîtrise scélérate en détroussant et au besoin en assassinant Mauxgavres.
Seize ans, moins peut-être ; comme les autres, les hanches et la croupe plus fournies que la poitrine et les bras ; Téchine hâve et maigre supportant une jolie tête brunette avivée d'une façon fébrile et insolite, déflorée et pourtant enfantine encore, à la fois du sarcasme et de la naïveté dans de grands yeux clairs et humides, naturellement ravis mais s'appliquant à la provocation, foncièrement candides malgré leurs rancunières lueurs ; un être gauchi et brutalisé dans nos ergastules industriels, conduit au mal par les déserteurs de l'atelier, initié malgré lui et fatalement à des turpitudes. Le carmin d'une bouche rieuse, grassouillette, appétissante et presque virginale semblait protester contre le rogomme et la purulence du vocabulaire qu'avaient soufflé à cet éphèbe le gouapisme de la fabrique et des trottoirs. En somme, un joli fruit picoré, vaguement véreux.
Mais il fallait être comme Léonce un observateur ultra-intuitif, il fallait même que ce devin, ( liseur d'âmes se trouvât ce soii: dans un état < crise hyperesthésique, raflînant encore sa senj sibilité, pour qu'il parvint à flairer sous cette tri
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véhémente odeur de fane, sous le musc canaille de cette plante de voirie, d'impérieuses et subtiles essences de dévouement et de loyauté, un parfum persistant de candeur, d'illusion, d'enthousiasme, de foi en autre chose, en un mieux fatal.
L'étrange expérimentateur fut même sur le point de redouter que les instincts généreux couvant encore en cet être dévelouté mais en revanche savoureusement patiné, ne reprissent le dessus et n'enlevassent, à la suite de cette aventure, l'inédit et le piment après lesquels il haletait. Mais il se dit que la brutalité et le vice qui avaient pesé sur cet enfant le rendaient suffisamment redoutable et qu'il fermentait en ce copieux voyou assez d'indignation, assez de levain rancunier pour l'épanouir en un irréconciliable hors-la-loi, en un transgresseur effréné.
En réfléchissant, Mauxgavres n'en laissait rien paraître : il buvait et se tortillait sans contrainte ; il dansait tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, mais le plus souvent avec le jeune homme aux humides yeux clairs, et c'était lui à présent qui engageait les danseurs et qui les enlevait, les débau* chait dans les trémoussoirs égrillards...
La nuit tendait à dissoudre ses ténèbres dans les étouffantes buées qui l'avaient étreinte dès la
chuto du jour, et plusieurs fois déjà, malgré le surplus assez inattendu de recette que lui valait la
fantaisie de cet inconnu, le « tenancier » du bastringue avait voulu congédier ses clients. Â la fin, comme personne ne faisait mine de démarrer, il stoppa Torchestrion et se mit en devoir d'éteindre le gaz. D'ailleurs, si les rufïîans comptaient dévaliser Mauxgavres, le moment était venu de Tentrainer au dehors. C'était uniquement afin de le saouler tout à fait, de le réduire à l'impuissance, afin d'en avoir plus complètement raison au moment psychologique, qu'ils avaient prolongé ces
chorégraphies et ces libations. Quelque bons rapports qu'ils entretinssent avec le patron, il
n'était pas assez de leurs intimes pour devenir leur complice et leur permettre de plumer et même de saigner ce pigeon dans son établissement.
. Pour régler les dernières consommations, à court de menue monnaie, Léonce fit sonner un louis sur le comptoir. Il ne pouvait, franchement, mieux exaspérer chez ces rôdeurs la tentation de le dévaliser et de l'occire. Le prince, qui simulait une ébriété majeure, se réjouissait de l'aspect franchement critique que revêtirait la situation une fois qu'il se trouverait de nouveau au dehors,
UNE MAUVAISE RENGONTPE 349
aux confins de la ville, dans cette banlieue puant la fourrière, l'abattoir et la morgue !
Ironiquement prévenants, les marlous le firent passer devant eux. Tandis qu'il battait en titubant les murs crasseux du corridor, il les entendit à quelques pas derrière lui, munir de leurs dernières instructions le novice, son danseur pré*féré :
ce Pour ne pas donner Féveil à la rousse, nous te laisserons filer seul avec le pante. Entraîne-le à l'écart du côté du canal. Dans l'état où il se trouve il n'y a pas de danger qu'il te résiste. S'il bouge, tu lui fais son affaire... Prends ton temps, rien ne presse... Bonne chance ! »
Sur le trottoir le petit rejoignit Léonce 'qui, chantant, hoquetant, passa le bras sous le sien et se laissa remorquer, sans protestation, en pressant même fraternellement ce bras tutélaire. Après, quelques simulacres d'hésitation et de gouailleux serments d'amitié, tandis que les autres déambulaient vers la ville, le gamin entraînait sa proie vers la campagne.
Un autre que le prince de Mauxgavres eûtjugé cette étude de mœurs poussée assez loin et eût choisi ce moment pour se dépêtrer de son incompatible camarade. Il s'était assez acoquiné. Cette
diversion à la symétrie et à la régularité de sa vie ordinaire devait amplement lui suffire IiMais. tandis que son bon sens, son éducation, Têtre conventionnel et souvent factice que Tétat social strictement divisé en castes avait fait de lui, le mettaient au défi de poursuivre cette expérience d'encanaillement, au contraire, le meilleur Léonce, l'homme volontaire et altruiste, le révolté, l'impulsif, s'opiniâtrait dans cette inqualifiable escapade, dans cette "fugue criant vengeance au ciel des bourgeois. Il en prévoyait l'issue tragique, et c'était précisément là ce qu'il commençait à chercher.
Par surcroit d'aberration, sa curiosité se doublait d'une indicible sympathie pour l'être déjeté et honni dont les haillons pouilleux frôlaient ses vêtements parfumés : « Je me demande, se disait évangéliquèment le prince, comment le gaillard va s'y prendre tout à l'heure pour me tuer. Fautil me laisser faire?... A la rigueur je me crois plus fort que lui et pour peu que je me débatte, il aura besoin du renfort de ses affîdés ! »
Au fond, il avait été tellement écœuré et pr( crit ce soir par les personnages d'une .cotericfav laquelle il se voyait obligé, de par son illusf naissance^ de couler sa vie entière, qu'il n'atl
UNK MAUVAISE RENCONTRE 351
chait plus qu'une valeur infinitésimale à cette existence et qu'il ne demandait pas mieux que de l'abandonner au prix d'une agonie point banale.
Dans ces conditions, sa promenade attardée avec le petit rôdeur devenait tout simplement un moyen de suicide, ou tout au moins de mort civile. Jamais il ne s'était senti plus exalté et en même temps plus logique, plus de sang-froid dans son fanatisme. Ni lui ni son compagnon ne songeait à s'informer de leur, destination mutuelle. Peu importait le but.
Le gamin titubait un peu, quoique non moins lucide que son compagnon, et il n'affectait de flageoler des jambes que pour endormir les dernières méfiances du poivrot qu'il était chargé de « scionner ». Feignant aussi d'avoir le genièvre tendre, il accablait le bourgeois de protestations d'amitié entrecoupées de jurons à l'effet, croyaitil, de donner plus de poids à ces épanchements.
Ces simagrées de sympathie que, sensitif àTextrême, Léonce devinait traîtesses et félonnes, le léfrisaientunpeu. L'hypocrisie lui gâtait son malaiteur. Il l'eût souhaité plus déterminé, plusfranhement agressif. Toutefois, il s'amusait de sa imidité et de ses hésitations. Pourquoi, se disait-
BOi
il, le gaillard n'a-t-il pas aussi impérieusement envie de me tuer que moi de mourir ?
En attendant, il répondait d'un ton non moins affectueux mais bien plus sincère, mais avec une solennité in articula mortis à ces cajoleries d'étrangleur patinant et caressant la victime. Il se trouva même devenir très persuasif et rencontrer des bonheurs d'expression qui devaient, certes, trouver le chemin de tout cœur vierge, fût-ce du plus grossièrement blindé. II en arriva à tenir à son infime camarade des propos quasi-testamentaires et supra-nostalgiques, embaumés, condimentés d'un sublime altruisme.
Par un occulte dédoublement de la conscience et de la sensibilité, il percevait le frisson, l'impatience, l'angoisse, les scrupules, le battement de cœur, l'essoufflementde l'haleine, toutes les phases du combat qui se livrait en l'adolescent. Il en résulta que, contrairement à ses appréhensions de tout à l'heure, Mauxgavres s'aperçut avec une joie réelle que les sentiments de bonté native reprenaient peu à peu le dessus sur l'éducation et l'entraînement de bête de proie du jeune escarf Et à mesure qu'il constatait ce virement, non sa se réjouir lui-même de sa vertu persuasive, redoublait d'expansion, il aimantait et navrait
plus en plus tendrement le cœur du larron ingénu.
En revanche, à mesure que celui-ci se sentait ébranlé dans ses résolutions homicides, il devenait gauche et taciturne, sa langue s'empâtait, un poids semblait l'oppresser, il soupirait comme d'ahan, tiraillé par de nombreuses alternatives, et finit par renoncer complètement à ses gentillesses et à ses chatteries.
Soudain, regimbant contre l'inopportune sympathie que lui inspirait un ennemi social, afin de rendre même toute conciliation impossible, il se mit en devoir d'escamoter la chaîne et la montre du particulier. « Je me contenterai de cette prise, songeait-il, et je lui fais grâce de la vie. Histoire de pouvoir montrer quelque butin aux camarades! Puis, que le diable l'emporte ! »
Sans doute, avait-il déjà perdu une partie de ses moyens et l'émotion paralysait-elle sa main subtile, sa main de bon voleur à la tire, car Léonce, d'ailleurs aussi chatouilleux qu'un écorché, surprit le manège et, arrêtant la main indiscrète, d'un ton de reproche où de la raillerie se mêlait au désenchantement : « Pardon, mon ami, — car nous sommes des amis, hein ? — ce que vous faites là n'est- pas gentil !... Comment,
tandis que nous causons, heureux d'être ensemble, seul à seul, et que je m'intéresse de tout cœur à vous, voilà que vous me traitez comme le premier venu... Que feriez- vous de ces bijoux? Une centaine de francs. Et après ? Cet argent se fondrait vite en bamboches... De plus, vous vous débarrasseriez difficilement de cette montre, car elle porte mon chiffre et mes armes, et si la police me la rapportait, comment, malgré mes serments, ces inquisiteurs pourraient-ils admettre que je vous en eusse fait cadeau ? Mais ce n'est là qu'un détail. La chose particulièrement blâmable c'est que pour quelques francs vous vendiez l'affection et l'estime de quelqu'un vers lequel vous vous dites porté ! Ah fi, mon camarade ! Voyons, rendez-moi tout de suite ces bibelots d'achoppement, et, tope-là, continuons à causer comme si rien ne s'était passé... Tenez, voici même de l'argent! »
Le voleur, subjugué par le ton ferme, quoicpie froissé par l'ironie et le sarcasme de la remontrance, pécha les bijoux dans la poche profonde où il les avait déjà chavirés et les coula dans la main de leur propriétaire qui les remit à leur place, sans s'interrompre de parler.
Cet incident refroidit les affinités que le jeune voleur éprouvait pour Léonce. Il avait été humili(
dans son amour-propre de métier. Un misérable respect humain reprenait le dessus. Le gamin se repentait, il s'en voulait de lui avoir restitué ses « décors ». II songeait à la piteuse mine qu'il aiirait faite devant ses copains ! Comme ils se gausseraient de lui ! Et ce qu'ils auraient raison ! « Et ce bourgeois, en tout premier lieu, se moque rudement de moi ! Il se paie ma tête et me fait poser, en attendant qu'il me livre à la première ronde de police !... Je me serais contenté de sa toquante ; il ne s'est pas laissé faire, tant pis pour lui, A présent il me faut les bijoux et tout le reste, la bourse et la vie ! Commençons même par le refroidir, car si je l'écoute plus longtemps je pourrais me remettre à le gober.,. Parole, c'est que je m'entorchais de lui ! »
Léonce, continuant à lire ce qui se passait en son compagnon, ne fut pas autrement alarmé de ce virement ; tout au plus conçut-il quelque mélancolie du peu de profondeur que présentait la sympathie de ce joli polisson !
Maintenant qu'il était repris par l'idée du meur-
re, le gamin affecta de nouveau l'enjouement et
'insouciance, et se mit à chanter :
Blànchelive ! Blanchelivette ! Quand voudras-tu m'aimer? Quamd de tes doigts saigneux me feras un collier !,..
Mais il avait lâché le bras de Mauxgavres, et marchait, un peu à l'écart, les mains enfoncées dans les poches de sa culotte. Malgré son air dégagé, son pas devenu sautillant, sa démarche presque lubrique, la même dégaine que lorsqu'il avait engagé Léonce à la danse, celui-ci devinait que le bougre tortillait convulsivement au fond de sa poche le couteau avec lequel — gentil camarade aux yeux câlins d'enfant battu — il l'immolerait le plus proprement possible et remplacerait par de scintillants rubis les boutons d'or mat de sa chemise.
Pendant que le gars fredonnait sa chanson patibulaire, le prince, qui s'était tu, murmurait à part lui, en guise d'in manus : « C'est dommage ! Vrai, il me plaisait ce friponneau. Je lui trouvais un ton, un fumet de souffrance et d'aventure qui me ragoûtait la vie !... Enfin ! Autant m'en aller... Quand vous voudrez mon ami !... >>
L'autre est demeuré en arrière. Il se replie, il guette le moment opportun pour lui planter le couteau dans la nuque, lorsque tout à coup, pressentant l'imminence du sacrifice, Léonce se retourne vers le petiot. Il lui présente bravement la poitrine, il a même ouvert son pardessus pour lui faciliter la besogne. Malgré la brume à peine
contoariée par un petit jour roussâtre, il faisait assez clair pour leur permettre de se dévisager en ce moment suprême.
L'arme levée, sur le point de fermer les yeux en frappant, le gamin interroge une dernière fois la physionomie du prince de Mauxgavres. Quelle expression de noble tristesse et de pardon, quel douloureux et poignant amour contracte ce visage, a révulsé ces grands yeux noirs ! Quel sourire d'inexaucé sur cette bouche d'où s'exhale pourtant un murmure de suave et plénière indulgence !
Alors, au lieu de frapper, avec un' mouvement d'enfant gâté et boudeur qui se ravise, l'escarpe a refoulé rageusement le couteau sous sa veste, et, cédant à un transport divin il saute au cou de la victime, il l'étreint à bras le corps, tout éperdu, contre sa poitrine, éclatant en sanglots, le couvrant de larmes et de baisers, les lèvres aussi balsamiques, aussi fraîches et gourmandes que celles que goûtait sa mère !
Et Léonce, non moins bouleversé, entièrement acquis à ce misérable qu'il exaltait aux suprêmes altitudes de l'amour, se sentait un Irôid ineffable dans les veines, comme si l'autre lui eût réellement perforé le cœur de son couteau, mais pour
ouvrir une issue triomphale à sa frénésie de charité !
Le jeune homme ne s'interrompait dans ses idolâtres caresses que pour se confondre en un hoquet, en un râle de paroles jaculatoires et passionnées : a Oh je suis tout à vous ! Que me faut-il faire?... Dites un mot... Les autres, s'ils s'avisaient de venir à présent, c'est eux que je tuerais... Il n'y a plus que vous ! Toi seul !... Tu es bon ! Oh que tu es bon ! l'out à l'heure tu me parlais comme personne ne m'a jamais parlé. Les autres voix mentent, elles sont pleines de coups, de brûlures et de poison.. . Mais la tienne !... Qu'y avez-vous mis pour qu'elle chante et me chatouille ainsi ? Il y a donc moyen d'être bon à ce point ! Vous êtes la force et la douceur réunies... Tout ce qu'il faut admirer, tout ce que j'aime encore, le premier à qui je me donne corps et âme, tout entier, tout à fait !... 0 toi !... »
Le pauvre être s'exaltait et pantelait au point que Léonce, un peu effrayé par ces explosives effusions, s'efforçait de le calmer, de le rassure'* d'étancher cette hémorragie d'amour :
« Ah, songeait-il, misérable humanité! OTiniq' justice ! Société, ce que tu gagnerais de tes enfab si tu t'ingéniais à semer et à cultiver les fler
sublimes de leur cœur !... Mais non, tu les menaces dès le berceau ; tu prêches Tinégalité, Texploitation, Tégoïsme, tu sépares les haillons de la soie et des dentelles, tu crées Tenvie d'une part de Tautrele mépris, alors que ce gueux et ce riche étaient faits pour s'aimer !... Viens, dit-il, en enlaçant fraternellement le cou du jeune vagabond, ne pleure plus, soyons heureux, cette nuit est bonne à nos âmes ! . . . Nous devions nous rencontrer. Sur le point de mourir on a des désirs que le destin n'a plus la force de nous refuser !... Et c'est toi que j'appelais. Pauvre paria, je fus peutêtre plus malheureux que toi... Toutes les misères, tous les deuils me sont connus !... Tu en as subi les effets, mais moi j'en ai sondé les causes !... Crois- moi, les réfractaires, les révoltés ont raison ! Le voleur a raison... Ils ont raison les assassins ! . . . Mais il s'agirait de voler et de tuer encore plus à propos ; et pour de bon, pour en finir, en s'attaquant aux Chefs des riches !... Voilà déjà que je te parle de meurtre et tu viens à peine de laisser choir ton couteau. Tu crois enfin à l'amour et je ravivais tes haines !.., Oh non, comprends-moi bien, mon doux enfant... C'est la société empoisonneuse et avorteuse, cette société daffameurs qu'il nous faut saigner !... C'est à tout
un monde de banquiers et de vendeurs que l'humanité insurgée doit faire rendre gorge... Mais cela sans haine, mais cela par amour pour les enfants à naître, par pitié pour les pauvres gens comme toi, par pitié surtout pour les riches, ces riches sans bonté, sans amour, mais cela pour qu'il n'y ait plus de beaux adolescents enivrés de la vie, forcés de tendre des gXiet-apens aux passants mêmes qui devraient les aimer, à leurs frères d'élection, à leurs âmes complémentaires,
— mais cela pour qu'il n'y ait plus de bourreaux plus tristes, plus bourrelés que leurs victimes... 0 mon doux enfant, mon adorable meurtrier !... »
Il lui parla longtemps encore sur ce ton apitoyé et magistral, lui disant des choses de plus en plus hors de ce siècle, — peut-être hors de tous âges,
— exprimant pour la première fois des idées qu'il avait ruminées longtemps, longtemps, mais qu'il n'avait jamais exprimées, qu'il n'avait pas même bien vues auparavant et qui éclosaient, s'épanouissaient, fleurs idéales d'espérance et de foi, à la chaleur d'amour que l'étrange conjonction de ceti nuit engendrait en son être !
Ils s'étaient assis sur un tas de planches, dai un hangar de scierie à vapeur où le jeune vag'
bond avait nuité bien souvent. L'^enfant buvait les paroles du gentilhomme, ces paroles à la fois incendiaires et bénignes, si pleines de tendresse et par moments si déchirantes, parce que celui qui les prononçait ne croyait pas encore possible l'ère de la bonté, Tavènement du royaume des cieux.
Lorsque Mauxgavres cessait de parler, le petit scrutait au fond des prunelles de son ami les nuances d'émotion et de ferveur que ne parvenaient pas à rendre les inflexions pourtant si musicales de la voix ; il y avait des phrases qui s'achevaient en un humide regard de communion intense, et Léonce finit par ne plus devoir parler, tant son disciple lisait, devinait, respirait son âme...
Un prestige somnambulique les isolait de toutes profanes contingences. Ils s'éternisaient, rapprochés, douillets, frileux comme deux oisillons de la même nichée, n'ayant plus ni Tun ni l'autre besoin de sommeil, de pain, d'autre part, d^autre chose, oubliant ce qu'ils avaient été l'un et l'autre isqu'à ce jour, parmi les hommes...
Devant eux, au delà d'un boulevard extérieur, accusaient à présent des bâtiments dont les tébbres ne leur avaient montré que d'immenses
blocs de maçonnerie, un entrepôt, une caserne, un hôtel des douanes, un hôpital, une prison. Les réverbères pâlissaient là-bas dans un petit jour blafard et mal débarbouillé et leurs reflets plus vacillants encore agonisaient dans la nappe glauque d'un bassin de commerce. La bruine continuant à tomber, cette pièce d'eau stagnante faisait songer à une large lame d'acier et ces reflets de gaz à des piqûres de rouille ou à des éclaboussures de sang.
Léonce fut frappé par l'expression plus aiguë, plus lancinante, plus exclusive encore que revêtait dans cette aube hargneuse la toute confiante et idolâtre figure du petit voyou ;,. ce visage un peu flétri, cette bouche frémissante, ces grands yeux de communiant et de néophyte. 11 remarqua que sa chemise, très échancrée à l'encolure, accusait encore la maigreur chimérique et pitoyable de la gorge dont une cravate rouge négligemment nouée à la colin aggravait et cadavérisait, pour ainsi dire, la peau livide et maladive, Tépiderme de fleur froissée avant son plein épanouissement.
Et cette ligne rouge sur ce cou de nervei éphèbe irritant Léonce jusqu^à la crispation, : allait même doucement lui enlever cette cravat d'ailleurs dérisoire, lorsque des pas approchèren
et, fuligineuses dans le brouillard, les silhouettes de cinq policiers passèrent devant eux sans s'arrêter, ne les voyant pas ou faisant semblant de ne pas les voir. Mais quand la patrouille s étant éloignée, Léonce reporta ses regards vers son compagnon, celui-ci avait disparu. Sans doute repris de justice, recherché par les argousins, s'était-il éclipsé autant pour ne point tomber entre leurs mains que pour ne pas compromettre l'original qu'ils auraient pincé en sa compagnie. Léonce se leva et se mit à chercher le fugitif dans les recoins de la scierie, derrière tous les tas de planches et de poutres. Il ne découvrit pas la moindre trace de son compagnon ; il l'appela, rien ne répondit ; il battit les rues voisines, revint sur ses pas, attendit ; le tout en vain. Enfin, force lui fut de quitter à son tour ces parages incompatibles, surtout qu'il allait faire grand jour, et que ce monsieur à accoutrement mondain, mais chiffonné et transi, eût pu difficilement légitimer sa présence, en ce chantier, aux ouvriers qui venaient y reprendre leur travail. Peut-être que tout cela n'était-il qu'un rêve, une hallucination prolongée résultant d'un excès de boisson et d'une surexcitation de nerfs ? Aussi dépaysé , aussi vieilli qu'après un long voyage et après une révolution
climatérique, il se résigna à gagner son hôtel, où, à peine couché sur son lit, il dormit quarantehuit heures d'un sommeil léthargique.
A son réveil, il ne se rappela déjà plus tout ce qui s'était passé durant cette nuit insolite. Très intrigué, lorsqu'il tenta plusieurs soirs de suite de retrouver la chaussée borgne et la salle de danse où il avait accroché cet inavouable ami, il ne put y parvenir. Il s'ingéniait vainement aussi à démêler dans les visages des habitués de ces barrières quelques traits de ressemblance avec Tun ou l'autre copain du mytérieux polisson, qui eût pu le mettre sur sa piste. Lorsque, vêtu le plus négligemment du monde, il les abordait pour leur faire une description du personnage et leur conter dans quelles circonstances il Tavait rencontré, ceux qu'il interrogeait ainsi, ne sachant pas ce qu'il voulait dire, croyaient avoir affaireà un toqué ou à un fumiste. Peu s'en fallût même qu'ils le prissent pour un mouchard et lui fissent subir le traitement qui lui avait été épargné l'autre fois.
A la longue, plusieurs épisodes de la soirée s'effacèrent complètement de sa mémoire ou ce; sèrent de s'enchaîner. Il y eut même des moment où Timage de son éphémère camarade se brouil lait et se dérobait à ses évocations nostalgique
Ainsi, des fois, il ne retrouvait que ses yeux ; d'autres fois, il n'était plus hanté que par ses lèvres, puis, tout ce qu'il parvenait à s'en rappeler était un geste, une attitude, un son de voix. Ce qu'il savait, c'est que jamais il ne s'était senti en si parfaite communion qu'avec le jeune ilote rencontré cette nuit de réveillon canaille et que jamais tout ce qu'il sécrétait de magnanime et d'équitable ne s'ctai; épanché en fontaines plus idéales et plus sublimes. Et c'est même dans la remembrance de ces heures mémorables et de cette divine conjonction, dans l'espoir de retrouver un jour le seul partenaire de sa vie morale, son premier et absolu confident, qu'il puisa la force de survivre en attendant cette Terre Promise dont il lui avait tant parlé, mais où l'on n'arriverait, hélas, qu'après avoir traversé une large, une houleuse... mer Rouge.
En attendant , il vivait seul , à l'écart d'un monde qui lui était devenu odieux, voyageant, mettant secrètement sa fortune au service des apôtres de la Foi Nouvelle.
Environ un an après cette nuit pathétique, il débarquait à Paris, irrésistiblement assigné par les récits d'un attentat que venait de commettre in jeune anarchiste belge. Cet exalté avait lancé
une bombe de dynamite au milieu d'une réunion d'administrateurs et d'actionnaires de la Compagnie des charbonnages de Qualzin : trois des banquiers avaient été tués par ce grisou artificiel.
D'après les gazettes, le coupable, encore un enfant, nommé Daniel Thévenot et surnommé rÉperlan, avait fait autrefois partie d'une bande de détrousseurs et de précoces assassins, infestant la banlieue de Bruxelles. Toutefois, il résulta des débats qu'avant cet attentat à la dynamite Thévenot n'avait jamais commis de meurtre.
A la nouvelle de l'explosion, des corrélations occultes, de curieux pressentiments piquèrent la sollicitude de Mauxgavres. L'âge du jeune anarchiste, la description que les journaux faisaient du personnage, et même les méchants portraits ajoutés au texte, répondaient aux souvenirs qu'il conservait du gamin rencontré dans la salle de danse.
Etant arrivé trop tard à Paris pour assister aux débats qui furent accélérés afin de « faire un exemple », Léonce intrigua de toutes manière pour arriver jusqu'au condamné à mort, mais le ordres étaient formels , partout il fut écor duit.
Il traîna des journées purgatoriales, angoissé, ne tenant plus en place, averti par de télépathiques serrements de cœur. Une nuit qu'il soupait ou plutôt qu'il faisait semblant de souper dans un restaurant à la jnode fréquenté par les journalistes, il apprit que Texécution de Thévenot aurait lieu au point du jour. Une actrice, lancée dans le monde diplomatique, se vantait de posséder une place pour ce spectacle, sous la forme d'un permis de circulation émanant de la préfecture de police. Par l'entremise du maître d'hôtel, Mauxgavres négocia l'achat de ce précieux permis qui finit par lui être abandonné moyennant un beau billet de mille francs.
Quoiqu'il eût toujours éprouvé une horreur sans bornes pour les exécutions capitales et flétri la badauderie sadique qu'elles affriolent de leur rouge aphrodisiaque, cette fois Léonce se sentit impérieusement conjuré vers la place de la Roquette
Parvenu à se faufiler avec quelques rares « privilégiés » entre les gardes républicaines et les marches de Téchafaud, Mauxgavres était résolu d'empêcher par un éclat, au risque d'être tué luimême, la consommation de cet assassinat juridique, la guillotinade d'un enfant ! Il assista aux préparatifs en réprimant à grand'peine la tenta-^
aiî
tation de mettre en pièces toute cette infâme menuiserie.
Mais la porte de la prison s'ouvrait et dans le
crépuscule humide et malsain, dans cette aube
sanguinolente, exactement pareille à celle de leur
' première rencontre, Léonce reconnut son disciple,
son ami, son essentielle créature.
La corde qui lui liait les poings sur le dos et lui rejoignait les chevilles des pieds était trop tendue, de sorte qu'il ne pouvait avancer que très lentement, le torse fléchi en arrière, les épaules effacées, la tète haute. De la chemise échancrée jusqu'aux épaules par les ciseaux de l'exécuteur, le col jaillissait plus blanc^ plus svelte encore que l'autre fois, et ce col n'était pas encore cravaté de rouge.
En apercevant Mauxgavres, le visage déjà marmoréen de Daniel s'illumina, se rosit d'émotion, d'un orgueil candide, ses yeux enthousiastes et fervents semblant dire à l'initiateur : « Es-tu content de ton œuvre ? »
Cette expression de félicité et de triomphe déchira le prince au lieu de le consoler. Il se rappelait la douceur morbide de leur entretien, les présages de la séparation exacerbant le mariage de leurs effluves, leur jalouse étreinte, leur com-
DNE MAUVAISE RENCONTRE 3fi8
munion absolue dans la nuit faubourienne et cet enfant jusqu'alors sevré de tout amour, altécé de just;ice, humant ses paroles passionnées pour s'en faire uns loi : « Chirurgien sans haine, en saignant la société il hâterait Iç règne des débonnaires promis dans les Béatitudes ! Il fallait tuer par amour pour les enfants à naître, même par pitié pour les mauvais riches ! »
C'était l'effet de ses paroles d'autrefois que le prince Lsait dans les grands yeux de l'adolescent, mais à cette exaltation de martyr et d'illuminé se mêlait une ombre de reproche, très doux, — oh si caressant ! — au maître qui lui survivrait après l'avoir poussé vers l'échafaud. « Pourquoi, disait encore à Léonce ce regard loyal et idolâtre, te retrancher loin de moi parmi ces spectateurs passifs et licbes, dont aucun ne verserait une goutte de sang pour me sauver la vie ? Ta place n'estelle pas ici, auprès de moi, pour me montrer le chemin jusqu'au bout? Et nos bouches apostoliques ne se donneront-elles pas dans le pressoir des rouges vendanges humaines, le dernier baiser avant l'éternité ? »
S'apercevant de l'extase sublime du condamné, les exécuteurs l'emportent brutalement pour lui faire gravir les marches.
Le prince s'élance à leur suite en criant : <c Arrêtez ! La véritable tête, la tête qu'il vous faut c'est la mienne !... »
Déjà Téclair bleu et rouge a secoué la place et, foudroyé par la mort de Daniel Tliévenot, le prince de Mauxgavres expirait devant les tronçons du martyr.
Même plus qu'elles et mieux qu'elles héroïques'. Elles se parent de splendeurs d'âme et de sang Telles qu'au prix d'elles les amours dans le rang Ne sont que Ris et Jeux ou besoins erotiques.
Paul Verlaine.
Un des plus laborieux psychiatres italiens me raconta récemment une « observation » bien troublante qu'il se propose de consigner dans un de ces gros livres documentés qui s'adressent aux médecins et aux hommes de loi.
Peut-être ne relatera-t-il point cette aventure avec la sympathie ou tout au moins Textrême impartialité dont il fit preuve dans notre conversation et réduira-t-il son récit à une neutre étude pathologique; Estimant que cette histoire intéres^
serait d'autres esprits que les théoriciens des académies et des revues spéciales j'ai essayé d'en dégager un enseignement plus moraî, dans la haute acception du mot, et d'en donner une version en harmonie avec les impressions qu'elle m'a laissées.
Il y a quelque vingt ans l'avocat Teodato Zambelli, qui fut membre du Parlement italien et une des sommités du barreau turinois, tomba brusquement d'une haute situation politique et sociale dans une sorte de disgrâce et d'oubli.
Comme tous les hommes de caractère libre, Zambelli avait excité des envies souvent dissimulées sous le masque de l'adulation et de l'amitié. Il manquait de cette astuce, appelée entregent, qui impose la supériorité et qui mate la canaille. La foule humiliée par la valeur native d'un individu qui ne puisait qu'en lui-même sa force vitale et sa règle de conscience, le guettait à son premier faux pas ou du moins à sa première infraction aux règles promulguées par la multitude.
En attendant, un sourd travail de démolition s'accomplissait dans son entourage. Sa bonté — cette tare — aidait les malveillants.
Une circonstance accéléra le déchaînement de abois publics. L'avocat acquit la preuve qu'un d
ses amis, cent fois son obligé et son débiteur, se répandait en insinuations sur sa probité et sa droiture ou consentait traîtreusement par son silence à des propos diffamants.
Cédant à un mouvement de rage justifié par rétendue de la félonie dont il était victime, Zambelli se mit à la recherche du coupable et, en pleine rue, il n'hésita pas à se faire justice en lui brûlant la cervelle. Cette exécution causa unimmense scandale. Le tribunal acquitta le meurtrier mais l'opinion le jugea sévèrement.
Ce qui eût représenté une action fort plausible avant le régime à la fois jacobin et protestant établi aujourd'hui d^ns presque tout l'univers civilisé, souleva contre il signer Zambelli une réprobation impitoyable. Et quoique cette hostilité fût plutôt latente que déclarée, plutôt ingénieuse et hypocrite que directement offensive, la pression en fut telle qu'il se vit forcé de se démettre de son mandat de représentant du peuple. Le vox populi ne parvint pas à le faire rayer du tableau de l'ordre des avocats, mais une grande partie de sa lientèle se fondit et il fut pour ainsi dire mis en quarantaine par les industriels peu scrupuleux et 3s financiers borgnes qu'il avait arrachés plus 'une fois à la prison.
C'est qu'après un siècle d'endoctrinement et de nivelage la masse d'aujourd'hui redoute les grands gestes et les mouvements personnels. Usez de duplicité, de cautèle, de fourberie comme avait fait le misérable occis par Teodato, et les pleutres composant la majorité de l'espèce ne trouveront rien à y reprendre ; au contraire, ils approuveront et battront des mains, mais avisez-vous de frapper loyalement et en face, d'écraser une bonne fois une de ces bêtes venimeuses et la multitude se sentira atteinte en la charogne de ce drôle, et c'est sur vous qu'elle criera haro ou c'est vous qu'elle évitera comme un chien enragé. L'admiration de labadauderie contemporaine ira toujours aux histrions, aux camelots et aux politiques de tout étage. Malheur à qui refuse déjouer un rôle.
Les premiers jours ce « lâchage » ne laissa pas de surprendre, même d'affliger Teodato, surtout qu'il se sentait désavoué par nombre de ceux-là mêmes qu'il considérait comme une élite. Toutefois, loin de tenter de convertir à sa façon d'entendre le devoir, la justice et la morale ceux qui lui battaient froid ou lui témoignaient une sa commisération, aussitôt qu'il se fut aperçu de le pleutrerie il enchérit encorp sur leur réserve sur leur froideur. Il finit par rompre avec la p]
sr^
part des « confrères » — ah, le mot prostitué ! — qu'il avait honorés de son estime et de sa solidarité.
Assez riche pour vivre indépendant il se retira d'un monde qu'ail n'avait cru que conventionnel et routinier et qu'il savait, à présent, déloyal et couard, — pour se retrancher dans l'étude et la méditation.
A ce moment de sa vie Zambelli n'atteignait pas encore la quarantaine. Il était célibataire et sans famille. Nature très affectueuse, mais très jalouse aussi de son choix et de son arbitre sentimentals, nature essentiellement mâle portée vers les dévouements et les communions d'homme à homme plutôt que vers la galanterie et l'idyllisme juponiers, répugnant encore plus aux galvaudes erotiques avec les courtisanes sordides et les cabotines outrageusement niaises et méchantes d'aujourd'hui, Zambelli n'avait pas encore rencontré l'être auquel il vouerait cette affection plénière, résumant et sommant toutes les autres, et que seuls quelques tempéraments d'exception sont encore capables d'éprouver.
A la suite de Tesclandre qui le bannissait de la société dirigeante augmentèrent ses inclinations vers de prétendues forfaitures. L'isolement entre-
tint et invétéra son besoin d'expansion au delà des soi-disant bienséances. Les germes de subversion qui couvaient en son orageuse personne ne tardèrent pas à fermenter.
Excédé de la vue ainsi que du fastidieux commerce de ses compagnons d'autrefois, Zamb'elli s'exilait ou, au contraire, se rapatriait dans les faubourgs et les quartiers excentriques de Turin. 11 leur trouvait un indicible fumet de proscription et de déchéance. Le délabrement des logis et le débraillé des costumes semblaient un ironique défi adressé à rajustement et à la décence des riches.
Parfois la nature se mettait de la partie et intensifiait l'aspect boudeur et interlope de la banlieue. Au sortir de la ville, le Pô charriait des ondes polluées; les bâtisses prolétaires s'embrumaient d^exhalaisons acres et blafardes. Les terrains devenaient vagues comme les âmes. L'indigence coudoyait le crime et finissait par fraterniser avec lui. Puis, les routes banales s'allongeaient désertes et méditatives et comme conjuratrices de processionnaires, de grévistes, de vagabonds et d'insurgés. Et ses rencontres furtivavec l'un ou l'autre beau paria alimentaient < longs jours de rêverie durant lesquels, aux dég gements d'une extrême chaleur afïective, se pr
LE SUBLIME ESCARPE 377 ^ Il
duisait comme la transmutation du farouche loqueteux entrevu dans un bouge ou sur la berge d'un canal, en un être de lumièrcj de caresse et de sacrifice
Un jour qu'il se trouvait dans ces dispositions incantatoires quelqu'un sonna à la porte du petit hôtel que Zambelli habitait près delà place Carlino.
Celui à qui l'avocat ouvrit lui-même, car il était presque toujours seul, était un inconnu, un guenilleux paraissant âgé tout au plus de dix-sept à dix-huit ans. Au lieu de le rabrouer et de lui jeter la porte au visage, comme, dégoûté jusqu'au scandale, un autre bourgeois n'eût manqué de le faire, l'avocat ne se contenta pas de lui remettre une pièce blanche, mais l'invita aie suivre dans son antichambre.
L'intrus représentait un garçon membru et bien découplé, au torse puissant, aux jambes longues mais musclées, à qui devaient être familiers ces attitudes recueillies ou ces gestes turbulents que Michel-Ange attribue aux vingt sublimes adolescents dont il enrichit le plafond de la Sixtine ; un beau garçon, au menton volontaire, aux
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yeux noirs comme l'eau des puits très profonds, aux lèvres friandes mais vaguement désenchantées, au nez d'une ligne qui eût été un peu sévère sans révasement sensuel, la mobilité et Timperceptible retroussis des marines, irritants de polissonnerie et aggravant le trouble dû regard et Ténigme du sourire. Un feutre bossue, à bords courts, rejeté en arrière comme une façon de cabasset amputé de ses ailes, encadrait un visage ovale dont le ton bronzé s^harmonisait avec la teinte roussie de la coiffure, et laissait folâtrer, sur le front et par-dessus les oreilles menues, de rebelles frisons plus noirs encore que ses yeux et qu'un pinceau de moustache naissante.
Il allait pieds nus ; sa méchante culotte effrangée, déchirée aux genoux et aux cuisses, d'un ton aussi vague que celui du feutre, lui tombait à peine jusqu'aux mollets. Une courte et amj)le vareuse de velours marron non moins poudreuse et élimée que le reste, fendue aux coudes, toujours ouverte, découvrait sa chemise de toile écrue ; et une écharpe rouge ceignait ses reins de lutteur.
Teodato contemplait ce visiteur avec une joi< d'artiste à laquelle s' ajoutait un vague émerveillement de pèlerin exaucé.
Pas le moins du monde déconcerté, n'ayant pa
même ôté son feutre, le va-nu-pieds supportait cet examen, en modèle confronté avec un connaisseur digne de lui et couvait silencieusement le signore, de ses yeux à la fois langoureux et incendiaires.
— Où diable ai-je rencontré ce jeune gars ! s'interrogeait Teodato. Mais j'y suis... Dis-moi, petit, n^étais-tu pas plongeur aux bains de San- Donato dans le Pô ?
— Si, Signore! répondit le gamin. Votre seigneurie m'a même remis un jour un cavourino de pourboire. Ce qu'ils venaient à propos ces deux francs ! Je m'appelle Papurello, ou Papo, ou Rellino il Bagnaïuolo, Papo le plongeur j à votre choix !
Et il se découvrit, gaillard, saluant du chapeau. • La conversation prit tout de suite un tour familier et sincère. Entre ces deux êtres, Tun bien mis et façonné, Tautre fruste et loqueteux, s'établit un courant de confiance définitive.
— Et tu n'es plus garçon-baigneur?
— Non, le bain est fermé. Depuis un an le patron a fait faillite.
— Et, en attendant, tu mendies ?
Le gars répondit par un sourire dont Teffronterie se mitigeait d'une certaine morbidesse. Zambelli se sentait étrangement sollicité par
ce jeune insoumis. Il eût voulu le retenir là, devant lui, des heures, mais il ne trouvait plus de paroles à lui dire, ou mieux, il ne serait point parvenu à lui exprimer tout ce qu'il sentait ; c'est à peine si Zambelli se rendait compte du bouleversement qui s'opérait en lui-même. Il se rappelait, à présent, les .moindres détails de sa première rencontre avec ce Papurello. Il y avait déjà deux ans de cela. Zambelli le revit, dans sa nudité d'éphèbe, encore vaguement gracile, mais aux proportions harmonieusement tracées, tirant sa coupe ou s'arrêtant pour batifolera fleur d'eau et s'entourer d'un remous comme un triton de belle humeur. Par moments, mutin et goguelu, la mine d'un espiègle faune de Jordaens, il se mettait à jouer au cheval fondu, en sautant par dessus une vessie natatoire. Zambelli se régalait le souvenir de la gaucherie lascive et tortillée accompagnant les efforts d'équilibre du môme, surtout que cette pantomime se passait au coucher du soleil, dans la pourpre fluide d'un paysage à la Claude Lorrain... En constatant que le folâtre et insinuant gamin d'alors avait encore changé à son avantag Zambelli ressentit un courant àlternativeme brûlant et glacial lui passer de la nuque aux e trailles, en même temps que son cœur néU
douloureusement crispé pour se dilater suavement l'instant d'après,
lise trouva désormais rivé au sort de cet ilote convention nellement plus loin d'un homme de sa caste que celui-ci l'eût été d'un chien ou d'un autre animal favori. Cet apparent intrus s'avérait l'annonciateur, le messie de sa vie neuve :
— Ecoute-moi, petit ! lui dit-il, non sans s'y reprendre à plusieurs fois, haletant. Ecoute-moi bien !...
11 le faisait asseoir et lui pressait les mains qu'il ne lâcha plus tout le temps qu'il lui parla :
— Je te veux du bien; ta mine me plaît surtout parce que je devine du caractère et de la bonté derrière cette radieuse physionomie. Ta présence m'est indispensable. Rien ne me détachera detoi... A partir d'aujourd'hui tu ne mendieras plus. Viens, chaque semaine, me voir ici, en ami, en égal, en... (Il n'osa pas articuler le mot juste qui lui brûlait la gorge. ) Tu me raconteras tout ce que tu fais et tout ce que tu penses, veux-tu ? Tu te diras, d'ailleurs tu t'en aperçois déjà, que je,
is quelqu'un qui t'aime le plus au monde...,
lui qui t'adore pour toi-même, pour ce que tu es
comme tu demeureras éternellement à mes
UX...J et, tu me rendras un peu de cette infinie
tendresse, je le devine, je Tai lu déjà dans le velours et le cristal de tes chers regards... Pour commencer, dis-moi ta vie jusqu'à présent...
Séduit, de son côté, par la voix musicale, le ton ému, et aussi les yeux magnétiques de Teodato, Papurello se prêta de t^ meilleure grâce à ce que son protecteur attendait de lui.
Il vivait ou plutôt il logeait avec sa mère et une potée de frères et sœurs dans un taudis de la barrière de Lanzo. Jadis, son père, un vettursile ou roulier, toujours ivre, dirigeait le ménage à coups de fouet. Cette brute étant morte, il y a quatre ans, en dégringolant de son siège sous les roues du camion, le jeune Rellino hérita de ses charges d'àmes. La veuve du vetturale se consola si bien qu'elle ne tarda pas à augmenter cet héritage en donnant à Papurello un frère et une sœur de contrebande. Bonne âme et, surtout, très tolérant à Tendroit des contacts charnels, le Bagnaïuolo n'avait pas réclamé à la naissance du premier de ces bâtards, mais à l'arrivée d'un nouvel intrus, il signifia à sa mère que, si elle accouchait une troisième fois, il la planterait là et ne travailler plus que pour les petiots, car, à bon droit, il e! mait suffisante sa part de bouches à nourrir.
A quoi bon engendrer tant de souffre-dr
leurs ? Pourquoi ne pas laisser toutes ces petites âmes blanches dans les limbes du sommeil, de l'oubli, du néant ? Si le miséreux ne se posait pas directement ces points d'interrogation, du moins une voix mystérieuse lui révélait-elle l'inanité et la folie des procréations de faméliques.
Il ne travaillerait plus, avait donc déclaré le gamin de quinze ans à cette mère trop dissolue et surtout trop prolifique. Elle se le tint pour dit. Avec la meilleure volonté il eût, d'ailleurs, été impossible au Papo de rapporter assez de pécune pour élever un môme de plus. Son frère Riffato, âgé de douze ans, commençait à l'aider un peu en faisant le bateleur sur les places publiques et devant les terrasses des cafés. Papurello était surtout sensible à la bonne volonté et au précoce instinct de solidarité de son fratellino. A deux, ils se flattaient bien de conduire leurs cadets jusqu'à l'âge où les vrais garçons s'affranchissent de leurs nourriciers !
Quel métier faisait donc Papurello ?
Lui-même eût été très embarrassé de le dire au juste. Jamais il n^avait été à l'école et s'était rebiffé contre tout apprentissage. Journalier, manœuvre, il ne restait guère plus d'une saison chez le même patron ; lorsqu'il ne trouvait pas à louer
ses bras il cirait les bottes des élégants sur la place Solferino ; il aboyait des journaux et des programmes, débitait des oranges et des caramels à la porte du théâtre Carignan, ou, quand la faim le pressait et qu'il fallait coûte que coûte rapporter du pain au logis, il se résignait — et cela de plus en plus facilement — à aller dénicher des oiseaux, voler des œufs et même des poules dans la campagne, ou bien il coupait de jeunes arbres qu'il vendait aux lavandiers, qui les convertissaient en perches à étendre le linge.
Depuis qu'il avait quitté le bain de San-Donato il puisait même dans la mendicité et le vol le plus gros de ses ressources. L^hiver il exploitait les flâneurs qui se pressent dans les galeries Notta et Subalpina ; Tété il soulageait de leur porte-monnaie les badauds aux foires de Lomellina et de Montferrat.
Papurello confessait ces écarts avec une hardiesse charmante et une belle humeur d'aventure tout à faitsavo\ireuse, avec des mots pleins d'afome, faisant tous image et d'une voix tremblée et métallique, aux flexions extrêmement insi dieuses, il s'épanchait ingénument auprès de son grand ami — car c'est ainsi qu'il appela d'emblé son protecteur — * sans nourrir un seul instant Ir
crainte qu'il pût avoir affaire à un mouchard, à un cordino.
A mesure que le petit gueux se déboutonnait, Tavocat lisait encore entre ou mieux sous ses paroles pourtant si suggestives, et il se représentait les scènes, les personnages, les lieux mêlés à la vie du plongeur.
Teodato devint de plus en plus épris de cette jolie fleur des bas-fonds turinois.
Ostensiblement et par les dehors, Papurello était le petit commissionnaire^ le fsLCchinello de Tavocat Zambelli. A la vérité certaine pudeur, non point cette lâcheté de tempérament et ce servile respect humain, mais la pudeur jalouse qui caractérise lés profondes amours et les passions illimitées, le besoin de ne vivre Tun que pour l'autre en s' abstrayant du reste du monde eût empêché Teodato d'avouer à qui que ce fût le rôle prépondérant que ce merveilleux adolescent jouait dans son existence.
D'abord l'avocat avait songé à prendre le petit rôdeur chez lui. Il l'aurait instruit et éduqué afin de lui procurer plus tard un emploi et ce qu'on
appelle une situation sociale. Mais le sauvage ne voulut pas entendre parler de cet apprivoisement, de cette domestication. Au premier mot que lui en toucha son grand ami il montra une mine si penaude et si désolée que Teodato n'insista plus.
Flâneur, irrégulier, trôleur et musard invétéré, baguenaudier endurci, toute Thumeur buissonnière du fauve. Il Papo entendait toujours butiner sa vie au jour le jour, par les routes, au grand air, sans contrainte. Ce genre de vie faisait précisément sa beauté, sa raison d'être. C'est sous ce jour crépusculaire et électrique qu'il plaisait à Zambelli. Il eût perdu son galbe et subi une sorte de déchéance en cessant de vagabonder et de courir la prétentaine, de piller les vergers et les basses-cours.
Et, en réfléchissant, Zambelli finit par se réjouir de son irréductible esprit réfractaire. Eduquer et policer Papurello, n'eût-ce pas été enrichir le monde trop monotone d'un nouveau bourgeois pratique et conformiste ? A quoi, somme toute» tendrait cette mirifique instruction ? Et serait- " " réellement élever le petit frelampier, lui rend' service que de l'introduire dans cette caste < veules grimaciers dont lui-même, Teodato, s'éta volontairement proscrit! Ah, non! Papurel
LE SUBLIME ESGARPK 387
ferait mieux de préserver ses mœurs rousses et capricantes !
C'eût été profaner et édulcorer cet acre polisson que de le convertir en un ouvri er servile ou en un petit employé rassis, en un quelconque de ces aussi abjectes qu'industrieuses honnêtes gens, auxquelles notre planète doit Técœurante banalité de son actuelle surface.
Pour tout dire, peut-être entrait-il un certain égoïsme spécial dans l'empressement avec lequel Zambelli renonça à ses projets d'éducateur. N'était-ce pas l'essence particulière du jeune faubourien, sa condition d'indigent et de réfractaire qui flattait le goût esthétique du lettré ? Peut-être Zambelli savait-il précisément gré au Bagnaïuolo de sa personne fruste, et de ses décoratives guenilles, et des anguleuses habitudes de son corps indompté ? Peut-être était-il précisément jaloux de tout ce qui trahissait, chez le petiot, le fougueux état de nature ?
Depuis longtemps les allures insubordonnées des voyous de grandes villes l'avaient requis et bizarrement grisé.
Il se rappelait une passée sous ses fenêtres de quatre drôles dégingandés, braillant, se trémoussant, laissant errer des mains de détériorateur le
long des murailles, escaladant les palissades pour scruter les terrains vagues d'un regard de chiffonnier ou de chien de fourrière. Superbe de formes charnues et de vêtures roussies, marinée dans les plus âpres acides des tracasseries judiciaires et les subversions les plus épicées, cette venaison humaine se traînait en s'amusant à secouer continuellement la poussière comme en un symbolique geste de malédiction.
Où allaient ils ? A quels méfaits ou plutôt à quelles représailles ? Zambelli entretenait la nostalgie de leurs journées scabreuses, ne fût-ce que d'une de leurs journées.
Et quand il aima le petit Papurello, celui-ci lui sembla incarner ou résumer les.truculentes impénitences et la perpétuelle transgression de ces fauteurs d'esclandres. Il apportait au]solitaire dans ses frusques et sa chair adolescente des effluves de poisson salé, de cuisine à l'ail, de pommes patrouillées aux éventaires des gagrie-petit, mais, surtout, un ragoût d'aventure et de tanière, un fleur d'attentat hautement suggestifs. Et sa personne lui évoquait les parfums acides, les lumièr glauques, les prurits urticaires et les]chromatiqu< accordéonies de la banlieue.
Aucun des inquiétants prestiges du hors-la-l
LE SUBLEME ESCARPE 389
ne manquait au Bagnaïuolo : il avait été plusieurs fois envoyé à la Générale, la prison des jeunes détenus.
A présent, quoique Zambelli pourvût largement à ses besoins, Papo ne se contentait point de paresser, mais il ne parvenait pas à rompre avec ses habitudes de fllou. Aux récits imagés et croustilleusement humouresques que le récidiviste lui faisait de ses équipées, Zambelli ne pouvait s'empêcher de rire, mais non sans trembler à l'idée des périls que courait son indispensable favori. Encore une fois, il eût voulu, d'une part, l'arracher à cette carrière trop pathétique et, d'autre part, il se rendait compte du charme capiteux de ces péripéties, et il comprenait que, du jour où le merveilleux réfractaire rentrerait dans les rangs des satisfaits et cesserait de narguer les argousins et les pandores, celui-ci se dépouillerait, du même coup, de cette auréole critique et de capiteux ozone qui le lui rendaient si affectif.
Une fois que, repris par ses angoisses, après une
^âfle dans laquelle avaient été pinces nombre des
areils du Bagnaïuolo j l'avocat l'engageait à ne
)lus voler : « Autant renoncer à la cigarette et à
a chique ! répondait le lutin. Ah ça, me diras-tu
[uel plaisir tu prefïids à fumer ? Rappelle-toi, cher
prêcheur, la première fois que tu mis entre tes lèvres la paille d*un cigare de Virginie. Quel mal tu éprouvas, dis ? tu faillis cracher ton cœur ? Tu savais bien que le vice du fumeur attaquerait ta bourse, et peut-être ta santé. Néanmoins, ; lu t'obstinas, tu vainquis la nausée et, à présent, esclave de l'habitude, tu ne pourrais t'abstenir de fumer. Eh bien, apprends que mille fois plus féroces et plus tyranniques sont les délices que j'éprouve à voler ! Ah ! les autres spasmes ne sont point comparables à celui qui nous tord à nous égorger, au moment où nous tenons notre butin, au moment où la victime est dépouillée ! »
Et ses yeux félins se révulsaient de délices à la seule idée de cette criminelle émotion.
Aux approches de leurs tête-à-tête, Zambelli avait peur, et il était pourtant heureux de voir arriver son complice. Son coup de sonnette lui causait une voluptueuse terreur. Il désirait le Papurello avec une indicible appréhension, et dans son accueil passionné, dans ses épanchements furieux et presque désespérés, il y avait un peu de ce froid fébrile du baigneur aux premie enlacements des ondes. Et en songeant à Papi rello absent, Zambelli se le représentait comn l'occupation la plus fatale, mais aussi la plus o
leste de sa vie ; c'était son dieu funeste et tendre ; il l'aimait de toutes ses larmes et jamais aucune approche humaine n'avait retourné ainsi les moelles dans ses os.
Une des caractéristiques de ce rare accouplement et ce qui le différenciait de la plupart des liaisons humaines, c'étaitleur confiance réciproque et illimitée l'un en Tautre. Zambelli consentait à partager ce dégourdi polisson avec les gaupes et les ruffians de la pègre. Mais il se savait l'affection suprême de ce fier enfant qui lui prodiguait la meilleure part de son être sans en rien excepter et qui lui rapportait la moindre de ses actions et de ses pensées. Afin d'éviter jusqu'à l'ombre d'un froissement, jamais Teodato ne l'interrogeait sur ses amourettes d'occasion. Ces boutades de sentiment ne le regardaient que pour autant que son aimé jugeât bon de lui en parler. Ni homme ni femme ne se mettrait entre eux ; rien ne prévaudrait contre l'ardeur et la constance d'une de ces affections que l'antiquité et la renaissance célé- 'irèrent comme une gloire, mais dont s'effarou- .hent nos galantins vicieux incapables de n'importe quel amour, et, aussi, nos reproducteurs itilitaires confondant les sentiments avec l'économie politique ou domestique.
Loin de se fatiguer de leurs entrevues et de se sentir blasés sur le goût puissant de leur amitié, chaque jour nos réprouvés se retrouvaient plus dignes l'un de l'autre et se chérissaient davantage.
Papurello ne cessait de répéter à son grand frère : a II n'y a que toi qui comptes dans ma vie. Toi seul savais aimer, à présent je sais aimer aussi et toute ma science amoureuse te revient. Les autres tendresses sont des lubies. Je croque de temps en temps une pomme ou une femme ; en passant. Une étreinte, et tout est dit. Après, je ne t'en aime que mieux, par comparaison ! »
Zambelli portait à son amant la dévotion qu'on entretient pour une maîtresse et aussi pour une magnifique œuvre d'art.
La personne adorée n'arrivait à son cœur et à son esprit qu'à travers une païenne harmonie d'hommages sensuels, et les prestiges de la chair magnifiaient et exaltaient Timage morale de l'être aimé.
Ni la statuaire, ni la peinture, ni la musique, ni même le plus beau livre n'avaient apporté à Zambelli impressions si profondes et si sublimes toutes les tragédies pâlissaient à côté du souffle i de l'essor qui les chassaient éperdument l'un ver Tautre.
Et les jours, même les mois, avaient beau s'écouler, chaque heure nouvelle de leur liaison patinait, modelait, ajustait plus savoureusement le petit pauvre, le confondait plus intimement avec Tidéal de son grand ami.
Une perpétuelle inquiétude lancinait la passion de Zambelli pour l'incorrigible larron. La liberté, la vie du petiot dépendait de si peu de chose ! Si d'aventure l'avocat ouvrait un journal, il appréhendait d'y lire le nom de son ami mêlé à une histoire de meurtre et d'arrestation. Un jour, il lui arriverait les mains teintes de sang. De là, des craintes et des angoisses et, à chaque séparation, de véritables adieux ; de là, des jubilations véhémentes à chacune des visites de Papurello, comme s'il s'agissait d'une conjonction inespérée, d'une entrevue suprême.
if Rassure-toi, caro mio^ disait le pégriot, jamais je ne me joindrai aux cascarelli, ces brutes qui assassinent sur les grands chemins ; je resterai simple vinate, simple pick-pocket. Voler est gentil et réclame de l'adresse... Puis c'est si amusant de déjouer les recherches de la. poule, » C'est ainsi que les argotiers italiens appellent la police.
En effet, le « travail » de Papurello était d'un artiste. On eût même eu mauvaise grâce à ne pas
se laisser dépouiller par lui. Ses exploits de détrousseur faisaient songer aux coquineries d'Arlequin et de Pierrot dans les pantomimes bergamasques :
« Un jour, racontait-il, un de nos maîtres, Birrichino délia Coca, me conduisit à Moncalieri, J'avais à me rendre place Saint-Charles. Là, je devais rencontrer un vincens, un paysan imbécile, très riche et très avare, dont Birrichino me donna le signalement. Me conformant aux instructions de mon copain, j'entre en conversation avec moa quidam et lui demande le chemin de l'auberge de Venise ; pendant qu'il me renseigne, voilà que le Birrichino débouche sur la place. Je joue la surprise, je remercie le contadin et feins de remettre des valeurs à mon maître. C'étaient de faux billets, des marenghi confectionnés par le Birrichino. Mon complice simule une grande colère ; il peste, il tempête, il me menace du poing. « Accidente /je t'avais dit de m' apporter de l'or. Et toutes les banques sont fermées à présent. » Il me tire les oreilles. Je me mets à braire. Le paysan qui nous écoute nous offre, un peu apitoyé sv mon sort, de l'or pour ces billets. Birrichino confond en remerciements et endosse ses mare ghi au gros jobard que nous abandonnons i\
dans une osteria, devant une série de flacons qui avaient contenu du marsala et du nebiolo. »
Cependant, depuis que Papurello avait fait la connaissance de Zambelli, la vie facile et beaucoup moins agitée du petit larron intriguait ses maîtres, ses camarades et aussi ses voisins de taudis. Les ouvriers demeurant dans sa ruelle ne lui connaissaient pas de travail ; les repris de justice savaient qu'il volait moins qu'autrefois, car il ne lui revenait presque plus rien dans leurs partages.
D'où tirait-il, alors, la galette qui lui permettait de nourrir sa drôlesse de mère et ses gueusillons de frères et sœurs ? De tous, il semblait être le plus aisé, ou comme ils disaient, « le mieux avec M. Charles ».
A quelque échelon de Thumanité que l'on descende, la masse est toujours essentiellement bavarde, indiscrète et tracassière.
Certes, ainsi pensait Teodato, le nombre chez la soi-disant racaille était moins odieux que chez les classes huppées, à cause d'une certaine franchise et d'une méchanceté ostensible dans les paroles et les procédés des brutes ; mais la généralité des
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infimes était plus inaccessible encore que celle des puissants aux idées et aux gestes non convenus. L'envie et la compétition sévissent aussi avec plus de violence chez les déshérités. Nulle part ne règne pareil esprit égali taire et ombrageux. Pour empêcher qu'un des leurs s'échappe de leurs sentines et s^arrache à leur promiscuité, les miséreux déploieront peut-être plus de férocité et de malice que les heureux de ce monde pour repousser de leur cercle de béatitude le pauvre diable qui se guindé vers eux ! Les premiers le traitent en déserteur, les seconds en intrus.
Devant une aubaine échue au prochain, Téquité du vulgaire se résume en ce raisonnement : « Pourquoi à lui, plutôt qu'à moi ? »
Méfiants et subtils, avec ce flair des animaux traqués et pourchassés, depuis longtemps les camarades du Bagnaïuolo se doutaient d'un changement qui avait dû se produire dans sa situation. Lequel ? Ils n'auraient encore su préciser. Mais il était certain que Rellino leur cachait quelque chose de grave. Ils ne seraient point dupes de ses cachoteries. Ils flairaient du louche. Ils se jurèrei de découvrir, coûte que coûte, le secret de ce sou nois, et piqués au jeu, ils négligèrent même plu sieurs coups de main lucratifs.
Parmi ses inséparables d'autrefois, deux surtout, le Birrichino délia Coca et Culato del Cuor, deux cambrioleurs, deux complices, ses maîtres et ses aînés dans la carrière, lui en voulaient de ses éclipses et de sa présence moins régulière à leurs conciliabules.
Plusieurs fois il avait refusé de marcher avec eux,^ Theure de la besogne ne lui agréant pas. Ils le retrouvaient de moins en moins dans ces bals de barrière où il trémoussait les gaupes et les receleuses de leur bande. Il n'animait plus leurs réunions par ses lazzis, ses scurrillités, ses tarentelles et ses mélodies scabreuses qu'il chantait en s'accompagnant de la mandoline, et surtout d'une pantomime suggestive ; car il n'existait point de talent excentrique que ce virtuose ne se fût assimilé. C'est à peine s'il se montrait encore dans ces gymnases de voleurs, prétentieusement qualifiés d'arènes olympiques, où il aimait jadis soulever des haltères et se mesurer félinement avec des athlètes de son âge et de son poil.
Pourquoi boudait-il à l'ouvrage et ne participait-il à leurs déduits que furtivement, comme à contre-cœur, guettant l'occasion de s'esquiver et de leur brûler la politesse ?
Et s'il daignait prendre part encore à leurs dis*^
eussions professionnelles, il perdait le ton du milieu et mêlait à leur gergo des paroles d'une élégance suspecte, des termes honnêtes atrocement discordants pour cette engeance patibulaire. Mais le plus souvent il se mettait à rêver, taciturne et somnambulique, sourd aux gravelures et aux invectives, le cœur tout gros de l'absent. Pour parler comme lui ,Teodato lui avait «enflammé la fressure» .
Dans les ruelles, au seuil des taudis, les commérages croassèrent. Quelle mystérieuse intrigue leur avait changé leur précieux auxiliaire, leur bougre de fanandel ?.
D'abord on essaya de le faire parler ; on recourut à des cajoleries, on le circonvint ; on tenta de le prendre par l'amour-propre ; on le fît boire pour lui délier la langue et provoquer ses confidences.- II Papo les voyait venir et, contrefaisant Tivrogne, il roulait sous la table, la langue liée. Ou bien il leur faisait des charges. Ainsi, pour leur donner le change, il avoua une intrigue avec une riche gonzesse qui lui payait ses complaisances. Scandalisés pour la frime, les odalisques qui le gobaient affectèrent de vouloir lui arracher Içs cheveux Au fond personne ne le crut. Tel qu'ils le connai. saient, il se fût affiché mille fois avec sa banquier
Birrichino et Culato del Cuor le filèrent. Il s'«
LE SUBLIME ESCARPE 3d9
aperçut et pour dépister les mouchards et rejoindre son ami, il se livrait à des circuits et à des randonnées de renard traqué par la meute.
Un jour ils le virent entrer chez Zambelli. Enfin ils le tenaient.
« Eh bien, oui, je suis au service de ce monsieur... Et après? » répondit-il aux plaisanteries et aux insinuations obligées qui Taccueillirent la première fois qu'il se présenta dans leur cénacle, au café-Qomptoir d'Asti.
Un tonnerre de huées et de ricanements, un feu roulant d'injures et d'obscénités saluèrent cette déclaration ; les vicieux, les pires débauchés, incapables de n'importe quelle tendresse se distinguèrent dans ce hourvari. Ah ! oui que le pharisianisme champignonne aussi bien dans les bouges que dans les salons !
Il supporta sans broncher leur vertueux anathème, sourire aux lèvres, se dandinant, poings sur les hanches.
Quand la tempête se fut calmée, Birrichino et Culato le prirent à part : « Voyons, il ne s -agit pas de tout cela! lui dirent-ils. Parlons sérieusement. Il est riche, ton particulier ? dis? Eh bien, tu partageras ses rentes avec nous, ou bien nous le ferons chanter, ton bardache?
— Comment dites-vous cela? les interrompit Papurello, très pâle, d'une voix sifflante, Tair féroce. Avisez-vous d'inquiéter ce chic type, ou seulement de lui donner le moindre signe de votre existence, et c'est moi qui vous servirai, mes maîtres! Ou, par hasard, auriez-vous oublié, toi le Birriehiïio et toi aussi le Culato, l'affaire de la rue Rosine...? si vous tenez à votre peau, je vous engage à demeurer très tranquilles. Et surtout ne vous retranchez pas derrière les autres, car c'est à vous que je m'en prendrais ! »
Les deux bandits grincèrent des dents et lui auraient sauté à la gorge, s'il ne leur eûtprésenté déjà la pointe de son inséparable coutelas.
Le gars venait de faire allusion à un assassinat, particulièrement atroce, dans lequel tous deux avaient trempé, et dont la justice recherchait encore les auteurs...
« Ah ! tu serais capable de « manger le morceau! » murmurèrent presque consternés, les deux escarpes.
— Cela dépendra de vous. A chanteur, chanteur et demi ! Ainsi, tenez-le-vous pour dit, me compères ! y>
Et, sifflotant, il tourna sur ses talons, certai qu'après cet avertissement les misérables n'au
raient garde de bouger ou, du moins, de toucher au repos de son ami .
Papurello s'était abstenu de parler à Zambelli des taquineries et des petites misères de la part de son monde. Il jugea même inutile de lui souffler mot des menaces de Birrichino et de Culato. A quoi bon troubler sa quiétude, surtout que le coup avait été paré ?
Mais n'osant encore s'en prendre à Zambelli, les coquins étaient résolus à se débarrasser du Bagnaïuolo.
Un soir le petit accourut les frusques en lambeaux, et tout ensanglanté, au logisde l'avocat. Birrichino, Culato et deux autres étaient tombés sur lui, à r improviste.
« Tiens, regarde! fit-il pour rassurer son ami. Une simple entaille au poignet; j'ai paré le coup ou j'avais les artères tranchées... Ah ! le Birrichino est bien autrement arrangé que moi ! racontait-il, encore un peu hors d'haleine, tandis que Zambelli l'aidait à se débarbouiller, pansait et bandait sa blessure, et plus meurtri, plus haletant que luimême lui prodiguait des soins balsamiques, et se sentait saigner avec lui.
« Je lui ai donné un baiser avec les dents : Il ne lui reste plus qu'une oreille au Birrichino ! Il est
marqué pour de bon. Voilà qui lui ôtera Tenvie de recommencer ! Et, surtout, qu'ils ne s'avisent pas de porter plainte. Ils se jetteraient dans la gueule du loup... Lui et le Culatoen ont-ils déjà suriné des pantes ! Dire que je n'ai eu qu'à me défendre pour les mettre en fuite ! Les lâches ! Ils n'ont de cœur que pour égorger les femmes ! Nous, n'est ce pas, .nous n'escofïîons que par colère, comme tu le fis, mon aimé, et comme je faillis le faire à mon tour ! »
Le meurtre commis par Teodato avait contribué pour beaucoup à lui concilier la ferveur du jeune larron. Loin de le diminuer aux yeux du petiot^ cette action violente et légitime le lui rendait plus cher et les rapprochait plus étroitement. Ce généreux homicide scellait les liens entre le maître et le disciple.
Lorsque les blessures du gamin eurent été bandées : « Tu ne, retourneras plus auprès de ces loups ! fît l'avocat. Tu resteras ici ; nous nous isolerons à deux, au-dessus de la tourbe, bravant aussi bien les riches hypocrites et égoïstes que les ruffians cupides et envieux ! Nous nous aristocratiserons contre leur multitude, au besoin contre tous !
— Impossible ! dit Papurello. Ce serait un défi,
une provocation, ce serait attirer sur nous l'attention de plus de malveillants encore. Gardonsnous d'un esclandre ! Ne sommes-nous pas heureux ainsi, en cachette, pour nous seuls ! A quoi bon vivre et s'aimer publiquement? Ah! nous tenterions le malheur en criant sur tous les toits la joie, le divin accord de nos êtres ! »
Ainsi que Papurello l'avait prévu, après cet attentat avorté, les deux sacripants se tinrent cois et imposèrent la même attitude à leurs complices, hommes ou femmes. Tous se contentèrent de mettre leur ancien favori en quarantaine. Des mois s'écoulèrent. En apparence, la pègre ne semblait plus s'occuper du Papo. Cependant, rassuré à demi par cette indifférence, et vivement exhorté par l'avocat, Papurello avait résolu de transporter ses pénates dans un autre coin de la banlieue, quand, la veille même de son exode, un nouvel événement vint accidenter sa vie.
Une vieille rentière avait été trouvée égorgée e t assommée dans le jardin d'une maison de plaisance à Lomellino.
«C'est Culato del Cuor etBirrichino qui ont
fait le coup, proféra sans hésiter Papurello, à qui Teodato lisait le reportage des journaux. Je reconnais bien là leur façon de travailler... Toutefois, je n'aurais gardé de les vendre. Nous valons mieux, nous autres, que ces foirards, n'est-ce pas? Nous sommes trop propres pour faire les Judas... Tout au plus profitons-nous de ce que nous savons pour les tenir en respect et leur inspirer une frousse salutaire... Pour le reste, si j'ai un compte à régler avec eux, Taide de la questure ne m'est point indispensable !»
Il Papo devinait juste. Le crime était l'œuvre des deux chefs de bande. Cette fois ils s'y étaient pris moins adroitement, car le lendemain Zambelli et Rellino apprenaient l'arrestation du redoutable couple.
« Nous en voilà débarrassés ! constata leur ancien copain, non sans une généreuse mélancolie. Ils devaient finir par un pèlerinage à l'abbaye de Monte-à-Regret! Eh bien, foi de Bagnaïuolo, si j'en avais les moyens, je serais encore gaillard à les arracher au bourreau ! »
En quoi il aurait eu grand tort. Les deux chenapans s'empressèrent de le lui prouver.
Infailliblement perdus cette fois, leur culpabi. lité éclatant à l'évidence, n'ayant donc plus i
craindre de dénonciation de la part de Papurello, ils résolurent de quitter la vie en se ^vengeant de leur fidèle adepte et en le faisant éternuer avec eux dans le panier à son.
A cet effet, interrogés parle juge d'instruction, tous deux accusèrent Papurello d'avoir trempé dans l'assassinat. Les antécédents du Bagnaïuolo rendant cette accusation fort plausible, il fut aussitôt écroué. Avant d'accompagner les gendarmes il eut tout juste le temps d'envoyer un billet à Zambelli, par le petit Riffato, le saltimbanque.
A peine Teodato eût-il été averti qu'il se faisait conduire, à fond de train à la Prison Neuve. Il se donna pour l'avocat du jeune détenu. On les laissa seuls dans sa cellule.
Après de pantelantes effusions : « Tu n'as rien à craindre ! dit Teodato. Je suis même étonné de te trouver encore ici. Dans quelques secondes tu seras libre. Tu n'avais qu'un mot à dire pour établir ton alibi. N'étais-tu pas chez moi la nuit du crime? Eh bien alors ?... Je suis là pour l'attester et de ce pas je cours chez le juge d'instruction... »
L'autre, impétueux, le visage bouleversé, l'arrêta par le bras :
— Jamais, s'écria-t-il. Pas de ça, entends-tu ! Je n'y consens à aucun prix. Ce serait te ruiner,
te détruire, toi, mon brave, mon grand chéri...
— Ah, c'est donc pour cela que tu t'es laissé coffrer... Mais, mon enfant, je n'ai plus rien à perdre... J'attendais Toccasion de te réclamer, de t'adopter par un acte d'amour absolu à la face de tout l'univers. La voici. . . Le déshonneur ? Je m'en moque. Tu sais que depuis longtemps je me suis mis au ban de leur société. Ils ne pourront jamais me haïr plus qu'ils ne le font... Cette haine a trempé ma conscience. Et quant à leur mépris... mais mon bien-aimé, ces mépris sont faits pour m'exalter jusqu'au ciel, car ma frénésie pour toi s'accroît et s'exaspère de toute la profondeur de l'abîme dans lequel ils se flatteront de me noyer...
— Non ! Non ! Jamais ! l'interrompait le Bagnaïuolo. Autant te tuer tout de suite ! Ma vie folle de turlupin ne vaut pas ce sacrifice... Pas plus que toi je ne gobe leur justice et leurs vertus, mais je ne cours aucun risque non plus en bravant leurs prêtres et leurs magistrats, tandis que toi... Ma jeunesse n'est plus qu'une marguerite
iTeuillée... Avant de te connaître j'avais jeté ses blancs pétales à tous les vents, heureusement je t'ai réservé son cœur, tout ce qui me restait, la meilleure part... Prends encore ma vie... Tu es
utile, toi, tu es bon, tu feras encore tant d'heureux...
— Mais malheureux, mon adoré petit, tu sais que le crime dont ils t'accusent, les birboni ! entraîne la peine capitale...
— Parbleu ! C'est le moment pour toi de montrer ce que tu vaux, signer avocat. A toi de trouver le moyen de sauver ma tronche, mais un autre moyen que cet odieux alibi ; tu as assez de talent pour me racheter du coupe-tête. Quelle belle cause à plaider ! »
Et il éclatait de rire, le cher, le sublime garçon, tandis que ses yeux se mouillaient de larmes plus sanctifiantes qu'une eau lustrale.
Et son exaltation aurait fait songera cette scène de Guillaume Tell de Schiller où l'enfant brûle de servir de cible au cher arbalétrier : « Courage, père ! Prouve-leur ton adresse ! Tu ne tueras point ton petit ! »
— Malheureux enfant, il n'y a qu'un seul moyen de te sauver...
— Ce moyen je n'en veux pas...
— Eh bien, je passerai outre. Si tu ne veux parler, je dirai la vérité malgré toi !...
— Ah c'est ainsi! s'écria Papurello. Ah tu fais le méchant ! Alors je m'accuserai moi-même du
crime dont je suis innocent, je donnerai raison au Birrichino et à Culato, j'avouerai tout ce qu'ils voudront, entends-tu ? Et on me tranchera le qui-qui !
Zambelli ne put que tomber à ses genoux et lui baiser les mains, sanglotant, agonisant d'admiration et de douleur. Il était convaincu que le petit ferait comme il disait. Ah, comment l'en dissuader ? Zambelli n'en eût-il pas fait autant à sa place?
L'accusation était si bien ourdie qu'il ne manquait vraiment que l'aveu de Papurellô pour faire tomber infailliblement sa tête !
Toutes les apparences, toutes les présomptions, un concours de circonstances fatales donnaient raison aux scélérats intéressés à perdre leur ancien complice. Au seuil du trépas ils n'hésitaient pas à charger leur âme d'une noirceur plus épouvantable que tous leurs/ précédents forfaits !
Le Bagnaïuolo n avait-il pas formé avec eux jusqu'en ces derniers temps un trio d'inséparables malfaiteurs et collaboré à leurs cambriolages? Comment admettre que stylé et entraîné à lei école il eût reculé devant une effusion de sang Des voisines d'impasses, des indigents, âmes mchantes ou tout au moins médiocres, envieux de
prospérité mystérieuse de la famille de feu le vetiurale, corroborèrent les déclarations des d^ux escarpes. Les commères entraient dans des détails, précisaient, rabâchaient les antécédents, peu orthodoxes il est vrai, du Bagnaïuolo ; les receleuses dédaignées par le joli garçon racontèrent en le chargeant sa vie irrégulière et son intime acoquinement avec Berrichino et Culato. Des passants prétendirent les avoir rencontrés ensemble à l'heure du crime et, déposition particulièrement accablante, l'un d'eux reconnut même en Papurello le troisième rôdeur qu'il avait vu sortir du jardin de la victime.
Le combat de générosité entre les deux amis reprit à chacune des visites de Teodato. L'intensité de leur amour dira par quelles affres passèrent ces deux éperdus résolus à se déshonorer ou à se tuer l'un pour l'autre.
Une mutuelle folie du sacrifice les dévorait. Mais le gamin se sentait le plus fort. Il réduirait le dévouement de Teodato à l'impuissance.
Un moment, cependant, le Papo eut le dessous.
Au cours d'une démarche suprême tentée par Zambelli, la violence de son désespoir lui inspira le moyen de sauver son ami.
— Eh bien, songea-t-il, si ma parole ne suffît
pas pour établir son alibi, je recourrai à des témoins. Mes voisins ont dû voir entrer fréquemment Papurello chez moi. Je les ferai citer à Taudience ; j'aiderai leur mémoire ; au besoin, je les subornerai. Ils jureront que Papurello logeait sous mon toit au moment où on égorgeait la vieille !
Il exultait, à son tour, à tel point que sa physionomie le trahit. La tendresse exaspérée de Rellino lui fît deviner que son adversaire menaçait d'avoir l'avantage dans cette sublime partie d'amour engagée l'un contre l'autre.
— Zambelli s'obstine à parler, j'en suis sûr; il doit même tenir le moyen de rendre ses paroles irrécusables. Elles prévaudront contre les calomnies de mes ennemis et même contre mes propres aveux. Attention, Rellino, c'est le moment de jouer serré !
Ainsi, pour la première fois, ces deux amis incomparables en arrivaient à se défier l'un de l'autre et à se cacher leur jeu.
Au moment où Zambelli se flattait de l'emporter, Rellino était certain de son triomphe.
Afin de mieux donner le change à son adoré, l veille de l'ouverture des débats le Rellino affect une confiance, un engouement extraordinaire :
« Basta ! Je te le répète, ton éloquence aura ra'
LE SUBLÏME ESCARPE 411
son de ces méchantes inventions. Un avocat de ton talent!... Puis, à prendre les, choses au pire, si j'étais condamné à mort, ma peine ne serait-elle pas commuée? On n'exécute pas les gosses audessous de vingt ans. J^en aurais pour quelques cales h laNuova. Tu m'enverrais des gambes et du tabac!,.. »
A la vérité il avait vingt ans bien accomplis.
L'avocat le savait et il ne fut pas dupe de son mensonge.
« Oh tais-toi! fît-il. Tais-toi. »
Il Tétreignit convulsivement et longtemps ils confondirent leurs brûlantes caresses.
Rellino repoussa son ami, éclata d'un rire argentin, en se moquant du visage désespéré de l'autre.
Teodato, à son tour, percevait un signe critique et fatal dans les yeux trop fébriles de l'adolescent :
— Voyons, piccino, tu me caches quelque chose !
— Absolument rien ! Ah ! nous passerons encore de bonnes, bonnes soirées ensemble, toujours à deux... Tu verras.
Et une jolie lumière d'espérance nimbait son jeune visage. Jamais il ne parut plus beau, plus affectif à son idolâtre...
Le lendemain la Cour d'assises s'encombrait de curieux. La rentrée du célèbre avocat plus encore que la cause en elle-même expliquait Tempressement de la foule.
Tout le monde dévisageait Zambelli lorsqu'il s'avança à la barre. Il soutint fièrement le choc de ces milliers de regards hostiles et envieux braqués sur lui. Sa pâleur fut remarquée. On aurait dit d'un supplicié stoïque, trop fier pour avouer sa torture.
L^huissier annonça la Cour.
Les hommes en rouge s'attablèrent en prenant leur temps. Puis, le président ordonna d'introduire les accusés.
Zambelli torturait sa serviette et s'essuyait le front très blanc où perlaient des gouttes de sueur froides comme du givre. Angbisseux, il interrogeait la petite porte latérale. Elle s'entr' ouvrit, livrant passage à un sbire quelconque qui courut, essoufflé, derrière la table des juges, parler à l'oreille du présideat.
Un pressentiment tenailla le cœur de l'avocat et, les yeux toujours fixés sur la petite porte, il redressait, mais prêt à défaillir.
Les gendarmes n'introduisirent que deux t prisonniers : Berrichino et Culato.
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Cependant le présideht s'était levé.
« Messieurs, proféra- t-il d'une voix professionnelle, un des accusés — sans doute un coupable -ra devancé l'arrêt de là justice en mettant lui-même fin à ses jours. On vient de le trouver étranglé dans sa cellule. »
Birrichino et Culato échangèrent une affreuse grimace de déconvenue; ainsi se regarderaient des satans frustrés de leur curée de maudits , mais rien ne pourrait évoquer la décomposition qui se produisit dans les traits de Teodato.
Il comprenait! Le féal, l'héroïque, le sublime enfant était mort pour lui ! Le petiot se flattait de rendre inutile la proclamation de cet alibi qui devait arracher l'honneur à son ami essentiel.
A qui donc s'adressait Teodato ?
La cohue le vit se soulever subitement, se pencher, tendre les mains vers un être invisible, en balbutiant d'une voix atroce, qui déflagrait comme une mine dans le silence presque explosif de la chambrée.
« Non, tu n'es pas un assassin, tu le sais bien, tu es innocent de ce crime, je le jure ; tu mourus pour me sauver, ingrat, moi qui ne vivais que pour toi... Ecoutez tous, juges et bourreaux, voici la vérité : J'aimais cet enfant, il m'aimait au point
de s'être tué pour tooi^ et, tandis que ces misérables, ces menteurs égorgeaient leur victime, l'admirable garçon, mon suave martyr, moa' idole reposait chez moi ; il était mon hôte, mon confident bien-aimé, le seul être qui me rattachait à cet affreux monde, et je... »
Il fit un geste d'étreinte passionnée en jetant des cris qui ressemblaient autant à des sanglots qu'à des ricanements.
Lorsqu'on le secourut il ne donnait plus trace déraison.
A Vranm Nautet.
Les deux êtres élus, les deux amants exceptionnels qui se chérissaient plus que jamais humains ne s'étaient adorés, se serraient mutuellement les mains, en proie à une extase hypnotisante, se surprenant dans les regards des ferveurs et des piétés qu'aucune onction, aucune caresse n'eût pu traduire.
— O ma sève et mon sang, prononça l'un des amoureux ; que ne puis-je m'exhaler entièrement vers toi ! J'abdique, je me renie, je me suicide, mais uniquement pour revivre et germer en ta personne...
Béatifié, trop éperdu, il se sent défaillir, il succombe au cuisant délice. Son être désagrégé, en partie dissous, flotte dans Téther bercé sur des
416 MES COMMUIONS
ondes de musique et de lumière. Malgré la sensation d'inaltérable sécurité et de bien-être absolu qu'il éprouvait, le sentiment de la terre et des hommes subsistait en sa nouvelle forme.
Quelqu'un d'indispensable lui manquait et comme un convalescent échappé à la mort regretterait le délire et la fièvre, à présent, ravi dans les sphères apaisées il souffrait de la nostalgie terrestre, et peut-être n^avait-il jamais apprécié à ce point le charme de la révolte et des persécutions.
Flamme d'amour séparée de son aliment et de son cierge, il persistait à jeter dans les espaces sacrés sa lueur profane.
Et dans l'harmonie des sphères, il démêla des chœurs qui l'exhortaient :
— 0 toi, disaient ces voix occultes, pourquoi ce regret, pourquoi haleter après ton esclavage, tes guenilles et ta poussière ! Tu chérissais la vie, te voilà transporté à ses sources, c'est toi qui la dispenseras avec nous à la création entière ; tu vivras dans l'éternité et dans Tinfini ! Autrefois tu agrandissais l'objet de tes désirs, tu confon dais orgueilleusement tes chétives postulation, avec les affinités de la nature... Ne rêvais^'tu pa de t'éperdre dans le tout immense, de t'y fondra
de vibrer avec les fluides élémentaires ! Et voilà qu^à présent mêlé à ce chœur, à ce faisceau des forces impérissables, tu te désoles et cherches à t'en séparer; tu voudrais recouvrer cette fallacieuse individualité, ton dérisoire microcosme !.. . Plus rien ne devrait te préoccuper. Les causes et les lois te sont révélées. Tu' participes de la sagesse éternelle. Tu t'assimiles les destinées. Tu crées. Allons, déprends-toi de cette pensée servile, oublie les mirages et les infiniment petits de Texistence terrestre. Exulte, épanche-toi voici, ton vrai commencement!
Mais lui : « 0 principe et durée des choses, ton
bonheur est peut-être trop fort et trop majestueux
pour moi. Pardonne... Mon excuse la voici : Les
chrétiens, la plus intéressante et la plus noble
des sectes qui t'adorent, m'ont appris qu'un Dieu,
un fils qu'ils t'attribuent, ô Créateur, fatigué de
la paix et de Tordre des empyrées sublimes,
peut-être même honteux de ce bonheur sans
revers, voulut goûter aux maux et aux souffrances
du monde d'où je viens, et, sous prétexte de
•acheter les hommes à la damnation, il s'incarna
ians leur substance, il rechercha et subit les
/oluptés de l'amour et du sacrifice. Ne t'étonne
)as alors, ô bienfaiteur excessif, de ma subite
ingratitude... Laisse-toi fléchir, accorde-moi de déchoir, de reprendre place sur la planète misérable mais pathétique, parmi ces hommes incapables de félicité, mais dont la détresse manque à l'auréole de tes anges et a fait de Jésus le plus touchant de tes Dieux ! . . . »
Le Tout-Puissant continuait à parler en lui, mais une douceur plus attendrie se manifestait dans le chœur universel :
J'exaucerai ton vœu impie : je réunirai à nouveau les atomes fragiles qui composèrent ton corps et j'y rappellerai ce feu follet que les humains appellent leur âme, mais tu renaîtras en un pays moins sombre et moins rude que celui où tu vécus d'abord ; je te destine pour nouvelle patrie une de ces contrées du Midi ensoleillé où rares sont les épouvantails et les cauchemars, où les esprits eurythmiques ne se créent point de chimères, où la grâce et la symétrie rassurent la pensée inquiète, une de ces contrées qui rendirent moins sinistre à Jésus sa descente sur la terre...
— Oh non. Divinité, c'est aux mêmes rivages que je voudrais revivre, là-bas à l'extrême noi que voilent et drapent presque toujours des cat ractes de nuées, près du large fleuve reptilien < de l'océan qui rongent la glèbe et l'accablent r
leurs brutales caresses, Là, chez un peuple de taciturnes, épris de la violence, dans la charnue et marâtre patrie, auprès de frères farouches et sombres qui sont autant de Gain, laisse-moi rouvrir mes blessures, ô mon Dieu ! Là, conjurée par la rigueur des éléments, par .les insultes et les ironies de la matière, par l'intensité même du désespoir, surgit la beauté étrange et poignante qui m'obséda jusque dans la paix de ton ciel. De ce marais humain, de la bourbe odieusement pharisienne s'élève comme d'un fumier une floraison admirable, des âmes capables d'héroïsmes et de vertus fabuleuses, logées dans des corps dignes de toutes les dévotions artistes. O pays des morales acharnées sur les plastiques athlètes où j'ai goûté la tendresse virile et tragique qui brave les déchéances et qui s'enorgueillit de son anathème ! . . .
Nous n'eûmes pas besoin de beaucoup de paroles pour nous comprendre, Taccôrd était complet comme sous les horizons pesants le contact des rivières goulues et des nuées qui les allaitent de leurs mamelles de neige ! Mon amour fut un long martyre et je n'étais jamais plus près de la mort et de la ruine que lorsque je pantelais de tendresse ! Un concert d'envieux, de castrats et de
brutes, les embûches sans cesse semées sous nos pas, les sarcasmes, les blasphèmes, les crachats, le mépris de la tourbe raisonnable corsaient et avivaient cette union véhémente, l'exaltaient à la hauteur d'une religion persécutée, d'une cause juste confessée sous les couperets et les canons des fusils !
Dans cette contrée maligne la chair souvent contrariée, à la fois exigeante et peureuse, se soulage jusqu'au paroxysme; mais caressante et fidèle comme les bons chiens, servante du génie qu'elle vénère sans le comprendre, elle saigne, se révolte et s'immole pour sa plus grande gloire. Elle rend l'art robuste, la poésie intense, l'amour démesuré et vertigineux !
Exauce cette prière, ô Vertu, et si tu ne veux me rendre ma complète forme humaine, ce corps que décourageaient mes rêves trop surhumains, au moins que ton souffle rassemble mes atomes et les chasse dans cette contrée de dilection, vers cette à la fois subversive et matérielle patrie. Que fluide ou éther je me mêle aux pâmoisons des créatures aimées, que je sois l'essence de leurs baisers et le dictame de leurs messes ! A l'heure des églogues laisse-moi vaguer parmi Tor pâle des genêts et la lie de vin des bruyères! Mais j.e
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hanterai surtout les ambiances de mon idole ; qu'elle me respire comme l'encens, comme les effluves balsamiques d'un matin de printemps !
Il est là-bas un tout petit coin dans les sablons " j|
diffamés, près d'un indigent bouquet d'arbres, non loin d'une venne où les funèbres lavandières du crépuscule tordent leurs brouillards ensan- ^ | glantés de soleil. Nulle part, au dire des ostensibles vivants, on n'existe plus dénué, plus contraint, plus misérable ! Mais nulle part je n'ouïs silence plus musical, écho d' angélus aussi compatissant à tes damnés ! Nulle part les yeux humains dévoilent mystères si aimantés et se conjurent plus fraternellement et plus amoureusement en un furtif éclair. Et les bouches gourmandes de l'adolescence y fleurent Tarome de la fraise sauvage, et les bras jalousent les enlacements des chèvrefeuilles ! Nulle part haines et fanatismes plus implacables ne déterminent si frénétiques explosions de tendresse ; tellement que ces apothéoses amoureuses y sont incendiaires comme des représailles ! Là se consommèrent des apostasies telles, que les satans, blasés, comme moi, de tes paradis, n'osèrent les attenter !
Combien de fois, mourant d'angoisses, horriblement séduit par le suicide, non suffoqué 'mais
saturé d'amour, possédé par tous les succubes de rimagination, il suffit d'une approche ou d'une rencontre bienvoulue pour me réconcilier avec Tespoir.
Mais je fus jaloux et orgueilleux de mon supplice le jour où m' apparut Têtre fatal. Il me suffit d'une minute de sa présence, d'une simple intonation de sa voix âpre et câline, de sa voix miraculeuse que rendent espièglement rauque l'essaim des baisers enfermés dans sa gorge ! Voix cruelle et balsamique! Voix de prophète-enfant, miséricordieuse menace qui me navra de délices ! 0 ne détournez pas ce calice de moi. Seigneur ! Dusséje ne plus en vider que la lie, mais que ce soit en ces Pâques de bourreaux et de martyres où les pires iniquités s'expient et se rachètent en des enfers d'amour furieux et tellement dévorateurs que Ton dirait plutôt les paradis de la haine!
Quel duo lancinant se chantèrent nos deux âmes! Sublimes égoïstes, le monde gravitait autour de notre amour! Nous nous aimions en l'univers entier. La charité suave comme les nuits de juillet envahissait nos cœurs constellés d prières. Les êtres ingrats et les choses rebutée s'illuminaient et se réchauffaient aux irradiatioi de notre incandescente tendresse, une félici
panthéiste, une communion totale faisait de notre amour le reflet ou mieux le foyer d'une éternelle jeunesse. Jamais, rapportant toute la beauté et la vie à notre passion, nous ne connûmes la satiété : les renouveaux de la nature alimentaient les bûchers de nos sacrifices. Tout ce que Tart glorifie, tout ce que la justice exalte^ les aspirations des apôtres, les mirages des poètes, tout se sublimait en notre communion.
Et cet amour était inefîablement douloureux, semblable à une précieuse et veloutée soirée d'automne, il s'y mêlait une appréhension de fragilité ; il y courait un frisson de mauvais présage ; en humant les fruits mûrs il nous prenait l'indicible peur des feuilles mortes !
Pourrions-nous, demain, ne plus être Tun pour Tautre le seul miroir où chacun se voyait transfiguré par une idolâtrie qui devait te rendre jaloux, ô Maître des Religions ! Ces alternatives d'absolue confiance et de doute, ces nuées inquiétantes offusquant le soleil, ne rendait notre possession que plus exaspérée. Nous fûmes, à deux, le sexe, la race, la patrie ! Sur nos lèvres toujours rapprochées nous surprenions mutuellement le bouquet principal des paysages favoris, les fragrances des sureaux, des houblonnières ou des résineuses
fouées, nos chairs avaient été pétries et modelées dans l'argile du terroir et c'était à nos yeux très septentrionaux que s'éclairait le ciel de nos préférences. Dans sa voix espiègle, mais samaritaine, sourdait les plus tendres inflexions des voix éphémères et mémorables ; ses attitudes répétaient celles des passants regrettés, des copieux vagabonds, des réfractaires héroïques ! Nous nous résumions rame et l'écorce de la patrie, l'esprit des révoltes et des subversions salutaires ! Non , les larmes de gratitude des mendiants ou des malades extatiques n'avaient point la corrosive douceur de ses effusions ! Et c'est au plus fort de ces épanchements que tu me rappelas et me fis mourir à ses pieds ! ...»
Celui qui interrompit la nostalgique confidence de r exilé était le chœur même du Destin ; il promulgait :
« 0 si tu Taimais à ce point, ne demande pas à renaître ! Tu as connu tous les poisons, tu bus à maint calice de douleur au temps des pires épreuves, mais frileux amant qui tremblais à l'approche des feuilles mortes, d'autres ont mangé de ces fruits succulents qui te grisaient de leursaveu et de leur parfum ! Crois-nous, âme fidèle, subti ravisseur des feux qui firent de ta vie terrestr une continuelle agonie sur le bûcher des relaj
et des sacrilèges, — crois-nous, ne ressuscite plus là-bas... pour Tiniidèle...»
La commotion fut si forte, le coup déchaîné si formidable, la douleur du patient si compressive, qu'au lieu de se dissoudre ses éléments se contractèrent et que par la force de son désir éperdu il se trouva subitement sur le sol natal, dans la lumière, dans la vie.
Et devant lui s'avançait la créature tant adorée, la Beauté patriale, la synthèse suprême de tout ce qu'il avait regretté ou espéré. Elle le regarda triste et repentie, triste comme la vierge coupable pendant une minute de sommeil ou de folie, pitoyable comme le crime inconscient et fatal. Elle lui avait fait tant de mal, elle lui en ferait encore peut-être, elle se parjurerait souvent ; mais, en cette minute elle l'aimait autant qu'aux plus cuisants périodes de leur conjonction ; et il ne put lui en vouloir, et quand leurs lèvres se touchèrent, il y goûta, surcroit d'infernale volupté, le baiser de tous ceux qu'elle avait possédés.
Avide et bourrelé, il se clouait à cette chair l'opprobre, comme un rédempteur à sa croix, il l'y était cloué pour jamais et il ne s'en détacherait jue lorsque cette terre périrait par l'eau, ou )lutôt par le feu !