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OU même gardé le dessus lorsqu'il m'attaquait de front.
(f En ce moment, il y a encore un Belge de réquipage en traitement à l'hôpital. C'est notre second timonier, un garçon d'Anvers, un sinjoor comme moi, qui s'appelle Emile Lauwers et qui demeure rue Falcon, n** 13. Je t'envoie son adresse car il est trop malade pour écrire et il m'a même demandé, chère sœur, de te prier d'aller porter de sa part un bonjour à ses petits vieux. Tu feras cela, n'est-ce .pas, Mariette, car c'est un brave garçon.
« Je vous souhaite à tous une bonne et heureuse année, au père, à la mère, à tous les petits. JuUeke a-t-il pu faire sa première communion? S'il est bien sage, je lui rapporterai un perroquet vivant avec des plumes roiiges, vertes, de toutes couleurs, comme il s'en trouve à la « Zoologie » ! Netje travaille-t-elle déjà chez la repasseuse et a-t-elle fini de tousser ?
« Ne soyez point étonnés que je vous envoie '^^jàmes souhaits pour l'année nouvelle, mais c'est
Tce que, si robuste que l'on soit, on n'est jamais ir, pour le motif que je te disais plus haut.
avoir encore la force de tenir une plume le len-
ïmaii>. Je souhaite donc que vous puissiez pas-
ser de nombreuses années dans la joie et le plaisir et je compte bien qu'il en sera de même pour moi, sitôt de rétour à Anyers. J'espère aussi, chère sœur, que tout ira mieux pour toi, alors! Je sais que tu es malheureuse à présent et que tu as déjà deux enfants de ce Jaak, le cigàrier. I^e guignon, c'est que je ne puis encore rien t' envoyer pour te tirer de peine ; mais patiente encore un peu, jusqu'à ce que nous débarquions à Anvers et alors, s'il plaît au bon Dieu, je te donnerai certes quelque chose pour te sauver d'embarras et je ferai aussi entendre raison à ce damné coureur de filles ; oui, il faudra bien qu'il t'épouse ou je ne m'appellerai plus Frans Selderslag.
« A présent, je ne dispose pas même d'un liard quoique j'aie de bon à peu près une affaire de trois cents francs. Croirais-tu que je suis déjà sept mois sur ce navire ? Et j'apporterai aussi une caisse pleine de curieux objets d^'ici,
« Chère sœur, n'oublie donc pas de te rendre à la maison de ce Lauv^ers ; car le garçon est si bas qu'il a peur de ne plus jamais revoir les siens. Il ne faut pas les effrayer et leur dire qu'il est telle ment malade, tu comprends, n'est-ce pas? Mai mieux que moi tu sais comment t'y prendre.
« Maintenant j'ai encore autre chose à te de
mander et ceci est pour mon compte, et se rapporte à notre voisine de Vimpasse du Glaive, Delphine Plaschmans, la trieuse de café. Ètes-vous toujours liées ? La nouvelle que je vais t' annoncer ne t' étonnera pas fort. Écoute, je vois cette fille si volontiers que je donnerais bien cent francs si elle voulait de moi pour son bon ami ! Aucune nuit ne se passe sans que je la voie dans mon rêve aussi belle que lorsqu'elle venait prendre Tair sur la place du Poids-de-Fer et batifoler, tête nue, avec toi et d'autres filles de votre âge en vous tenant parle bras. Demande-lui, veux-tu? si elle se rappelle la fois où nous avons dansé ensemble à la grande kermesse, une seule danse au « Saint-Michel », dans la rue du Couvent ? Demande-lui aussi comment elle me trouve, si je suis à son goût. Tu lui diras une bonne parole pour moi, car tu sais bien, toi, que je ne suis pas un mauvais garçon. Dis-lui que si elle voulait de moi je rhabillerais tout à neuf, sans oublier les bijoux et le reste, mais il me faut d'abord savoir si je lui plais. Et si elle répond que oui, tu peux lui donner une de mes photographies, que je fis faire l'autre fois près du canal des Brasseurs.
« Il y en a encore deux à la maison. D'ailleurs, je pourrais en faire tirer d'autres* On garde les
clichés. C'est mis en quatre langues au dos de chaque carte, même en suédois: Pladen opbewsLaLvd for Efterbestelling. Depuis que je suis à bord du Prosit je parle presque aussi bien cette langue que le flamand.
<c Donc, chère sœur, dis un bonjour pour moi à Dolphine Planschmans de Timpasse du Glaive, à père, à mère, aux frères, aux sœurs, particulièrement à Julleke et Netje, à mes camarades Flup et Rikus, même à ce coureur de Jàak, enfin à toutes les connaissances, mais surtout à Dolphine Plaschmans. Là-dessus je finis en me disant votre affectionné.
Frans Selderslag
a Écrivez à cette adresse : F. S., à bord de la barque Prosit y capitaine Hanssen, Barberus, îles Barbades, Indes occidentales.
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« Toutes ces croix sont des baisers. »
Mon ami Josse Deridder ne s'était point trompé.
Je lus cette épitre avec plus d'intérêt que l'pr n'en accorde généralement aux confidences di gens qui, pour parler en égoïste, ne nous touchem ni de près ni de loin. J'avouerai même que je la lu'
et la relus, sans parvenir à en détacher les yeux, comme s'il s'agissait d'une personne bien connue, voire d'une personne mystérieusement chère.
Après le dîner le courtier m'entraîna, au port et aux docks, sur des navires dont il connaissait les capitaines. Dans les dispositions d'esprit où m'avait plongé la lettre du matelot, aucunes pérégrinations n'auraient pu m'être plus agréables ; d'ailleurs, j'ai toujours aimé les grands fleuves, Pocéan, les havres, les vaisseaux et les marins. Longtemps les soldats, ces autres déshérités du bonheur bourgeois, ces autres pitoyables ilotes d'un régime de proscription et de parquage, se partagèrent ma compatissante sympathie, mais plus nobles et plus droits, les matelots répudient le mensonge, l'oisiveté, les pilleries, et pour ce motif à présent je les préfère aux soldats. Leur vie est toujours une lutte et souvent un péril, leurs combats ne se livrent pas contre leurs semblables, et sauf dans de rares corps à corps loyaux et sanglants, ils ne s'acharnent que contre les éléments et ne se mesurent qu'avec les tempêtes. iCur rude métier, héroïque entre tous, e^t peutbre celui qui rapproche le plus l'homme de ses .estinées originelles, de ses vertus primordiales, e ralliânce de son Dieu.
Comme à toutes les Noëls, le port présentait une physionomie de grande fête. Les navires en rade et dans les bassins avaient fait parade et des drapeaux, des pavillons, de multicolores carrés d'étoffe brandillaient joyeusement le long des agrès et des cordages. A bord les hommes de quart et de vigie répondaient par des chants mélancoliques ou de vagues ritournelles d'accordéon aux musiques violentes des bastringues du quai, et souvent un mousse étranger, songeant à la patrie lointaine, et se sentant troublé par le mal du pays, secouait sa morale malaria, en se livrant, à lui tout seul sur le pont goudronné, à quelque gigue ou frénétique tarentelle.
Le temps mi-frisquet, un peu gris, tissé de brumes légères prêtait à la rêverie et aussi aux déduits du jour. Au passage des nues, au remous des flots, le ciel et le fleuve alternaient leurs colorations et leurs formes suggestives presque aussi rapidement que le cours des souvenirs et des espoirs.
La plupart des navires sur lesquels je montai avec mon hôte se trouvaient être de nationalité Scandinave et, dussé-je être taxé de puérilité, j'avouerai que ma présence à bord de ces bâtiments me semblait plus importante et plusoppor-
tune que dans nombre de circonstances analogues. Était-ce parce que le Prosit, la barque sur laquelle manœuvrait Frans Selderslag, naviguait sous pavillon norwégien ? Avec quelle curiosité enfantine j'étudiais l'aménagement et la disposition des lieux, j'examinais les moindres objets, je m'absorbais dans de divinatoires extases, ne prêtant qu'une attention apparente aux explications pourtant bien instructives et en rien arides que me fournissait mon obligeant compagnon, mais sur ce chapitre topique, sur la partie où sa compétence était extrême, j'en savais ou plutôt j'en devinais plus long que lui-même, en ce moment. Toutes choses maritimes revêtaient une bien autre signification à mon esprit que l'utilité et l'emploi que les prétendus initiés leur assignent. Je prenais plaisir à entendre le langage des marins ; sans toujours comprendre les mots je goûtais la musique copieuse et virile des âpres voix du Nord. Elles s'associaient aux énergiques et tonifiants effluves du varech et du goudron comme aussi aux relents des cajutes, des cambuses et de ce uintelage, le pauvre trousseau du vagabond de océan, presque aussi dérisoire, aussi imprégné b culotté de ferments aventureux et pathétiques ue le bagage des rôdeurs de grand'routes*
Le soir qui n'avait point tardé à tomber nous surprit dans nos observations absorbantes. Comme des lucioles les fanaux s'allumèrent le long des vergues et mêlèrent l'impromptu de leurs couleurs chatoyantes à la fantaisie multicolore des drapelets. Les eaux doucement clapotantes répétaient l'illumination des quais et des navires ; la course d'une allège ou d'un canot de ballade éclairé par des torches amorçait dans son sillage comme un banc de poissons de feu, et, fatigués d'accordéonies et de saltarelles, les vigies solitaires consignées à bord correspondaient à présent avec les turbulentes bordées tirées sur la rive par les équipages, en projetant vers les cieux de mélancoliques et furtives chandelles romaines.
' Obssession et- corrélation singulière, je continuais à rapporter ces objets, cette atmosphère et ces tableaux à la très infime lettre lue tout à rheure. Cette après-midi de Noël me représentait une illustration assez corsée, une poignante synthèse de la vie de ce Frans Selderslag. Il serait difficile de préciser et de noter les infinitésimaux périodes de sensibilité par lesquels je passais.
Le plus souvent je croyais faire par^tie de l'éqi page : la barque mettait à la voile, j'aspirais départ vers des pays dont la cale et les soutes
navire recelaient encore de capiteux et peut-être pervers effluves. Je ne sais qui m'appelait, qui me désirait là-bas et, pour me le dire^ recourait à toutes ces subtiles annonciations.
A d'autres moments je me figurais que nous venions d'arriver et j'allais mettre pied à terre en me chargeant de quelques exotiques cadeaux pour les miens. Mais quels étaient, à présent, les miens ! A force de m'assimiler le tempérament, l'orientation et les contingences du marin, je ne me rendais plus un compte très précis de mon propre rôle dans le monde.
Toutefois, rien de ces perturbations intérieures ne perçait au dehors. Mon hôte, Josse Deridder, dut me trouver de très belle humeur, d'autant plus que par un dédoublement que j'observai sur moi-même, dans plus d'une circonstance de la vie, où mes affinités émotionnelles sont très actives et bouillonnent même jusqu'à l'hyperesthésie, où l'aimantation de mon être par des courants surnaturels atteint des proportions insolites, j'étais à la fois à une conversation très anodine et acces-
!re avec mon ami actuel et je communiais avec
s âmes lointaines plus troublantes que le son, lumière et l'arôme, plus fluides et plus élec-
•^ues encore que la saveur du baiser.
Mon compagnon, flatté par mon attention concentrée aux explications techniques qu'il me prodiguait au cours de nos diverses étapes, me trouvait très en verve, très sociable et pour m'entretenir dans cet état d'aménité, il me fît goûter à des liqueurs variées du Nord et des tropiques, acres ou chatouilleuses, arak, kwas et kummel ou cachiri, larkin et scubac, sans se douter, le brave homme, qu'il exaspérait encore ce cas de double vie, même de multiple vie, qui se produisait depuis plusieurs heures déjà en son visiteur.
Chez lui ce boire cosmopolite détermina une humeur de réveillon et jusque bien tard dans la nuit nous nous éternisâmes au sein de ce quartier maritime, errant de musicos en guinguettes, de dispensaires en Sdilors-homes, d'alcoolisme en végétérianisme. A la fin j'étais tombé dans un état de prostration ou plutôt de pâmoison, et ne répondais que par des paroles de plus en plus rares et sibyllines, aux propos intarissables et de portée immédiate de mon excellent pilote. J'avais même hâte de rentrer, de me recueillir, de me trouver seul dans ma chambre.
Avant de me mettre au lit je relus la lettre Frans Selderslag, m'étant couché je la rep encore. Quelle occulte et impérieuse éloquer
contractaient ces lignes naïves ! Chaque mot me découvrait les dessous d'une tendresse nostalgique plus tiède, plus enivrante qu'une promenade à deux avec Tètre aimé sous la cerisaie en fleur.
On aurait dit un clavier à chaque touche duquel correspondait non pas une note mais la fibre ultra-sensible d'un grand cœur aimant, pantelant de désir, éperdu de jouissance partagée. En mes dispositions de réceptivité extrême, cette lettre m'offrait un thème infiniment sincère et mélodieux qu'une sympathie spontanée enrichissait d'harmonies périodiques, inépuisables comme les marées de l'océan.
A la faveur d'une dernière protestation de mon sens strictement terrestre, de ma conscience réduite aux réalités de la vie, contre cet épanchement houIeuTc de mes facultés imaginatives, je convins de Timportance vraiment par trop extravagante qu'affectait cette lettre et l'ayant repoussée loin de moi, j'éteignis ma bougie pour ne plus être tenté de la reprendre ; puis je me plongeai sous mes draps, m'efforçant de songer à des choses rès pratiques et très positives, par exemple à 'argent qu'il me faudrait emprunter à mon hôte our prendre le train et regagner ma résidence... Mais j'avais compté sans ma mémoire : je savais
la lettre par cœur. L'obsession s'exaspéra, plus immatérielle que jamais. Je répétais, en les scandant, les phrases fatidiques ; je me surpris même à les prononcer tout haut, comme des incantations.
A quel miracle tendait cette thaumaturgie inconsciente et passive ? Combien de fois répétai-je ces conjurations, oh d'une voix de plus en plus pressante, d'une voix donnant, comme la tierce, la note harmonique de notes bien lointaines et si passionnées malgré les grands vides des espaces et les atlantiques désespérants ! On aurait dit que je me chantais un duo à moi-même. Par instants, l'une des notes de l'accord paraissait.vouloir s'éloigner de sa jumelle, l'accord allait se briser, mais l'autre note finissait toujours par rattraper la fugitive, s'y accrochait désespérément pour être sa seule réponse dans Téternité. Les efforts que les deux voix complémentaires faisaient pour se joindre, seraient comparables aussi au dialogue des enterrés vifs et de leurs sauveteurs.
Cette veille finissant par devenir plus accablante qu'un cauchemar, je me rhabillai dans l'obscurité et m'efforçant de faire le moins de bruit possi je gagnai la rue. L'air de la nuit aurait s doute raison de cette intoxication sentiment de cette saturation des facultés amatives. J'i
prendre un bain de foule et de populaire, m' étourdir et m' achever dans un de ces bals canailles dont parlait précisément la lettre du matelot. Au fait, pourquoi ne pousserais-je pas au « Saint-Michel » dans la rue du Couvent, le bastringue où Frans Selderslag avait dansé sa première valse avec Dolphine Plaschmans ? Peut-être au moyen de quelque brutale équipée, parviendrais-je à arracher mon cœur à cette inconcevable possession. J'ai vu arracher ainsi des poids formidables aux insidieuses ventouses de l'aimant.
Moi qui étais rarement venu à Anvers — il me faut insister sur ce point — et qui ne connaissais en fait de quartiers excentriques que la zone maritime explorée l'après-midi en compagnie de Josse Deridder, je me trouvai bientôt tout à l'autre bout de la ville, mêlé à une cohue de faubouriens et d'ouvrières qui garnissaient la vaste salle même, évoquée par Selderslag.
Deux cents personnes au moins se trémoussaient aux accords d'une musique cavalière et ca- ^^'*^ante, que les cuivres éperonnaient de leurs Lidences aiguës. Mais dans cette foule moutonnte, estompée par la fumée et la sueur, je ne Jtinguai, je ne suivis qu'un seul couple. Tétait un beau garçon d'une vingtaine d'an-
nées, très vigoureux, très musclé, la tête brune et crépue rejetant crânement en arrière une casquette marine à large visière plate et cirée; le visage épanoui avec des traits d'une sympathique rudesse ; le teint hâlé mais préservant tout de même les roses et le duvet de Tadolescence ; de grosses lèvres fraîches comme une aube de baisers ; des yeux expansifs tout constellés de joie ; avec cela l'air un peu paysan et d'allures un tantinet balourdes dans sa brune culotte de velours à côtes très serrée, son tricot gros bleu de matelot fortement échancré au cou et comme tatoué sur la poitrine d'une immense ancre rouge ; les vêtements accusant encore le charnu du torse et des membres.^
Sa compagne, d'une couple d'années plus âgée que lui, représentait une de ces noiraudes au type espagnol comme il s'en rencontre beaucoup dans les ports de mer septentrionaux, le teint mat et légèrement ambré, Toreille menue, les yeux troubleurs, la bouche pimentée, la chevelure ramenée en accroche-cœur et en frisons. Flamande nar les hanches larges et rubéniénnes, par la fraîcb de la pulpe et de la carnation, mais Andalouse la vivacité des prunelles et l''affriolante mobi de la gorge, des paupières, des narines et des
vres, vraiment la femelle victorieuse pour laquelle les francs bougres affronteraient les coups de couteau, les nuits au poste et même, si elle existait encore chez nous, la machine coupeuse de têtes. Quel instinct m'avertit d'emblée que c'était là Frans Selderslag avec sa Delphine Plaschmans ? « Tant mieux ! » me dis-je, sincèrement ravi, « il sera revenu de Santos et des Barbades, Le voilà guéri, entièrement radoubé ; un fier brin de mâle ! »
Et continuant à monologuer à part moi : « A quand les noces ? La sœur a dû parler pour lui, de sorte qu'à son retour la fîère voisine a consenti à être sa bonne amie. Sans doute une partie des trois cents francs du prêt aura servi à parer la jolie fille de popeline et d'or plaqué ! »
En ce moment ils repassaient devant moi, portés par leur élan, serpentin et le courant des danseurs de la foule : « Mais non, je me trompe ; la toilette de la belle est assez maigre ; sa robe est usée et elle n'arbore point le moindre colifichet ! »
« Pourquoi, aussi, » me disais-je en poursuitnt mon très inquisitorial examen, (v ne se traint-il point avec plus de familiarité ? C'est à peine ils tournent enlacés et si en se pressant les mains
ils se hasardent plus haut que les poigtiets. Quelle extrême réserve ! Tous deux semblent embarrassés, très gauches, comme s'ils se voyaient pour la première^fois et, sur ma parole, n'était l'expression idolâtre de leurs regards et l'imperceptible tressaillement de leur derme, ce frisson, cette petite mort qui affleure à la chair de ceux qui vont se donner l'un à l'autre, et que je suis peut-être seul à saisir en dehors d'eux, on gagerait qu'ils ne s'aiment pas encore, qu'ils cabriolent et toupillent, friande garce et rude gars, sans y attacher plus d'importance que le passereau à la cerise qu'il picore et la fleur au papillon qui la chiffonne. Diable ! leurs affaires n'auraient-elles pas encore fait plus de chemin ! On est cependant expéditif dans le monde des marins, surtout qu'ils n'ont pas des mois à perdre en madrigaux et en tourterellisme. Allons morbleu, Frans, à l'abordage ! Ou si tu ne jettes l'ancre pour de bon, il est temps de faire escale I »
Je ne sais combien dura leur danse, mais je lus très longuement dans leurs deux âmes, surtout dans celle du jeune pilotin. Je parfumai m tellement la mienne aux fragrances de ce dési de cette sève ! Je respirai à en défaillir leurs p pectives de bonheur...
La musique s'interrompit. Ils firent quelques pas, presque cérémonieux, ensemble. Soudain un remous les bouscula et je vis un gaillard de l'âge de Frans, un joli garçon vulgaire, aborder la coquette Dolphine avec une liberté de camarade, car c'était avec lui qu'elle était engagée pour la danse à venir.
Frans se contenta de prolonger l'étreinte de ses doigts tandis que rieuse, mutine, sans se hâter toutefois, elle suivait son nouveau cavalier, et, en manière de consolation, elle décocha au candide affronteur de naufrages, si timide devant la tempête de ces noires prunelles de femme, une électrique et lumineuse œillade.
Il l'observa toujours, insatiablement ; ne détachant plus les yeux du couple qui tanguait et roulait comme la goélette le Prosit sur cet océan de houleuse chair humaine ; il la regardait comme ' un navire en détresse verrait s'éloigner l'arche de salut, le phare providentiel, oh si tristement, et, si ingénument, que pris d'une compassion infinie, je me faufilai au premier rang de la galerie et me
içai à côté de lui pour le réconforter... Mais je
5 me rappelle plus ce que je lui dis, ou si je
3 risquai seulement à lui adresser la parole.
lut ce que je sais c'est que sa chère pensée
concertait avec la mienne comme si j'avais toujours été son matelot... >
Nous assistâmes à toutes les danses qu'elle dansa avec le drille qui l'avait réclamée après Frans ou avec d'autres non moins indifférents, triviaux et de façons rogues, à toutes ces danses qu'elle aurait dû leur refuser pour les donner toutes à son Frans.
Poussé par une sympathie crispante, j'avais accroché mon bras à son noueux biceps, et sans qu'il y prît garde, je lui dédiai mon âme, mêlant aux rosées de son grand cœur auroral les ardents orages du couchant de ma jeunesse... Aussi, en quelle adoration s'aggravait son caprice pour cette folâtre fillette !
J'avais bien deviné, ils devaient encore en être au trouble de la première rencontre, avant le balbutiement des aveux et, de là, chez mon délectable compagnon une sorte de jalousie anticipée, ou plutôt cette inquiétude de l'amant qui ne s'est pas encore déclaré et qui ne possède encore aucun droit sur celle qu'il voudrait faire indissolublement sienne. Ah si elle en avait déjà aimé, d^ connu un autre ! Et telle était l'intensité de cet angoisse en mon camarade que je ne songea pas alors à l'invraisemblance de son attitude
platonique et que je m'abandonnai complètement à mon spasme de pitié et de balsamique dévouement... Pourquoi me paraissait-il si précieux, si rare, si digne de vivre et d'aimer, ce jeune Frans Selderslag ?
Combien de danses avions- nous comptées lorsqu'on éteignit le luminaire ainsi que la voix des orchestrions, et que le courant de la sortie nous enchevêtra dans un rassemblement où. toujours sans que personne m'eût averti, je reconnus Mariette, .la grande sœur de mon Frans, et Jaak le cigarier, et Flup, et Rikus, et d'autres encore mentionnés dans la lettre, et beaucoup de filles dégingandées et piaillantes, les batifoleuses des soirs d'été sur la place du Poids-de-Fer, tous et toutes en train de dégager la belle Delphine de la nuée des galants de carrefour qui s'attardaient en se disputant la faveur de la reconduire.
Seul Frans ne se présenta point et quand Dol-
phine eut été rendue à son escorte de compagnes,
que lurons et luronnes se furent éloignés, en
deux bandes, éraillant les ténèbres de leurs chants
; de leurs rires, non sans se pourchasser de bour-
tdes et de chatouilles, nous nous engageâmes à
ur suite, mais à distance, à travers le dédale des
melles et des impasses. Dans le hourvari des
voix graveleuses et effarouchées, nous distinguions le rire lutin et perlé, un vrai rire de Noël, de la belle fille, et sous les sombres voûtes des ruelles sordides nous suivions ce rire argentin comme les bergers et les mages avaient suivi dans les cieux le sillage de Tétoile miraculeuse...
Et quand cette voix s'éteignit au bas d'un charbonneux escalier de l'impasse du Glaive, mon Frans demeura longtemps devant le seuil, transi, irrésolu, sur le point de monter à sa suite, mais se ravisant alors et le cœur délivré d'une horrible inquiétude à Tidée qu'elle était rentrée seule...
L'état de Frans m'alarmait; je sentais la fièvre courir en ses veines et, ne voulant pas l'abandonner en pareil courant d'exaltation, je l'entraînai vers la ruelle de la Coupe et grimpai sans lu-
mière avec lui, dans le galetas où, depuis le soir sans doute, la respiration flûtée d'une nichée de marmots accompagnait les ronflements graves des aïeux et des parents.
Pour la première fois depuis que nous étions ensemble, je fus distrait de mon idée, de ma sympathie fixe : une chaleur insupportable, un air asphyxiant régnait dans cette étroite mansarde et tandis que mon compagnon, aussi titubant qu'un, ivrogne, s'était laissé tomber sur une va-
gue literie, sans même se déshabiller, je me traînai, presque jugulé, vers la fenêtre en tabatière que je soulevai pour laisser pénétrer Toxygène respirable.
A ma profonde surprise, cette fenêtre, brusquement élargie, s'ouvrit sur un ciel d'un bleu estival et livra passage à des bouffées d'un air chaud, presque orageux, chargé de parfums disparates, d'irritantes et capiteuses épices comme si des débardeurs maladroits venaient d'éventrer, en les culbutant sur les quais^ des tonnçs de gingembre, de vanille et de canelle. De plus, au lieu du silence dans lequel nous avions laissé le quartier après la dernière fusée de rire de Dolphine, voici que la nuit résonnait d'appels en une langue exotique et romanesque, de langoureuses sérénades, de pizzicati de mandolines et de guitares, de vibrations voluptueuses et cruelles.
Déjà je m'abandonnais au charme inattendu de ce mirage illusionnant tous mes sens à la fois, quand un cri de douleur, le râle d'une voix qui m'eût, arraché aux plus suaves extases musicales, me rappela Frans Selderslag, me rappela à ma vraie vie.
Je me retournai et, dans une étrange phosphorescence dénaturant Taspect qu'aurait dû revêtir
normalement cette mansarde de miséreux, j'aperçus mon Frans se débattant sur sa couche. Une créature hideuse, de formes démesurées, vampire ou papillon, voletait au-dessus de lui en l'effleurant de ses &iles crochues. Le reflet cadavérique qui nimbait le matelot d'un jaune putride, d'un jaune paludéen, d'un pulvérin de miasmes, provenait du corps fulgurant de la sinistre bête. Tandis que l'horreur me paralysait un instant et m'empêchait de porter secours à mon ami, je me rappelai les mots extrêmement. évocatifs de sa lettre : « Depuis six semaines la maladie me guette et tourne autour de moi comme un de ces vilains
serpents ou de ces ^grosses chauves-souris, buveuses de sang, qui font le charme de ce pays. Heureusement je suis plus malin et plus fort que le monstre jaune ! . . . »
En cette atroce extrémité, je me jetai sur Frans pour lui faire une barrière de mon corps, pour empêcher le nauséeux fulgore de lui donner le baiser du trépas. Mais le monstre jaune nous narguait tous deux de ses ailes poisseuses et hypnotisantes et dans son horrible tête de poulpe, i bec crochu, luisaient des yeux d'un or encore pi pourri et plus pestiféré que le fétide incendie < son thorax.
LA DEUNIÈRE LBTTTRE PU MATELOT 279
Unîquement préoccupé du sort de Frans, réu* nissant toutes mes forces, je repoussai de mesi deux poings convulsés la masse impure. Horreur, je sentis mes doigts s'enfoncer dans cette vivant^ charogne, un liquide infect m'inonda et^ aveuglé, étouffé, brûlé, je me réveillai dans.,, la plus con« fortable des chambres à coucher, chez l'hospitalier Josse Deridder.
Le croirait-on ? Contrairement à ce qui arrrive au sortir d'un cauchemar, au lieu d'éprouver le soulagement de la délivrance et du salut, je fus encorev plus navré et plus triste qu'un suicidé rappelé malgré lui à l'existence. Aucune comparaison ne me ferait dépeindre l'indicible regret de ce réveil. Pourquoi me fallait-il survivre à Frans Selderslag ? Jamais je n'avais tant chéri mon semblable qu'en ce fortuit compagnon d'une nuit. Dans la succession des jours futurs, je ne rencontrerais aucun être ^que je pourrais exalter avec cette idolâtrie, cette abnégation, ce renoncement à moi-même, ce mépris de tout préjugé et de toute convention...
Mais aussi pourquoi boire à s'halluciner ainsi !
Je me levai très tard après avoir dormi d'un
)mmeil de malheureux, d'un de ces sommeils de
'omb, qui réparent les nerfs démolis et qui ont
raison des plus grandes douleurs et des pires remords.
Lorsque je descendis, je trouvai mon ami Deridder en train de siroter son café et de dépouiller son courrier avec une fébrilité professionnelle. Soudain, comme il venait de décacheter une enveloppe et de parcourir le pli qu'elle contenait, il fit un soubresaut :
— En voilà une forte ! Tu te rappelles le marin qui écrivit une si jolie lettre...
— Eh bien ?
— Curieuse coïncidence ! Il est mort !
Et il me tendit une lettre du capitaine Hanssen. Elle venait des îles Barbades et, entre autres nouvelles brièves et laconiques, elle annonçait que le matelot Frans Selderslag avait succombé à une attaque de fièvre jaune.
Humain, Deridder prit un air contrarié, qui n'était pas, je le constate à son honneur, un air de circonstance.
Quant à moi, à en juger par les tiraillements de mon cœur, je devais avoir la mine d'un moribond ou d'un criminel. Heureusement, il arrêta Ion temps ses regards sur la lettre qu'il avait reprise S'il était stupéfait, que dire de ma constern tion !
Je fus sur le point de mettre le comble à son ébahissement en lui racontant mon rêve, mais je me tus par une sorte de pudeur et de jalousie. Je ne me croyais point le droit de divulguer à un profane ces confidences, cette manifestation- d'un amour, d'un attachement posthume qui avait revêtu une violence et une intensité, une plénitude généralement inconnue à nos affections terrestres. Dans tous les cas, pour ma part, jamais je ne m'étais passionné ainsi de mon prochain, i
Donc, loin de faire part à De Ridder de cet extraordinaire cas de télépathie, je fis tous mes efforts pour reprendre contenance et lui cacher mon trouble, et ne pas avoir Tair de me chagriner outre mesure du décès prématuré de ce matelot, de ce pauvre diable, qui, s'il ressemblait au fier adolescent qui m'avait visité, était bâti pour durer un siècle ! Bast ! il en crève tant de matelots ! Pourquoi portai-je justement un intérêt si absolu à celui-là ?
Deridder ne sut donc rien alors de ma longue et pathétique conjonction avec Tamoureux de Delphine, avec cet inoubliable succube de mes affinités, de mes facultés amatives.
Mais, malgré mon déchirement affectif, une
curiosité, une tentation me venait : celle de vérifier jusqu'à quel point tous les détails des scènes de ma vision touchaient à la réalité.
Aussi, quand mon ami me proposa d'aller porter avec lui la triste nouvelle au foyer du pauvre garçon, j'acceptai avec un empressement non exempt d'anxiété.
Lorsque nous nous fûmes engagés dans le quartier Saint-André, je ne tardai pas à reconnaître les rues où j'avais passé en songe avec Frans, je refaisais le trajet qu'il avait parcouru en marchant derrière la désirable Delphine, la nuit où il avait dansé la première, la seule, la dernière fois avec elle. Et à présent, je m'expliquai pourquoi il était si timide, si peu entreprenant ! J'avais assisté, quoique bien des mois après, à leur rencontre initiale, à cette danse suprême qu'il évoquait dans la dernière lettre à sa sœur !
Je retrouvais même si bien mon chemin, que je tournais les coins de rue avant que mon ami qui prétendait me guider m'eût averti de la direction à prendre. Une fois encore qu'il allait se tromper de route, je l'arrêtai par le bras en lui disant : « Par ici ! » et en Tentrainant de l'autre côté.
*==— Tiens ! dit-il, vous savez donc le chemin?
LA DERNIÈRE LETTRE t)U MATELOT !883
— Non, fistje un peu troublé^ mais j'ai entendu tout à l'heure un agent de police indiquer la route à un passant qui avait aussi affaire dans ces parages.
Quelque implausible que fût cette explication, d'ailleurs outrageusement bredouillée, mon hôte était trop préoccupé par ce qu'il allait devoir dire à la mère du défunt, pour s'en étonner.
Nous approchions. En passant devant l'impasse du Glaive je scrutai la sombre voûte d'entrée d'un long regard etiie pus m'empêcher de murmurer le nom de Delphine.
Deridder m'entendit :
— Celle qu'il aimait demeure en effet là ! Pauvre fille !
Et il ne fut pas autrement surpris de mon extraordinaire mémoire.
Deux secondes après nous enfilions la ruelle de la Coupe et, plus essoufflés par l'angoisse, moi du nloins, que par l'ascension de l'escalier, nous frappions à la porte de la mansarde où j'avais conduit mon ami d'outre-tombe. En entrant, la prelière chose qui attira mon regard fut un objet [ue je n'avais pas vu à cause de l'obscurité : une •rossière photographie accrochée au mur dans un etit cadre de trois sous.
Je le reconnus. C'était bien lui, le beau gars avec sa jolie tête brune, ses traits avenants quoi» que rudes, ses lèvres fraîches comme une aube de baisers, et ses grands yeux ravis tout constellés de joie.
Devant ce portrait, véritable image de dévotion, le pauvre portrait dont on garderait longtemps les clichés, — Pladen opbewsiard for Efterbestelling, — affaissées autour d'une table en des poses de Madeleines au pied de la croix, étaient la mère, la grande sœur, les petiotes, une autre jeune femme encore, la plus prostrée de toutes.
Elles savaient donc la nouvelle.
Emile Lauwers, celui-là même qui avait été à l'agonie et aux parents de qui la sœur de Frans avait apporté un triste bonjour, — l'adieu présumé d'un mourant, — leur faisait part de la mort du plus rude-à-cuire de l'équipage...
A notre entrée les femmes nous dévisagèrent comme les martyrs regardaient les messagers des derniers supplices.
En la plus accablée de ces malheureuses, je reconnus la fière Delphine. Nous échangeâmes u indéfinissable regard, un regard aussi énigmat que, aussi intrigué que celui qu'on échange pei dant une confrontation criminelle, un regard doi
la' DERNIÈRE LETTRE DU MATELOT 285
aucune parole ne pourrait condenser le fluide spécieux. Lesquels de nos yeux, des siens ou des miens, semblaient vouloir ravir les uns aux autres le dernier reflet, la suprême image du matelot bien-aimé ?
A Albert Giraud,
Soudain Us ont tiré leurs hanzars et en môme temps ils les ont plongés dans le sein de Tesclaye. - Périsse plutôt l'infidèle que notre amitié I... Alors ils se sont serré la main et jamais ils ne cessèrent de s'aimer.
(Pbosper Mérimée, i^ Guzla,)
Peu de régions faubouriennes sont aussi mal famées que les plaines de « Tour-et-Taxis » s'étendant, au delà du Canal, derrière un quai bordé H 'usines, de mornes débarcadères, de hangars à [ >is et de tas de briques où nuitent et s'apostent j s rôdeurs. En attendant qu'on l'assainisse, c'est zone essentiellement interlope, prédestinée ; IX écarts et.aux méfaits, la steppe des libres vau-
riens et, chaque jour, les faits divers des gazettes attestent le péril couru aies traverser le soir. Point même n'est besoin, pour amorcer les mauvais garçons, de s'engager de l'autre côté de l'eau, dans ces prairies de gravats et de chardons. En deçà du canal, la flânerievespérale n'est pas moins critique. Le long de la rive droite, l'Allée-Verte aligne ses grands vieux ormes dont le feuillage sombre, déshonoré par la suie des cheminées et les fumerons des locomotives desservant une gare de marchandises, se reflète plus opaque et plus fuligineux encore dans ce ruban d'eau glauque et stagnante.
Bien déchu ce Longchamps, ce cours à la mode des beaux et des belles de l'ancien régime ! Avec sa bordure de tapis francs, de murailles usinières, de hangars à bois, l'allée mondaine d'autrefois représente TÉlysée des galanteries expéditives ou, pis que cela, les Limbes de louches et rusés chanteurs.
A la nuit de rares réverbères sanguinolent; l'eau complice, dans laquelle la chaîne du remorquage provoque pendant le jour des remous p^ trides, n'est plus inquiétée que par l'aviron d'i^ canotier regagnant le garage ; des musiques éra lées se mettent à ronfler dans les bastringues
APPOL ET BROUSCARD 289 j
la chaussée voisine et corroborent l'impression de ribotes pimentées et de malsain désœuvrement que dégagent ces confins de capitale. Parfois de sourds plongeons : noyade d'un chien, suicide d'un famélique, exécution d'un indiscret, d'un profane qui a dérangé ou déçu les familiers de ces rivages, car, dès la tombée du soir, la région est singulièrement propice et tutélaire à toutes sortes d'iniquités, et c'est là que, plus lourds de convoitises que de quibus, les Adonis de taudions, les greluchons de carrefours manigancent et fagotent leurs déplorables équipées.
Il y a une dizaine d'années, cette chasse si croustilleusement giboyeuse était hantée entre autres pendards par une paire de larrons qui firent noircir beaucoup de papier aux moralistes de la chronique judiciaire.
Lorsque l'un de ces bougres fut appelé à rendre un dernier compte à la justice, l'affriolement salace des rares privilégiés, tolérés à l'audience malgré le* huis-clos, tourna en une poignante et :»esque respectueuse compassion.
Héros d'un roman scabreux entre tous, =iur ignominie se purifiait aux rayons d'une assion rouge et tragique comme l'incendie.
ême les personnages vraiment honnêtes qui
assistèrent OU furent mêlés directement aux débats comme témoins, juges, défenseurs ou jurés — très hostiles, très écœurés au début — en sortirent bouleversés par une incommensurable pitié. Il va sans dire qu'ils n'affichèrent pas l'indulgence et la longanimité en laquelle les avaient induits les troublantes révélations de cette démence très raisonnée, « de cette monstruosité pour ainsi dire logique et légitime». (L'un d'eux s'exprima en ces termes.) Non, malgré sa compréhension, le jury rapporta bel et bien un verdict de culpabilité contre l'assassin de son inséparable ami et d'une maîtresse passagère; les juges, en dépit de leur partialité exceptionnelle, le condamnèrent généreusement à la prison perpétuelle ; même son avocat n'osa plaider à fond et invoquer, obéissant à sa conviction, comme réelles circonstances atténuantes, les conjonctures qui dénonçaient le misérable et l'une de ses victimes, son ami trop absolu, à la réprobation de toute l'humanité raisonnable on plutôt à celle des Occidentaux.
Il en résulta, durant ces débats, un malaise une contrainte commune sur tous les bancs. Le divers acteurs du drame judiciaire se comprircn à mi-mot. Chacun appréhendait de soulever de voiles redoutables. Les rares spectateurs const^
tèrent que de part et d'autre il n'y eut aucune déclamation. Si on n'excusa point le prévenu, on se garda tout autant de Taccabler. Le ministère public proscrivit de son réquisitoire ces tirades méprisantes, d'un pharisianisme vraiment par trop à la portée de tout le monde et auxquelles, désireux de sauver les apparences çt de s'assurer une façon d'alibi, recourent emphatiquement les pires transgresseurs.
En somme, en condamnant cet incurable dévoyé, ils adoptèrent la solution la plus charitable pour lui. N'aspirait-il pas tout le premier, inconsolable, à passer dans la réclusion absolue le peu de jours qu'il survivrait à l'être exclusivement adoré !
Après ce procès trop sombre et trop angoissant pour faire beaucoup de bruit, tellement en dehors des causes ordinaires qu'il engendra plutôt du silence et de la stupeur et qu'il désarma les clabaudeurs les plus cyniques — quelques-uns des jurisconsultes et des jurés s'ouvrirent de leur sentiment pitoyable et clément à des penseurs, à des sages de leur trempe, à deux ou trois rares amis placés par une réceptive intellectualité ou une sympathie universelle, panthéiste jusqu'à l'extrême, aux avant-postes d'une révolution dont ils seront peut-être les sentinelles perdues !
A l'époque où leur savoureuse présence illustrait cette inquiétante banlieue de Tour-efc-Taxis, les deux drôles dont s'agit comptaient chacun moins de vingt ans. Avaient-ils un nom, un état civil ? Rien de moins certain. Sur les casiers de la police, on les appelait Appol et Brouscard.
Brouscard était un grand diable, brun, même noiraud, pelu, sanguin, fortement râblé, l'encolure d'un taureau, les cheveux drus et crépus du plus riche ébène avançant sur un front bas et déprimé, de magnifiques yeux bruns, câlins et un peu fous, où la colère mettait parfois des paillettes d'or rouge ; les oreilles grossièrement ourlées, un peu en auvent; les mandibules proéminentes d'un jeune loup; les zygomas prononcés, une grosse bouche vineuse ombrée d'une fine et soyeuse moustache de bretteur; la voix d'un métal sonore au timbre caressant quoique ferme, la parole lente et obscure; très musclé, très nerveux aussi, la physionomie à la fois extatique et farouche d'un ange du Guide; enfin, dans les allures, la façon de se cambrer, de rouler et de caresser sesbiceps, de se battre les cuisses, de fléchir les reins ou c se redresser sur ses jarrets, il tenait, plastique décoratif, d'un hercule forain se délectant de i force et soignant son corps avec une partialité
une gratitude attendries, une ferveur quasi païenne, contre laquelle, à la fin de Tâge antique, les apôtres et les pères de TÉglise ne cessèrent de prémunir les fidèles.
Brouscard allait généralement coiffé d'un feutre mou, vêtu d'une étoffe brune, surtout de ce velours mordoré à grosses côtes qui donne tant de ragoût à la mine des gens du peuple. Jamais de gilet. Pour chemise, le jersey tricoté du marin ou le maillot du lutteur accusant les saillies d'un torse victorieux.
Au moral, à part les tares majeures qui le rejetaient en marge de la société, Brouscard eût représenté ce qu^on appelle un bon garçon, un être peu débrouillard, tout d'impulsion, ne raisonnant guère, guidé par son premier mouvement.
D'apprenti forgeron, il était devenu modèle
d'atelier, puis, entrepris par des rapins, sortes
d'anachroniques Murgers, flatté par la familiarité
et le bagout de ces prétendus artistes, il crut se
surprendre, lui aussi, de réelles dispositions pour
cet illusionnant métier de peintre. Or, le plus
Jair de cette vie à l'artiste consistait à fainéanter,
L s'afïubler d'oripeaux de théâtre, à se posticher
(es têtes fatales et absaloniennes. Appariés à des
lusettes extrêmement publiques, ils passaient le
temps à théoriser devant des bocks et à déblatérer contre la société marâtre aux vrais artistes. Monde pas encore criminel, mais d'un débridé et d'une licence qui préparent à la pègre, où le sans-gêne, l'absence de scrupules, le débraillé, le recours à de louches expédients conduisent bientôt à des infractions prévues par le Code.
Un jour, de bohème famélique qu'il était, Brouscard se réveilla vagabond dans un « amigo » de la grande ville d'où, condamné à deux mois d'internement, il fut dirigé sur le dépôt de Merxplas.
Appol présentait un contraste absolu avec Brouscard. C'était un garçon pâle, infantile, au teint rosâtre, le col flexible, la mine délicate, les cheveux blonds, soyeux et fins comme des freluches, au menton un peu de poil follet, la moustache naissante, les hanches et les reins assez accusés contrastant, avec la maigreur des bras. Ce qu'il avait de plus caractéristique, c'étaient de grands yeux fripons et d'un éclat presque effronté qui finissaient par se remplir d'imploration comme ceux d'un lévite en extase, des yeux très bleus, méditerranéens, ombragés de cils d'or, u peu humides, mouillés d'une eau saphir^enne aimantés d'une indicible et voluptueuse tiédeui Il y avait des jours où ce visage blême et étiof
APPOL ET BROUSCAHD 295
s'avivait par enchantement, tels les pétales d'une fleur expirante ranimés au contact de l'eau.
Sous son apparence débile, Appol était souple, futé, extraordinairement leste et dégourdi. Une grâce et une provocation ophidiennes dans la démarche, il aimait les vêtements amples, la blouse longue et bouffante attachée aux reins par une ceinture, ses pieds de femme traînant dans des savates qu'il abandonnait et reprenait sans cesse ; sur la tête une sorte de tarbouche, autour du cou un foulard de couleur le plus souvent dénoué et dont il mâchonnait les deux bouts. Orphelin, placé comme apprenti chez un cordonnier toujours ivre qui le battait ; précoce, curieux, épris de flâne et de baguenaude, ayant suffisamment appris à lire pour comprendre les légendes graveleuses des journaux illustrés, quand le patron lui envoyait porter des chaussures à la pratique, il s'éternisait des heures devant les aubettes, les étalages des magasins ; il s'extasiait, bayant sur la place, aux boniments d'un camelot, aux tours d'un mancheur. Très agile, à l'atelier, au lieu de jouer de Talène, il s'amusait à répéter les tours qu'il avait vu exécuter par le forain, et il jonglait avec tous les objets à sa portée. Quand son « pontife » avait bu, le jeune Appol prenait plaisir à le faire enra-
ger et, leste comn^e un singe, à esquiver les taloches, à gauchir et à parer les coups. Parfois, ayant mal calculé son élan, l'ivrogne faisait la culbute ou allait donner de la tête contre la muraille, sacrant, exaspéré jusqu'à Tépilep^^ie. Alors la joie du petit « pignouf » était complète.
Finalement, en aversion des métiers sédentaires, Appol se fît débaucher par un bateleur. Vêtu du maillot noir et rouge, il s'adossait à un mur, écartait les bras, tandis que l'histrion, émule des jongleurs japonais, lui auréolait la tête de couteaux et de flèches. Au milieu des éclairs et des miroitements de l'acier, son visage prenait on ne sait quelle expression extatique de saint Sébastien de Sodoma.
Appol n'avait pas son pareil à la danse. C'étaient des gigues, des cavalier seul, des chahuts féroces émerveillant les pilotins les plus dégourdis lorsqu'il « travaillait » le soir dans les musicos du port. Ses mouvements tortillés ne se départissaient point d'une certaine grâce malsaine. Il talonnait de lubriques bourrées et pour Tadmirer, les rudes matelots appariés à des gouges interrompaient leui giroioments. Dès ce moment, il roula, passif, e des aventures scabreuses.
Au plus fort d'une batterie qu'il avait déchaîné
parmi les pensionnaires d'un bouge, ne justifiant plus d'aucun gagne-pain avouable, depuis longtemps suspect et surveillé, il fut aussi dirigé vers la grande colonie des gueux et des frelampiers.
A travers les routes sablonneuses, couturées d'ornières, de la mélancolique Campine, pays purgatorial, pays d'expiation, la voiture du dépôt, une sorte de roulotte, charriait Appôl et Brouscard, confondus dans les ténèbres avec une vingtaine d'autres pieds-poudreux.
Le coup de trompe, signal de leur approche du pénitencier, rauqua longtemps, cornard et plaintif, à leurs oreilles sollicitées. Le brigadier tournailla la clef dans le solide cadenas fermant le vantail de derrière, puis, mousqueton au poing, avec le gendarme, il se plaça dans une posture d'ordonnance près du marche-pied rabattu :
— Les voyageurs pour Merxplas?... Allons, hop ! Tout le monde descend.
' Et tous dégringolèrent de Téchelette comme se décharge sur les tombereaux de la voirie un baquet de rebuts et de déchets. Ils trébuchaient et s'étiraient ; éblouis par le brusque passage de l'ombre
à la lumière, ils portaient la main à leurs yeux. Hauts-le-pied, coureurs de grèves, batteurs de pavés, rôdeurs de barrières, oiseleurs, canapsas, malandrins, tous les îrréguliers, tous les las-d*âl- 1er de la ville et des champs ! Leur masse tirait sur le fauve, sur le brun de la glèbe ou sur la poussière des routes ; elle dégageait cette puanteur spéciale des bosquets infectés de hannetons (1).
Les recrues se reconnaissaient à leurs allures inquiètes, à leur mine contrite, à la façon dont elles détournaient la tête ou dont leurs regards interrogeaient rapidement l'aspect des lieux. Les chiens perscrutent ainsi l'inconnu dun nouveau domicile.
Et c'est en descendant de la voiture qu' Appol et Brouscard, le pâle gamin et le gars exubérant, se dévisagèrent pour la première fois en embrassant d'un regard circulaire la campagne morne et méconnue vibrant dans ce fatidique crépuscule septembral. Un jaune rayon de soleil, un humide rayon du couchant affinait singulièrement la mélancolie du tableau et en lénifiait l'angoisse piaculaire. Et les deux nouveaux colons subirent '
(1) Voir, dans les Nouvelles Kermesses : « Chez les las d'aller. »
un tel degré Tinfluence de cette* atmosphère paludéenne qu'ils se sentirent pris Tun pour l'autre d'une tendresse apitoyée et frileuse. Deux faibles, •deux pas-de-chance, ne comprenant rien au monde et à la vie. Savaient-ils seulement ce qu'ils étaient venus faire sur cette terre ? Effarés, éperdus, leurs grands yeux humides et lubrifiés se confessèrent d'emblée. Ils seraient deux semblables au foyer de l'exception. Pour la première fois, ils se trouvèrent chez eux.
Ce soir d'écrou, cette première escale au port des vagabonds leur fut douloureusement chère et décida de leur suprême conjonction !
Avec les autres gueux, ils furent mensurés et toisés dans la chambre du greffe, numérotés, puis conduits dans une piscine où ils dépouillèrent ensuite leurs loques trouées, leurs vestes élimées, leurs pantalons arlequinés de haillons, que la chiourne désinfecta au moyen d'énergiques fumigations sulfureuses et qui, empaquetés dans une serpillière assez ample pour contenir quatre de ces misérables trousseaux, attendraient que leurs possesseurs eussent fini leur temps.
Eux-mêmes se régénérèrent le cuir par des ablutions totales. Le fond de l'âme de ces pauvres hères étant l'insouciance, ils s'amusèrent comme
une baignade d'apprentis barbotant dans une éclusée de canal. Plongeant la tête et les épaules dans les seaux, ils se savonnaient et se bouchonnaient mutuellement le dos avec des plaisanteries de cavaliers au pansage, leur poing rude jouant rétrille. Avec les ciseaux qui servaient à tondre les ouailles, on leur bretauda les cheveux en échelle à coups violents qui découvraient la peau du crâne et lui donnaient une apparence zébrée. Le barberot n'épargna pas plus les mèches soyeuses d'Appol que les frisons d'ébène de Brouscar d.
Le lendemain, ils endossèrent l'uniforme du pénitencier, le large pantalon, la veste courte et le bonnet de drap souris, et on les fondit^ à l'heure de la récréation^ parmi les anciens dans le vaste préau commun.
Pareils à des oiseaux brusquement lâchés dans une volière, les novices demeuraient entre eux à récart, rencognés, tandis que les chevaux de retour, au courant des aîtres de la maison, renouaient familièrement connaissance avec les reclusionnaires. Quelques-uns de ces vieu pécheurs s'approchèrent cauteleusement du pet^ groupe de débutants vagabonds et dévisagèren Appol et Brouscard, particulièrement le blondir
APPOL ET BROUSGARD 301
a-vec une persistance équivoque, en leur tenant des propos analogues à ceux que les habitants des villes asphaltides employèrent pour accoster les anges envoyés à Loth. Brouscard sentit peut-être pour la première fois un flux de sang lui monter au visage, et comme le cercle de drôles se rétrécissait autour d'eux, il écarta les plus entreprenants d'une volée de gourmades distribuées selon les règles de la boxe, préoccupé surtout de protéger Appol contre les atteintes de ces misérables.
A l'air décidé de Brouscard, devant l'éloquence de ses poings, ils battirent en retraite en se contentant de ricaner et d'attribuer son intervention violente à de jalouses et morbides priorités.
Cette attitude du fort garçon contribua à cimenter la mutuelle impression de sympathie qui s'était déclarée chez les deux jeunes gens au moment de franchir le seuil de leur prison. Chez Brouscard ce fut un touchant besoin de protection et de patronage, un chevaleresque emploi de son énergie et de sa supériorité physique ; chez Appol ne ferveur, une gratitude de néophyte, l'immense doration du gouffre-douleur, un peu avili, pour être puissant et prestigieux qui l'arrache aux Tomiscuités tyranniques et vicieuses à froid, et
l'enveloppe de sa providentielle et copieuse tendresse. Possédant tous deux une nature aimante qui n'avait jamais trouvé à s'épancher, leurs cœurs vides et altérés se remplirent, se saturèrent l'un de l'autre. Il est probable que s'ils s'étaient rencontrés la première fois au dehors, leur amitié fût demeurée normale et plausible, mais le désespoir, la déchéance, lei;r entourage corrompu, la subversion qu'on respirait dans ce lazaret moral, même la tolérance presque connivente des infirmiers, désarmés devant la subtilité de la contagion, corsa bientôt leur naïve tendresse au climat d'une aberration passionnelle.
Dans ce milieu réfractaire à outrance, l'exception devenait la règle et l'anomalie remplaçait la logique. En ces êtres piloriés et interdits à jamais, quoiqu'ilsfassent, germent des instincts appropriés à leur condition de paria. Vomis par la société rectiligne, à jamais incompatibles, n'ayant plus rien à perdre, ils enchérissent encore sur l'iniquité et les paradoxes de conduite, ils approfondissent l'abîme qui les sépare du monde domestique et conforme. Aucune transgression ne les effaro"chera plus. Comme les mauvais anges après le\ chute ils s'enorgueillissent de la réprobation ur verselle et s'opiniâtrent dans leurs dilections ce
rosives autant que les saints et les justes ravis dans les adorations béates.
Entouré de larves maléfiques, Broûscard trem* blait pour Appol, et dans cette lutte quotidienne, au milieu des embûches, des ruses et des pièges, son affection pour son protégé finissait par contracter quelque chose des virulentes affinités pourrissant cette fourrière humaine. L'instinct ise déplaçait. Quels miasmes captieux logeaient dans ces plâtras ! Même au dehors, les fermes et les campagnes dépendant du pénitencier semblaient influencées par un magnétisme criminel. La trissesse y était plus navrante qu'ailleurs. En ce coin prédestiné il semblait que la Campine eût quintessencié sa mélancolie lourde et son ombrageux sommeil. Des détails du paysage, puérils partout ailleurs, y acquéraient une signification poignante, presque fatidique. Cette nature souffrait de remords. Par les temps de pluie et de brouillards les nuées accumulaient leurs funèbres cortèges au-dessus du domaine des miséreux.
Crépuscules d'été, soirs d'équinoxé, semaines indécises entre les saisons, heures de passage du jour à la nuit, stades hyper cri tiques, soirs accablants où la promiscuité fermente et où chavirent les saintes résolutions !
Les paysans ne racontaient-ils pas que les nuits d'orage c'était de préféi'ence dans les bruyères de Merxplas que le Berger Incendiaire venait paître ses ouailles de feu ?
Par ces temps de mauvais conseil, Brouscard avait à calmer les peurs frileuses, les étranges inquiétudes, les angoisses, les suffocations morales de son protégé qui venait se blottir insidieusement à ses côtés.
Plus encore que les autres dégénérés, le gamin était ultra-sensible aux métaux, à Taimant, à Tatmosphère et à la musique. Des fois, disvulnérable, il serait mort sous les coups, le sourire aux lèvres, sans une plainte, sans un tressaillement, et d'autres, pour un mot dit d'une certaine façon, une douce intonation de voix, le passage sur son échine d'une bouffée d'air tiède, d'une haleine bienveillante, lui eût arraché des larmes et des épanchements de gratitude hystérique. L'approche des tourmentes météorologiques le rendait hargneux, querelleur, taquin comme les taons, et ses codétenus disaient: « Tiens, le petit marronne et boude, il tonnera pour sûr ! » En moyenne avait un quart d'heure de lubie par jour et souvei d'entières périodes d'insubordination et d'inerti durant lesquelles il faisait damner ses gardiens.
bien que l'atelier, Brouscard en tête, avait grand'peine à endosser ses équipées.
Souvent, au milieu de leurs dangereuses et glissantes effusions, Brouscard fît un effort pour repousser T étreinte du fervent AppoL
Son >souffIe, son frôletnent lui causait un mal délicieux, il fermait les yeux trop caressés par les regards du blondin, il lui détachait alors les bras enlaçant son cou, lui serrait les poings et, la poitrine haletante, fuyait, honteux, la présence capiteuse du mièvre tentateur.
Ou, sur le point de succomber, il appelait à lui les visions de son enfance innocente jusqu'à l'austérité, dans un taudis ouvrier : les têtes angéliques de ses sœurs nimbant son berceau de leurs chevelures blondes et l'irradiant d'azur et de rose. Mais ces anges gardiens ne tarderaient pas à pâlir aux écarlates reflets des ouailles de feu !
Les plus énervantes à ces fleurs de serre noire étaient peut-être les heures ensoleillées : une journée radieuse et sereine insultait à l'état perr)étuellement cabré et tendu de cette population.
Etait-ce la couleur étrange et visionnaire du iel, le chatouillement des premiers souffles pririaniers, le chant lointain d'un merle, la méchante 't fausse grimace des nuages, l'odeur génésique
de la terre éventrée, mais soudain, en pleines garigues, Appol, qui rêvassait depuis quelque temps les mains appuyées sur la paume de sa bêche, la laissa choir, oublieux, inconscient. Interpellé par le surveillant, Tarme au poing, qui le somme de ramasser son outil, le gamin bredouille et bâille, en dormeur mal réveillé, ets'étirant déclare qu'il ne travaillera plus aujourd'hui, qu'il en a assez du turbin. Le surveillant a beau le menacer du cachot, de la bastonnade, même du revolver qu'il tient braqué sur lui. Lànlaire! Allez-y ! L'enfant ne sourcille pas . A présent, les bras croisés sur la poitrine, une moue dédaigneuse aux lèvres, il se laisserait plutôt tuer que de donner un autre coup de pioche. Il se carre et se butte dans son refus et, soudain , pour l'accentuer encore, voilà qu'il entame cette psalmodie patibulaire:
Des couplets que je chante Point ne faut croire un mot.
Ne sont que menteries Pour flouer le prévôt.
Sur Tordre de mon père J'ai labouré le gel.
Sur Tordre de ma mère J'ensemence le ciel !
J'mets la charrue en poche Et les bœufs sur mon dos !
Et la neige est si noire
Que les corbeaux sont blancs !
En brûlant je me mouille Je transpire de froid 1
Aux amis du contraire Le vilain paraît beau.
Le ciel a pris mon âme Et je damne le ciel!
Tous amis du contraire
Rien n'est bien, rien n'est mal I
Devant cette bravade, le brigadier siffle deux autres porte-clefs et leur ordonne de conduire le mutin au cachot. Alors, tandis qu'on l'empoigne sous les épaules et qu'il se laisse emmener docile, le nez en l'air, les poings sur les hanches, en se dandinant pour marquer le rythme de sa chanson, Brouscard aussi, qui travaillait à quelques pas de lui, jette la houe et vocifère la complainte sombre. Puis la contagion gagnant toute l'équipe, les bêches volent dans les tranchées, les défricheurs clament la mélopée sinistre d'une voix de plus en exaspérée, le chant noir s'enfle, gronde, plane, croasse au-dessus de la plaine :
Et la neige est si noire
Que les corbeaux sont blancs !
Le brigadier se décide à donner Talarme et un
piquet de soldats le fusil chargé, accourt pour incarcérer cette trentaine d'adolescents, effrayants d'inertie, énigmatiques, offusqués, à la suite d'Appol, par Tironie et le sardonisme de ce renouveau auquel ils ne participeront jamais, insultés par le sourire de ce ciel impassible, aspirant tous aux ténèbres, au silence, à Tisolement du cachot, où rien, rien, rien ne se moquera plus d'eux, où rien ne narguera de son bonheur et de sa sécurité leur éternelle déchéance !
Tous se laissèrent conduire, automatiquement, avec la même douceur moutonnière, comme détachés d'eux-mêmes et de toute chose, chantant toujours ces vers qui, dans leurs bouches, contractaient une signification plus impie, plus blasphématoire que jamais :
Les amis du contraire
Rien n'est bien, rien n'est mal I
Les cachots n'étant pas assez nombreux, il fallait mettre trois et parfois deux mutins ensemble. Brouscard fut enfermé avec Appol.
Le diable a pris mon âme Et l'enfer est mon ciel l
Au soir le Berger de Feu vint rôder autour Merxplas...
APPOL ET BROUSGARD 309
Au dehors, quoique flétris, quoique maintenus toujours au ban de la société, les yagabonds et les mendiants libérés parviennent encore à se faire illusion sur la bonté et la quiétude de l'existence. Si Tair de la liberté ne balaie pas des cerveaux les imaginations paradoxales et les rancœurs lancinantes, il supprime les occasions et les prétextes de maint anachronisme de conduite. Sortis du pénitencier, les pires vicieux dépouillent et secouent leurs mauvaises mœurs, comme un déguisement le lendemain de saturnales. Dans le recul de leur mémoire, les sinistres réalités se confondront avec le souvenir des cauchemars. Puis avec quelle hâte ils attendent leur élargissement I A côté de leur impatience fébrile, celle des écoliers à l'approche des vacances ou des miliciens qui vont avoir fini leur temps n'est que de l'apathie.
Différant de leurs compagnons de misère, Appol et Brouscard se portaient à présent une affection ;i concentrée et si exclusive qu'ils appréhendaient resque leur rentrée dans une société tracassière t pudibonde. Et tandis que les autres haletaient iprès l'air du large et trépignaient de partir, ils
se sentaient étrangement aimantés et sollicités par ce milieu aCfranchi de larègle. Ils voyaient, sans oser l'avouer, poindre Theure de la libération avec une inquiétude et une timidité comparables à celles d'un fauve énervé et affaibli par un long séjour dans une ménagerie et qui serait rendu brusque-, ment au commerce des carnassiers agressifs et rapaces. Ils savouraient avec une sensibilité plus maladive que jamais les dernières heures de la captivité; parvenaient à raffiner encore sur les égards, les bons procédés, les scrupules affectifs, les continuelles attentions, les subtiles marques d'attachement qu'ils ne cessaient de se prodiguer.
Que n'auraient-ils donné pour reculer le moment où il leur faudrait quitter ce berceau de leur ardente intimité !
Combien ils regretteraient ce chauffoir, ces préaux, ces ateliers, et jusqu'à ce moulin où eux-mêmes, attelés à la roue meulière, s'étaient vus forcés de moudre le blé de leur propre pain, ce moulin aux rouages de chair pantelante, aux mouvements saccadés et convulsifs comme les spasmes (1). Les inséparables s'arrangeaien
<1) Voir, dans Cycle patibulaire, le « Moulin-horloge >*
toujourspour faire partie de la même équipe de moteurs vivants se relayant, trente par trente, après deux cents révolutions dans ce cirque d'infamie. Combien de fois, à l'approche du dernier tour, Brouscard avait-il empêché le chétif Appol de s'écrouler épuisé dans la coursière et Tavait-il soutenu, en ne manœuvrant plus que d'un bras, comme le nageur arrache à l'abîme et entraîne vers le rivage l'être adoré qui coulait à fond !
D'autres fois, plus intrépide encore, Brouscard exécutait cet exploit que lui seul, entre tous ces truands assez crânes et vigoureux cependant, était capable d'accomplir. Après les deux cents tours réglementaires, sans prendre le temps de souffler, sans lâcher les rais de la meule, il recommençait une nouvelle série de révolutions. Sa divine amitié décuplait ses forces d'athlète, car c'était pour épargner la corvée à son protégé qu'il obtenait de fournir une course supplémentaire ; et heureux de s'évertuer pour lui, il mettait une coquetterie gymnique à ne pas se reposer entre les deux épreuves. Avec quelle joie, fier de sa îsistance, pas exténué du tout, le front en sueur lais illuminé, scintillant de clarté affective, les ^ux remplis d'exaltation, il retrouvait le féal marade au sortir de cette prouesse qui stupéfiait
les argoulets ameutés autour de la meule et valait à ce nouveau Samson l'idolâtre enthousiasme de tous ces gaillards épris de lutte et de témérité ! Et avec quel empressement candide il versait dans les mains d'Appol la poignée de méreaux qu'il avait gagnés héroïquement pour lui.
Combien leur serait attendrie et lancinante aussi la mémoire des longues corvées dans cette bruyère morne qu'il leur fallait défricher, amender, civiliser en quelque sorte et qui, farouche, irréductible, aussi réfractaire, aussi stérile qu'euxmêmes lasserait longtemps encore l'opiniâtreté des défricheurs !
Grands enfants, superstitieux comme tous les impulsifs, en prévision de leur retour à la vie libre, dans l'espoir de conjurer la dissolvante influence que le monde extérieur exercerait sur leur cousinage, ils s'avisèrent de sceller ce lien par un pacte solennel, et recoururent à une pratique commune aux soldats, aux matelots et aux sauvages : chacun se fit tatouer par son àmi au-dessous du sein gauche deux mains enlacées accompagnées d'une incendiaire devise, et ils avaie aspiré pieusement à la chair l'un de l'autre sang qui sourdait de cet emblème sacramentel
Appol était peut-être le plus anxieux. Habitué
la protection vigilante et pour ainsi dire virilement maternelle de Brouscard, il se demandait si, libéré, sa vivante égide, ce bouclier de chair qui était aussi une tunique de velours, une enveloppe balsamique, consentirait à le garder auprès de lui, si la coalition de tous les malveillants et des gê- •neurs de la vie civilisée et codifiée ne parviendrait pas à les amputer Tun de l'autre, à le priver de cette force dans laquelle il s'était pour ainsi dire incorporé. Brouscard ne serait-il point entraîné loin de lui dans les banaux rouages et les commerces importuns?
A cette pensée il souffrait par anticipation de la nostalgie de la prison. Il bénissait Tobscurité, la touffeur, Taccablement de cette maison des asymétries! Loin de Brouscard, Téclat du soleil l'offusquerait, il trouverait la liberté superflue et même la vie ! Le commun opprobre, Tanathème majeur ne les isolait-il pas éternellement à deux ! Comme les amoureux se béatifient, ils s'étaient damnés ensemble. Cette fournaise était leur patrie, le feu leur élément !
Cette préoccupation amena même les derniers jours de leur captivité entre ces deux âmes exacerbées une sorte de tension et de malaise, une apparente bouderie, une contrainte, si bien qu'ils
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purent s-attribuer, mutuellement, Tenvie de cette rupture que tous deux redoutaient plus que la mort.
Au jour de leur délivrance, la guimbarde du pénitencier, escortée de deux gendarmes, déposa Appol et Brouscard sur la grand'route à deux lieues de la grande ville. Ils marchèrent au hasard, ne disant rien, gênés tous deux, labourés par le même doute. Puis, anxieux de se donner le change Tun à l'autre, et aussi pour s'étourdir eux-mêmes, ils se mirent à bavarder loquaces, à bâtons rompus. Agacés, énervés, menteurs, ils se faisaient part de leurs perspectives chimériques, avec une espérance et une jubilation feintes ; leurs faces s'irradiaient d'un grimaçant sourire. Us se vantaient d'appétits sensoriels, ou bien ils pinçaient des fibres sentimentales depuis longtemps mortes ou du moins atrophiées.
Brouscard rentrerait chez sa mère, une colporteuse demeurée veuve avec une potée d'enfants en bas âge dont plusieurs infirmes, marmaille auprès de qui le grand frère eût dû jouer le rôle paternel. Oui, il se remettrait à travailler. De ce pas il se rendrait chez son oncle ' établi comm foi-geron et lui demanderait son ancienne plac devant l'enclume.
— Et moi ! s'écriait Appol, je continuerai mo