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Ce n’est pas un poëme, ce n’esl pas non plus un roman, c’est le récit d’une promenade que je fis, cette année, dans les montagnes de Lucques. Je l’écrivis alors en note dans mes souvenirs de poète pour faire peut-être un jour un sujet vrai de poëme d’une aventure réelle, telle que Graziella, qu’on a tant aimée, ou de Geneviève, qui a fait verser tant de larmes aux cœurs simples.
Je dois avouer aussi que la beauté candide, et ' cependant incomparable de la jeune fille ou femme qui fut, bien à son insu, l’héroïne de cette histoire, me resta profondément gravée dans les yeux, que
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Kllill DALIZ.V
mes yeux ne purent jamais l’oublier, et que toutes les fois qu’une apparition céleste de jeune tille icibas me frappa depuis, soit en Italie, soit en Grèce, soit en Syrie, je me suis demandé toujours : « Mais esb-elle aussi délicate, aussi virginale, aussi impalpable que Fior d’Aliza, de Saltochio? • Voilà pourquoi les temps et les événements m’ayant enlevé le loisir d’écrire en vers, comme Joce/j/n, cette simple et touchante aventure, je l’écris en prose, et je demande pardon à mes lecteurs de ne pas en avoir fait un poënie; mais, vers ou prose, tout s’oublie et tout s’anéantit en peu d’années ici-bas, il suffit d’avoir noté, à quoi bon écrire? On voit bien, du reste, que rien ici ne sent l’effet ou la prétention de l’invention, et que cela est vrai comme la nature. Laissez-moi donc l’insérer tel (juel dans mes confidences de cette année. Ce (pii nous émeut fortement, ce qui revient peipétuellcment dans notre mémoire, fait partie de notre vie. Voici la chose.
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un.
En ***, je passai l’été ti Saltochiq, délicieuse et pompeuse villa des environs de Lucques, qu’on avait louée à l’ambassadeur de France, à ***. J’en sortais souvent seul, le matin, pour aller, dans les hautes montagnes de ce pays enchanté, chercher des points de vue et des paysages; je ne m’attendais certainement pas à rencontrer de point de vue sur le cœur humain, ni des poèmes en nature ou en action qui me feraient penser toute ma vie, comme à un songe, h la plus divine figure et à la plus mélancolique aventure qu’un poème eût jamais fait lever devant moi. C’est pourtant ce qui m’arriva.
Un jour d’été, de très-grand matin, je sortis du parc, des lits d’eau, des grands bois de lauriers de Saltochio, et je gravis tes collines opulentes qui portent les gros et riches villages du pays de Lucques ; mon chien me suivait par amitié, et je portais mon fusil par contenance, car dès ce temps-là je ne tuais pas ce qui jouit de la vie. La beauté sereine du temps
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FIOR D'AUZA.
m’engagea à monter beaucoup plus haut, jusque dans la montagne. J’abandonnai les villages, les maisons, les champs cultivt^ et je m’égarai pendant trois heures dans las ravins pierreux, dans le lit sec des torrents, puis j’en sortis pour monter encore. J’apercevais loin de toute route, en apparence, une cahute entièrement solitaire sur le penchant d’un étroit vallon vert, sous d’énormes châtaigniers. J’avais besoin de me reposer un moment, et de m’abreuver à une source. J’entendais un léger suintement d’eau filtrer dans les rochers au bas de la cabane. Je voyais les grandes ombres noires des châtaigniers velouter un peu le rocher, derrière la maison; j’y montai pour jouir de deux bienfaits inespérés de la saison : de l’eau et du frais.
En tournant sans bruit le site de la maison, b&tie à moitié dans le rocher, je m’arrêtai comme frappé d’une apparition soudaine : c’était une figure de jeune femme, bien plus semblable du moins à une
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jeune fille, qui donnait à teter à un bel enfant de cinq ou six mois. Non, je n’essayerai pas de vous la décrire ; il n’y a pas de pinceaux, même ceux du divin Raphaël, pour une pareille tête. Elle était debout, les pieds nus, plus blancs et plus délicats que les cailloux qui sortent de la source ; sa robe, à gros plis noirs perpendiculaire, tombait avec majesté sur ses chevilles; son corset rouge à demi-délacé laissait l’enfant sucer le lait et le répandre de sa bouche rieuse, comme un agneau désaltéré qui joue avec le pis de la brebis, ou comme un enfant qui trouble la source avec ses petites mains après avoir bu. Elle ne me voyait pas, caché à demi que j’étais par l'angle du rocher sur lequel était bâtie la maison. Je retenais ma respiration pour mieux contempler cette divine figure ; elle ressemblait à une belle villageoise le matin du dimanche, qui va faire sa toilette à la source, au lever du jour, derrière le jardin. Elle faisait semblant d’allaiter l’enfant d’une sœur plus âgée qu’elle (je le supposais du moins). Puis elle peignait négligemment les longues tresses blondes de ses cheveux, tantôt recouvrant l’enfant et elle comme d’un voile, tantôt relevés et
Flou IfALlZA.
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rattachés à son Iront , avec des bouquets d'œillets rouges et de giroflées autour de sa tempe.
Quand cette première toilette, qui annonçait un jour de fête, fut finie, elle s’assit à terre, sous le grand châtaignier, et roulant avec des éclats de rire mutuels son bel enfant nu sur le lit de feuilles, elle jouait avec lui comme une biche avec son faon nouveau-né. Toute la voûte des feuilles résonnait de leurs cris, car ils se croyaient seuls dans la nature :
Mi rivedrai Ti revedro Di tuo bel rai.
Mi pasccro !
chantait-elle en entrecoupant son air de baisers et d’éclats de rire, comme quelqu’un qui pense à revoir et à être revue avec une égale ivresse, le soir de ce beau jour qui commence si bien.
A ce moment où je me noyais en silence dans
l’admiralion de cette jeune fille, la plus séduisante que j’eusse encore vue, déjà semblable à une mère, à un âge où elle devait grandir encore, et réunissant sur sa figure l’amour badin de la sœur à la tendre sollicitude de la mère, mon chien, qui revenait d’un arrêt, se précipita avec fougue vers moi et me fit apercevoir de la jeune fille. Elle jeta un cri, se leva d’un bond en emportant son enfant, et voulut s’enfuir.
— Ne fuyez pas, lui dis-je avec respect, c’est à moi de m’éloigner, puisque ma présencennattenduc dans ce lieu trouble vos yeux et aussi ceux de ce bel enfant à qui ma vue fait détourner la tête vers votre épaule.
• — Non, seigneur, me répondit-elle en rajustant son corset rouge sur sa poitrine; pardonnez, je me croyais seule et je faisais participer mon nourrisson au bonheur qui nous attend ce soir. Je passais le temps qui sera si long aujourd’hui !
KIOH IVAtlZA.