‹ Mes confidencesChapitre 16 sur 44 · IS · texte numérisé non relu

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Elle me pria d’entrer pour me rafraîchir un moment, m’assurant que son père aveugle et sa tante seraient heureux dans un tel jour de pouvoir m’offrir l’hospitalité.

Car les hôtes de ces solitudes sont bien rares,

et il faut bien s’en défier, ajouta-t-elle avec grâce ; mais il y en a dont l’arrivée porte bonheur à une maison.

En parlant ainsi, elle tourna l’angle du petit jardin, et, m’annonçant à son père, elle me fit entrer dans la masure.

Après les premiers compliments et les premières excuses, ces braves gens, chez qui tout respirait un air d’indigence, mais un air de fête, m’offrirent, sur une table de bois très-propre, un repas champêtre ;

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KIOR D'A LIZA.

de belles châtaignes conservées en automne dans leur seconde écorce et bouillies dans du lait de chèvre, du fromage, du pain de couvent très-blanc et très-savoureux, de l’eau de la source. J’avais une gourde dans mon havre-sac, j’en voulus faire goûter à la jeune mère ; elle y trempa ses lèvres avec complaisance, et, les détournant bientôt avec répugnance :

— Je n’ai jamais bu que de l’eau, dit-elle, cela aigrirait le lait de mon enfant.

Je n’osai pas l’interroger sur sa maternité précoce ; mais on voyait qu’elle n’avait pas à rougir. Le vieillard but à sa place.

— Il y a longtemps que j’en ai perdu le goût, dit-il.

— Vous n’êtes donc pas riches? lui dis-je.

— Oh I non , dit-il, mais nous ne sommes pas pauvres.

— Oh ! nous l’avons été, s’écria la mère.

— Oh ! oui, reprit la jeune femme, nous l’avons été ; tenez, regardez ce champ de maïs, ce petit enclos où les vignes et les figuiers rampent contre les pierres grises, qui sortent de terre comme pour les

FIOR IIAI.IZA.

supporter; ce petit pré, au fond du ravin à gauche, qui nourrit deux vaches, et ce bois de jeunes châtaigniers et de lauriers sauvages, qui descend d’en haut vers le pré : tout cela a été à nous. Mais le rocher, le châtaignier, la pelouse, aussi large que ses racines s’étendent et que son ombre porte , et ce verger entre ces pierres grises avec ces vingt pas d’herbe autour de la maison, et les trois figuiers, tout cela est à nous ; et cela nous suffit bien pour nous cinq, tant que le bon Dieu et la Madone ne nous auront pas envoyé d’autres petites bouches de plus pour sucer le rocher qui nous nourrit tous.

— Cinq? dis-je à la jeune femme, maisje n’en vois que quatre en comptant le petit enfant que vous allaitez.

— Oh ! oui, dit la vieille mère, mais il y en a un que vous ne voyez pas et que nous voyons nous, tout comme s’il était là, et à qui nous laissons sa place vide autour de ' la table.

KIOK ÜALIZA. lio

A ces mots, la jeune mère se leva, pressa son enfant contre son cœur d’un mouvement sensible et presque convulsif, tourna ses yeux humides du côté de la mer et les essuya avec la manche de sa veste verte.

— C’est Hyeronimo qu’elles veulent dire, monsieur, dit le vieillard ; c’est mon fils et mon apprenti. Il est en mer.

— Est-il donc matelot ? demandai-je.

— Oh ! non, monsieur ; il l’est et il ne l’est pas. Mais ce serait trop long à vous raconter ; vous devez avoir besoin de dormir. Ah ! le pauvre garçon, il aime trop le châtaignier pour cela.

— Mais, à propos de châtaignier, dis-je, comment se fait-il que, si vous aimez tant de père en fils cet arbre nourricier de la famille, vous ayez creusé à coups de hache dans son tronc ce grand creux où l’on voit encore l’empreinte du fer dont vous l’avez si cruellement frappé, au risque de le faire écrouler avec son dôme immense et ses branches étendues sur votre chaumière ?

— Ah! c’est une longue et triste histoire, monsieur, me dirent-ils tous à la fois ; le bon Dieu et la

HOU DALIZA.

Madone l’ont sauvé par miracle, et il nous a sauvés avec lui, mais cela n’importe pas plus que le nid de corneilles qui a été sauvé, ce soir-là, avec l’arbre, et dont les petits seraient tombés à terre avec lui. N’en parlons plus ; cela nous ferait trop serrer le cœur.

— Non, non! dis-je avec une curiosité qui venait de bonne intention, parlons-en, à moins que cela ne vous fasse trop d’angoisse. Je suis jeune encore, mais j’ai toujours aimé, dès mon enfance, à pleurer avec ceux qui pleurent, plus qu’à rire avec ceux qui rient; si vous ne voulez pas me dire toute l’histoire aujourd’hui, vous me la direz demain, car je n’ai rien qui me presse, et si j’étais pressé, quelque chose encore me retiendrait ici que je ne puis pas définir.

En parlant ainsi, je jetai involontairement un coup d’œil à la dérobée sur l’angélique figure de la jeune mère, qui était allée donner le sein à son enfant sur

Kl OR IKALIZA.

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le seuil de la cabane. Jamais beauté si pure et si rayonnante n’avait fasciné mes yeux : une apparition du ciel à travers le cristal de l’air des montagnes, la fraîcheur du matin, un fruit d’été sur une branche, une joie céleste k travers une larme, une larme d’enfant devenue perle en tombant des cils; puis ces quatre âges de la vie sous un même arbre : l’aïeule, le père, la jeune épouse, l’enfant à la mamelle ; ces pauvres animaux domestiques : le chien, les chèvres, les colombes, les poussins sous l’aile de la poule, les lézards courant avec un léger bruit sous les feuilles sèches du toit. Cette scène me fascinait.

Nous soupâmes.

Après le souper, je demandai timidement, en regardant tour à tour l’aïeule, le père, la fille, le récit qui m’avait été promis pour m’expliquer la profonde blessure du châtaignier.

— Ah ! moi, je ne saurais pas dire, je pleurerais trop, dit la vieille femme.

— Ah ! moi, je n’oserais pas, je suis trop jeune pour tout savoir et trop innocente pour savoir bien raconter, dit la sposa.

— Parlez donc, vous, père, dirent-elles toutes deux.

— Ah bien ! non, dit le père ; mais parlons chacun à notre tour, et disons chacun ce dont nous nous souvenons; ainsi le voyageur saura tout par la Iwuche même de celui qui aura vu, connu et senti la chose.

— Bien ! dis-je. C’est donc à la vieille mère de parler la première, car elle a vu passer bien des ombres du châtaignier sur la bruyère de la montagne, et tomber bien des lits de feuilles mortes sur les racines et sur votre toit.

— Ah ! c’est bien vrai, que j’en ai bien vu tomber

KlOlt DAUZA.

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et renaître de ces chères feuilles de notre gros arbre, dit-elle en écartant de sa main amaigrie les mèches de ses cheveux blancs, qui lui tombaient de son front sur les yeux. Que voulez-vous, mon jeune monsieur, je l’ai entendu dire à mon père et au père de mon père : notre famille est aussi vieille sur la montagne que le rocher fendu qui pleure de vieillesse, comme mes yeux, et que les racines de l’arbre qui ont fendu la roche en se grossissant sous terre. Ces deux braves hommes ne savaient pas quand nous y étions venus pour la première fois. Ils disaient qu’ils avaient entendu dire, par le plus vieux moine du couvent de là-haut, que les Zampognari, c’est notre nom de famille, étaient descendus, dans le temps des guerres des Pisans contre les Florentins, d’un jeune oflTicicr toscan prisonnier des Pisans, qui s’était Sauvé de la tour de Pise, où il attendait la mort, avec la jeune fille du capitaine geôlier de sa tour, et qu’il s’était bâti, au plus haut de la montagne, alors déserte, une cabane sous les châtaigniers pour y vivre de peu avec sa maîtresse.

Comme elle ne pouvait pas revenir à Pise chez son père, qu’elle avait trahi par amour pour le beau

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prisoiiiiiur, lui, ne voulant pas non plus abandonner celle à qui il devait la vie, avait oublié ici, père, mère et patrie ; il avait défriché peu à peu quelques petits arpents de terre autour des rochers, il avait été faire bénir son mariage à un ermite de l’Ermitage , qui est aujourd’hui le couvent de San Stephano, là-haut, là-haut; il avait fondé la famille dont les^ils et les filles étaient descendus les uns ici, les autres là, dans les villages de la plaine, puis il était mort après sa femme.

Leur fils leur avait creusé une fosse en terre sainte, là où vous avez vu le terrain bossué sous une croix de pierre taillée dans les blocs et rougie pailes mousses, où les hirondelles se rassemblent, la veille de leur départ, avant le coup de vent de mer de septembre, quand les châtaignes tombent d’ellesrnêmes au pied du châtaignier.

Les garçons d’en bas venaient aussi do temps en temps courtiser les filles de l’aîné des Zampognari, réputées pour leur beauté et pour leur bonne renoiiiméc dans les collines de iAicques, et c’est ainsi tpic nous avons bien des parents sans les connaître, à présent, parmi les Lucquois, qui nous méprisent

l’ICMl UAUZA.

pour noire pauvreté aujourd’hui. Est-ce que l’eau du Cerchio, qui brille là-bas sous l’arche du pont de marbre de Lucques, se souvient des gouttes d’eau de notre source, où boivent nos chèvres et nos brebis? Ce monde, monsieur, n’est qu’un grand oubli pour la plupart; je ne dis pas cela pom* toi, notre Fior d’Aliza, qui ne nous as jamais oublies dans notre misère et qui as préféré la veste bi une et le bonnet de laine de ton cousin aux plus riches habits et aux chapeaux galonnés des villes. ' ,

Fior d’Aliza rougit, détourna la tête et regarda, appendue à la muraille, la zampogna de son cousin absent. L’enfant, en remuant ses petites mains du fond de son berceau, toucha par hasard l’outre dégonflée de la zampogna, où dormait un reste de vent de l’haleine de son père ; la musette rendit un petit son, comme la touche d’un clavier sur lequel un oiseau familier se perche par hasard en voltigeant libre

Flou DAI.IZA.

dans la chambre d’une jeune fille. L’enfant elfrayé retira sa main.

— On dirait que c’est Hyeronimo (jui enfle son outre en montant la montagne pour nous avertir de son approche, dit l’aïeule.

Le père soupira ; la jeune sposa ne dit rien, mais elle se leva de table et inclina involontairement la tête hors de la porte, comme si elle avait pu reconnaître, de l’oreille, les pas de son amant dans la nuit; puis elle rentra tristement, sourit à son enfant, lui fit couler deux ou trois gouttes de lait sur les lèvres, et revint s’asseoir à côté de la vieille aïeule.

— Je ne sais pas autre chose de la famille, continua la tante. Que voulez-vous, monsieur? personne de nous ne sait ni lire ni écrire ; qui est-ce qui nous l’apprendrait? 11 n’y a ni maître ni école, à cette distance des villages, sous les châtaigniers; les oiseaux ne le savent pas non plus, et cependant voyez

KIOR D’AU/A.

comme ils s’aiment, comme ils font leur nid, comme ils couvent leurs œufs, comme ils nourrissent leurs petits.

— Et comme ils chantent donc ! ajouta Fior d’Aliza en entendant deux rossif^nols qui luttaient de musique nocturne au fond du ravin, près de l’eau.

— Mon père, reprit l’aïeule, fit ce que faisait son père; il cultiva un peu plus large de terre noire entre ces rochers. C’est son père qui avait planté quelques ceps de vigne sur la pente en pierres au midi, et qui avait enlacé les sarments aux treize mûriers qui nourrissaient ses vers à soie de leurs feuilles ; c’est son fils, mon frère et son fils que voilà, dit-elle, en montrant du geste le vieil infirme, qui défi’icha en vingt ans et qui sema le champ de maïs dont les grappes d’or, comme des oranges sur le quai de Fisc, brillent maintenant pour d’autres que pour nous sous les vertes lisières du bois de lauriers.

Lui et son frère, qui est mort jeune, et qui était mon mari, s’occupaient l’hiver, comme avaient fait leurs pères et leurs oncles, à façonner des zampognes, que les bergers de la campagne de Sienne, des Maremmes et des àbruzzes, leur achetaient dans

KIOR IIAUZA.

la saison des moissons, quand ils allaient se louer, pour las récoltes, aux riches propriétaires de cas pays, pour rapporter de quoi vivre l’hiver à la cabane.

On dit que les Calabrais eux-mêmes n’en fabriquent pas de plus sonores et de plus savantes que nous.

Mon mari taillait les chalumeaux, creusés et percés de dix trous, autant que de doigts dans les mains, avec une embouchure pour le souffle; U choisissait, pour ces hautbois attachés à l’outre de peau de chevreau, des racines de buis bien saines et bien séchées pendant trois étés au soleil.

Son frère Antonio coupait et cousait les outres et le soufflet, qui donne le vent à la zampogne. Il laissait le poil du chevreau en dehors sur la peau, afin qu’elle gardât mieux le son et que la pluie glissât dessus, comme sur la petite bête, sans l’amollir, et de plus c’était lui qui en jouait le mieux et qui ess.ayait l’instrument en le corrigeant jusqu’à ce que l’air sortît aussi juste que la voix sort des ténèbres.

— Tiens, ma fille, dit-elle à sa nièce en s’interrompant, ouvre donc le coffre de bois, et montre .à,

l’étranger les trois dernières zampogiics ([u’ils ont fabi’iquées ainsi avant la mort de mon pauv re mari.

Ah ! monsieur, ajouta la vieille femme pendant que Fior d’Aliza tenait le coffre ouvert pour me laisser voir ces trois chefs-d’muvre , quels instruments ! et comme Antonio en jouait alors qu’il avait les doigts agiles et le souffle fort ! Non, jamais aucune Madone des. coins de rues, à Lucques, à Pise, à Sienne, peut-être ii Rome, n’a entendu des sérénades pareilles pendant les nuits de la semaine de ^ la Passion ; on priait rien qu’à les entendre, les anges souriaient en pleurant et les soirs d’été, après la moisson, quand elles jouaient des airs de danse, les chênes même aiu’aient bondi en cadence en les écoutant.

Le couvercle du coffre échappa à ces mots de la main de la pauvre nourrice, et retomba avec un bruit sépulcral sur les zampognes désormais muettes. Elle avait pensé à son amant.

— C’est vrai, dit l’aïeule, (]ue le pauvre Hyeronimo en jouait encore mieux que mon mari et que son père ! Et celle-ci, ajouta- t-elle en montrant l'ior d’Aliza, monsieur, elle en jouerait encore mieux que

non D'ALIZA.

son mari si elle voulait; mais depuis nos malheurs, elle n’a plus le cœur à rien qu’à penser à lui , à l’attendre, à le pleurer et à regarder son petit enfant pour retrouver Hyeronimo dans son visage.

Nous vivions ainsi, monsieur, dans le travail, en santé, en bon accord et en joie, dans notre petit domaine indivis entre nous. T.a maison se composait do mon mari, de moi, d’IIyeronimo, qui grandissait pour nous remplacer, d’Antonio, mon beau-frère, sain et valide alors, qui avait épousé ma sœur, mère de Fior d’Aliza. Ah! c’est celle-là qui était belle, voyez-vous! On venait jusque de Pise pour la voir, quand elle descendait à la foire de Lucques avec son mari. Pauvre sœur! Qui aurait dit qu’elle mourrait avant d’avoir fini d’allaiter son enfant, Fior d’ Aliza, que vous voyez devant vous.

KIOR UAUZA.

Antonio, A ce souvenir, passa sa manche sur ses yeux, et Fior d'Aliza regarda son enfant comme si elle eût tremblé de ne pas le nourrir non plus jusqu'au sevrage.

— Avant cette mort et avant celle de mon mari, poursuivit- elle d’une voix affaissée par de tristes souvenirs, nous étions trop heureux ici, mon mari, moi, Hyeronimo, mon fils, que je portais encore k la mamelle. Antonio, ma sœur et la petite Fior d’Aliza, qui venait de naître.

Un jour, mon mari remonta de la plaine, après la moisson, dans les Maremmes de Toscane. Il avait fait bien chaud cette année-là; nous l'attendions tous les soirs du jour où les moissonneurs et les zampognari rentrent dans les villages de la montagne avec leur bourse de cuir, pleine de leur salaire, à leur ceinture; un moine quêteur, qui avait passé le matin en remontant au couvent de San Stephano, nous avait dit qu’il l’avait rencontré et reconnu de

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loin, assis au bord d'une fontaine, sur la route de Lucques à Bel-Sguardo. Cela m’avait étonnée, car ordinairement, quand il revenait au grand châtaignier, il ne s’amusait pas à s’asseoir sur la route ; il était trop pressé de me revoir et d’embrasser son petit sur les lèvres de sa mère. Le soir, nous n’entendîmes pas, comme à l’ordinaire, sa zampogne à travers les lauriers de la montée; nousn’entendlmes rpie le pas lent et lourd de ses souliers ferrés sur les cailloux et le souffle d’une haleine haletante,

— Serait-ce bien lui ? me dis-je.

Et je m’élançai pour m’en assurer. Hélas! c’était bien lui, mais ce n’était plus lui; il me tendit les bras, laissant tomber sa zampogne, et il s’évanouit sur mes genoux.

Quand il fut revenu à lui :

— Couche-moi, me dit-il, je n’ai plus qu’à mourir; la fièvre de Terracine m’a tué.

Le bon air fin des collines ne fit que donner plus de force au poison qui était entré dans ses veines avec les rayons du soleil des Maremmes. Nous l’en sevelîmes le troisième jour après son retour; il ne

me resta de lui que Ilyoronimo, que je nourris plus de larmes que de lait.

C’est ainsi que nous no restâmes plus que six à la cabane : notre vieille mère, qui ne comptait plus les années de sa vie que par les portes de son mari, de ses frères, de ses sœurs, de ses filles mariées bien loin dans la plaine; Antonio, que vous voyez déjà aveugle et ne pouvant plus sortir qu’avec son chien de la cabane, pour aller à la messe au monastère de San Stéphane deux fois par an ; Hyeronimo, mon fils unique, et l’ior d’Aliza, dont la mère était morte la semaine où elle était née ; c’était la chèvre blanche qui l’avait nourrie. Aussi voyez comme elle l’aime et comme elle a l’air jalouse quand Fior d’Aliza caresse son nourrisson, et comme elle frotte ses cornes contre son tablier. On dirait qu’elle est jalouse de l’amour de la mère pour l’enfant, et qu’elle regarde Fior d’Aliza comme son enfant à elle-même. Pauvres bêtes, allez! vous êtes bien de la famille. Les parentés sont dans le cœur, monsieur ; il y a bien des chrétiens qui ne s’aiment pas tant que nous nous aimons, nous, le chien, la chèvre et les moutons, sans compter le Ciumo, l’âne qui broute

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là, devant les chardons aux fleurs bleues du ravin.

Les deux enfants dont je devins la seule mère, puisque Fior d’Aliza n’eq avait plus, furent nourris du même lait par moi et par la chèvre, et bercés dans le même berceau. De peur que les renards ou les écureuils ne leur fissent mal à terre, pendant que j’allais sarcler le maïs ou retourner les meules de foin dans le petit pré, je suspendais leur berceau sur la grosse branche basse et souple du châtaignier, et je m’en rapportais au vent pour les balancer doucement dans leur nid ; n’est-ce pas ainsi que font les oiseaux? Moi, mes deux oiseaux n’avaient pas d’ailes; je ne craignais pas qu’ils s’envolassent pendant l’ouvrage. Ils se ressemblaient tellement, qu’on ne connaissait’ pas la petite du petit autrement qu’à la couleur de leurs cheveux , quand ils me tendaient les bras pour que je leur donnasse le sein. Il n’y avait pas six mois d’âge entre eux deux, Hyeronimo étant né la même année que Fior d’Aliza avait vu le jour.

Je disais souvent à mon beau-frère Antonio :

« Remarie-toi donc pour donner une autre mère à ta fille: • mais il me durait toujours non. « Je lui

donnerais bien, à elle, une aube mère, mais qui est-ce qui me donnerait, à moi, une autre femme? • Sa consolation était de nejafhais vouloir se consoler. Le chagrin qu'il nourrissait et les larmes qu’il ne cessait pas de répandre en pensant à sa pauvre belle femme morte, finirent par lui rétrécir le cceur et par le rendre aveugle, comme le voilà; il ne pouvait presque plus travailler aux zampognes; d'ailleurs on n'en commandait guère depuis que les Français dominaient à Rome et à Lucques; les pi/ferari, joueurs de musette, ne sortaient plus des Abruzzes, et les Madones, aux coins des rues, n’entendaient plus de sérénades ni de litanies la nuit, aux pieds de leurs niches abandonnées. On n’entendait que la musique de cuivre des régiments, les tambours et le bruit de l’exercice à feu sur les remparts de Lucques et dans les plaines. Nous avions perdu notre gagne-pain en hiver, et mes faibles bras et les bras affaiblis du pauvre Antonio ne sufiTisaient qu’à peine à cultiver un peu de maïs et de millet, assaisonné de lait de chèvre pour les petits Qu’aurions-nous fait sans les châtaignes

pour vivre, le pauvre infirme et moi? Mais les châ-

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