‹ Mes confidencesChapitre 18 sur 44 · ISI · texte numérisé non relu

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petite, craignant qu’ils ne lui fissent honte, en s’arrêtant plus curieusement sous l’arbre ; mais ils s’assirent au contraire, à la prière du plus vieux.

La petite, qui remontait, les yeux è terre, sans défiance , ne les ayant ni vus ni entendus , rougit tout à coup jusqu’au blanc des yeux, en se voyant toute nue et toute mouillée devant des étrangers; elle se sauva, comme un faon surpris, dans la cabane, et rien ne put l’en faire sortir, bieivqu’elle se fût habillée derrière la porte.

Les étrangers se parlèrent longtemps à voix basse entre eux, et me demandèrent ceci et cela sur notre famille. Je les satisfis honnêtement.

— Nous reviendrons, jeune mère, me dirent-ils, en me saluant poliment, et si vous voulez marier votre fille dans un an ou deux, nous la retenons pour mon fils, que voilà, et qui en est déjà aussi fou que s’il la connaissait depuis sept ans, comme

FIOR D’AI.IZA

Jacob. (C’était le clief de.s sbires de Lucques.)

— Ah ! que non, seigneur capitaine des sbires, lui répondis-je en riant, ma fille est verte, elle n’est pas mûre de longtemps pour un mari ; de plus, elle n’est pas faite pour un capitaine des sbires de la ville qui mépriserait notre humble famille, et puis elle est déjà fiancée en esprit avec son cousin , le fils de l’aveugle que voilà. Les deux enfants s’accordent bien : il ne faut pas séparer deux agneaux qui ont été attachés par le bon Dieu à la même crèche.

Le capitaine fit un signe de l’œil à ses compagnons, et se retourna deux ou trois fois, en me disant adieu avec un air de dire au revoir.

Voilà tout ce qui fut dit Ce jour-là.

Je n’y pensais plus deux jours après, et je n'en parlais déjà plus à la maison, quand le jeune capitaine des sbires redescendit avec ses amis de l’Ermitage.

KIOR DALIZA.

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Cette fois, Fior d’Aliza, c’était un dimanche, revenait de la messe des Gamaldules avec son cousin Hyeronimo, revêtu de ses plus beaux habits. Les derniers sons de la cloche d’argent des ermites résonnaient encore, comme une gaieté des anges, à travers les branches du châtaignier ; le soleil d’autourne éblouissait dans les feuilles jaunes ; les châtaignes, presque mûres, tombaient une à une, avec les feuilles d’or, sur l’herbe courte tondue par les brebis ; on entendait la cascade pleuvoir allègrement dans le bassin, et les merles siffler de joie en se frô- ' lant les ailes et en se rappelant dans les lauriers. Il semblait qu’une joie sortait du ciel, de l’eau, de l’arbre, de la terre, avec les rayons, et disait, dans le cœur, aux oiseaux, aux animaux, aux jeunes gens et aux jeunes filles : * Enivrez-vous, voilà la coupe de la vie toute pleine. » Dans ces moments-là, monsieur, on se sentait , de mon temps, soulevé pour ainsi dire de terre, comme par un ressort élastique sous les pieds.

Fl OR IVAUZA.

Les enfants le ressentirent et se mirent à danser, l’un devant l’autre, comme deux chevreaux, au pied du châtaignier, moitié dans l'ombre, moitié sous les rayons. Hyeronimo avait ses guêtres de cuir serrées au-dessus du genou par ses jarretières rouges, son gilet à trois rangs de boutons de laiton , sa veste brune aux manches vides, pendante sur une épaule: son chapeau de feutre pointu, bordé d’un ruban noir, qui tombait sur son cou brun et qui s’y confondait avec ses tresses de cheveux ; sa cravate lâche, bouclée sur sa poitrine par un anneau de cuivre, sa zampogne sous le bras gauche qui semblait jouer d’elle-même, comme si elle avait eu l’âme des deux beaux enfants dans son outre de peau.

Fior d’Aliza avait son riche habillement des di-

KIOR D’ALIZA.

manches, ses épingles de fer à bouts d’or traversant ses cheveux, son collier à trois rangs de saintes médailles, avec des reliques, dansant sur son cou; son corset de velours noir sur sa gorgère rouge et évasée, que son jeune sein ne remplissait pas encore ; son jupon court, de laine brune, ses pieds nus, ses sandales à la main, comme deux tambours de basque, avec leur courroie. Us dansaient ainsi de joie, pour danser, sans se douter seulement que le malheur les épiait sous la figure de ce capitaine des sbires et de ses amis, en habits noirs, derrière les arbres.

— Allons, mon garçon, viens avec nous pour nous montrer les sentiers qui raccourcissent la descente vers Lucques, cria tout à coup à Hyeronimo le chef des sbires. Nous te donnerons une poignée de 6aïoques pour la récompense.

— Volontiers, messieurs, répondit gracieusement Hyeronimo en reprenant ses sandales ferrées et en jetant à terre sa zampogne, mais je n’ai pas besoin

FIOR DAUZA.

de baioques pour rendre service ; nous sonunes assez riches & la cabane, avec nos châtaigniers et notre maïs, pour donner aux pauvres pèlerins sans rien demander aux riches comme vous.

Il se mit à marcher gaiement devant eux en laissant la pauvre Fior d’Aliza, un pied levé, tout étonnée et toute triste de ne plus pouvoir continuer la danse, par un si beau matin d’automne.

De ce jour-là, monsieur, il n’y a plus eu une belle matinée pour nous.

Mais, excusez-moi, le reste est si triste, qu’une pauvre femme comme moi ne pourrait plus vous le raconter sans pleurer. .Si vous en voulez savoir plus long, il faut que l’aveugle vous le raconte à son tour, ou bien Fior d’Aliza elle-même, car, pour ce qui concerne la justice qui vint se mêler de nos affaires et nous ruiner, Antonio comprend cela mieux que moi ; et, pour ce qui concerne l’amour avec son cousin Hyeronimo, rapportez-vous-en. à la jeune

Flou OALIZA.

s/ma ; c’est sou affaire à elle, et je ne crois pas que, de notre temps, on s’aimât comme ils se sont aimés. . .

— Et comme ils s’aiment, dit, en reprenant sa belle-sœur, l’aveugle. . .

— Et comme ils s’aimeront, murmura tout bas entre ses dents la fiancée.

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L’aveugle, après avoir bu une goutte de' mon rosoglio dans ma gourde, reprit le récit juste où la veuve l’avait interrompu

— Quand Hyeronimo remonta de Lucques le soir, bien avant dans la nuit, à la cabane, il nous raconta que les messieurs de Lucques avaient été pleins d’honnêteté et de caresses pour lui pendant tout le chemin, qu’ils s’étaient arrêtés dans toutes les osteric des gros villages qu’ils avaient rencontrés pour s’y rafraîchir d’un verre de vin, d’une grappe de raisin, d’un morceau de caccia-cavallo, sorte de fromage

H(»R h’AUZA.

dur et brillant, comme un caillou du Gerchiu, et que partout on l’avait forcé de se mettre à table avec eui et de boire comme un homme, jusqu’à ce que les yeux lui tournassent dans la tête et la langue dans la bouche, comme pour le faire babiller à plaisir sur Fior d'Aliza, sa cousine ; sur Léna, sa tante ; sur l’aveugle et sur sa famille.

Le capitaine des sbires lui-même, un peu aviné, ne tarissait pas, nous dit-il, sur la beauté de Fior d’Aliza sortant toute échevelée de la grotte aux chèvres, s’essuyant les pieds à l’herbe, et les bras à la laine des petits agneaux qu’elle venait de laver.

• Encore un ou deux printemps, » disait-il tout bas.

Un vieux petit pèlerin tout mince et tout vêtu de noir, d’un habit râpé avec un rabat mal blanchi autour du cou et une plume à écrire derrière son oreille , l’écoutait en l’approuvant finement du sourire.

KlOlt KAI.IZA.

— Sigiiur Bariholomeo del Calamayo, lui disait à l’oreille le capitaine à moitié gris, vous êtes mon ami ou vous ne rèles pas.

— V'^otre ami à tout faire, lui répondit le scribe.

Commandez-moi , il n’y a rien à quoi je ne puisse réussir avec ma plume, comme vous avec votre espingole.

— Ceci ne sera pas leuvre d’espingole, mais de plumitif, reprenait le sbire, en lui passant le bra.s autour du cou et en le pressant contre sa poitrine.

J urez que vous me sei'v irez pour découdre d’uo coup de canif cette fiançaille entre ces enfants, qui rte savent pas même ce que fiançaille veut dire.

Jusqu’ici j’ai méprisé le mariage, je suis arrivé à quarante ans sans que mon cœur ait battu plus vite d’une pulsation ii la vue d’une femme, veuve ou fille, contadine de village ou dame de la ville; mais l’âge vient, je suis libre, je suis riche. Chacun à son heure, il faut faire une fin. Une belle fille à la maison, c’est une fin de l’homme ; la voilà mûre bientôt, et moi encore assez vert. C’est à San Stefano que je dois d’avoir changé d’idée. J’allais y chercher le »

bon Dieu et j’y ai trouvé le diable sous la figure

KUtlt DAUZA.

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d’un ange. Allons, Bartholomeo del Calainayo, arrangez-moi cela avec votre bec de plume ; je vois bien que ce sera diflicile, si ces cillants savent déjà s’aimer ; mais vous en savez plus que l’amour, astucieux paÿ/ieda (chicaneur) que vous êtes ; imaginezmoi quelque bon filet de votre métier pour faire tomber cette chevrette des bois dans ma carnassière. N’ayez pas peur , Bartholomeo, mon compère ; l’argent, s’il en faut, ne vous mancjuera pas, le crédit non plus; je suis l’ami du camérier du duc; les juges de Lucques ne peuvent pas exécuter un de leurs arrêts sans moi ; le chef de la police du duché a épousé la fille de ma sœur ; tous les sbires de la campagne sont sous mes ordres; c’est moi qui préserve contre les braconniers les chasses du souverain ; on m’aime et l’on me craint partout, là-haut et là-bas, comme un grand inquisiteur des forêts du duché. A nous deux, vous le chien quêteur, moi le tireur, ne rapporterons-nous pas au logis cette colombe aux pieds roses ?

Bartholomeo riait bêtement des joycusetés dites à demi- voix par son ami le sbire; tes autres remplissaient et vidaient leurs verres avec moi. A la porte

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de Lucques, je leur ai souhaité felicissma noHc, et je les ai laissés regagner, tout trébuchant de fatigue etde vin, chacun leur porte.

J.WXI.

Nous ne fîmes pas beaucoup d’attention, les uns et les autres, à ces propos de buveurs ni à ces projets du dimanche que le lundi dissipe , et nous continuâmes â vivre en paix et en gaieté jusque après l'hiver.

Au printemps, la petite, qui touchait à ses treize ans, et qui avait grandi jusqu’à la taille de sa tante, commença à craindre de s’éloigner seule de la maison pour aller sarejer le maïs ou cueillir les feuilles de mûrier. Elle rencontrait souvent des inconnus dans le sentier du couvent, ou auprès de la grotte, ou sur le bord du bois de lauriers, ou môme jusque sous le châtaignier, qui faisaient semblant de sc reposer à l’ombre, en montant aux Camaldules ou en chassant dans la montagne.

Le capitaine des sbires cherchait , de temps en

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temps, à l’aborder sur le seuil de la maison, et il lui adressait des compliments qui la faisaient rougir et fuir. Elle avait peur sans savoir de quoi ; les yeux de cet homme ne lui plaisaient pas ; plus ils étaient tendres, plus ils l’elTrayaient ; elle priait sa tante ou son cousin de ne jamais la laisser seule avec lui.

Quand il vit cela, il cessa , un certain temps, de rôder dans la montagne; mais un jour que ma sœur était seule à la maison, parce que j’avais suivi Hyeronimo et Fior d’Aliza au ruisseau pour tondre les brebis et pour laver avec eux les toisons , un petit monsieur sec, mince et noir comme un homme de loi ou comme un huissier, entra dans la cabane en saluamt bien bas et en présentant un papier à ma belle' sœur.

Elle ne savait pas lire; elle pria l’éti’anger de mettre le papier timbré sur la huche, en lui disant que nous le ferions lire le lendemain par le frère camaldule qui passait deux fois par semaine pour porter les vivres au couvent.

— Il n’y a pas besoin, dit l’homme de loi ; appelez votre fils, votre frère et votre nièce, qui ne sont pas loin ; je vais vous lire la citation moi-méme.

Digiti. i G by Googic

Nous remontâmes tout surpris. Hyeronimo reconnut la ressemblance de ce messager avec Bartholomeo del Calamayo, l’ami du capitaine des sbires, de l’annexe précédente, mais il ne fit pas semblant, et l’enfant garda sa pensée en lui-même.

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