‹ Mes confidencesChapitre 17 sur 44 · HOU DAU/A · texte numérisé non relu

HOU DAU/A

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taigniers nous nourrissaient tout l'iiiver, les iiguiers tout l’été ; nous faisions sécher les châtaignes au four et nous les conserflons saines dans leur seconde écorce; nous faisions cuire les figues au soleil, sur le toit de la cabane, et, saupoudrées d’un peu de farine de millet que je broyais moi-même dans le mortier, sous le pilon de pierre dure, elles se conservaient, comme tes voilà encore, d’un automne à l’autre. Voyez, monsieur, quel bon goût elles ont; on dirait du sucre ou des morceaux de miel de nos trois ruches, durcis dans leur cire.

Les deux enfants, quand ils furent sevrés, grandirent bien et se fortifièrent à vue d’œil à ce régime.

Fior d’Aliza commençait déjà à aller ramasser le bois mort, dans le petit bois de lauriers, pour cuire les châtaignes dans la marmite de terre, et Hyeronimo commençait aussi à remuer la terre pour y semer le maïs et le millet. Quant aux chèvres , aux

moutons et à l’àne, ils se gardaient eux-méines dans la bruyère, et quand ils tardaient à se rapprocher, le soir, le chien que j’envoyais dans la montagne me comprenait; il les ramenait tout seul à la cabane; ce bon chien était le père de celui que vous voyez couché aux pieds de son maître; il l’a si bien instruit, qu’il nous sert comme son père ; c’est un serviteur sans gages, pour l’amour de Dieu.

On pouvait encore mener doucement sa pauvre vie et bénir Dieu et la Madone dans cette condition ; je devenais vieille. Antonio était infirme, mais patient ; le temps coulait, comme l’eau de la source, entraînant sans bruit les feuilles mortes comme les années comptées dans sa course; les enfants s’aimaient, ils étaient gais; un frère quêteur du couvent de San Stefano leur avait appris, en passant, leur religion; ils étaient aussi obéissants à moi qu’au vieil Antonio, et nous confondaient tellement dans leur tendresse, que la fille ne savait pas si elle était

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ma fille ou celle d’ Antonio, et que le garçon ne savait pas dire s’il était mon fils ou celui du vieillard. C’étaient comme des enfants jumeaux, comme une sœur et un frère. Sans rien nous dire, nous nous proposions de les marier quand ils auraient l’âge et l’envie de s’aimer autrement.

Comment ne se seraient-ils pas aimés? ils ne voyaient jamais d’autres enfants de leur âge; ils n’avaient qu’un môme nid dans la montagne, et un même sang dans le cœur; un même souffle dans la poitrine, un même air sur le visage ! Leurs jeux et leurs rires sur le seuil de la cabane, les jours de fête, en revenant de la messe des Ermites aux Camaldules du couvent, faisaient la gaieté de la semaine; les feuilles des bois en tremblaient d’aise, et le soleil en luisait et en chauffait mieux sur l' herbe au pied du châtaignier .

Hyeronimo me rappelait tant mon mari par ses boucles noires, sous son bonnet de laine brune ! Antonio ne pouvait pas aussi bien voir sa fille à cause du voile qu’il a sur ses pauvres yeux ; mais quand il entendait les éclats de sa voix, à la fois tendre, joyeuse et argentine, comme les gouttes de notre

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source, quand elles résonnent en tombant des tiges d’herbes dans le bassin, il croyait entendre sa pauvre défunte, ma sœur,

-T-Comment est-elle? me demandait-il quelquefois. A-t-elle un petit front lisse comme une coupe de lait bordée de mouches?

— Oui, lui répondais-je, avec des sourcils de duvet noir qui commencent à lui masquer un peu les yeux.

— A-t-elle les cheveux comme la peau de châtaigne sortant de la coque, avant que le soleil l’ait brunie sur le toit ?

— Oui, lui disais-je, avec le bout des mèches luisant comme l’or du cadre des Madones, sur l’autel des Camaldules, quand les cierges allumés les font reluire de feu.

— A-t-elle des yeux longs et fendus, qui s’ouvrent tout humides comme une large .goutte de pluie d’été sur une fleur bleue dans l’ombre ?

— Justement, répondais-je, avec de longs cils qui tremblent dessus comme l’ombre des feuilles du coudrier sur l’eau courante.

— Et ses joues?

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— Comme du velours de soie rose sur les devantures de boutiques d’étoffes à la foire do Lacques.

— Et sa bouche?

— Comme ces coquilles que lu rapportais autrefois des maremmes de Serra Vezza, qui s’ entr’ ouvrent pour laisser voir du rose et du blanc, dentelées sur leurs lèvres, demi-fermées, demi-ouvertes, pour boire la mer.

—Et son cou ?

— Mince, lisse, blanc et rond comme les petites colonnes de marbre couronnées par des têtes d’ange, en chapiteau, sur la porte de la cathédrale de Pise.

— Et sa taille?

. — Grande, élancée, souple et arquée, avec deux

légers renflements sur la poitrine, sous son corset encore vide.

— Ah ! Dieu ! s’écria-t-il, c’est tout comme sa mère à son âge, quand je la vis pour la première fois à ta noce avec mon frère, trois ans avant de la* demander à votre mère. Et scs pieds ?

— Ah ! il faut les voir quand elle les essuie tous mouillés sur l’herbe, après avoir lavé les agneaux dans le bassin de la ravine : on dirait les pieds de

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cire de l’enfant Jésus, avec ses petits doigts, sur la paille de l’étable de Bethléem, que tu voyais, quand tu avais tes yeux, dans la crèche de Noël, au couvent des Camaldules.

— C’est encore comme sa mère, redisait-il en admirant et en pleurant, et cela continuait comme cela tous les soirs des dimanches.

— Ah 1 c’étaient de bons moments, monsieur, et puis je lui répondais ensuite sur tout ce qu’il me demandait de mon pauvre et beau Hyeronimo, le vrai portrait en force de sa cousine en grâce : comme quoi sa taille dépassait de la main la tête de la jeune fille, comme quoi ses cheveux moins bouclés étaient noirs comme les ailes de nos corneilles sur la première neige ; comme quoi son front était plus large et plus haut, ses joues plus pâles et plus bronzées par le soleil ; ses yeux aussi fendus, mais plus pensifs sous ses sourcils; sa bouche plus grave, quoique aussi douce ; son menton plus carré et plus garni de

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duvet; son cou, scs épaules, sa taille plus formés.

— As-tu vu saint Sébastien tout nu, attaché à son tronc d’arbre, percé de flèches, avec des filets de sang qui coulent sur sa peau lisse et brune ?

— Oui.

— Eh bien ! on dirait mon fils qtiand sa chemise ouverte laisse voir ses côtes et qu’il s’appuie au châtaignier, en s’essuyant le front, au retour de l’ouvrage. J’ai bien vu des hommes, à la foire de Lucques et sur le quai de Livourne, déchargeant des felouques, mais je n’en ai point vu d’aussi beau, d’aussi fort, quoique aussi délicat ; c’est tout moii pauvre mari quand il partit, si peu de jours après m’avoir courtisée, pour ces fatales moissons des Maremmes !

Et voilà comme nous abrégions les dimanches à nous réjouir dans nos deux enfants, et tous les pèlerins qui passaient en montant aux Camaldules s’arrêtaient pour respirer sous le châtaignier de la montagne et disaient : « Le ciel vous a bien bénis ! il n’y a rien de si beau qu’eux à la ville. »

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Mais nous eûmes bien du malheur une fois, pour la trop grande beauté de Fior d’Aliza. Il arriva une bande de jeunes messieurs de Lucques qui allaient par curiosité, car vous allez voir que ce n’était pas par dévotion, au pèlerinage des Camaldules. Le malheur voulut que, dans ce moment-là, la petite sortait de laver les agneaux dans le bassin d’eau sombre, où vous voyez reluire le ciel bleu au milieu des joncs fleuris, au fond du pré, sous les lauriers; elle s’essuyait les pieds, debout, avec une, brassée de feuilles de noisetier, avant de remonter vers la cabane ; sa chemise, toute mouillée aux bras et collant sur ses membres, n’était retenue que par la ceinture de son court jupon de drap rouge, qui ne lui tombait qu’à mi-jambes ; ses épaules nues, partageant en deux ses tresses déjà longues et épaisses de cheveux, qui reluisaient comme de l’or au soleil du matin ; elle tournait çà et là son gracieux visage et riait à son image tremblante dans l’eau, à

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côté des fleurs, ne sachant pas seulement qu’un oiseau des bois la regardait.

Les pèlerins, surpris, s’arrêtèrent à sa vue et firent silence pour ne pas l’elTaroucher, comme quand un chasseur voit un chevreuil confiant, seul au bord du torrent, à travers les feuilles. Ils se faisaient entre eux des gestes d'admiration en regardant la belle enfant.

— En voilà une de Madone ! s’écria un des plus jeunes de la bande.

— C’est la Madone avant la visite de l’ange, dit le plus vieux. Ah ! Dieu ! que sera-ce quand elle aura quinze ans !

— Elle n’en a que douze, messieurs, leur dis-je, pour les détourner de regarder plus longtemps la

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