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Si les murs de la maison et le châtaignier qui la couvre s’étaient tout à coup écroulés sur nos têtes.
nous n’aurions pas ôté plus atterrés que nous ne fûmes à la lecture de cette sommation, de rendre les trois quarts de notre domaine; c’est comme si on nous avait demandé les trois quarts de notre vie à tous les quatre.
— Ou’ avez-vous à dire? nous demanda froidement, la plume en main et le papier sur le genou, l’homme de loi.
Nous nous regardâmes tous les quatre sans rien répondre; que pouvions-nous répondre, monsieur? nous étions nés là comme le figuier, la vigne et les chèvres, sans savoir qui nous avait semés. 11 n’y avait jamais eu, de père eu fils, d’oncle en neveu, dans la famille, ni de litre de propriété, ni division, ni partage; nous croyions que le domaine était à nous comme la terre est aux racines du châtaignier qui nous avait vus naître, ombragés et nourris depuis le premier jour; l’habitude de vivre et de mourir là était notre seul acte de propriété.
Nous baissâmes la tète et nous dîmes à l’homme de loi qui venait nous retrancher les trois quarts du bien ;
— Puisque les juges de Lucques, qui .sont si .sa-
FIOR D'AI.IZA
vants, le disent, il faut bien que cela soit vrai. Nous ne voulons pas garder le bien d’autrui, n’est-ce pas? Faites donc de nous ce que \ ous voudrez ; partagez le bien et les bêtes, pourvu qu’on nous laisse la cabane et le châtaignier, dont les racines sont dessous et dont les branches tombent sur le toit, et un chevreau sur trois, et mon pauvre chien qui les garde et qui me conduit quand je monte à la messe les dimanches; et nos deux enfants, qui sont bien à nous, puisque c’est nous qui les avons nourris et élevés, et qu’ils s’aiment bien et qu’ils nous aident comme nous les avons aidés dans leur enfance. Nous vivrons de peu, mais nous vivrons encore. lju’il soit fait selon ce papier, et le bon Dieu pour tous !
LWMV.
— Eh bien ! dit l’homme de loi, puisque vous n’en appelez qu’au bon Dieu, on vous enverra demain deux commissaires au partage qui limiteront votre quart d’avec les trois quarts revenant par le
Kion n’AUZA.
jugement aux Bardi de Bel-Sguardo; j’oubliais de vous dire que, par un autre papier que voici, les Bardi, vos parents, ont vendu leurs droits sur l’héritage à Gugliatno Frederici, capitaine des sbires de la ville et du duché de Lucques; c’est un brave homme avec qui vous pourriez vous accommoder et qui pourra, par charité, vous laisser le choix du quart du domaine qu’il vous conviendra de garder à vous, en réservant de faire valoir ses droits sur les intérêts accumulés, depuis que vous jouissez indûment de la totalité des revenus. Qui sait même si tout ne pourra pas s'arranger entre lui et vous, de bonne amitié; l’homme est puissant et riche, et si vousy mettez de la complaisance, il n’y mettra peutêtre pas de rigueur.
Là-de.ssus il nous remit les deux papiers, nous salua poliment et redescendit îi Lucques.
Nous restâmes muets et pétrifiés sur le seuil, comme les roches qui pleurent au bord de la caverne.
K1(Hi K'M.IZA.
— Pourvu qu’ils nous laissent le châtaignier, les sept figuiers et les ceps de vigne dont nous faisons sécher les grappes, les figues et les châtaignes pour l’hiver ! dis-je â ma belle-sœur,
— Pourvu qu’ils nous laissent les chevreaux et leur mère que j’ai élevés, et dont le lait et les fromages nous nourrissent à leur tour ! dit-elle.
— Pourvu qu’ils nous laissent la fontaine, avec le bassin à l’ombre de la grotte, où je me vois dans l’eau en me baignant les pieds et en filant ma quenouille, comme une sainte Catherine dans un ciel d’église, quand je garde les brebis paissant sur le bord!
— Pourvu qu’ils nous laissent le chien de mon père pour me remplacer auprès de lui quand il sort en tâtant le terrain avec son bâton autour de la maison, je suis content! dit Hyeronimo. J’irai m’engager toius les étés dans les bandes de moissonneurs de la campagne de Sienne, et peut-être de Rome ; je travaillerai pour nous quatre, comme quatre ; le soir, pendant c|ue les autres se reposeront, je jouerai de la zampogna pour les pèlerins ou les pèlerines des saintes du pays ; ou bien je ferai danser dans les
riou D’Al.lZA.
noces des riches métairies de la plaine de Terracine, et je rapporterai bien assez de froment ou assez de baïoques (monnaie du pays) pour vous nourrir et vous chauffer le reste de l’année.
• — Est-ce que nous avons besoin de nous quitter pour bien vivre? reprit Fior d’Aliza toute pâle (à ce que dit sa mère) , comme si son cœur s’était arrêté ’ de battre dans sa poitrine. Est-ce que la farine de châtaignes, quand je l’ai bien passée au tamis, bien séchée, bien pétrie avec de la crème de cl»èvre et bien cuite en galettes dans la cendre entre deux feuilles de châtaignier, n’est pas aussi bonne que le pain ou la polenta (galette de maïs dont se nourrissent les paysans d’Italie) ? Est-ce que le bois mort dans les bois de lauriers n’appartient pas à celle qui le ramasse,' comme l’épi oublié à la glaneuse? Nous n’aurons pas besoin qu’Hyeronimo aille gagner la maCaria dans les eaux dormantes de la Maremme, dont on voit d’ici les brouillards traîner au bord de la mer comme des fumées d’enfer, n’est-ce pas?
Mon D'AUZA.
— Ah! que tu as raison, dit ma belle-sœur i'i ma fille; si mon pauvre mari avait pensé comme toi, je ne serais pas sans appui sur cette terre.
Je dis la même chose A Ilyeronimo, et nous nous reconsolàmes comme nous pûmes le soir, en allant visiter, l’un sa fontaine, l'autre ses plants de maïs déjà en fuseaux et commençant à jaunir ; l’autre, ses ceps de vigne en fleur qui embaumaient jusqu’à la maison ; l’autre en comptant ses brebis et ses chèvres; moi, en touchant le poil et les oreilles dressées de mon chien qui me léchait le visage et les mains, comme s’il avait compris à je ne sais quoi que nous avions besoin d’être consolés.
L’un disait : Ils nous laisseront ceci ; l’autre disait : ils ne nous prendront pas cela. Fior d’Aliza prenait de la belle eau du bassin dans sa main, s’en lavait le visage et embrassait l’eau qui fuyait entre scs doigts roses, comme si elle avait dit adieu à la source.
HOK DAUZA.
Hyeruiiimo, en regardanl ses belles tiges de mais et en mesurant sa taille à leur hauteur, disait : S’ils nous les prennent , me rendront-ils les gouttes de sueur que j’ai versées sur leurs racines en les plantant dans ce sol si dur et si épierré ?
— Et nos écureuils de printemps, et nos corneilles d’hiver, et nos hirondelles d’été, et nos colombes et nos rossignols dans le buis de lauriers ou sur le châtaignier, nous les prendront-ils aussi, et se laisseront-ils partager, comme le reste, entre le sbire et nous? disait ma belle-sœur. A ces mots, elle voulait bien rire, mais elle avait comme une larme dans la voix, comme une goutte d’eau dans le goulot d’une gourde qui ne peut ni rester ni couler par le cou de la courge.
Moi, j’étais bien triste aussi, mais je me raisonnais en me disant, à part moi : Ils ne partageront du moins ni ma sœur ni sa lille, ni mon enfant, ni mon pauvre chien. Si tout cela me reste, qu’importe un peu plus ou un peu moins de mesures de terre sur une montagne ! Il y en aura toujours assez long et assez large pour recouvrir mes pauvres os quand j’irai rejoindre au ciel la céleste mère de Fior
l-'IOIl IIAU/.A.
il’Aliza, à qui je pense toujours ((uand j’entends sa voix si claire dans les lèvres de l’enfant 1
Le surlendemain, les commissaires-arbitres montèrent avec leur écritoire, leurs piquets et leurs compas, à la cabane ; nous ne voulûmes seulement pas voir ce qu’ils faisaient, tout cela nous fendait le cœur. L’avocat noir, mince et râpé, avec sa plume au chapeau, que mon fils Hyeronimo avait vu et entendu en guidant les pèlerins, l’année précédente, avec le capitaine des sbires, était auprès d’eux. Ma bellesœur et les enfants me dirent qu’il avait l’air de compatir à notre chagrin et de s’excuser de représenter, dans l’opération , son ami le capitaine des djires, mais qu’en dessous il avait plutôt l’air triomphant comme un homme qui a trouvé une bonne idée et qui s’en réjouit avec lui-même.
— Ne vous attristez pas, disait-il à ma bellesœur, à sa fille et à Hyeronimo^ le capitaine est de bon cœur; il ne veut que ce qui lui revient, il ne
poussera pas les choses à l’extrênie ; il m’a chargé de vous ménager. Qui sait même si tout ce^que nous allons déchirer ne pourra pas se recoudre, si vous êtes des gens accommodant et de bonne oreille? Il est garçon,' il est riche, il voudra se marier un jour ; vous avez une belle enfant qui pourra lui plaire. Eh, eh, eh ! ajouta-t-il en passant sa main noire d’encre sous le menton de fior d’ Aliza tout en larmes, comme elle a grandi, mûri et embelli, la petite chevrette du châtaignier! C’est un bel avocat que vous avez là en herbe; cet avocat-là pourra -bien vous rendre plus qu’on ne vous enlève. Le capitaine n’a que d’honnêtes intentions; n’aimeriez-vous pas bien, ma belle enfant, à changer cette robe de bure brune et ces sandales sur vos jambes nues contre de riches robes de soie, de fins souliers à boucles luisantes comme l’eau de cette cascatelle, et à devenir une des dames les plus regardées du duché de Lucques, où il y en a tant de pareilles à des duchesses?
Il voulut l’embrasser sur le front. Eior d’ Aliza se recula comme si elle avait vu le dard d’un serpent sous le bois mort.
— Je ne serai jamais que la hile de ma mère, la
HOU ICAI.IZA.
sœur ou la femme d’ilyeronimo, dit-elle entre ses dents; et elle se sauva vers son cousin, qui n’avait rien entendu.
Il portait les paquets et les chaînettes des commissaires, comme saint Laurent quand il portait l’instrument de son supplice.
Ma belle-sœur rentra triste et pensive à la maison ; elle me raconta l’air et les propos de l’avocat. Nous commençâmes à nous méfier de quelque chose.
LXXXVlll.
Deux heures après, tout était fini ; les commissaires revinrent avec Hyeronimo, plus pâle, dit-on, (fu’un mort ; ils nous' lurent un acte de partage et de délimitation par lequel on nous retranchait de toute possession et jouissance les trois quarts du bien paternel. Dans ce retranchement étaient compris d'abord le champ défriché de maïs d’où nous tirions le meilleur et le plus sûr de notre nourriture, le bois de lauriers qui chauffait le four, la plantation de
FlüK Ü'ALIZA.
mûriers qui nous donnait la feuille pour les vers à soie (une once de soie avec quoi nous achetions le sel et l’huile pour toute l'année), enfin le petit pré avec la grotte, la source et le bassin où Fior d’Aliza lavait les agneaux et où pâturaient les brebis et les chevreaux. Hélas! que nous restait-il, excepté la roche et les broussailles autour de la maison et la vigne rampante sur la pente de grès qui descend de la terrasse au raidi vers le pré de la grotte !
— Encore la vigne?
— Non, monsieur. Le terrain sur lequel nos pères l’avaient plantée et les vieux ceps tortus et moussus comme la barbe des vieillards ne nous restaient pas en propriété; seulement les vieux pampres qui sortaient du terrain enclos de pierres grises, qui avaient grimpé de roc en rocjusqu’à la maison, et qui formaient une treille devant la fenêtre et un réseau contre les murs de la cabane et jusque sur le toit, nous restaient ainsi que les grappes que ces branches pouvaient porter en automne; c’était assez pour notre boisson, car les enfants et ma belle-sœur ne buvaient que de l’eau, et je ne buvais du vin moimême que quelques petits coups les jours de fêles.
FIOR Ü’ALIZA
— Mais qu’est-ce qui vous restait donc? demandais-je au vieillard aveugle.
— Ah ! monsieur, il nous restait le châtaignier, notre père nourricier d’àgc en âge, et le vaste espace d’herbe fine et de mousse broutées qui s’étend
sous son ombre et sur ses racines C’est-à-dire,
continua-t-il en se reprenant, que le châtaignier, principale source du revenu du domaine des Zampognari, avait été partagé en quatre parties par les arpenteurs arbitres : le tronc de l’arbre avec toutes les branches qui regardent le nord, le couchant, le matin, appartenaient au sbire, représentant de nos anciens parents; ils pouvaient en faire ce qui leur conviendrait, mémo l’étroncher en partie s’il leur paraissait nuisible ; mais tous les fruits qui tomberaient ou que nous abattrions des vastes branches qui regardent le midi et qui s’étendent comme des bras sur la pelouse, sur la cour et sur le toit de la maison, étaient à nous. Il y en avait encore bien assez, tant il est gros et fertile, pour nous nourrir presque toute l’année, pourvu que le caprice ne prît pas aux propriétaires du fonds et du tronc de l’arbre de le couper. Mais il n’y avait pas de crainte; car
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