HOU DA LIZA
les trois quarts des fruits rapportent bien, bon ou mal an, pour eux soixante sacs de belles châtaignes : ils auraient ruiné leur propre domaine en l'abattant.
Nous nous contentâmes donc de ce partage ; que pouvions-nous dire? Dieu est le maître d’ouvrir ou de rétrécir sa main à ses créatures ! On nous laissait encore le troupeau composé de cinq brebis, de trois chèvres avec leurs chevreaux et du chien que vous voyez là sur ses trois pattes, et qui a l’air d’écouter sa propre histoire dans la nôtre. Hyeronimo enfant l’avait appelé Zampogna, parce qu’il aimait la musique comme un pi/feraro, et que toutes les fois que nous voulions le faire revenir avec les chevreaux du pâturage où il gardait les moutons, nous n’avions qu’à sonner un air de musette sur la porte.
Nous avions de plus le droit de faire pâturer les cinq moutons et les trois chèvres dans tous les
KIUR R A LIZA.
steppes en friche, dans les bruyères incultes et dans les bois de lauriers , pourvu que les bêtes ne touchassent ni aux mûriers, ni au champ de maïs, ni à la vigne , ni à l’herbe du pré dans le ravin de la source ; nous pouvions aussi faire un sentier à travers le pré et aller puiser de l’eau, pour nous et pour les bêtes, à la source sous la grotte; mais il nous était défendu de troubler l’eau du bassin en y lavant les toisons ; le beau bassin d’eau claire , où b'ior d’Aliza se plaisait tanta se mirer à travers les branches de saule, ne devait plus réfléchir que les étoiles de là-haut. C’était pourtant notre étoile, à nous, et la source parut devenir sombre depuis que l’enfant ne s’y mirait plus à côté de son cousin.
Voilà, monsieur, comme tout fut fait par la volonté des juges de Lucques. Ces hommes s’en allèrent gaiement le soir, après leur opération finie, et nous restâmes tous les cinq sans nous dire un mot, jusqu’à la nuit nuire , sur le seuil de nuli'e porte.
Chacun pensait, à part soi: • Qu’allons-nous faire?* Fior d’Aliza pensait à son pré tout fleuri d’étoiles, de clochettes, de toutes sortes de fleurs dont elle ne ferait plus de couronnes pour la Madone, et dont elle ne rapporterait plus les brassées embaumées à l’étable des bêtes; Antonio, à ses belles quenouilles de maïs barbues et dorées qui allaient être moissonnées par d’autres et pour d’autres que nous ; Magdalena, à ses vers à soie qui allaient mourir faute de feuilles de mûrier, et dont les cocons blancs et jaunes ne se dévideraient plus sur son rouet pendant les soirs d’hiver pour remplir de sel le bahut de bois de noyer au coin de l’âtre.
Moi, je pensais aux sacs de châtaignes que les cueilleurs de la plaine viendraient ramasser sous mes yeux au mois de septembre, et qu’ils emporteraient Lucques, sans s’inquiéter s’il nous en resterait pour vivre sur les cinq branches réservées aux habitants de la maison.
Je pensais aussi à cette pauvre vieille vigne qui avait coûté tant de peine à cul li ver, â nos pères et à nos mères, à ces ceps reconnaissants, comme s’ils avaient des cœurs humains, qui montaient de si loin