CHAPITRE V
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Mais ici, monsieur, il faut qu’elle nous dise ellemême ce qui s'élait passé dans sa tête et dans son cœur si soudainement, en voyant son cousin traîné à la mort par les sbires, et tout ce qui se passa ensuite entre elle et lui à Lucques après que nous fûmes séparés les uns des autres pendant ces six mortels mois, plus longs que toute une vie d’homme.
Allons, Fior d’Aliza, continua-t-il en s’adressant à la jeune et rougissante spo$a, conte au seigneur
Flou D’AMZA.
ton idée en faisant ce que lu fis, et commeqt la grâce de Dieu a tout fait tourner, malgré tant de transes, au profit de l’amour. Regardez ce bel en- ■ fant de trois mois qui dort, tout rose, sur sa coupe blanche et toujours pleine; c’est pourtant un fruit d’une veille de mort. Qui le dirait à le voir?
La jeune mère regarda en dessous le visage endormi de son beau nourrisson et sourit de souvenir en s’envermeillant de pudeur ; puis elle raconta, sans lever une seule fois les yeux, et comme par pure obéissance à son père, ce qu’on va lire. Cela sortait de sa bouche sans chaleur, sans exclamation, sans style, sobrement, simplement, sans bruit, sans couleur, comme la lumière sort de la lampe quand on l’allume. Le crépuscule, qui commençait à tomber et à assombrir l’air dans la cabane, la vêtissait d’une brume de Rembrandt, dans l’angle, entre l’âtre et la fenêtre ; ce demi-jour, presque nuit, rassurait sa timidité un peu sauvage ; et puis on voyait qu’elle attendait quelqu’un à chaque minute (c’était Hyeronimo), et qu’elle avait besoin de» parler fièvreusement de lui et d’elle pour dévorer par des paroles l’amoureuse impatience de ce cher retour.
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Quant à l’enfant, il continuait à dormir sur le blanc oreiller, pendant que la jeune femme allait raconter comment il était venu au monde, entre deux rosées de sang et de larmes.
— Faut-il tout dire au seigneur étranger? demanda froidement Fior d’Aliza.
— Oui, dis hardiment tout, répondit la mère ; il n’y a point de honte à s’aimer quand on s’aime honnêtement comme toi et lui.
— Je ne savais pas que j’étais amoureuse d’Hyeronimo, dit-elle un peu honteusement alors> et com-
Flou D'AUZA.
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mciil l’aurais-je su? Nous u’étions pas deux, nous n’dtions qu’un, moi et lui ; lui et moi, c’était tout le monde. Pour savoir si on aime quelqu’un, il faut comparer ce qu’on éprouve pour celui-là avec ce qu’on ressent pour un autre. 11 n’y avait jamais eu d’autre entre lui et moi, tellement, ma tante, que lui et moi ça ne faisait pas deux ; et comme aussi nous n’avions jamais été séparés ni même menacés d’être désunis l’un de l’autre, nous ne pouvions pas savoir combien il y avait de lui dans moi et de moi dans lui, et combien il manquerait tout à coup de moi en moi et de lui en lui si on venait jamais à nous arracher d’ensemble.
Aidez-moi donc, ma tante ; je ne sais pas dire, je m’embrouille dans lui et dans moi sans pouvoir les démêler dans mes paroles, comme je n’aurais pas su les démêler dans notre inclination l’un pour l’autre ; enfin, c’est comme si mon- cœur avait battu dans son sein, et comme si son cœur avait battu dans ma poitrine ; ou plutôt , non , ce n’étaient pas deux cœurs, c’était un seul cœur en deux personnes. Tellement, mon père et ma tante, dit-elle en se tournant à demi vers eux, que vous croyez que c’est moi qui
Kl OH IVALIZA.
suis ici seule avec vous ; eli bien ! pas du tout, il y est tout entier avec moi ; je le vois, je le sens, je l’entends, je lui parle. De même que ses gardiens là-bas croient qu’il est seul enchaîné sur le banc de sa galère; eh bien! non, j’y suis tout entière avec lui et en lui, aussi présente que vous croyez me voir ici, dans la cabane ; c’était, c’est encore et ce sera toujourè ainsi. L’amour, à ce qu’il paraît est un mystère.
Tout cela n’est que pour vous dire que je ne me doutais seulement pas que j’aimais d’amour Ilyeronimo, et que lui non plus ne se doutait pas qu’il m’aimait d’amour jusqu’au moment où les sbires, en l’emmenant à la mort, nous apprirent que l’un ne pouvait pas respirer sans l’autre. Ni Dieu ni scs anges n’y pouvaient trouver à redire, n’est-ce pas , puisque nous étions aussi innocents que ces deux gouttes de lait qui se fondent en une seule goutte en tombant du bout de mes deux seins sur les lèvres de ce petit innocent que voilà?
L’image dont cette naïve jeune mère ne soupçonnait pas même la candeur ne fit sourire ni l’aveugle, ni la vieille tante, ni moi ; tout était pureté dans
KIOK IVAl.lZA.
celle bouche pure, vierge d’àme, quoique avec son fruil d’innocence sur son sein.
— Aussi, vous le savez bien, mon père, el vous, ma lanle, nous n’avions jamais deux volonlés, luiel moi. Quand il me disail : Allons ici ou là, j’allais ; quand je l’appelais, il venail parloul oii j’avais fanlaisie d’aller moi-même ; nous ne savions jamais qui esl-ce qui avail pensé le premier, mais nous pensions loujours la même chose : à la source , pour puiser l’eau de la maison ; sur les branches, pour ballre les chàlaignes; aux noisetiers, pour remplir lui sa chemise, moi mon corset de noisettes vertes ; au maïs, pour sarcler les cannes ou cueillir les grains jaunis par l’été ; à la vigne, aux figuiers, pour couper les grappes ou pour sécher les figues mûres ; à l’étable, pour traire les chèvres, pendant qu’il les tenait par les cornes; dans le ravin, où il y a l’écho de la grotte, pour nous apprendre à remuer les doigts sur les trous du chalumeau de la zampogm, à
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chercher à l’cnvi l’un de l’autre des airs nouveaux dans l’outre du vent qui s’enflait et se désenflait de musique sous notre aisselle ; ici, là, enfin partout, toujours deux, toujours ensemble , toujours un ! quand vous en appeliez un, mon père ou ma tante, il en venait toujours deux, car votre appel ne trouvait jamais l’un sans l’autre.
Ce fut ainsi juscpi’à l’approche de mes quatorze ans ; jusque-là, ni moi ni lui nous n’avions senti le moindre ombrage l’un de l’autre ; nous nous regardions tant qu’il nous plaisait dans le fond des yeux, sans que le regard de l’un troublât le moins du monde l’œil de l’autre, pas plus que le rayon de midi ne trouble l’eau de la grotte quand il la regarde à travers les feuilles du frêne, et qu’il la transperce jusqu’au fond, sans y voir seulement sombrir auti’e chose que son image. Nous nous regardions quelquefois ainsi par badinage juseju’à ce (jue l’eau du cœur nous montât de fatigue dans les yeux ; mais