CA LU
Eh bien! monsieur, ce fut pourtant le premier air que je me sentis inspirée déjouer devant la Madone ' du pont; jamais les sons de la zampogne ne m’avaient paru avoir une telle expression sous les doigts de mon père, de mon oncle, d’IIyeronimo, de moimème, ni de personne; il me semblait que ce n’était pas moi qui jouais, mais qu’un esprit du ciel, caché dans l’outre, soufflait tes notes et remuait les doigts sur le roseau à sept trous du chalumeau.
Si j’étais la Madone, pensais-je tout en jouant, il me semble que je serais flattée et attendrie par un air. J’y mêlais des soupirs et des paroles tout bas dans mon cœur, tout en jouant ; cela allait bien tant, que l’air du couplet était sérieux, dévot et tendre comme mon idée, mais à la fin du couplet, quand il fallut jouer la ritournelle, la ritournelle gaie, folle et Sautillante commeleséclatsdc voix du pinson ivrede plaisir, au bord de son nid .sur les branches, oh! alors, monsieur, je pus à peine achever, malgré la disso-
270 l- lOK DALIZA.
nance si je n’achevais pas, et, malgré la pcurde manquer ainsi à l’oreille de la Madone, j’achevai cependant, mais le chalumeau s'échappa de mes doigts à la dernière note de gaieté qui contrastait trop fort avec mon désespoir ; mes larmes me coupèrent le souffle, la zampogne se dégonfla dessous mon coude avec un long gémissement faux , comme de quelqu’im qu’on étrangle, et je roulai évanouie sur le pont sans regarder , sans voir, jusqu’à ce qu’un char à quatre bœufs , qui menait une noce de contadini, s’arrêta devant moi, à ce qu’on me dit depuis.
Je ne sais pas combien de temps, monsieur, je res- ■tai ainsi évanouie de douleur sur les marches de la petite chapelle, au milieu du pont, devant la niche grillée de la Madone. Quand je revins à moi, je me trouvai toujours couchée dans la poussière du chemin, sur le bord du pont; mais une jolie contadine, en habit de fête , penchait son gracieux visage sur le mien, me donnait de l’air au front avec son éven-»
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KlüR D'ALIZA:
(ail de papier vert tout pailleté d’or, et me faisait respirer, à défaut d’eau de senteur, son gros bouquet de fleurs de limons qu'elle tenait à la main comme une fiancée de la campagne ; elle était tellement belle de visage, de robe, de dentelles et de rubans, monsieur, qu’en rouvrant les yeux je crus que c’était un miracle, que la Madone vivante était descendue de sa niche ou de son paradis pour m’assister, et je fis un signe de croix , comme devant le Saint-Sacrement^ quand le prêtre l’élève à la messe et le fait adorer aux chrétiens de la montagne au milieu d’un nuage d’encens, à la lueur du soleil du matin, qui reluit sur le calice.
Mais je vis bien vite que je m’étais trompée, quand un beau jeune paysan de Saltochio,son fiancé ou son frère, détacha de son épaule une petite gourde de coco suspendue à sa veste par une petite chaîne d’argent, déboucha la gourde, et, l’appliquant à mes lèvres, en fit couler doucement quelques gouttes dans
KlOll D’ALIZA.
ma bouche, pour me relever le cœur et me rendre la parole.
J’ouvris alors tout à fait tes yeux, et qu’est-ce que je vis, monsieur? Je vis sur le milieu du pont, devant moi, un magiiifique chariot de riches paysans, de la plaine du Cerchio, autour de Lucques, tout chargé de beau monde, en habits de noces, et recouvert contre te soleil d’un magnifique dais de toile bleue parsemée de petits bouquets de fleurs d’œillets, de pavots et de marguerites des blés, avec de belles tiges d’épis barbusjaunes comme l’or, et des grappes de raisins mûrs, avec leurs pampres, et bleus comme à la veille des vendanges. J.es roues massives, les ridelles ou balustrades du chariot étaient tout encerclées de festons de branches en fleurs ; sur le plaiichcr du chariot, grand comme la chambre où nous sommes, il y avait des chaises, des bancs, des matelas, des oreillers, des coussins, sur lesquels étaient assis ou couchés, comme des rois, d’abord les pères et les mères des fiancés, les frères et les sœurs des deux familles, puis les petits enfants sur les genoux des jeunes mères, puis les vieilles femmes aux cheveux d’argent qui branlaient la tète en souriant aux
FiOH U'ALIZA.
petits garçons et aux petites filles; tout ce monde se penchait avec un air de curiosité et de bonté vers moi pour voir si l’éventail de la belle fiancée et les gouttes de rosolio de son sposo me rendraient fhaleine dans la bouche et la couleur aux joues.
Deux grands bœufs blancs, aussi luisants que le marbre des statues qui brillent sur le quai de Pise, étaient attelés au timon du char ; un petit bouvier de quinze ans, avec son aiguillon de roseau à la main, se tenaitdebout, arrêté devant les gros bœufs; il leur chassait les mouches du flanc avec une branche feuillue de saule; leurs cornes luisantes, leur joug poli, de bois d’érable, étaient enlacés de sarments de vigne encore verte dont les pampres et les feuilles balayaient la poussière de la route jusque sur leurs sabots vernis de cire jaune par le jeune bouvier; ils regardaient à droite et à gauche, d’un œil doux et oblique, comme pour demander pourquoi on les avait arrêtés, et ils poussaient de temps en temps des mugissements profonds, mais joyeux, comme des zampognes vivantes qui auraient joué d’elles-mémes un air de fête.
KIOR b’ALIZA.
Voilà ce que je vis devant moi, monsieur, en rouvrant les yeux à la lumière.
Les deux fiancés m'avaient adossée sur mon séant contre le parapet du pont, à l’ombre, et ils me regardaient doucement avec de belle eau dans les yeux; on voyait qu’ils attendaient, pour questionner, que je leur parlasse moi-même la première ; mais je n’osais pas seulement lever un regard sur tout ce beau monde pour lui dire le remercîment que je me sentais dans le cœur.
— C’est la faim, disait le fiancé, et il m’offrait un morceau de gâteau bénit que le prêtre du village voisin venait de leur distribuer à la messe des notes; mais je n’avais pas faim, et je détournais la tête en repoussant sa politesse.
— C’est la soif, disait le petit bouvier, en m’apportant une gorgée d’eau du Ccrchio dans une feuille de muguet.
.--C’est le soleil,' disait la belle sposa, en conti-
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nuant à remuer plus vite, pour faire plus de vent, son large éventail de noces sur mes cheveux baignés de sueur.
Hélas! je n’osais pas leur dire : Ce n’est ni la faim de la bouche, ni la soif des lèvres, ni la chaleur du front, c’est le chagrin. Que leur aurait fait mon chagrin jeté tout au travers de leur joie, comme une ortie dans une guirlande de roses?
— N’est-ce pas que c’est la chaleur et la poussière du jour qui t’ont surpris sur le chemin, pauvre bel enfant, me dit enfin la fiancée, et qu’à présent que l’ombre du mur et le vent de l’éventail t’ont rafraîchi, tu ne te sens plus de mal? On le voit bien aux fraîches couleurs qui te refleurissent sur la joue.
— Oui, sposa, répondis-je d’une voix timide; c’était la chaleur, et le long chemin, et la poussière, et la fatigue de jouer tant d’airs à midi devant les niches des Madones, sur la route de Lucques.'
— Je vous le disais bien, repriUelle, en se retournant avec un air de contentement vers son fiancé et vers ses vieux et jeunes parents qui regardaient tout émus du haut du char.
— L’enfant est fatigué, dit tout le monde ; il faut
non D'ALIZA.
lui faire place îi l’ombre de la toile sur le plancher du chariot. Il est bien mince et les bœufs sont bien forts et bien nourris; il n’y a pas de risque que son poids les fatigue; puisqu’il va à l.ucqucs et que nous y allons aussi , que nous en coûtera-t-il de le déposer sous la voûte du rempart?
— Monte, mon enfant, dit la fiancée, c’est une bénédiction du bon Dieu que de trouver une occasion de charité à la porte de la ville, un jour de noce et de joie, comme est ce beau jour pour nous.
— Monte, mon garçon, dit le fiancé en me soulevant dans scs bras forts et en me tendant à son père, qui m’attira du haut du timon et qui me fit passer par-de.ssus les ridelles.
— Monte, jeune pifferaro, dirent-ils tous en nie faisant place, il ne nous manquait qu’un ménétrier, dont nous n’avons point au village, pour jouer de la zampogne sur le devant du char de noces en rentrant en ville et en nous promenant dans les rues aux yeux ravis de la foule, tu nous en serviras quand tu seras rafraîchi; et puis, à la nuit tombée, tu feras danser la noce chez la mère de la mariée, si tu sais aussi des airs de tarentelle, comme tu sais si bien des airs d’église.
KIOK DALIZA.
Car ils m’avaient entendue, en s’approchant aux pas lents des bœufs, pendant que je jouais les dernières notes de ma litanie de douleur et d’amour, toute seule devant là niche du pont.
A ces mots, tous me firent place, en tête du char, près du timon, et jetèrent sur mes genoux, les uns du gâteau de maïs parsemé d’anis et des grappes de raisin, les autres des poires et des oranges. Je fis semblant de manger par reconnaissance et par égard, mais les morceaux s’arrêtaient entre mes dents, et le vin des grappes, en me rafraîchissant les lèvres, ne me réjouissait pas le cœur; cependant, je faisais comme celui qui a faim et contentement pour ne pas contrister la noce.
Pendant que le char avançait au pas lent des
KIOIl D’ALIZA.
grands bœufs des Maremmes et que les deux fiancés, assis l’un près do l’autre, sous le dais de toile, causaient k voix basse, les mains dans les mains, le petit bouvier assis tout près de moi, sur la cheville ouvrière du timon, derrière scs bœufs, regardait avec lui naïf ébahissement ma zaïnpognc et me demandait qui est-ce qui m’avait appris si jeune à faire jouer des airs si mélodieux k ce morceau de bois attaché à cette peau de bête.
Je me gardai bien de lui dire que c’était un jeune cousin nommé Hyeronimo, là tout près dans la montagne de Lucques ; je ne voulais pas mentir, mais je lui laissai entendre que j’étais un de cespifferari du pays des Abruzzes, où les enfants viennent au monde tout instruits et tout musiciens, comme les petits des rossignols sortent du nid tout façonnés à chanter dans les nuits et tout pleins de notes qu’on ne leur a jamais enseignées par alphabet ou par solfège.
11 s’émerveillait de ce que sept trous dans un roseau, ouverts ou fermés au caprice des doigts, faisaient tant de plaisir à l’oreille, disaient tant de choses au cœur, et il oubliait presque d’en toucher ses bœufs, qui marchaient d’eux-mêmes. Puis il
KlOn D’AUZA.
mettait une gloriole d’enfant à me raconter à son tour ceci et cela sur cette belle noce qu'il conduisait à la ville, et sur les personnages qui remplissaient derrière nous le chariot couvert de toile et de feuilles.
— Celle-ci, me disait-il, celle qui vous a vu la première évanoui sur le bord du chemin, c’est la fille du riche métayer Placidto de Buon V isi, qui a une étable pleine de dix bœufs comme ceux-ci, de grands champs bordés de peupliers, unis entre eux par des guirlandes de pampres qu’on vendange avec des échelles, et parsemés çà et là de nombreux mûriers à tête ronde , dont les filles cueillent les feuilles dans des canestres ( sorte de paniers pour contenir l’été la nourriture des vers à soie). Noua sommes sept enfants dans la métairie : moi je suis le frère du nouveau marié, le plus jeune des garçons; celui-ci est notre père, celle-là est notre mère, ces petites filles sont mes sœurs, ces deux femmes endormies sur le derrière du char sont les
FIOR D'ALIZA
deux grund’tnères, qui ont vu bien des noces, et bien des baptêmes, et bien des enterrements dans la famille depuis leurs propres noces à elles-mêmes. Ces autres hommes, jeunes et vieux, et ces femmes qui tiennent des fiasques à la main ou qui jouent au jeu de la morra sur le matelas, sont les parents et les parentes du village de Buon Fisi : les oncles, les tantes, les cousins, les cousines de nous autres ; ils viennent avec nous pour nous faire cortège ou pour se réjouir, tout le jour et toute la nuit, avec nous passer le jour de la noce à Lucques chez le bargello ( le geôlier, officier de police dans les anciennes villes d’Italie) ; car, voyez-vous, cette belle fiancée, la sposa de mon frère, ce n’est ni plus ni moins que la fille unique du bargello de Lucques. Nos familles sont alliées depuis longues années, à ce que dit notre aïeule, et c’est elle qui a ménagé ce mariage depuis longtemps, parce qu’elle était la marraine de la fiancée, parce que la fille sera riche pour notre condition, et que les deux mariés s’aimaient, diUelle, depuis le jour où la fille du bargello, petite alors, était venue pour la première fois chez sa marraine assister, avec nous autres, à la
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FIOR D’ALIZA
vendange des vignes et fouler, en chantant, les grappes dans les granges avec ses beaux pieds, tout rougis de l’écume du vin.
— Ah ! nous allons bien en vider des fiasques, ce soir, allez, à la table du bargello! ajouta-t-il ; c’est drôle pourtant qu’on se marie, qu’on festine, qu’on chante et qu’on danse dans la maison d’un bargello, si près d’une prison où l’on gémit et où l’on pleure, car la maison du bargello, ça n’est ni plus ni moins qu’une dépendance de la prison du duché, à Lacques, et de l’une à l’autre on va par un souterrain voûté et par un large préau, entouré de cachots grillés, où l’on n’entend que le bruit des anneaux de fer qui enchaînent les prisonniers à leur grille, comme mes bœufs à leur mangeoire quand je les ferme à l’étable.
Ces récits du jeune bouvier, qui m’avaient laissée d’abord distraite et froide, me firent tout à coup tressaillir, rougir et pâlir quand il était venu à par-
• FIOK DALUA.
1er de geôle, de geôlier, de cachots et de prisonniers ; car l’idée me vint tout à coup que 1a maison où allait se réjouir cette noce de village était peutêtre précisément celle où l’on aurait jeté sur la paille le pauvre Hycronimo, et que la Providence me fournirait peut-être, par cet évanouissement de douleur sur la route et par cette fortuite rencontre, une occasion de savoir de ses nouvelles, et qui sait, peut- . être de parvenir jusqu’à lui.
— Dieu ! me dis-je tout bas en moi-même, la Madone du pont du Cerchio m’aurait-clle exaucée pour si peu? Et je pressai, sans qu’on s’en aperçût, ma zampogne sur mon cœur, car c’est elle qui avait si bien joué l’air dont la Vierge était tout à l’heure attendrie.
Je ne fis semblant de rien et je continuai à inter- , roger, sans affectation, l’enfant jaseur, pour tirer par hasard quelque indice ou quelque espérance de ce qui s’échappait de ses lèvres.
K ion DAM 7. A.
Pendant ce temps les grands bœufs marcliaient toujours, et les murs gris des remparts de Lucques, couronnés d’une noire rangée de gros tilleuls, commençaient à apparaître à travers la poudre de la route, au fond de l’horizon.
— Ton frère, le fiancé, dis-je au petit, est donc laboureur, et il aidait son père dans les travaux de la campagne?
— Oh ! non, dit-il, nous étions assez de monde à la maison sans lui pour soigner les animaux et pour servir de valets de ferme au père ; mon frère aîné était entré depuis deux ans, comme porte-clefs de la prison , dans la maison du bargello ; notre aïeule l’avait ainsi voulu, pour que sa filleule, la fille du bargello, et son petit-fils, mon frère, eussent l’occasion de se voir tous les jours et de s’aimer ; car elle avait toujours eu ce mariage dans l’esprit, voyez-vous, et les grand’mères, qui n’ont plus rien à faire dans la maison, ça voit de loin et ça voit mieux que les autres. L’œil des maisons, c’est la vieillesse, à ce qu’on dit; les jeunes n’en sont que les pieds et les mains.
• Flou UALIZA
— Mais, après la noce, ton frère et ta belle-sœur vont-ils toujours rester dans cette prison chez le père et la mère de la sposa ?
— Oh! non, répondit l’enfant; ils vont revenir à la maison, et notre père, qui commence à se fatiguer de la charrue, va remettre à mon frère, à présent marié, le bétail et la culture ; il se réserve seulement les vers à soie, parce que ces petites bêtes donnent plus de revenu et moins de peine. Elles filent d’elles-inêmes, pourvu que les jeunes filles et les vieilles femmes leur apportent, quatre fois par jour, les feuilles de mûrier dans leur tablier, et qu’on leur change souvent la nappe verte sur la table, comme 5. des ouvriers délicats qui préfèrent la propreté à la nourriture.
— Et qui est-ce qui remplacera ton frère, le porte- ^ clefs de la prison, auprès des prisonniers, chez le bargellol
— Ah! dame, je n’en sais rien, dit l’enfant. Je
Dicltizeo wv'
non i»AU/..v
voudrais bien que ce fût moi, car on dit que c’est une bien belle place, qu’on y gagne bien des petits bénéfices honnêtement, et ([u’on est à même d’y rendre bien des services aux femmes, aux mères, aux filles de ces pauvres prisonniers.
Un éclair me traversa la pensée, et mon cœur battit sous ma vegte comme un oiseau qui veut s’envoler. Miséricorde ! me dis-je en moi-même, si la femme du bargello et son mari, qui sont là, derrière moi, dans le char, et qui n’ont peut-être pas encore trouvé de garçon pour remplacer leur gendre, venaient à jeter les yeux sur moi et à m'accepter pour porte-clefs à la place de leur gendre? J’aimerais mieux cette place que celle du duc de Lucques dans son palais de marbre et d’or.
Mais c’était une pensée folle, et je la chassai comme une tentation du démon ; cependant, malgré moi, je cherchai à plaire à la fiancée, à sa mère et à son père, qui avaient été charitables pour moi, en
FIOK U’ALIZA.
leur témoignant plus de respect qu’aux autres et en tirant de ma zampogne et de mes doigts, quand on me prierait de jouer, des airs qu’ils aimeraient le mieux à entendre.
On ne tarda pas de m’en prier, monsieur ; nous touchions enfin aux portes de la ville. C’est l’habitude du pays de Lucques, quand la noce des paysans est riche et la famille respectée, qu’un musicien, soit fifre, soit violon, soit hautbois, soit musette, soit même tambour de bascpie, se tienne debout sur le devant du chai* à bœufs et qu’il joue des aubades, ou des marches, ou des tarentelles joyeuses en l’honneur des mariés et des assistants.
— Notre bon ange nous a bien servis ce matin, dit la bonne femme du bargello, de nous avoir fait rencontrer par hasard sur le pont un joli petit musicien des Abruzzes, tel que nous n’aurions pas pu, pour cinquante carlins, en trouver un aussi habile et aussi complaisant dans toute la grande ville de Luc-
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Flou D’AU/A
ques, excepté dans la musique de monseigneur le duc.
— Allons, enfant, dit tout le monde en approuvant la bonne mère d’un signe de tête, fais honneur à la mariée et à sa famille; enfle la zampogne, et qu’on se souvienne à Lucques de l’entrée de noce de la fille du bargello et de Placidio !
.J’obéis efj’enflai la zampogne, en cherchant sous mes doigts, tout tremblants, les airs de marche au retour des pèlerinages d’été dans les Maremmes, les chants de départ pour les moissonneurs qui vont en Corse par les barques de Livourne, les hymnes pour les processions et les Te Deum à San Stefano, les barcarolles de Venise ou les tarentelles de l’île d’Ischia au clair de la lune, que j’avais si souvent jouées sous les châtaigniers, les dimanches soir, avéc Hyeronimo, et qui me paraissaient de nature à réjouir la noce et à faire arrêter les passants ; mais je n'en avais guère besoin.
288 KIOK DALIZA.
La famille du bargello était très-aimée dans le peuple des boutiques et des places de Lucqucs, parce que, malgré ses fonctions, le bargello, chargé des prisons, était doux et équitable, et qu’il avait dans ses fonctions même de police mille occasions d’être agréable à celui-ci ou à celui-là. Qui estr-cc qui n’a pas affaire, une fois ou l’autre dans sa vie, avec la justice ou la police d’un pays? Il faut avoir des amis partout, dit le peuple, même en prison ; n’est-ce pas vrai, monsieur ? Je l’ai bien vu moimême plus tard, dans les galères de Livourne. Celui qui tient le bout de la chaîne peut la rendre à son gré lourde ou légère. Le bargello et sa femme avaient un vilain métier, mais c’étaient de bonnes gens.
La foule de leurs amis se pressait à la porte de la ville ; on sortait de toutes les maisons et de toutes les boutiques pour leur faire fête ; les fenêtres étaient garnies de jeunes filles et de jeunes garçons qui jc-
KIOR O'ALIZA.
taieiit des œillets rouges sur les pas des bœufs, sur le ménétrier et sur le char ; nous en étions tout couverts ; on battait des mains et on criait : Bravo ! pifferaro.
A chaque air nouveau qui sortait, avec des variations improvisées, sous mes doigts, cela m’excitait, monsieur, et je crois bien qu’après l’air au pied de la Madone, je n’ai jamais joué si juste et si fort de ma vie. Ah ! c’est que, voyez-vous, il y a un dieu pour les musiciens, monsieur ! Ce dieu, c’est la foule ; quand elle est contente, ils sont inspirés ; j’étais au-dessus de moi-même, ivre, folle, quoi ! Chacun me tendait une fiasque de vin ou un verre de rosolio ; on m’attachait une giroflée à ma zampognc ou un ruban à ma, veste pour me témoigner le contentement.
Quand nous arrivâmes à la sombre porte à clous de fer du bargello, tout à côté de l’énorme porte de la prison, et que les bœufs s’arrêtèrent, je ressemblais à une Madone de Lorette : on ne voyait plus mes habits à travers les rubans, les couronnes et les bouquets.
On me fit entrer avec toutes sortes de bienséances, comme si j'avais été de la famille et de la noce. La femme du bargello, son mari, la fiancée et le sposo me dirent poliment de rester, de boire et de manger à leur table, à côté du petit bouvier leur frère, et de jouer, après le dîner de noces, tous les airs de danse qui me reviendraient en mémoire, pour faire passer gaiement la nuit aux convives, monsieur. Ce n'était pas facile, car, pendant que ma zampogne jouait la fête, mon cœur battait la mort et l’enterrement. Hélas ! n’est-ce pas le métier des artistes? Leur art chante et leur cœur saigne. Voyez-moi, monsieur; n'en étais-je pas un exemple 7
Lne partie de la nuit se passa pourtant ainsi « moitié à table, moitié en danse ; les mariés sem-
KlüK D’A LIZA.
blaicul s’impatienter cependant de la table et de la musique pour regagner le village où ils allaient maintenant résider avec les nouveaux parents ; la femme du bargello cherchait vainement à prolonger la veillée, pour retenir un peu plus de temps sa fille ; elle souriait de la bouche et pleurait des yeux sur sa maison bientôt vide.
Le petit bouvier rattela ses bœufs au timon fleuri ; on s’embrassa sur les marches de la prison , et le cortège s’en alla sans moi, plus triste qu’il n’était venu, par les sombres rues de Lucques.
— Et toi, mon garçon, me dirent le bargello et sa femme, où vas-tu coucher dams cette grande ville, par la pluie et le temps qu’il fait? (Car il était survenu un gros orage d’automne pendant la soirée des noces. )
— Je ne sais pas, répondis-je, sans souci apparent, mais eu réalité bien inquiète de ce que ces braves gens allaient me dire. Je ne sais pas, et je
i'Ji
I Itlll DAl.l/.A.
n’en suis guère en peine, il y a bien des arcades vides devanl les maisons et des porches cou\ei1s devant les églises de I.ucques, une dalle pour s’étendre; un manteau de bêle pour se couvrir et une zampogne pour oreiller, n’est-ce pas le lit et les meubles des pau\ res enfants de la montagne comme je suis? Merci de m’avoir logé et nourri tout un jour si honnêtement, comme vous avez fait; 'le bon Dieu prendra bien soin de la nuit.
Je disais cela des lèvres, mais mon idée était bien autre chose ; je priais mon bon ange tout bas d’inspirer une meilleure pensée au bargello et à sa femme.
Ils se parlaient à demi-voix tous deux, pendant que /
je démontais ma zampogne etque je pliais mon manteau de poil de chèvre lentement, comme pour m’en aller. Ils avaient l’air indécis de deux personnes qui se demandent : Ferons-nous ou ne ferons-nous pas? I.a femme semblait <lire oui, cl le mari dire : Fais
FlOli llAl.l/.t.
ce que tu voudras, ])eut-ètre bien qup ton idée sera la bonne.
— Eh bien ! non, me dit tout à coup la femme attendrie, pendant que le mari appuyait ce qu’elle disait d’un signe de tête, eh bien ! non, il ne sera pas dit que nous aurons laissé coucher dehors, un jour de fête pour la maison, un pauvre musicien qui a réjoui toute la journée ces murailles! A quoi bon aller chercher un gîte sous le porche des églises avec les vagabonds et Içs mendiants couverts de vermine, peut-être , pendant que nous avons là-haut, en montrant du geste à son mari l’escalier tortueux d’une petite tour, le lit vide du porte-clefs qui s’en va à Saltochio avec notre fille ?
— C’est vrai, dit le hargello. Monte , mon garçon, \ par ces marches tant que l’escalier te portera, tu trouveras à droite, tout à fait en haut, une petite
chambre, avec une lucarne grillée, par où la lune
entre jusque sur le lit de celui qui est maintenant notre gendre, et tu dormiras à l'abri et en paix jusqu’à demain ; avant de t’en aller reprendre ton métier de musicien par les routes et par les rues, tu viendras déjeuner, et nous te parlerons , car
KIOR R’ALIZA.
nous aurons pcul-<^tre quelque chose à te dire.
— Oui, n’y manque pas, mon garçon, ajouta la bonne femme, nous aurons quelque chose à te dire, mon mari et moi, car ta face d’innocence me plaît, et ce serait dommage qu’une boule de neige comme ça s’en allât rouler dans la boue des ruisseaux et se fondre dans un égout, faute d’une main propre pour la ramasser encore pure.
— Bien dit, ma femme, ajouta le bargello; il y en a beaucoup eu dans cette geôle qui n’y seraient jamais entrés s’ils avaient trouvé une âme compatissante sur leur chemin, un soir de fête dans Lucques.