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La tour était haute, étroite, humide et percée seulement, çà et là, de fentes dans l’épaisse muraille, pour regarder par-dessus la ville.
C’était une de ces guérites aériennes que les anciens seigneurs de Lucques ou chefs de faction, tels quQ le fameux Castruccio Caslracani, faisaient élever autrefois, à ce que m’a dit la femme du bargello.
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pour dominer les quartiers des factions contraires et pour voir, au delà des remparts de Lucques, si les Pisans ou les Florentins s'approchaient de la ville. Les marches étaient roides, et les murs solides auraient aplati les boulets. Tout à fait en haut, à ' l'endroit où les hirondelles et les corneilles bâtissent leurs nids inaccessibles sous les comiches ou sur les tourelles, il y avait une petite porte tellement basse, qu'il fallait se courber en deux pour y passer ; elle était fermée par un verrou gros comme le bras d'un homme fort et garni de tètes de clous, taillés en diamants, qui étaient aussi froids que la neige ; elle s'ouvrait et se fermait avec un bruit creux qui résonnait du haut en bas jusqu’au pied de l’escalier de la tour. On dit qu’elle avait servi, dans les anciens temps, à murer, dans ce dernier étage de la tour, un prisonnier d’État qu’on avait voulu laisser mourir à petit bruit, dans ce sépulcre av milieu des airs, et que les gonds et les verrous de la porte avaient retenu le bruit de ses hurlements.
Le vent aussi y hurlait comme des voix désespérées à travers les mâchicoulis et les meurtrières. Cette tour du hargello avait fait partie autrefois,
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dit-on, d’un palais d’une maison éteinte des seigneurs de Imcques ; on l’avait convertie ensuite en prison d’État, et, plus tard encore, en prison pour les meurtriers ordinaires. Elle séparait la maison du bargello de la petite cour profonde et étroite de la prison, sur laquelle les cachots grillés des détenus prenaient leur jour.
Je tirai le verrou, je poussai la porte, j’entrai, toute tremblante, dans la petite chambre à voûte basse , éclairée le jour par une large meurtrière, qu’un triple grillagé séparait du ciel ; le vent qui sortit de la chambre, quand la porte s’ouvrit, et des chauves-souris, qui battaient leurs ailes aveugles contre les murs, faillirent éteindre la lampe que je tenais dans ma main gauche pour m’éclairer jusqu’au lit.
C’était bientôt vu, monsieur ; en cinq pas, on faisait le tour de cette chambre haute, il n’y avait qu’une voûte de pierre blanchie à la chaux comme
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les murailles, un lit bien propre, une cruche de cuivre pleine d’eau claire et une chaise de bois, où le porte-clefs jetait sa veste et son trousseau de clefs, en se couchant.
•Je me jetai d’abord à genoux devant une image de San Stefano, le saint de nos montagnes, qui se trouvait par hasard attachée par quatre clous sur la muraille. Je me dis en moi-même : Bon ! c'est un protecteur inattendu que je trouve dans ma détresse; tu me secourras, toi, moi qui suis une fille de la montagne, née et grandie à l’ombre de ton couvent !
Jo fis ma prière et je m’étendis ensuite tout habillée sur le lit, recouverte de mon manteau de bête et ma pauvre zampogne, fatiguée, couchée à. côté de ma tête, comme si elle avait été un compagnon vivant de ma solitude et de ma misère.
J’essayai de fermer les yeux pour dormir, mais ce fut impossible, monsieur ; plus je fermais mes paupières , plus j’y voyais en moi-même des personnes et des choses qui me donnaient un coup au coeur et des sursauts à la tête : les sbires sortant de derrière les arbres et tirant cruellement, malgré mes cris, sur mon chien et mes pauvres bêtes ; Hyero-
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nimo lâchant sur eux son coup de feu ; le bandit de sbire mort au pied de l’arbre ; Ilyeronimo, surpris et enchaîné, conduit par eux au supplice ; mon pète aveugle et ma tante désespérée tendant leurs bras dans la nuit pour le retenir et ne retenant que son ombre ; des juges, un corps mort étalé devant eux ; des soldats chargeant leurs carabines avec des balles de fer dans un cimetière où une fosse, toute creusée d’avance, attendait un assassin condamné à mort; puis deux vieillards expirant de misère et de faim à côté de leur pauvre chien blessé dans notre cahute de la montagne, puis des ruisseaux de larmes sur des taches de sang qui noyaient toutes mes idées dans un déluge d’angoisses.
Que vouliez-vous que je pusse dormir, au milieu de tout cela, mon père et ma tante ? Je me décidai plutôt à rouvrir les yeux et à prier et à pleurer, toute la nuit, au pied du lit, le front sur la zampogne et les mains jointes sur mon front brûlant. C’est ce que je fis, monsieur, jusqu’à ce qu’un bruit, singulier, que je n’avais jamais entendu auparavant, montât du bas de la cour de la prison jusqu'à la meurtrière qui me servait de fenêtre, et que ce
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bruit me fit me dresser sur mes pieds, comme en sursaut, quand on se réveille d’un mauvais rêve.
Et qu’est-ce que c’était donc que ce bruit sinistre, me direz-vous, qui montait si haut jusqu’à ton oreille à travers la lucarne de la tour? C’était un bruit de ferraille qu'on aurait remuée dans un grenier ou dans une cave, un cliquetis de gros anneaux de métal qui se dérouleraient sur des dalles de pierre, un frôlement de chaînes contre les murs d’une prison, et, de temps en temps, les gémissements sourds et les ohimé contenus de prisonniers qui, se retournant sur leur paiTle, et qui, cherchant le sommeil comme moi, ne pouvaient trouver que l’insomnie dans leurs remords, dans leurs pensées et dans leurs larmes !
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Après avoir écouté un moment et cherché à voir dans la cour du haut en bas, à travers les triples nœuds des grilles entrelacées en guise de serpents qui s'étouffent en s'embrassant, je ne pus rien voir, mais j’entendis de plus en plus les secousses des chaînes rivées aux anneaux de fer, et qu’un prisonnier s’efforce toujours en vain d’arracher du mur.
Une pensée me monta aussitôt au front : Si c’était lui ! Si c’était le pauvre innocent Hyeronimo, que les juges auraient déjà jeté dans la prison de Lucques avant de savoir s’il était coupable ou s’il était seulement courageux pour sofi père, pour sa tante et pour moi !
Dieu ! que cette image me bouleversa plus encore que je n’avais été bouleversée depuis le coup de feu ! J’en glissai inanimée tout de mon long sur la pierre froide, au pied de la lucarne ; le froid des dalles sur mes mains et sur mon visage me ranima, je me re-
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levai pour écouler encore ; mais l’attention même avec la(iuelle je cherchais à écouter m’ôtait l’ouïe, à force de tendre l’oreille, et je n’entendais plus qu'un bourdonnement confus semblable à un grand vent précurseur de la pluie à travers les rameaux de sapins, quand la tempête commence à se lever de loin sur la mer des Maremmes et qu’elle monte au sommet de nos montagnes.
.Seigneur ! me disais-je, si c’était lui, portant, et si le hasard, ou le saint nom du hasard, le bon Dieu, nous avait rapprochés ainsi, dès le second jour, l’un de l’autre, pour nous secourir ou pour mourir du moins ensemble du même déchirement et de la même mort!...
Mais c’est impossible, et quel moyen de m’en assurer? Conmient connaître si c’est lui qui se torture là-bas, au fond, dans la logede bêtes féroces; comment lui faire savoir, sans nous trahir l’un l’autre à l’oreille des autres prisonniers ou du àar-
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gello, que je suis là, tout près de lui, cherchant les moyens de l’assister ?
Ma voix n’irait pas jusqu’à ces profondeurs; la sienne ne monterait pas jusqu’à ces hauteurs; et puis, si nous parvenions à nous parler, tout le monde entendrait ce que nous nous serions dit, et le hargello et sa femme, si bons pour moi parce qu’ils ne me connaissent pas, ne manqueraient pas d’éventer qui je suis et de me jeter dehors comme une fille perdue et mal déguisée, qui cherche à se rejoindre à son amant ou à son complice.
Et je pleurai encore, muette, devant la lucarne où il n’entrait plus du dehors que la sombre et silencieuse nuit. Les chouettes seulement s’y battaient les ailes en jetant de temps à autre des vagissements d'enfants qu’on réveille. '
■I Vous me croirez si vous voulez, monsieur, eh bien ! je leur portais envie ; oui, j’aurais voulu être oiseau de nuit pour pouvoir déployer mes ailes sur ce gouffre et jeter mes cris en liberté dans ce silence I
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Tout eu marchant çà et là dans la tour, je ne sais comment cela se fit, mais je posai par hasard le pied sur ma zampogne, qui avait glissé du lit sur le plancher, au moment où je m’étais levé© en sursaut pour aller écouter à la lucarne.
La zampogne n’était pas encore tout à fait désenflée du vent de la noce; elle rendit sous mon pied un reste d’air ni joyeux ni triste, mais clair et perçant, semblable au reproche d’un chien qu’on écrase, en marchant par mégarde sur sa patte endormie.
Ce cri me fendit le cœur, mais il m’inspira aussitôt une idée qui ne me serait jamais venue, à moi toute seule, sans elle.
Je ramassai la zampogne avec regret et tendresse, comme si je lui avais fait un mal volontaire en la foulant sous mon pied, je l’embrassai, je la serrai sous mon bras comme unb personne vivante et sentante, je lui parlai, je lui dis en pleurant : Veux4u servir
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ceux qui l’ont faite? tu as été le gagne-pain du père, sois le salut de sa malheureuse fille.
On eût dit que la zampogne m'entendait, elle se gonfla comme d’elle-même au premier mouvement de mon bras, et le chalumeau se trouva, sans que j’y eusse seulement pensé, sous mes doigts.
Je me rapprochai de la lucarne ouverte et je me dis : Là où ma voix ne parviendrait jamais ou bien où elle ne pourrait parvenir sans tjrahir qui je suis aux oreilles du bargello et de ses prisonniers, le son délié de la zampogne parviendra de soi-même et ira dire à Hyeronimo, s’il est là et s’il reconnaît l’air que lui et moi nous avons inventé et joué seuls : € C’est Fior d’Aliza! ce ne peut être un
• autre I On veille donc sur toi là-haut, là-haut dans
• la tour ou dans quelque étoile du firmament. >
Alors, monsieur, je me mis à préluder doucement, çà et là, par quelques notes décousues, et puis à me taire pour dire seulement à ceux qui ne
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dormaient pas ; « Faites attention, voilii un pifferaro qui va donner une aubade à quelque Madone ou à quelque saint de la chapelle de la prison. «
Mais pas du tout, mon père et ma tante, je ne jouai point d’aubade, ni de litanie, ni de sérénade que d’autres musiciens ambulants pouvaient savoir jouer aussi bien que nous, et qui n’auraient rien appris de lui et de moi à Ilyeronimo.
Je cherchai à me souvenir juste de l’air qu’Hyeronirao et moi nous avions composé ensemble, et petit à petit, note après note, dans nos soirées d’été du dimanche sous la grotte, et qui imitait tantôt le roucoulement des ramicre au printemps sur les branches, tantôt les gazouillements argentins des gouttes d’eau tombant de la rigole dans le bassin du rocher , tantôt les fines haleines du vent de nuit qui se tamise, en se coupant sur les lames des joncs de la fontaine, aiguisées comme le tranchant de la faux de mon père ; tantôt le bruit des envolées subites des couples de merles bleus, quand ils se lèvent tout à coup du fourré, avec des cris vifs et précipités, moitié peur, moitié joie, pour aller s’abattre sur le nid où ils s’aiment et où'ils se taisent