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blés sous l’apparence de l’ancienne légèreté française. Mais sa légèreté n’était qu’une qualité et nullement un défaut de son esprit. Son sourire bienveillant donnait de la grâce au sérieux de ses pensées, et ses mots fins et à deux sens portaient d’euxmômes et touchaient avec justesse à leur double but, comme deux traits partis à la fois d’un même arc : l’un pour faire sourire, l’autre pour faire penser. Il avait par-dessus tout un cœur d’or, pur, solide et franc comme le caractère de la Bourgogne, un peu railleur, mais jamais mordant. La jalousie n’avait * jamais approché de ce cœur. Il jouissait du bonheur de faire valoir ses inférieurs et ses égaux. Tel était l’homme avec lequel j’avais à faire mon noviciat diplomatique dans une circonstance où l’on apprenait beaucoup en peu de temps. Les révolutions suppléent au temps en concentrant beaucoup d’événements dans quelques mois. Les campagnes comptent double quand on se bat, elles comptent triple quand on négocie ; il faut manœuvrer aussi vite que les passions d’un peuple en ébullition.
Nous n’eûmes pas deux pensées, M. de Fontenay et moi ; il m’associa à tout, nous agîmes en commun
sous l’inspiration de son, grand sens et de son expérience. La situation complexe de la cour de Naples, les conseils secrets où nous fûmes appelés et les négociations confidentielles avec les chefs de partis et avec les membres les plus influents du parlement, rendaient notre action très-intéressante, quelquefois périlleuse et dramatique. J’en ai rendu compte dans la partie politique de mes œuvres complètes intitulée : Mémoires politiquesj qui paraîtront cette année. Je ne traite dans ces confidences que de cette partie intime qui touche seulement au cœur et qui n’intéresse que la famille et les amis. (Hissons donc.
Pour soustraire ma femme et sa mère aux convulsions de la capitale en révolution, j’avais loué, dans l’île d’ Ischia, à quelques lieues en mer, une charmante habitation, appelée la .Sentinella, que l’on voit encore pyramider au sommet d’un cap avancé de l’île, quand on débouche du golfe de Gaële dans le golfe de Naples, non loin de la côte
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des champs Phlégn'ens ot.du promontoire merveilleusement désert deMiséne. Cette maison, entourée de treilles, est dominée par l’Epoméo, montagne couverte de bois de lauriers et de jeunes châtaigniers, qui divise l’Ilc eh deux zones. Elle domine elle-même la mer, qu’on voit luire à ses pieds, à travers la claire voie de pampres. A cette hauteur, les voiles qui glissent sur cette surface d’un bleu vif, comme un second ciel, ressemblent à des ailes de colombes blanches (lui volent en silence, d’arbre en arbre, parmi les oliviers.
Je m’embarquais à Pouzzoles une ou deux fois par semaine, dans une de ces petites barques à un ou deux rameurs, que j’avais si bien appris à manier moi-même dans ma première jeunesse. (Voyez 6’raziclla, Œuvres complètes.) Nous déployions la voile quand le vent était favorable, et nous faisions cette traversée en deax ou trois heures de navigation. Je trouvais ma femme au bord de la mer et nous remontions par les vignes â la Sentinella, en causant des événements de Naples pendant la semaine. Le contra.ste du calme resplendissant de cette solitude, cernée par les flots de la mer, avec le bruit mena-
çant et turaultuoiix d’\ine grande ville en révolution, augmentait la sensation de bonheur, de calme et de sécurité qu’inspirait celte résidence enchantée entre le ciel et l’eau. Nous en jouissions jusqu’à l’ivresse. Toutefois cette ivresse avait, pour moi seulement, quelque arrière-goût de mélancolie, en songeant à Graziella; cette fleur précoce que j’avais cueillie dans la même île, et en revoyant de loin sur Procida les ruines de la cabane de son père, abandonnée aux ronces depuis la mort de la jeune fille, et marquant l’horizon d’une borne funèbre dans le passé, comme il devait l’être si souvent dans mon avenir. Mais la jeunesse a des végétations qui recouvrent tout, même les tombes.
Nous passions la matinée sous les longues et hautes treilles chargées de raisins mûrs, comme d’autant de lustres d’ambre qui laissaient les rayons de l’aurore transluire, à travers leurs grains jaunis, sur nos têtes. Nous y portions des livres italiens de la
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grande époque lyrique ou épique , tels que Dante, Pétrarque, Tasse, ces hommes qui ont doté ITtalie de chefs-d’œuvre. Quelquefois, j’y portais mon album et des crayons ; moi-méme, Pétrarque inférieur pour une autre terre et un autre temps, j’écrivais quelque harmonie ou quelques méditations,
A midi, nous rentrions pour déjeuner à l’ombre plus fraîche des terrasses de la Sentinella, puis la sieste napolitaine, la musique, la peinture, abrégeaient les heures du milieu du jour ; quand le soleil baissait et que les grandes ombres dentelées do l’Epoméo se déroulaient sur les flancs de la montagne, nous parcourions, tantôt à pied, tantôt sur des mules aux pieds agiles, les sentiers escarpés de l’île, en contemplant les feux souterrains du Vésuve briller à l’horizon comme un phare tournant, tantôt visible, tantôt flamboyant sur les bords des mers aux yeux des matelots.
Ainsi SC passa l’été. Je ne retrouvais la politique
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KIOK D’AI.IZA.
que les jours de la semaine où mes fonctions me ramenaient ù l’ambassade. Je prenais une part trèsvive et très-confidentielle aux différentes phases et aux différents orages que cette révolution suscitait dans le peuple, dans le parlement et dans le palais. Ce fut là que j’eus l’occasion de voir et d’admirer, suspendue aux bras de sa mère, cette ravissante princesse Christine, dans toute la fleur de beauté et d’intelligence, que son sort destinait pour épouse au roi d’Espagne, Ferdinand VII, et qui a su, au milieu des tempêtes, plaire, gouverner, transmettre un trône à sa fille, régner, tomber, ou plutôt se retirer du trône, plus heureuse et plus habile que Christine de Suède, dans le demi-jour d’une existence à l’abri des coups de vent. On distinguait déjà dans sa gracieuse et spirituelle physionomie les signes d’une femme courageuse qui saurait faire de la jeunesse, de la beauté et de l’attrait trois pouvoirs politiques aussi irrésistibles que la nature. Elle flottait sur les ondulations les plus graves et des plus tragiques événements comme une rose de Pæstum arrachée de sa tige sur les flots bouillants du golfe. Nous en étions tous respectueusement enivrés.
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L’automne venu, le vieux roi partit avec le consentement de son peuple, difTicilement arraché, pour aller, disait-il, plaider lui-même la cause de la révolution auprès des souverains réunis au congrès de Troppau. On sait ce qui en arriva. L’armée napolitaine, commandée, à Entrodocco, par un général mandataire des carbonari, se dispersa au premier coup de canon, hors de portée, d’un faible corps autrichien, dans les vignes. 11 n’y avait rien à en conclure contre la bravoure individuelle de ce peuple souvent héroïque quand une généreuse passion l’anime ; mais les carbonari ne lui présentaient pour rois que des tribuns militaires, et pour causes, que des théories qu’il ne pouvait ni comprendre, ni aimer. Les sociétés secrètes, excellentes pour soulever, sont incapables de combattre. La fumée du coup de canon d’Entrodocco fit rentrer les carbonari dans l’ombre. Le général Eoy, qui venait de prophétiser à la tribune de Paris que l’armée de la
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Scainle-Alliancc ne sortirait pas des défilés d’Entrodocco, retira sa propliétie. Le brave et téméraire général Pepe n’osa pas reparaître à Naples ; il se réfugia en Angleterre, puis en France. Il y réfléchit sur le danger d’être le général d’une société secrète. C’était un bon soldat et un honnête homme, incapable d’un crime, mais très-capable de rêver un rôle héroïque à la tète de bataillons qu’il trouvait évanouis en se retournant. Je lui restai toujours attaché de cœur jusqu’à sa mort.
L’état de ma femme , avancée dans sa première grossesse, et la convenance de la soustraire, au moment de ses couches, au tumulte d’une ville en révolution, me firent partir pour Rome. J’y arrivai au moment où un détachement de l’armée autrichienne campait de l’autre côté du Tibre, prêt à entrer dans la ville, si une révolution analogue à la révolution d’Espagne, de Naples et de Turin, venait à éclater, comme on l’annonçait à toute heure.
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L’ombre de ce détachement suffit pour arrêter les révolutionnaires carbonari de Rome et des États du Pape. Tout resta dans le calme habituel de cette capitale de la religion, de la science et des arts. La société était nombreuse, cosmopolite, brillante. Le gouvernement du doux et pieux Pie VII, souvent persécuté, jamais persécuteur, y était insensible et aimé. L’ami de ce Pape, le cardinal Consalvi, y régnait par la séduction bienveillante de son caractère, Rome, sous son gouvernement, ressemblait à une république où chacun pense et dit ce qu’il veut, sans que personne inquiète ou tyrannise personne. C’était la ville hanséatique des consciences et des opinions. Aucun gouvernement ne pouvait offrir une liberté aussi complète, malgré les vices inhérents à cette nature de gouvernement, composé d’une monarchie sans hérédité, d’une démocratie sans représentation, d’une aristocratie étrangère sans patriotisme, et d’un sacerdoce sans responsabilité. Mais tous ces vices théoriques disparaissaient dans la pratique par le caractère que Pie Vil et Consalvi imprimaient à son régime. J’étais particulièrement recommandé au cardinal -ministre que je voyais presque tous les
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jours chez la célèbre duchesse de Devonshire, patronne de tous les hommes de lettres et de tous les artistes romains. Veuve d’un des plus opulents seigneurs des trois royaumes, elle employait son immense fortune à faire fleurir l’Italie d’une seconde Renaissance. Le cardinal Consaivi la visitait deux fois par jour, une fois dans la matinée pour les intérêts politiques, de son gouvernement avec l’Angleterre, dont elle passait pour l’ambassadeur anonyme; une fois dans la soirée, pour s’y délàsser dans un petit cercle d’hommes d’esprit des soucis du ministère.
Le chevalier de Médici, premier ministre du roi de Naples avant l’explosion des carbonari, réfugié momentanément à Rome par crainte de l’assassinat dont il avait été menacé, nous y charmait, tous les soirs, par l’agrément de sa conversation napolitaine, la plus spirituelle et la plus voltairienne des conversations. L’abbé Galiani, le plus sensé et le plus amusant des économistes, ne causait pas avec plus d’originalité, contre l’honnête et pesant Turgot, dans scs entretiens sur la liberté du commerce des blés. Il donnait le ton à l’auteur de Candide. J’ai
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toujours soupçonné Voltaire d’avoir dans les veines du sang napolitain, et, en remontant un peu loin, j’ai reconnu que je n’avais pas tout à fait tort. Il y a des verves de race qu’on n’invente pas ; Médici était de la famille.
Le vieux roi de Naples Ferdinand, quoiqu’il passât pour un lazzarone sur le trône parmi les libéraux de Paris, avait lui-même autant de cet esprit napolitain, fin et railleur, que tout son royaume. Il revenait en ce moment du congrès de Troppau avec la jolie duchesse de Floridia, sa favorite, dont il avait fait sa femme, comme Louis XIV de madame de Maintenon. Mais c’était une Mainlenon sicilienne, avec le pédantisme de moins, la jeunesse et la beauté de plus. 11 écrivait à son fils, le régent de Naples, pour être communiquées au parlement, des dépêches pleines de l’éloge des chiens de chasse qu’il ramenait pour chasser le sanglier en Calabre.
11 s’arrêta quelques mois à Rome avant de ren-
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trer dans son royaume, pour laisser aux Autrichiens et à son fils, son lieutenant général, l’odieux et les embarras de sa restauration. Elle ne fut, du reste, que plaisante et non sanglante. Tout fut liquidé et soldé par quelques exils promptement révoqués. II y avait eu peu d’excès, il n’y eut pas de longue vengeance. Le Pape, selon l’usage, lui donna à dîner en grande cérémonie au Vatican le jeudi saint. Par une faveur tout inusitée, le cardinal Consalvi m’invita à cette table de pape, de rois et d’ambassadeurs. C’était contre l’étiquette, mais les rois passent pardessus et les poètes par-dessous.
Peu de jours après, j’eus un fils qui fut baptisé à Saint-Pierre de Biome, et tenu sur les fonts du baptême par une belle Vénitienne, devenue une grande dame polonaise, la comtesse Üginska. Cet enfant, né sous les plus heureux auspices, échappa comme ma fille, en mourant jeune, à sa triste destinée. L’un ne vit que mon aurore, et l’autre que mes jours de