‹ Mes confidencesChapitre 30 sur 44 · CLXXXIII · texte numérisé non relu

CLXXXIII

Celui-ci en a pour bien plus longtemps, dit-il, en regardant, au fond d’une loge, un beau jeune garçon vêtu des habits rouges des galères de Livourne. C’est ce qu’on appelle une récidive, c’est-à-dire deux crimes dans un. Le premier de ses méfaits, je ne le sais pas ; il devait être bien excusable, car il était bien jeune accouplé, par une chaîne au bras, à un autre vieux galérien de la même galère. On dit que c’est pour avoir dérobé, dans la darse de Livourne, une barque sans maître, avec une voile et des rames pour faire évader son frère, déserteur et prisonnier dans la forteresse; le fVère se sauva en Corse, dans la barque volée au pêcheur, et lui paya pour les deux.

Jje vieux galérien avec lequel il fut accouplé avait une fille à Livourne, blanchisseuse sur le port, une bien belle fille, ma foi ! qui ressemblait plus à une

FIOR D'AMZA.

princesse qu'à une lavandière. Elle n& rougissait pas, comme d’autres, de son père galérien ; plus il était avili, plus elle respectait, dans son vieux père, l’auteur de ses jours, et la honte et la misère. Elle travaillait honnêtement de son état pour elle et pour lui, et pour lui encore plus que pour elle. On la voyait sur sa porte tous les matins et tous les soirs, quand la bande des galériens allait à l’ouvrage ou en revenait, soit pour balayer les rues et les égouts de la ville, soit pour curer les immondices de la mer dans la darse, prendre la main enchaînée du vieillard, la baiser, et lui apporter tantôt une chose, tantôt une autre : pain blanc, cocomero, tabac, rosolio, ceci, cela, toutes les douceurs enfin qu’elle pouvait se procurer pour adoucir la vie de ce pauvre homme.

— Celui qui est là, dit-il plus bas en indiquant de l’œil le beau jeune forçat tout triste contre ses barreaux, celui qui est là, et qui était, comme je te l’ai dit. accouplé par le bra.s au vieux galérien, avait

KlUlt UAL1/.A.

ainsi tous ies jours l'occasion de voir la fille de son compagnon de galère et d'admirer, sans rien dire, sa beauté et sa bonté. Elle, de son côté, sachant que le jeune était plein d'égards et d'obéissance pour le vieux, soit en portant le plus qu'il pouvait le poids de la chaîne commune, soit en faisant double tâche pour diminuer la fatigue du vieillard affaibli par les années, avait conçu involontairement une vive reconnaissance pour le jeune galérien ; elle le regardait, à cause des soins pour son père, plutôt comme son frère que comme un criminel réprouvé du monde.

Elle avait souvent l’occasion de lui parler, et toujours avec douceur, soit pour le remercier de ses attentions à l'égard du vieillard, soit pour le remercier du double travail qu'il s'imposait pour son soulagement.

Ces conversations, d’abord rares et courtes, avaient fini par amener, entre elle et lui, une amitié secrète, puis enfin un amour que ni l’un ni l’autre ne savaient bien dissimuler. Cet amour éclata en dehors à la mort du père. Tant qu'il avait vécu, la bonne fille n'avait pas voulu tenter de délivrer son amant pour ne pas priver son vieux père des douceurs qu’il trouvait dans son jeune ciimarade de chaîne, et pour

KIOlt It’AUZA.

qu’on ne punit pas le vieillard de l’évasion du jeune homme; mais cpiand son père fut mort et que la pauvre enfant pensa qu'on allait donner je ne sais quel compagnon de lit et de fers à son amant, alors elle ne put plus tenir à sa douleur, à sa honte, et elle pensa à se perdre, s’il le fallait, pour le délivrer ; un signe, un demi-mot, une lime cachée dans un morceau de pain blanc rompu du bon côté, malgré le surveillant, sur le seuil de sa porte; un rendeavous nocturne, indiqué à demi-voix pour la nuit suivante, sur la côte à l’embouchure del’Amo, furent compris du jeune homme.

Sa liberté et son amante étaient deux mobiles plus que suffisants pour le décider à l’évasion : ses fers, limés dans la nuit, tombèrent sans bruit sur sa paille; il scia un barreau de la loge où il était seul encore depuis la mort de son compagnon. Parvenu à l’embouchure de l’Arno avant le jour , en se glissant d’écueils en écueils, invisible aux sentinelles de la douane, il y trouva sa maîtresse et un un bon moine qui les maria secrètement; la nuit suivante, ils se procurèrent un esquif pour les conduire en Corse à force de rames; lè, ils espéraient vivre in-

connus dans les montagnes de Cortc; la tempête furieuse qui les surprit en pleine mer et qui les rejeta exténués sur la plage de Montenero, trompa leur innocent amour.

La fille, punie comme complice d'une évasion des galères , est ici dans un cachot isolée avec son petit enfant; elle pleure et prie pour celui qu’elle a perdu en voulant le sauver. Quant à celui-ci, on l’a muré et scellé pour dix ans dans ce cachot où il ne Iroifvcra ni amante pour scier ses fers, ni planche pour remporter sur les flots. Il n’y a rien à redire aux juges , ils ont fait selon leur loi, mais la loi de Dieu et la loi du cœur ne défendent pas d’avoir de la compassion pour lui.

CLXXXY.

Je me sentais le cœur presque fendu en écoutant le récit de la fille du vieux galérien, séduite par sa reconnaissance, et du jeune forçat séduit par la liberté et par l’amour.

Ici le bargello se pencha vers moi, baissa la voix,

KlUH U'ALIZA.

et me dit en me montrant la dernière loge grillée, sous le cloître, au fond de la cour :

— Il n’y a qu’un grand criminel ici, quin’insfnrc ni pitié ni intérêt à personne, c’est celui-là, ajoutat-il en me montrant du doigt et de loin la loge de Hyeronimo. Oh ! pour celui-là, on dit que c’est une bête féroce qui vit de meurtres dans les cavernes de ses montagnes. Il a, d’im seul coup, tué traîtreusement un sbire et blessé deux gardes du duc ; il n’emportera pas loin l’impunité de ses forfaits et personne ne pleurera sur sa fosse; il est d’autant plus dangereux que l’hypocrisie la plus consommée cache son âme astucieuse et féroce, et qu’avec le cœur d’un vrai tigre, il a le visage candide et doux d’un bel adolescent; il faut trembler quand on l’approche pour lui jeter sa nourriture. Ne lui parlons pas, son regard seul pourrait nous frapper, si ses yeux avaient des balles comme son tromblon ; fais-lui jeter son morceau de pain de loin, à travers la double grille, par la main du piccinino, et, les autres jours, ne te ris(iue jamais à entrer dans sa loge, sans avoir la gueule des fusils des sbires de la porte derrière toi.

1 lOK b’ALlZA.

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