‹ Mes confidencesChapitre 29 sur 44 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le bargetlo tira des verrous, tourna des clefs énormes dans les serrures, en me montrant comment il fallait m’y prendre pourouvrir la petite porte basse encastrée dans la grande, et comment il fallait bien refermer cette portelle sur moi, avant d’entrer dans la cour, de peur de surprise ; puis nous nous trouvâmes dans le préau.

C’était une espèce de cloître entouré d'arcades basses tout autour d’une cour pavée, où il n’y avait qu’un puits et un gros if, taillé en croix, à côté du puits. Cinq ou six couples de jolies colombes bleues roucoulaient tout le jour sur les margelles de l’auge,

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à côté du puits, offrant ainsi, comme une moquerie du sort, une image d’amour et de liberté, au milieu des victimes de la captivité et de la haine.

Sous chacune des arcades de ce cloître qui entourait la cour, s’ouvrait une large fenêtre, en forme de lucarne demi-cintrée par en haut, plate par en bas, grillée de bas en haut et de côté à côté, par des barres de fer qui s’encastraient les unes dans les autres chaque fois qu’elles se rencontraient de haut en bas ou de gauche à droite, de façon qu’elles formaient comme un treillis de petits carrés à travers lesquels on pouvait passer les mains, mais non la tête. Chacun de ces cachots sous les arcades était la demeure d’un prisonnier bu de sa famille, quand il n’était pas seul emprisonné. Un petit mur ii hauteur d’appui, dans lequel la grille était scellée par le bas, leur servait à s’accouder tout le jour pour respirer, pour regarder le puits et les colombes, ou pour causer de loin avec les prisonniers des autres loges (jui leur taisaient face de l’autre côté de la cour.

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Quelques- uus^ étaient libres dans leur cachot et pouvaient faire cinq ou six pas d’un naur à l’autre ; les plus coupables étaient attachés à des anneaux rivés dans les murs du cachot, par de longues chaînes nouées à leurs jambes par des anneaux d’acier. On ne voyait rien au fond de leur loge à demi obscure qu’un grabat, une cruche d’eau et une litière de paille fraîche semblable à celle que nous étendions dans l’étable sous nos chèvres. Le pavé de la loge était en pente et communiquait, par une grille sous leurs pieds, avec le grand égout de la ville où on leur faisait balayer leur paille tous les matins. .

Us mangeaient sans table ni nappe, assis à terre, sur leurs genoux. Us se taisaient, ou ils parlaient entre eux, ou ils chantaient, ou ils sifflaient tout le reste du jour.

Quand on voulait leur passer leur nourriture, on les faisait retirer au fond de la loge, comme les

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lions OU les tigres qu'on montre dans la ménagmie ambulante de Livourne ; on faisait glisser au milieu du cachot une seconde grille aussi forte que la première; on déposait entre ces deux grilles ce qu’on leur apportait, puis on ressortait.

On refermait aux verrous le premier grillage, on faisait remonter par une coulisse, dans la voûte, la seconde barrière ; ils rentraient alors en possession de toute la loge et ils trouvaient ce qu’on leur avait apporté dans l’espace compris entre les deux grilles. Ils ne pouvaient ainsi ni s’échapper ni faire de mal aux serviteurs de la prison.

Deux manivelles à roues, placées extérieurement sous les arcades, servaient à faire descendre ou remonter tour à tour ces forts grillages de fer, qu’aucun marteau de forgeron n’aurait pu briser du dedans, et qu’une main d’enfant pouvait faire manœuvrer du dehors.

Le bargtUo m’enseigna la manœuvre dans le

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premier cachot vide que nous rencontrâmes, à droite, en entrant dans cette triste cour.

— Grâce à IMeu I me dit-il en marchant lentement sous le cloître, les loges sont presque toutes vides depuis quelques mois : Lucques n’est pas une terre de malfaiteurs; le peuple des campagnes est trop adonné à la culture des champs qui n'inspire que de bonnes pensées aux hommes, et le gouvernement est trop doux pour qu'on conspire contre sa propre liberté et contre son prince. Le peu de crimes qui s’y commettent ne sont guère que des crimes d’amour., et ceux-là inspirent plus de pitié que d’horreur aux hommes et aux femmes : on y compatit tout en les punissant sévèrement. C’est du délire plus que du crime ; on les traite aussi par la douceur plus que par le supplice.

En ce moment, continua-t-il, nous n’avons que six prisonniers : quatre hommes et deux femmes. 11 n’y en a qu’un dont il y ait à se défier, parce qu’il a tué, dit-on, un sbire, en trahison, dans les bois.

Je frissonnai, je pâlis, je chancelai sur mes jambes, comprenant bien qu’il s’agissait de Hyeronimo; mais, comme je marchais derrière le har-

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gello , il ne s’aperçut pas de mon trouble et il poursuivit :

Un des hommes est un vieillard de Lucqttes qui n’avait qu’un fils unique, soutien et consolation de ses vieux jours; la loi dit que quand un père est infirme ou qu’il a un membre de moins, le podestat doit exempter son fils du recrutement militaire ; les médecins disaient au podestat que ce vieillard, quoique âgé, était sain et valide, et qu’il pouvait parfaitement gagner sa vie par son travail.

— Ma vie ! dit avec fureur le pauvre père, ma vie! oui, je puis la gagner, mais c’est la vie de mon enfant que je veux sauver de la guerre, et vous allez voir si vous pourrez le refuser à. sa mère et à moi.

A ces mots, tirant de dessous sa veste une hache à fendre le bois qu’il y avait cachée, il posa sa main gauche sur la table du recruteur et, d'un coup de sa hache, il se fit sauter le poignet de la main gauche, aux cris d’horreur du pode.stat !

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I>es juges l’ont condamné; c’était juste; mais quel est le cœur de père qui ne l’absout pas, et le cœur de fils qui n’adore pas ce criminel ? Nous l’avons guéri, et ma femme a pour lui les soins d’une sceuCé

Je sentis des larmes dans mes yeux.

— Celle-là, poursuivit-il en passant devant la loge silencieuse d’une pauvre jeune femme en costume de montagnarde, qui allaitait un petit enfant tout près des barreaux, celle-là est bien de la mauvaise race des Maremmes de Sienne, dont les familles récoltent plus sur les grandes routes que dans les sillons; cependant l’enfant ne peut faire que ce que son père lui a appris.

Elle était nouvellement mariée à un jeune brigand de Radkofani, poursuivi paf les gendarmes du Pape jusque sur les confins des montagnes de Lucques ; elle lui portait à manger dans les roches couvertes de broussailles de myrte qui dominent d’un côté la

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mer, de l'autre la route de l'État romain. Plusieurs arrestations de voyageurs étrangers et plusieurs coups de tromblon tirés sur les chevaux pour rançonner les voitures avaient signalé la présence d'un brigand, posté dans les cavernes de ces broussailles.

Les sbires avaient reçu ordre d'en purger, à tout risque, le voisinage ; ils furent aperçusd'en haut par le jeune bandit. ' ' >

— Sauve-toi, en te courbant sous les myrtes, lui dit sa courageuse compagne, et laisse-moi dépister ceux qui montent à ta poursuite; une fille n'a pas à craindre d'être prise pour un brigand.

A ces mots, la jeune Maremmaise poussa son amant à gauche, dans un sentier qui menait à la mer; quant à elle, elle saisit le tromblon, la poire à poudre, le sac à balles et le chapeau pointu du brigand, et, se jetant à gauche, sous les arbustes moins hauts que sa tête, elle se mit & tirer, de temps en temps, un coup de son arme à feu en l'air, pour que la détonation la fumée attirassent les sbires tous de son côté , et laissassent à son compagnon le temps de descendre par où on ne l'attendait pas, vers la mer ; elle laissait voir , à dessein, son chapeau calabrais

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pardessus les feuilles, pour faire croire aux gendarmes que c’était le brigand qui s’enfuyait en tirant sur eux.

Quand elle reconnut que sa ruse avait réussi et que son amant était en sûreté, dans une barque & voile triangulaire qui filait comme une mouette le long des écueils, elle jeta son tromblon, son chapeau, sa poudre et ses balles dans une crevasse, et elle se laissa [H'endre sans résistance. Elle n’avait tué personne, et n’avait exposé qu’elle-méme aux coups de feu des gendarmes. Mais eux, honteux et indignés d’avoir été trompés par une jeune fille qui leur avait fait prendre une proie pour une autre, l’amenèrent enchaînée à Lucques, où les juges ne purent pas moins faire que de la condamner, tout en l’admirant.

Elle est en prison pour cinq ans et elle y nourrit de son lait, mêlé de ses larmes, le petit brigand qu’elle a mis au monde six mois après la fuite de son mari ; son crime, c’est d’être née dans un mauvais village et d’avoir vécu en compagnie de mauvaises gens; mais ce qu’elle a fait pour un bandit qui l’aimait, si elle l’avait fait pour un honnête homme, au

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lien dVtre nn crime, ne serait-ce pas une belle action ?

Il ne me fut pas difficile d’en convenir, car je portais déjà envie, dans mon coeur, au dévouement de ma prisonnière ; en passant devant sa loge, je jetai sur elle un regard de respect et de compassion.

-^Pour celui-là, me dit le bargello, il a tiré sur les chevreuils de monseigneur le duc dans la forêt réservée à ses chasses ; mais sa femme, exténuée par la faim, n’avait, dit-on, plus de lait pour allaiter les deux jumeaux qui suçaient à vide ses mamelles taries de misère. C’est Inen un voleur, si vous voulez, les juges ont bien fait de le punir, lui-même ne dit pas non, ma,is ce vol-là pourtant, qui est-ce qui ne le ferait pas, si on se trouvait dans la même angoisse que ce pauvre braconnier de la forêt? Le duc luimême en est bien convenu ; aussi, pendant qu’il retient le mari pour l’exemple dans la prison de Luc-

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quefi, il nourrit généreusement la femme et les enfants dans sa cahute.

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