XX
Les lettres de la comtesse de Virieu, veuve du membre de l’Assemljlée nationale, intimement liée avec la comtesse d’Albany, m’avaient accrédité chez elle. Sa maison, modeste, élégante, lettrée, était le sanctuaire quotidien des personnages les plus distingués de Florence, Athènes alors de l’Italie. Le comte Gino Capponi, héritier du grand nom et de la grande influence de ses ancêtres, axec qui j’étais lié d’ancienne date à' Paris, y venait tous les jours. C’était et c’est encore le génie de la Tos-
FIOR D’ALIZA
cane historique ressuscité; il désirait la liberté et l’indépendance de sa patrie, restaurée sous ses souverains libéralisés, mais nullement la destruction du nom de la Toscane et l’usurpation de la maison de Savoie sous les Piémontais, considérés alors comme de bons soldats des frontières, et nullement comme des maîtres dignes de l’Italie régénérée. Le comte Gino Capponi, porté au ministère par les premiers flots de la révolution italienne, y agit dans ce sens patriotique et émancipateur de l’étranger, jusqu’au moment où la fausse idée d’une unité absorbante détruisit, sous le carbonarisme des radicaux, les vraies nationalités historiques dont ritalie se compose, pour saper l’histoire sous la chi- ‘ mère et pour agir par la violence, à contre-sens de la nature, en détournant les peuples et les princes d’une puissante et naturelle confédération italienne.
Le comte Capponi rentra alors dans la retraite en faisant des vieux pour F Italie sous toutes ses formes. Une cécité précoce condamna à. l’inaction ce grand et généreux citoyen , que l’estime et la reconnaissance de sa patrie accompagnent jusque dans scs invalides du patriotisme. Puissent ces lignes lui
FIOR DAUZA.
apprendre que l’amitié survit au delà du bonheur et de la popularité pour les hommes dignes d’être aimés à tous les âges !
La comtesse d’Albany m’accueillit avec une gracieuse bonté dans ce cercle étroit des nationaux et des étrangers qui venaient honorer dans sa personne, moins la reine d’un empire évanoui que la souveraine légitime de la grâce et de l’esprit dans la conversation. On ne pouvait s’empêcher de chercher encore sur sa figure douce, fine, intelligente et passionnée, les traces de la beauté qui l’avait fait adorer dans un autre âge. On ne les y retrouvait que dans la physionomie, cette immobilité du visage. La nature flamande de sa carnation rappelait les portraits de Rubens plus que ceux des belles Italiennes du moyen âge ; son corps s’était alourdi par la chair ; ses joues, encore fraîches, donnaient trop de largeur à sa figure ; mais l’éclat tempéré de ses beâux yeux bleus et le sourire très-affectueux
Flou IVAUZA.
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de ses lèvres faisaient souvenir de l’attrait qu’ils devaient avoir à quinze ans. On ne s’étonnait pas qu’elle eût été aimée pour ses charmes avant de l’être pour ses aventures et pour ses infortunes ; c’était de la poésie encore, mais de la poésie survivant aux années, qui la surchargeaient de leur embonpoint sans l’effacer, parce qu’elle est de l’âme et non de la chair. Le feu doux de la passion mal éteinte illumine encore les traits où elle a resplendi. Le reflet de l’amour est l’illumination du visage jusque dans l’ombre des années.
Ma renommée de poète à peine éclos, ma qualité de diplomate français, l’accueil dont j’étais l’objet à la cour du souverain, mon bonheur intérieur, la présence de mes meilleurs amis, le loisir réservé à la poésie de ma vie comme à celle de mes pensées, ma reconnaissance pour tous ces dons de la Providence et mon penchant à la contemplation pieuse qui s’est toujours accru en moi dans les moments heureux
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FlOn D’ALIZA.
de mon existence, comme les parfums de la terre qui s’élèvent mieux sous les rayons du soleil que 60US les frimas des mauvais climats, semblaient me promettre une félicité calme dont je remerciais ma destinée ; lorsqu’un événement étrange et inattendu vint changer du jour au lendemain cet agréable état de mon âme en une sorte de proscription sociale qui se déclara soudainement contre moi, et qui me fit craindre un moment de voir ma carrière diplomatique coupée et abrégée au moins en Italie, ' ce pays du monde dont j’aimais le plus à me faire une patrie d’adoption.
Voici cette bizarre et malheureuse péripétie de mon bonheur.
Peu de temps avant mon départ de France pour mon poste à Florence, le plus grand, selon moi, de tous les poètes modernes, était mort en Grèce, tout jeune encore et dans le seul acte généreux, désintéressé, héroïque, qu’il eût tenté jusque-là pour racheter par la vertu les excentricités et les juvénilités
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KIOR IVAUZA.
peu sensées et peu louables de sa vie. Je vcux.parler de lord Byron, ce proscrit volontaire de sa famille et de sa patrie, qui avait eu le courage, comme le Renaud du Tasse, de quitter mieux qu’Armide, pour voler au secours d’une ombre de peuple par amour pour l’humanité et pour ce que nous appelions alors la gloire.
A son arrivée à Missolonghi avec de l’or et des armes, le ciel lui avait refusé l’occasion d’illustrer ^ deux fois son nom de poëte en y ajoutant le nom de héros, d’homme d’État et de libérateur de la Grèce. .S’il vivait aujourd’hui, la Grèce, selon toute probabilité, ne chercherait pas d’autre roi.
Lord Byron avait commencé sa réputation immortelle par la publication d’un poème en quatre chants, ou plutôt d’une grande excentricité poétique, aussi originale e.t aussi vagabonde que son imagination, intitulée le Pèlerinage de Cbild Harold.
C’était comme un lai des sirvenles, comme une légende du moyen âge, dont les seuls événements étaient ses impressions et ses amours, ses songes dans les différentes terres et dans les différentes mers qu’il avait parcourues.
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KIOR ÜAUZA.
Ce poëme avait allumé l’imagination de son temps à proportion du plus ou moins d’élément combustible que ces imaginations portaient en elles-mêmes. La mienne en avait été incendiée, et c’est une de ces impressions que l’âge, les revers, les vicissitudes prosaïques de l’existence n’ont pas affaiblies en moi. Les morsures du charbon sacré ne se cicatrisent pas dans le cœur des poètes.
La mort de lord Byron fut un deuil profond pour nioi-nicme. Je me souviens encore de la matinée, à Mâcon, où ma mère, qui connaissait ma passion pour ce Tasse et pour ce Pétrarque des Anglais dans un seul homme, craignant l’effet soudain* et inattendu que ferait sur moi cette mort d’un inconnu, entr’ ouvrit mes rideaux d’une main prévoyante et m’annonça avec précaution la catastrophe du poète, comme elle m’aurait annoncé une perte de famille. Elle portait sur sa physionomie l’empreinte de la 8ou- Icur quelle pressentait dans mon cœur. Mon deuil
B2 K U) K ICALIZA.
en effet, à moi, fut immense et ne se consola jamais de cette étoile éteinte dans le ciel de la poésie de notre siècle. 11 avait beau avoir écrit cette parodie de l’amour intitulée Don Jmn. C’était une débauche de colère et dé cynisme contre lui-même, un reniement de saint Pierre que le Dieu déplore et pardonne. Sa poésie est éternelle, parce qu’elle pleure mieux qu’elle ne fait semblant de rire. Sa note sensible s’empare de l’âme comme une harmonica céleste. Ixs nerfs en souffrent, mais le cœur en saigne, et les gouttes de sang qui en découlent sont les délices des cçeurs sensibles. . •
Vivement frappé de cette perte, l’idée me vint, idée en général malheuieuse, de payer un tribut de deuil et de gloire à ce roi des poètes contemporains, en continuant ce poème sous le titre de Cinquième chant de Child Harold. Je l'écrivis tout d’une haleine, trop vite, comme tout ce que j’ai écrit ou fait dans cette improvisation perpétuelle qu’on appelle
ma vie, excepté quand l’événement qui presse ne laisse pas le temps de délibérer, et où le meilleur conseil, c’est l’inspiration.
Je supposai que lord Byron vivait encore et que le génie, qui lui avait inspiré les quatre premiers chants de son poëme, inspirait encore à son génie Je récit de sa propre mort. Mécontent de la somnolence de l’Italie, le poète, en la quittant, lui adressait des adieux pleins d’amers reproches. Mais, dans
mon plan, ces adieux n’étaient pas dans ma bouche, ils étaient dans la sienne, et parfaitement conformes aux sentiments exagérés qu’il avait maintes fois exprimés lui-même en vers et en prose, sentiments dos radicaux ou des carbonari étrangers, avec lesquels il était en relation pendantqu’il habitaitVenise, les bords du Pô ou les rives de l’Amo.
Voici ces vers:
Où \ii-t-il?... Il gouverne au hcrce.iu du soleil. Mais poui'(]uoi sur son bord cc terrible appareils
ül
KIOK UAUZ.A.
Va-t-il, le cœur brûlant d’une fui magnanime, Ginquérir une tombeau désert de Sulyme;
Ou, pèlerin armé, son bourdon à la main,
Laver scs pieds souillés dans les (lots du Jourdain ? Non : du sceptique Harold le doute est la doctrine I>e croissant ni la croix ne couvrent sa poitrine; Jupiter, Mahomet, héros, grands hommes, dieux, (O Christ, pardonne-lui !) ne sont rien à ses yeux Qu’un fantôme impuissant que l’erreur fait éclore, Rêves plus ou moins purs qu’un vain délire adore. Et dont par scs clartés la superbe oraison.
Siècle après siècle, enfin délivre l’horizon.
Jamais, d’aucun autel ne baisant la poussière.
Sa bouche ne murmure une courte prière ;
Jamais, touchant du pied le parvis d’un saint lieu. Sous aucun nom mortel il n’invoqua son Dicul Le dieu qu'adore Harold est cet agent suprême.
Ce Pan mystérieux, insoluble problème.
Grand, borné, bon, mauvais, que ce vaste univers Révèle à ses regards sous mille aspects divers :
Être sans attributs, force sans Providence,
Exerçant au hasard une aveugle puissance ;
Vrai Saturne, enfantant, dévorant tour à tour; Faisant le mal sans haine et le bien sans amour ; N’ayant pour tout dessein qu’un éternel caprice;
Ne commandant ni foi, ni loi, ni sacrilice;
Livrant le faible au fort et le juste au trépas.
Et dont la raison dit : « Est-il? ou n’est-il pas?» Ses compagnons épars, groupés sur le navire,
.Ne [varient point entre eux de foi ni de martyre.
Ni des prodiges saints par la croix opérés,
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HOU l»’ALl/.,V.
M des ixicli^s remis dans les lieux consacrés.
D’un plus fier évnn^dle apôtres plus farouches,
Des mots retentissants résonnent sur leum bouches : Gloire, honneur, Idicrtc, grandeur, droit des humains. Mort aux tyrans sacrés égorgés par leurs mains,
Mépris des préjugés sous qui rampe la terre.
Secours aux opprimés, vengeance, et surtout guerre; Ils vont, suivant partout l’errante Liberté,
Répondre en Orient au cri qu’elle a jeté;
Briser les fers usés que la Grèce assoupie •Agite, en s’éveillant, sur une race impie;
Et voir dans ses sillons, inondes de leur sang.
Sortir d’un peuple mort un peuple renaissant.
Déjà, dorant les mâts, le rayon de l’aurore Se joue avec les (lots que sa pourpre colore;
La vague, qui s’éveille au souffle frais du jour.
En sillons écumeux se creuse tour à tour;
Et le vaisseau, serrant la voile mieux remplie.
Vole, et rase de près la côte d’Italie.
Harold s’éveille ; il voit grandir dans le lointain Les contours a/airés de ritorizon romain ;
Il voit sortir grondant, du lit fangeux du Tibre, l'n flot qui semble entin bouillonner d’être libre.
Et Soracte, dressant son sommet dans les airs.
Seul se montrer debout où tomba l’univers.
Plus loin, sru- les confins de cette antique Europe.
Dans cet Éden du monde où languit Parthénope, Comme un phare éternel sur les mers allumé,
Son regard voit fumer le Vésuve enflammé: Semblable au feu lointain d'un mourant incendie,
Sa flamme, dans le jour un moment assuu|iie,
6(i HUK llAU/.A.
I*uni!u, iiu l'cloiir des nuits, des geihes de durlés; lâ mur rougit des feux dans son sein rellétés;
Kt les vents agitant ce [laiiaclic sublime,
(iumniu un piliur un feu d’un tcui|du qui s’abîme. Font |iencliur sur l'iestiim, jusqu’à l’aube des jours, Iæ colonne de feu, qui s'écroule toujours.
.V la sombre lueur de cet immense phare,
Harold longe les bords où frémit le Ténare ;
Où l'Flyséc antique, eu un désert changé,
Ftalant les débris de son sot ravagé.
Du céleste séjour dont il olîrait l’image Semble avoir conservé les astres sans nuage.
Mais là, près de la tombe oii le grand cygne dort, la: vaisseau, tout à coup, tourne sa poupe au bord. Fuyant de vague en vague, Harold, avec tristesse.
Voit sous les flots brillants la rive qui s’abaisse; ISientét son oeil confond l’océan et les deux ;
Fil ces bords immortels, disparus à ses yeux. Semblant s’évanouir en de vagues nuages,
(iomme un nom i|ui se perd dans le lointain des âges.
U Italie ! Italie ! adieu, boids que j’aimais!
Mes yeux désenchantés tu perdent pour jamais !
O terre du jtassé, que faire en les collines?
Quand on a mesuré les ares cl les mines.
Et fouillé quelques noms dans l’urne de la mort.
On se retourne en vain vers les vivants : tout dort. Tout, jusqu’aux souvenirs de ton anli(|ue histoire.
Qui le feraient du moins rotigir devant ta gloire ! Tutti dort, et ceftendaut l’univers est deliout !
I‘ar le siècle emiiorlé tout marche, ailleuis, partout !
l’IOlV ICAMZA. ü7
Ia; Scjlhe et le Hreton, de leurs climats sauvages Par le hiuit de ton nom guidés vei's tes rivages.
Jetant sur tes cités un regard de mépris,
Ne t’a()er(;oivent plus dans tes propres déluis.
Et, mesurant do l’œil tes arches colossales.
Tes temples, tes palais, tes portes triomphales.
Avec un rire amer demandent vainement Pour qui l'immensité d’un pareil monument;
Si l’on attend qu’ici quelque autre César passe.
Ou si l’ombre d’un peuple occupe tant d'espace?
El lu soufTres sans honte un alfront si sanglant !
Que dis-je? tu souris au barbare insolent ;
Tu lui vends les rayons de ton astre qu’il aime;
Avec un lâche orgtieil, tu lui montres toi-même Ton sol partout empieint de tes héros.
Ces vieux murs où leurs noms roulent en vains échos,
Ces marbres mutilés par le fer du barbare.
Ces bustes avec qui sou orgueil te compare,
El de cos champs féconds les trésors sujrcrflus,
Et ce ciel qui t’éclaire et ne te connaît plus !
Rougis!.,. Mais non : briguant une gloire frivole. Triomphe ! On chante encore au pied du Capitole.
A la place du fer, ce sceptre des Romains,
La lyre et le pinceau chargent les faibles mains ;
Tu sais assaisonner des voluptés pertides,
Donner des chants plus doux aux voix de les Armides, Animer les couleurs sous un pinceau vivant ;
Ou, sous l’adroit burin de ton ciseau savant.
Prêter avec mollesse, au maihrc de RIauduse,
Les traits de ces héros dont l’image t’accuse.
Ta langue, modulant des sons mélodieux,
K 10 K OALIZA.
A perdu l'âpreté de tes rudes aïeux;
Douce comme un flatteur, fausse comme un esclave. Tes fers en ont usé l’accent nerveux et grave ;
Et, semblable au serpent, dont les nœuds assouplis Du sol fangeux qu’il couvre imitent tous les plis, Façonnée à ramper par un long esclavage.
Elle se prostitue au plus servile usage,
Et, s'exhalant sans force en stériles accents,
Ne fait qu’amollir l’âme et caresser les sens.
« Monument écroulé, que l’écho seul habite ; Poussière du passé qu'un vent stérile agite ;
Terre, ou les fils n’ont plus le sang de leurs aïeux. Où sur un sol vieilli les hommes naissent vieux.
Où le fer avili ne frappe que dans l’ombre.
Où sur les fronts voilés plane un nuage sombre.
Où l’amour n’est qu’un piège et la pudeur qu’un fard. Où la ruse a faussé le rayon du regard.
Où les mots énervés ne sont qu’un bruit sonore.
Un nuage éclaté qui retentit encore :
Adieu ! Pleure ta chute en vantant tes héros !
Sm’ des l>otds oii 1a gloire a ranimé leurs os.
Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine!) Des hommes, et non pas de la poussière humaine!...
0 liC ciel avec amour tourne sur toi les yeux ; Quelque chose de saint sur les tombeaux respire, La Foi sur tes débris a fonde son empire !
La Nature, immuable en sa fécondité.
T’a laissé deux présents, ton soleil, la beauté ;
KIOH llAt.l/A.
Et, noble dans ton deuil, sous tes pleui-s rajeunie. Comme un fruit du climat enfante le génie.
Ton nom résonne encore à l’homme qui l'entend, Comme un glaive tombé des mains du combattant; A ce bruit impuissant, la terre tremble encore.
Et tout cœur généreux te regrette et t’adore.
a Et toi qui m’as vu naître, Albion, cher pays Qui ne recueilleras que les os de ton üls.
Adieu! tu m’as proscrit de ton libre rivage;
Mais dans mon cœur brisé j’emporte ton image. Et, fier du noble sang qui parle encore en moi.
De tes propres vertus t’honorant malgré toi. Comme ce fils de Sparte allant à la victoire.
Je consacre à ton nom ou ma mort ou ma gloire. Adieu donc ! Je t’oublie, et tu peux m’oublier :
Tu ne me reverras que sur mon bouclier.
« Souvent, le bras |X)sé sur l’urne d’un grand homme, Soit aux bords dépeuplés des longs chemins de Rome, Soit sous la voûte auguste où, de ses noirs arceaux. L’ombre de Westminster consacre ses tombeaux.
En contemplant ces arcs, ces bronzes, ces statues,
Du long respect des temps par l’âge revêtues,
En voyant l’étranger, d’un pied silencieux.
Ne toucher qu’en tremblant le pavé de ces lieux.
Et des inscriptions sur la poudre tracées.
Chercher pieusement les lettres effacées.
J’ai senti qu’à l'abri d’un pareil monument
KlOn DAUZA.
Leur grande ombre devait dormir plus mollement;
Que le bruit de ces pas, ce culte, ces images,
Ces regrets renaissants et ces larmes des âges,
Flattaient sans doute encore, au fond de leur cercueil,
De ces morts immortels l’impérissable orgueil ;
Qu’un cercueil, dernier terme on tend la gloire humaine, De tant de vanités est encor la moins vaine;
Et que pour un mortel peut-être il était beau De conquérir du moins, ici-bas, un tombeau t. .
Je l’aurai !... Cependant mon ronir souhaite encore Quelque chose de plus, mais quoi donc? il l’ignore. Quelque chose au delà du tombeau ! Que veux-tu?
Et que te reste-t-il à tenter?... la vertu!
Eh bien ! pressons ce mol jusqu’à ce (|u’il sc brise ! S’immoler sans espoir pour l’homme qu’on méprise , Sacrilicr son or, ses voluptés, ses jours,
A ce rêve trompeur. . . mais qui trompe toujours ;
A cette lilH-rlé que l’homme qui l’adore Ne rucliète un moment que jionr la vendre encore ;
Venger le nom chrétien du long oubli des rois;
.Mourir en combattant pour l’ombre d’une croix,
Et n’altendrc pour prix, p<mr couronne et pour gloire Qu’un regard de ce Juge en qui l’on voudrait croire : Fisl-ceasscx de vertu pour méiilerce nom?
Eh bien ! sachons enfin si c’est un rê\e ou non ! o
KKMI Il’AU/.A.
Voici comment je rends compte dans mes commentaires de cet événement.
J’étais secrétaire d’ambassade à Naples. Je quittai Naples et Rome en 1822. Je vins passer un long congé à Paris. J’y fis paraître la Mort de Socrate, les Secondes Méditations. J’y composai, après la mort de lord Byron, le cinquième chant du poème de Child Harold.
Dans ce dernier poème, je supposais que le poète anglais, en partant pour aller combattre et mourir en Grèce, adressait une invective terrible à l’Italie pour lui reprocher sa mollesse, son sommeil, sa voluptueuse servitude. Cette apostrophe finissait par ces deux vers :
Je vais chercher ailleurs (pardonne, ombre romaine !)
Des hommes, et non pas de la poussière humaine!....
Les poètes italiens eux-mêmes, Dante, Alfieri, avaient dit des choses aussi dures à leur patrie. Ces
FiOl» D’ALIZA.
reproches, d’ailleurs, n’étaient pas dans ma bouche, mais dans la bouche de lord Byron : ils n’égalaient pas l’àprelé de ses interpellations à l’Italie. Ce poëmc fit grand bruit : ce bruit alla jusqu’à Florence. J’y arrivai deux mois après en qualité de premier secrétaire de légation.
A peine y fus-je arrivé qu’une vive émotion patriotique s’éleva contre moi. On traduisit mes vers séparés du cadre, on les lit répandre à profusion dans les salons, au théâtre, dans le peuple ; on s’indigna dans des articles de journaux et dans des brochures, de l’insolence du gouvernement français, qui envoyait, pour représenter la France dans le centre de l’Italie littéraire et libérale, un homme dont les vers étaient un outrage à l’Italie. La rumeur fut grande, et je fus quelque temps proscrit par toutes les opinions. Il y avait alors à Florence des exilés de Rome, de Turin, de Naples, réfugiés sur le sol toscan, à la suite des trois révolutions qui venaient de s’allumer et de s’éteindre dans leur patrie. Au nombre de ces proscrits se trouvait le colonel Pepe. Le colonel Pepe était un des olliciers les plus distingués de l’armée; il avait suivi Napoléon en
Digilized by Googk
FIOK IVAUZA.
Russie; il était, de plus, écrivain de talent. 11 prit en main la cause de sa patrie ; il fit imprimer contre moi une brochure dont l’honneur de mon pays et l’honneur de mon poste ne me permettaient pas d’accepter les termes. J’en demandai satisfaction. Nous nous battîmes dans une prairie au bord de l’Arno, à une demi-lieue de Florence. Nous étions tous les deux de première force en escrime. Le colonel avait plus de fougue, moi plus de sang-froid. Le combat dura dix minutes. J’eus cinq ou six fois la poitrine découverte du colonel sous la pointe de mon épée : j’évitai de l’atteindre. J’étais résolu de me laisser tuer, plutôt que d’ôter la vie à un brave soldat criblé de blessures, pour une cause qui n’était point personnelle, et qui, au fond, honorait son patriotisme. Je sentais aussi que si j’avais le malheur de le tuer, je serais forcé de quitter l’Italie à jamais. Après deux reprises, le colonel me perça le bras droit d’un coup d’épée. On me rapporta à Florence. Ma blessure fut guérie en un mois.
Flou It’Al IZA.
XWVIII.
Les duels sont punis de mort en Toscane. Iæ nôtre avait eu trop d’éclat pour que le gouvernement pût feindre de l’ignorer. Ma qualité de représentant d’une pui.ssance étrangère me couvrait; la qualité de réfugié politique aggravait celledu colonel Pepe. On le recherchait. J’écrivis au grand-duc, prince d’une âme grande et noble, qui m'honorait de son amitié, pour obtenir de lui que le colonel Pepe ne fût ni proscrit de ses États, ni inquiété pour un fait dont j’avais été deux fois le provocateur. Le grand-duc ferma les yeux. Le public, touché de mon procédé et attendri par ma blessure, m’applaudit la première fois que je reparus au théâtre. Tout fut effacé par un peu de sang entre l’Italie et moi. Je restai l’ami de mon adversaire, qui rentra plus tard dans sa patrie et devint général.
Un de mes amis avait relevé ma cause dès la première émotion de cette querelle, et il avait écrit, en quelques pages de sang-froid et d’analyse, une dé-
KIOR DA 1,1 7, A.
fense presque judiciaire de mes vers calomniés. Mais je ne voulus plaider de la plume qu’ après le jugement de l’épée, et je ne consentis îi publier cette défense que lorsque je pus la signer de la goutte de sang de ce duel d’honneur non personnel, mais national.
J’en donne ici quelques extraits, comme pièces justificatives de cet étrange procès littéraire.