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de sa compagne; il l’avait aimée, mais il n’avait pu conserver son estime, encore moins son amour. Le poète aristocrate piémontais Alfieri, présenté à Florence à la cour du prince, n’avait pas tardé à plaindre la jeune victime d’un époux suranné, et à ambitionner le rôle de favori et de consolateur d’une reine. Il était parvenu sans peine à tourner, en faveur de la comteése d’Albany, la faveur passionnée de l’opinion de la société en Toscane. La religion elle-même avait servi de manteau à l’amour.
Un soir que les deux époux devaient aller ensemble au théâtre, le prince était parti le premier et se croyait suivi dans une seconde voiture par sa femme, retardée sous un spécieux prétexte; mais il l’attendit en vain dans sa loge ; il l’avait vue pour la dernière fois : un couvent inviolable avait reçu la comtesse et l’avait soustraite aux droits et aux recherches de son royal époux.
l’eu de temps après, Alfieri, voyageant seul, suivi de ses quatorze chevaux anglais, sur la route de Sienne , s’acheminait mélancoliquement vers Rome, où la comtesse d’Albany se rendait de son côté par une autre route , allant chercher dans un
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couveul la protection de son beau-frère, le cardinal d’York.
Le cardinal se déclara le protecteur de sa bellesœur auprès du Pape. Après quelques mois de séquestration dans le monastère de Rome, la séparation civile et religieuse fut prononcée, et la comtesse, libre de ses engagements, se rendit à Paris et dans d’autres capitales , oîi elle fut suivie par son poète. Après la mort de son mari-roi, qui ne tarda pas A succomber à ses excès et à son triste isolement, un mariage secret , dont on n’a eu néanmoins aucune preuve légale (parce que cette preuve aurait privé la royale comtesse de la pension que lui faisait l’Angleterre), unit les deux amants.
WVIII.
Ils vécurent queUiues années à Paris, au commencement de la Révolution française, jusqu’aux approches de 1793, dans une retraite qui ne put les dérober à la persécution commençante. Comment la Révolution, qui décapitait une reine, fille d’em-
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pereur, à côté de son double trône, avait-elle res- |)ecté une reine découronnée et fugitive? Le poète tragique piémontais, qui avait été jusque-là le plus ardent et le plus inflexible des démocratçs, à condition que la démocratie ne touchât ni aux privilèges ^ de la noblesse piéniontaise, ni aux prétentions littéraires de son pâle génie, s’indigne contre la double profanation des républicains français. Toute sa colère d’imagination contre la tyrannie des rois de Turin se changea en rage contre l’audace des peuples démocratisés par la France ; il assouvit sa haine à huis clos, par le Miso Gallo, recueil d’invectives mal rimées et d’épigrammes sans dard, contre le pays, les hommes, les principes qu’il avait exaltés jusque-là. Il fit imprimer en meme temps, chez Didot, Içs quatorze tragédies mort-nées qu’il s’était imposé la lâche d’écrire comme des exercices d’écolier classique, plus que comme des effusions de sa nature, et il alla se confiner, avec sa gloire inédite en poche, dans sa retraite de Florence.
Les Italiens, qui ne possédaient aucun poète dramatique, prétendirent en avoir trouvé un dans Alfieri, comme lui-même prétendit leur en donner un
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sans originalité et saris verve. On le prit au mot de ses prétentions, non-seulement en Italie, mais en France, où on le jugea sur parole. 11 passa grand homme avant quarante ans, et s’ensevelit dans une gloire morose, au fond d’une élégante maison, sur le quai de l’Arno, qu’habitait avec lui la comtesse d’Albany.
Moi aussi je fus, pendant mes premières années poétiques, infatué sur parole du mérite de ce grand homme d’intention. .J’achetai scs couvres en douze volumes, et je voyageai par tous pays muni de ce viatique; je fus longtemps avant de découvrir ([uc le vide était plus sonoi'e que le plein, et que la froide déclamation n’était pas de la poésie, encore moins du drame. Possédé alors, comme tous les jeunes gens, et sentant, comme les jeunes Italiens avec lesquels j’avais été élevé, la forte haine de la tyrannie, j’adorais ce parodiste de Sénèque le tragique, et je me croyais d’autant plu» initié à la vertu civique que j’avais plus d’enthousiasme pour lui. Ce ne fut que plus tard que je me rendis compte de cette fausse grandeur guindée sur des échasses, et de cette fausse poésie (jui déclame et qui ne sent
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rien. Cette tragédie d^ parade ressemble à, Shakspeare, comme l’éloquence de club à l’éloquence de Cicéron ou de Mirabeau.
La véritable maladie dont Alfieri mourut à quarante ans était l’ennui qu’il éprouvait lui-même de ses propres œuvres; aussi se réfugiait-il dans l’étude du grec et dans des poésies systématiques, épigrainmatiques, civiques, démocratiques, aristocratiques, qui fatiguaient l’esprit sans nourrir le cœur. SesMémoires seuls, cet étrange et amoureu.x monument de son amour pour la comtesse d’Albany, méritent d’être recueillis et de survivre. 11 y a dans ces Mémoires autant d’originalité que de grandeur et de passion ; là, son caractère savait véritablement participer de ta majesté de sa royale idole.
Il mourut chez la comtes.se d’Albany, qui fit élever parCanova, dans l’église de Santa Croce, un magnifique monument avec la statue colossale de l’Italie pleurant son poète. Ce monument est comme
l’homme , plus déclamatoire qu’éloquent ; c’est le mausolée académique d’une poésie de convention. Le grand peintre français, Fabre, de Montpellier, ami de la comtesse d’Albany, fut son consolateur, et, l’on croit, son troisième mari. C’était un Poussin moderne tout à fait italianisé par son talent et par son culte pour Raphaël, dont il recherchait les moindres vestiges, et dont il légua, à sa mort, les reliques retrouvées au musée de sa ville natale, Montpellier.