RODOLPHE LAFLAMME
Joli garçon, taille élancée et cambrée, cheveux et favoris blonds, teint frais et coloré, Tair un peu anglais mais le cœur français, des goûts aristocratiques et des idées démocratiques.
Intelligence d'élite qui aime à prendre les questions de haut, à aborder les problèmes les plus élevés du droit et de la politique ; esprit paresseux, mais fécond et puissant, quand il est mis en activité.
Nature plus sentimentale et plus nerveuse qu'on ne serait porté à le croire, mais indépendante, ennemie de la contrainte, de tout ce qui peut gêner ses volontés, ses idées, ses bons ou mauvais penchants.
Généreux envers sa famille, dont il a été le protecteur et le soutien depuis le jour où il fut fait avocat ; refusant rarement de rendre service à un ami.
Aimant l'argent, pour bien vivre, pour se donner les jouissances et les distractions du high life, avoir chevaux et voitures, fréquenter les clubs aristocratiques et faire partout bonne figure.
Comme M. Laflamme a été avant tout avocat, transportons- nous à la cour pour mieux apprécier sa manière de parler.
Regardez- le, le voilà qui arrive, ses livres sous le bras, l'air préoccupé, la tête renversée en arrière et légèrement penchée sur l'épaule gauche, le teint animé, les cheveux en désordre, la contenance fière comme toujours. Il se hâte, car sa cause a été appelée et la cour l'attend. Il commence à parler, écoutez bien, car il ouvre à peine la bouche, il laisse tomber nonchalamment ses paroles qu'il retient à demi ; sa voix indécise semble
RODOr.PHE LAFI.AMME
dédaigner de se faire entendre ; on dirait le murmure d'un mince filet d'eau à travers les branches qui gênent son passage.
La pensée arrive fatiguée, nuageuse, à moitié endormie, impatientée des efforts qu'il lui faut faire pour voir le jour; elle hésite, elle tâtonne dans la région des faits, mais elle se dégage peu à peu, se presse et s'illumine à mesure qu'elle arrive dans le domaine du droit; le rêve disparaît, les nuages s'évanouissent ; la parole est plus facile, plus nette, plus accentuée ; enfin, la lumière se fait dans ce riche cerveau, une interruption l'a fait jaillir, c'est le rayon de soleil à travers les derniers brouillards de l'aurore.
Une chose est indispensable à M. Laflamme, quand il parle, c'est d'être stimulé, harcelé sans cesse, car il se refroidit facilement. Si la cour ou ses adversaires lui font ia malice de ne pas l'interrompre afin de ne pas le forcer de faire un effort d'esprit, il
no MES CONTEMPORAINS
s'ennuie et ennuie son auditoire. Mais s'il a contamment quelqu'un pour l'éperonner, le chauffer à blanc, c'est bien différent ; son langage devient énergique, ses expressions brillantes, son élocution facile, agréable, son éloquence mordante, ironique, pleine de superbes dédains, remarquable par la rapidité de ses évolutions et la force de sa dialectique ; il enlace son adversaire dans les plis d'une argumentation serrée, nerveuse et inextricable, et trouve, pour échapper aux pièges qu'on lui tend, des issues que personne ne voyait. Il fut admis au barreau en 1849.
Il y avait alors, à Montréal, des jeunes gens de talent qui se préparaient par l'étude et la discussion aux grandes luttes politiques.
C'étaient Papin, Laberge, Labrèche-Viger, Eric Dorion, Wilfrid Dorion, Gustave Papineau, fils de l'hon. L. J. Papineau, M.
Lanctot, Joseph Doutre, Charles Daoust et plusieurs autres. Quelques-uns d'entre
eux s'étaient déjà fait connaître à l'Institut- Canadien et dans les assemblées publiques.
Ils formaient l'avant-garde du grand parti libéral qui luttait depuis plusieurs années, sous la conduite de Lafontaine. pour la conquête du gouvernement responsable et de nos libertés politiques.
Les idées démocratiques qui agitaient alors le monde entier trouvèrent un écho puissant sur les bords du St-Laurent dans l'âme de ces jeunes gens. Les réformes constitutionnelles que demandait Lafontaine neleur suffisaient plus, il leur fallait des changements plus radicaux, un programme plus démocratique. C'est dans ce but qu'ils fondèrent L'Avenir et lancèrent dans le public des théories et des idées politiques et religieuses qui convenaient peu au tempérament et aux sentiments religieux de notre population.
Lorsque M. Papineau rentra dans la politique, après son retour de l'exil, et que se
séparant de Lafontaine, il demanda la représentation basée sur la population et le rappel de rUnion, les jeunes démocrates se rangèrent sous son drapeau.
M. Laflamme prit place au premier rang dans cette phalange destinée à exercer une si grande influence sur nos destinées politiques. On montrait, dès 1847, le cas quon faisait de son talent en Télisant président de r Institut-Canadien. Il fut lun des fondateurs de L'Avenir et de ses principaux rédacteurs. Il écrivit une suite d'articles remarquables pour démontrer que lunion du Haut et du Bas-Canada nous serait funeste.
Si on ne peut approuver toutes les idées dont Z'^z/^eV et r Institut-Canadien se firent les interprètes, on doit reconnaître que plusieurs des réformes proposées furent plus tard adoptées par le parti conservateur et acceptées par le pays. C'est à la jeunesse libérale de 48 qu'on doit le rappel des droits seigneuriaux, la décentralisation judiciaire et