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LE JUGE PAPINEAU

de soins, d'étude, de conscience et d'impartialité, je ne pouvais demander un meilleur juge."

Il n'y a pas dans le monde entier un juge plus incorruptible, plus inaccessible aux séductions et aux tentations du monde ou du diable que le juge Papineau. Ce n'est pas lui qui aurait été influencé par la beauté de Suzanne.

Le juge Papineau a été candidat. Il fut battu naturellement et il le méritait bien. Il aurait dû savoir qu'il n'est pas nécessaire d'avoir étudié la loi pour devenir législateur, mais qu'il est indispensable de connaître tous les secrets de l'art divin de la cabale, de l'intrigue, du mensonge. Le premier hâbleur venu devait être plus fort que lui • sur le husting.

Le seul reproche que mérite le juge Papineau est de n'avoir pas, dans l'intérêt de sa santé et de sa tranquilité, trouvé le moyen

d'administrer la justice dans un centre moins tourmenté que Montréal.

Ce qui était facile à prévoir est arrivé, répuisement à forcé le juge Papineau de demander sa retraite. II vit tranquille cherchant à conserver les forces qui lui restent, et à se perfectionner dans la pratique de toutes les vertus.

LUTHER HAMILTON HOLTON.

Stature forte et haute ; tête massive ; figure brune où Tenergie se mêle à la douceur de Tagneau et à la finesse du renard ; physionomie calme et sérieuse ; nature vigoureuse que la raison domine et que la religion dirige sans efforts dans la voie du bien ; presbytérien aux mœurs sévères, aux habitudes régulières ; caractère indépendant et élevé où Tambition et le désir de parvenir n'excluent pas la fermeté des principes et les nobles impulsions du patriotisme ; esprit solide, droit et fin, éminemment pratique, qui se complait dans les études les plus sérieuses et les plus arides de la politique.

Type remarquable de cette race anglosaxonne dont l'esprit calme et Tamoiir modéré de la liberté exercent tant d'influence dans les sociétés modernes. L'un de ces hommes faits par eux-mêmes, qui, suppléent par le travail et l'énergie aux avantages d'une éducation supérieure et font preuve, dans les plus hautes positions, au sein même des parlements, d'une expérience et de connaissances pratiques qu'on ne trouve pas toujours chez des hommes plus instruits.

Dans une société où la discussion des intérêts matériels des peuples occupe une si large place, de pareils hommes sont précieux, quand à la pratique des affaires ils joignent l'étude, la réflexion et le talent d'exprimer, dans un langage convenable, ce qu'ils savent.

Ils sont trop rares malheureusement, surtout parmi nous Canadiens- Français, les hommes d'affaires qui ont le courage et

LUTHER HAMILTON HOLTON

l'ambition de se préparer, au milieu des soucis matériels qui les absorbent, aux nobles travaux de la vie publique.

L'exemple de M, Holton, qui, à l'âge de quinze ans, était obligé de quitter les bancs de l'école pour gagner son pain, en s'engageant comme commis, démontre énergiquement que rien n'est impossible à l'homme de cœur et d'intelligence qui veut parvenir.

Le pauvre petit commis, qui a dû trouver plus d'une fois la vie amère, est aujourd'hui l'un des hommes d'Etat les plus estimés de l'Amérique du Nord, un homme politique dont l'opinion fait autorité dans le Parlement et un orateur dont la parole incisive, énergique et substantielle est toujours applaudie dans les assemblées populaires.

La famille de M. Holton émigra de l'Angleterre, il y a longtemps, pour aller s'établir en Amérique dans les états de la nouvelle Angleterre, et delà passa en Haut- Canada. C'est dans cette province, à South

Leeds, près de Brockville, que M. Holton est né en 1817. En 1826 il venait à Montréal et entrait comme commis chez M. Hooker qui était, à cette époque, lun des premiers expéditeurs de Montréal. Au bout de quelques années, M. Hooker le prenait en société, et M. Holton ne tardait pas à prendre sa place au premier rang des hommes d'afifaires de Montréal. Pour parvenir plus rapidement, il entra dans des spéculations importantes de chemins de fer, et se gagna une fortune quon évalue aujourd'hui à quatre ou cinq cent mille piastres.

Ses concitoyens lui manifestèrent souvent la haute opinion qu'ils avaient de ses talents et la confiance qu'ils avaient dans son intégrité, en lui donnant toute espèce de charges honorables. Il a été président de la Chambre de commerce, directeur de banques, commissaire du havre, membre de la corporation, président de mille

sociétés.

Un homme d'affaires, si accompli, capable de discuter les questions de tarif et de commerce avec talent, était naturellement appelé à jouer un rôle politique dans une ville comme Montréal. Mais il fut un tenips où Montréal était en quelque sorte le principal foyer du torysme en Canada ; malgré l'estime qu'on portait à M. Holton, on redoutait ses opinions politiques, car il s'était enrôlé, dès les premières années de l'Union, dans le parti libérai que dirigeaient si glorieusement MM. Baldwin et Lafontaine.

Lorsque le parti libéra! se divisa en deux, en 1851, il suivit la fraction qui professait les idées les plus avancées et qui garda le nom de " Parti libéral." En 1S54 il se présenta à Montréal avec MM. Dorion et Young et fut élu. En 1S57 il fut battu par M. Rose et resta hors de la Chambre jusqu'en 1862, époque à laquelle il fut élu membre du conseil législatif pour la division Victoria. Quelques mois plus tard, au mois

de Mai 1863, il donnait sa démission comme conseiller législatif pour devenir ministre des finances dans le ministère McDonald- Dorion, et se présentait dans la division centre de Montréal. Ayant été battu par M. Rose, après une lutte acharnée, il alla se faire élire dans le comté de Chateauguay qu'il représente depuis cette époque.

Aux élections générales de 1872 pour la Chambre locale, ses amis politiques layant décidé à se présenter dans Montréal centre contre M. Carter, il fut élu par onze voix de majorité. Après l'abolition du double mandat, il se retira de la Chambre locale.

Lors de la formation du ministère actuel, M. Holton refusa d'y entrer; il aurait pu avoir le portefeuille des finances, s'il l'eût voulu.

M. Holton est un des hommes les plus capables d'occuper la position de ministre des finances dans ce pays, et c'est aussi l'un des députés qui connaissent le mieux

!a pratique parlementaire. Il ne manque pas de gens qui sur ce point lui donnent la première place.

M. Holton est le Cerbère des usages parlementaires, la sentinelle vigilante toujours prête à crier qui vive f aux députés audacieux qui osent toucher à l'arche sainte des traditions constitutionnelles. Il est le cauchemar du jeune député qui se lève, la première fois, pour faire une motion et la terreur des ministres qui ont besoin souvent de tromper la vigilance de la chambre.

M. Holton les guette, il fait semblant même de ne pas les voir, mais il faut voir avec quel plaisir cruel il fait dérailler leurs petits projets, quand ils sont en train de traverser la Chambre ?i toute vapeur ; il faut voir le sourire ironique qui illumine sa figure et entendre le ton railleur qu'il prend pour rappeler les prévaricateurs à l'ordre.

Mais ce qu'il faut, peut-être, le plus admirer en M. Holton, ce qui prouve davan-

tage la sagesse, le tact et la libéralité qui le caractérisent, c'est d'avoir su toujours mériter la confiance et les sympathies d'une population dont il ne partageait pas les sentiments religieux et nationaux, sans cesser d'être estimé de ses concitoyens anglais.

Il n'y a pas un pays au monde où il soit si difficile de gouverner, car, à tout moment, l'homme politique est obligé pour ne pas se rendre impossible, de se taire quand il voudrait parler et de rester tranquille, quand il voudrait agir. Obligé de satisfaire trois ou quatre nationalités qui guettent toutes ses paroles, épient tous ses actes, un mot, un seul mot peut le perdre.

L'homme d'Etat qui, durant une longue carrière politique, trouve moyen sans avoir recours à l'hypocrisie et sans mentir à ses convictions, déménager toutes ces susceptibilités, n'est pas un homme ordinaire.

La position que M. Holton a prise sur la motion d'expulsion de Riel était si juste, si

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raisonnable, qu'elle lui a valu les sympathies de tous les Canadiens- Français sans lui attirer le mécontentement d'aucun Anglais sensé.

M. Holton n'a jamais été aussi populaire dans le Bas-Canada; s'il s'était présenté dans la division -ouest de Montréal, dans l'élection qui vient d'avoir lieu, toute opposition aurait été inutile ; les Canadiens- Français ont tout fait pour l'engager à se présenter, afin d'avoir l'occasion de lui prouver leur reconnaissance et leur estime.

Si tous les Anglais étaient comme M.

Holton, ils seraient trop parfaits ; ce serait dangereux pour notre nationalité, car les Canadiens- Français auraient moins de répugnance à s'anglifier.

Montréal, i6 Décembre 1874.

M. Holton est mort depuis soudainement, presque debout, comme il le désirait. Il a

été vivement regretté par les hommes de toutes les classes, de toutes les nationalités. Les Canadiens- Français ont perdu un ami précieux, le pays Tun de ses meilleurs et de ses plus utiles citoyens.

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