LE JUGE JOHNSON
à mourir pour la loi ; fait exprès pour le juge Johnson qui devrait tenir à lui conserver la vie. car il n'en trouvera jamais de pareil.
Ses boutades et ses fantaisies sont bien connues.
Il y a quelques années, lorsqu'il représentait la Couronne devant la cour criminelle, un jeune avocat défendant un prisonnier accusé de vol lui avait déplu et avait terminé sa plaidoirie en disant que sa cause était une cause extraordinaire.
Prenant la parole, il dît avec le ton ironique et hautain qu'il savait prendre :
" C'est vrai, Votre Honneur et Messieurs les jurés, cette cause est une cause extraordinaire ; le prisonnier est extraordinaire, son avocat est extraordinaire, ses moyens de défense sont extraordinaires. Il n'y aura qu'une chose ordinaire, ce sera la condamnaiion du prisonnier à la peine ordinaire,"
Il siégeait, un jour, à Beauharnois. Michael Cayley, l'un des hommes les plus
spirituels et les plus gais de notre génération, plaidait avec sa chaleur ordinaire. Ayant été interrompu un peu rudement parTavocat de la partie adverse, il se rua sur son interrupteur et Taccabla de traits sarcastiques.
Celui-ci se plaignit amèrement de cette charge à fond de train et demanda la protection de la cour. Le juge Johnson écrivait en l'écoutant un petit billet qu'il envoya porter discrètement à Cayley, et commença à réprimander le bouillant avocat en Tinvitant à discontinuer ses attaques contre son adversaire. Pendant cette semonce, Cayley reçut et lut le billet contenant ces mots :
** Tape p'tit Pierre." Inutile de dire que Cayley en profita.
Avouons que sa conduite et ses paroles ne sont pas de nature à plaire toujours aux avocats et aux clients et à leur inspirer confiance dans l'administration de la justice.
Cependant, il se rachète et fait oublier ses caprices et ses boutades, quand une question
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importante de droit se présentant devant lui, il croit devoir faire un effort sérieux; il rend alors, dans un langage superbe en français ou en anglais, des décisions aussi intéressantes sous le rapport du fond que de la forme.
Tous ceux qui l'ont vu dans son élément, lorsqu'il représentait la Couronne devant la cour du Banc de la Reine, se souviennent des magnifiques réquisitoires qu'il prononçait. C'est là, à la cour du Banc de la Reine qu'on aurait du le mettre, sa connaissance des lois criminelles et son éloquence dramatique y auraient trouvé leur place naturelle.
S'il eût vécu en Angleterre et fût devenu membre de la Chambre des Lords, personne n'y aurait eu plus grand air et n'y aurait fait des discours plus académiques. Il se serait distingué dans l'éloquence du banquet, quijoue un sigrand rôle en Angleterre.
Ses bons mots, ses saillies spirituelles et ses
aphorismes pittoresques auraient couru le monde des cercles et des salons.
Les questions de fossé, de clôture et de mur mitoyen répugnent à son esprit littéraire et philosophique, Fennuient, le rendent hargneux et maussade.
II n'y a pas de doute qu'il doit s'ennuyer parfois, mais croit-on que le pauvre homme qui casse de la pierre du matin au soir, ne trouve pas souvent la vie ennuyeuse ?
Les hommes de talent et d'imagination sont portés, rendus à un certain âge, à se dégoûter des choses de la terre, à devenir sceptiques, blasés. C'est le temps où la religion et le sentiment du devoir doivent prendre la place des illusions perdues.
Montréal 1874.
LUDGER LABELLE
Qui ayant connu Ludger Labelle ne se souvient de lui ? Un petit corps grêle, surmonté d'une tête forte où le front occupait une place considérable, un visage long, pâle, des yeux que la pensée semblait pousser hors de leurs orbites, " une tête de Robespierre enfant," a dit, un jour, Hector Fabre.
L'air, les manières, la physionomie et Tesprit d'un conspirateur, d'un alchimiste du moyen âge. Bien capable lui aussi de tout tenter pour trouver la pierre philosophale, le secret de faire de l'or ou de l'argent. De l'esprit jusqu'au bout des ongles,
et avec cela un jugement solide et un grand tact. Avec de Tétude, un réorime de vie régulier et un caractère plus sérieux, il aurait pu devenir un chef de parti, et on dit que c était lopinion de Sir George- Etienne Cartier.
Dans les années 1862, 1863 et 1864, il était avocat pratiquant à Montréal en société avec J.-A. Mousseau. Fils d'un ouvrier bien connu, J.-B. Labelle, ami de tout le monde, connaissait les noms de la plupart des ouvriers de la division Est de Montréal ainsi que de leurs femmes et de leurs enfants, il s'était fait en peu de temps une bonne clientèle qu'il négligeait trop malheureusement.
L'homme le plus irrégulier du monde. II se mettait au travail à une heure de l'après midi, et quand il allait au bureau de poste, il revenait tard, bien tard, car il donnait la main et offrait un verre de vin à tous ceux qu'il rencontrait. Il commençait
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la journée quand tout le monde la finissait, à l'heure où le soleil disparaissait et il se couchait, lorsque tout dormait dans la nature.
Il aimait la nuit, les ténèbres, il préférait la lune au soleil, les étoiles à la lune et la lumière du gaz ou de la bougie aux étoiles.
Il disait que plus le temps était noir, plus son esprit voyait clair. Aussi, c'est le soir, la nuit même qu'il ourdissait ses plans politiques ou municipaux, — car il était membre du conseil de ville, — qu'il rédigeait des articles pour les journaux.
Il a été rédacteur de la Guêpe, petit journal humoristique dont il a fait le succès pendant un certain temps. Il a été aussi l'un des fondateurs du Colonisafeur dont le but était, comme son nom le dit, de travailler à l'avancement de la colonisation.
Les colloborateurs étaient J.-A. Mousseau, J.-A. Chapleau, L.-W. Sicotte, W. Tessier,
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