J.-A. MOUSSEAU
Un homme de talent encore, mort avant le temps, faute de prudence, de régime, à un âge où il aurait dû commencer à jouir des fruits de son travail, lorsqu'il commençait à se plaire sur le banc où on Tavait placé un peu malgré lui.
Un excellent homme, très français, très catholique, le meilleur des époux et des pères de famille, rempli de bons sentiments et de principes solides, mais d'une morale facile en politique, comme presque tous les hommes de son temps. Aimant cette politique, cette vie d'émotions, de jouissances et de déboires, de triomphes et d'humiliations que
les ambitieux aiment pour les honneurs ou largent qu'elle procure parfois, les patriotes, pour le bien qu'ils peuvent y faire.
Mousseau a le mérite de s'être fait lui-
même.
Lorsqu'il arriva à Montréal pour étudier le droit, il n'avait presque pas fait d'études classiques. Pourtant, il a été avocat, journaliste, député, ministre à Ottawa, premier ministre à Québec, il a beaucoup écrit et parlé, et ses discours comme ses écrits étaient bien faits.
C'était une bonne tête muni d'un jugement sain, d'une grande mémoire et d'une bonne imagination. C'était surtout un travaillant, un piocheur, passant des nuits entières à étudier, à consulter les auteurs, à préparer ses plaidoyers ou ses écrits. Souvent après avoir plaidé toute la journée, il
se remettait au travail, à huit heures, le soir, pour continuerjusqu'à trois ou quatre heures du matin. Il se tenait éveillé en prenant
une dizaine de tasses de café et souvent d'autres stimulants. Habitude funeste !
J'étais son associé, lorsque nous fondâmes V Opinion Puàligue. C'était en 1870. M.
Desbarats venait d'ouvrir un atelier d'imprimerie et de fonder un journal anglais, dans le but d'exploiter un procédé nouveau de gravures appelé Leggotypie. Lejournal anglais, illustré au moyen de ce procédé, semblait avoir du succès, je proposai à Mousseau de suggérer à M. Desbarats d'avoir un journal français du même genre.
Le projet plut à Mousseau, fut accepté par M. Desbarats, nous formâmes une société et L'Opinion Publique fut fondée. Elle eut un succès sans précédent et atteignait, en deux ans, le chiffre énorme, à cette époque, de 12 à 13,000 abonnés. Tous les écrits étaient signés et chacun écrivait ce qu'il voulait dans un sens politique ou dans l'autre. Cette liberté rendait la rédaction piquante et plaisait aux deux partis. Mais
cette entente salutaire cessa, lorsque mes deux associés voulurent publier un article pour défendre le gouvernement accusé d avoir donné le contrat du chemin de fer du Pacifique à Sir Hugh Allan, moyennant le paiement d une somme considérable pour des fins électorales. Comme on refusait de me laisser exprimer une opinion différente sur cette question, je me crus obligé de protester, de menacer de retirer mon nom du journal, si on ne tenait pas compte de mes protestations. L article ayant paru, je donnai ma démission.
Le rôle politique de Mousseau n'a pas été brillant, il a servi son parti comme bien d autres avec le zèle d'un homme qui croit que la fin justifie les moyens. Après Dieu, c'est au parti conservateur qu'il croyait le plus, tout était permis pour le triomphe de ce parti.
On lui joua un mauvais tour, quand on le força de donner son porte-feuille fédéral
à Chapleaii pour prendre le sien à Québec.
La succession était onéreuse. Placé en face d'un coffre vide et de besoins considérables, d'adversaires redoutables, aux prises avec Mercier l'homme le plus habile, lekitteurle plus infatigable et le plus vigoureux que notre monde politique ait produit, entouré d'amis auxquels il ne pouvait rien refuser, il ne chercha qu'à adoucir le plus possible les ennuis de sa position, à alléger le poids de son fardeau. Lui qui avait travaillé avec tant d'enthousiasme pour l'établissement de la Confédération, il fut forcé d'admettre et d'arriver à la conclusion qu'elle ne donnait pas aux provinces les moyens de faire ce que leur développement exigeait, qu'elle avait été injuste surtout pour la province de Québec qu'on avait dépouillée de ses droits de douane, sa principale source de revenus, sans lui accorder une compensation suffisante
Aussi, il eut la bonne pensée, il faut lui
en tenir compte, de demander la révision du pacte fédéral sous ce rapport et de poser comme programme, que les sommes payées aux provinces pour les dépenses de leur administration devaient être augmentées, soit en basant la subvention de 80 cts par tête sur le chiffre de la population, soit en tenant compte à la province de Québec des dettes qu elle avait contractées pour la construction de chemins de fer utiles aux autres provinces de la Confédération. Le gouvernement fédéral accepta cette dernière proposition et y donna effet, sous le ministère Ross, en mettant au crédit de la province de Québec une somme de cinq millions de piastres dont il s'engagea à lui payer rintérêt tous les ans. Mousseau ne fut pas assez longtemps au pouvoir pour récolter les fruits de Tidée qu'il avait semée. Ceux qui demandaient à grands cris une politique d'économie ne trouvèrent pas chez Mousseau l'énergie que les circonstances