J.-A. MOUSSEAU
exigeaient. Pas plus que Chapleau, et, plus tard, Mercier, il eut le courage de réagir contre le système de gouvernement en vigueur depuis bien des années.
La pauvreté de la plupart de nos hommes publics est une source de dangers et de tentations, quand ils n'ont pas appris à se contenter de peu, à vivre comme vivaient les Lafontaine, les Morin, les Viger et les Papineau. Ils sont rares les hommes qui, en face de besoins pressants, de créanciers acharnés, ne se croient pas autorisés à accepter des faveurs en échange de services ministériels ou parlementaires.
Dabord, c'est pour le parti, c'est pour les élections mais la pente est facile, on finit par confondre l'intérêt du parti avec son propre intérêt, on mêle les comptes.
C'est le mal de notice temps, le fléau des institutions démocratiques. Ceux qui ont introduit ce virus politique parmi nous ont
une grave responsabilité devant Dieu et devant les hommes.
Les scandales révélés, les abus commis ont profondément humilié les hommes sincèrement catholiques et Canadiens Français. Nos ennemis en ont tiré des conclusions et des comparaisons cruelles pour notre foi et notre patriotisme.
Il y a là une réforme immense à faire, une réforme digne de tous les grands esprits et les nobles cœurs qui s^intéressent à rhonneur de la religion et de la patrie, à Tavenir de la société.
Sous des apparences de colosse, Mousseau n^était ni assez fort ni assez énergique pour conduire la barque de TEtat à un moment aussi difficile. On le força de comprendre que son intérêt et celui de son parti lui faisaient un devoir de se retirer et d^accepter une place déjuge.
Il n'a pas eu le temps de donner sa mesure comme magistrat, mais son juge-
J,-A, UOQSSEAU
ment sain, son esprit droit, son désir dëtre juste et son amour du travail en auraient certainement fait un juge distingué. Les déboires de la politique avaient considérablement modifié son caractère, mais lorsque je l'ai connu intimement, c'était l'homme le plus heureux du monde.
Excellente nature qui cherchait constamment le bonheur pour lui et ceux qui l'entouraient, sa femme, ses enfants, ses amis. Toujours satisfait, content de luimême et des autres, voyant tout en beau, se croyant riche, quand il n'avait pas le sou, calme et souriant au milieu des épreuves, convaincu que tout ce qui lui arrivait était pour le mieux, plein de fol en la providence, de confiance en son avenir, convaincu qu'il serait tout ce qu'il voudrait, voyant toujours l'arc-en-ciel à travers les nuages de l'horizon, un bon diner, un verre de vin, une promenade, un rien lui faisait oublier tous les ennuis que ses dettes lui causaient.
Quand l'épreuve était trop forte, il allait à confesse, communiait et retrouvait toute son énergie, toute sa gaieté.
Rien ne le décourageait. Un jour, un ami lui disait : ** Si tu étais condamné à être pendu trouverais-tu moyen d'avoir des illusions? ** Certainement, répondit-il, je dirais que la corde va casser."
Il n'avait pas cinquante ans, lorsqu'il est mort. C'est mourir bien jeune, quand on aime tant la vie, qu'on est fait pour être heureux.
Cependant, il se résigna facilement et promptement à partir pour l'autre monde, il ne songea qu'à se bien préparer pour faire le grand voyage.
Il a été fort regretté, car sa bonté, sa douceur, sa bienveillance, sa libéralité et sa bonne humeur lui avaient fait beaucoup d'amis.